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Full text of "Voyage autour du monde"

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VOYAGE 

AUTOUR DU MONDE 



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IMPRIMERIE RENOD ET MAULDE 

■UB DE IIYOLI, 114. 






IMPRIMERIE RENOD ET MAULDE 

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HISTOIRE GÉNÉRALE 



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PAR 



DUMONT D URVILLE 

D'ORBIGNY, EYRIÈS ET A. JACOBS 



TOME I 



VOYAGE 



AUTOUR DU MONDE 



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PARIS 



FURNE ET C% ÉDITEURS 

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INTRODUCTION 




AiBB le toor entier dn globe que nous liabitons, en parcourir les diverses con- 
trées, visiter les différentes races d'hommes qui l'occupent, et contempler 
àicoessivement les scènes variées que la nature, dans ses trois règnes, y ménage 
aux yeux de l'observateur, qui de nous, au moins une fois en sa vie , n'a été 
ému à cette idée et n'a souhaité avoir un navire à ses ordres pour se procurer ces jouis- 
sances ? Cest en visitant les innombrables tles d'un Océan sans bornes , que les noms de 
Gook et de Bougainville sont devenus si populaires. Mais les découvertes des autres navi- 
gateurs sont généralement ignorées. Cependant les travaux des Vancouver, des d'Entrecas- 
(eaux, des Baudin, des Flindersi, etc., eurent des résultats aussi estimables que dignes 
d'intérêt. Bans ces derniers temps , ils ont eu d'honorables imitateurs; et sans parler des 
Hall, des Kjngs et des Beechey, chez les Anglais ; des Krusenstem , des Rotzebue et des 
Lâtdie , diez les Russes , la France , il y a peu d'années , n'a-t-elle pas payé un glorieux 
tribut aux sciences par l'exécution et la publication des campagnes scientifiques de PUranie^ 
de la Coquille et de f Astrolabe f Toutefois ces grandes et périlleuses entreprises demeu- 
rent peu connues; elles n'acquièrent pas toute la publicité qu'elles devraient avoir; et, il 
faut le dire, cet inconvâiient tient au luxe même de ces publications, luxe qui les place hors 
de la portée du public, en même temps qu'il en retarde souvent l'achèvement. 

Cest pour obvier à cet inconvénient , et pour rendre aussi populaire que possible la con« 
naissance des grandes expéditions de découvertes exécutées jusqu'à ce jour que nous publions 
à bon marché le Voyage autour du monde. Notre voyageur, sorte d'Anacharsis circumna- 
vigateur, personnage fictif et essentiellement indépendant, ne figure, dans notre ouvrage, 
que pour nous permettre de nous exprimer à la première personne, et donner ainsi plus de 
piquant et d'actualité à notre récit. 

Avant de se lancer sur la surfac3 des mers , à la suite de notre voyageur, nous avons 
pensé que le lecteur serait satisfait d'avoir quelques notions sur les navigateurs célèbres qui 

a 



]] INTRODUCTION. 

ont tour à tour sillonné TOoéan Pacifique, théâtre principal des nos descriptions, et dont les 
travaux successifs ont perfectionné la connaissance. Un aperçu rapide , constatant Tépoque 
et les résultats de leurs navigations , aura du moins le mérite de &miliariser le lecteur avec 
des noms qu*il verra souvent figurer dans notre récit 

Grâce aux efforts des navigateurs espagnols vers rOccident • , T Amérique était en majeure, 
partie connue, et dans TOrient les Portugais • avaient pénétré jusqu'aux îles de l'archipel 
Indien et aux côtes de la Chine. Mais une étendue de plus de 160® en longitude, c'est-à-dire 
près de la moitié de la superficie du globe, était encore inconnue. Comment cet immense 
espace était-il occupé ? Enfin les flot3 d'un Océan sans bornes occupaient-ils seuls cette vaste 
portion de notre planète ? Un troisième continent devait-il s'y rencontrer ? ou bien TAsie et 
TAmérique, se tendant les bras vers le nord, venaient-elles se prolonger au sud pour y former 
une pointe comme celle de l'Afrique ? 

L'intrépide Magellan, en 1520, fut le premier qui osa s'aventurer sur les flots de l'Océan 
Pacifique , après avoir traversé le détroit qui reçut sou nom. Sur sa route , il ne rencontra 
que trois ou quatre petites lies ; mais , en se rapprodiant des côtes de l'Asie , il découvrit 
les archipels des lies Mariannes et des Philippines. Son expédition constata, dès cette 
époque, qu'aucun continent ne pouvait exister au nord de l'équateur dans cette étendue du 
globe. 

Garcia de Loysa en 1625, Sébastien del Cano et Alfonse de Salazar parcourent cet Océan, 
sans y faire de découvertes remarquables. L'année suivante, Alvar de Saavedra se dirige du 
Mexique vers les Moluques : (m pense généralement que ce fut en revenant de Tidor au 
Mexique qu'il eut la première connaissance de la Nouvelle-Guinée. 

D'une expédition exécutée sept années plus tard dans le même Océan, on n'a guère con- 
servé que les noms des capitaines Hurtado et Grijalva. On doit surtout regretter qu'aucun 
document authentique n'ait constaté les découvertes nombreuses opérées par Juan Gaétan, 
en 1542, et la reconnaissance suivie qu'il dut faire de la Nouvelle-Guinée. 

C'est à Mendana qu'on dut, en 1587, la connaissance de ces fiimeuses tles de Salomon , 
qu'il explora avec tant de soin, et dont la position resta pourtant si longtemps après lui une 
énigme pour les géographes. Alvar de Mendana , dans un second voyage , en 1595 , ne put 
retrouver ses tles Salomon ; mais il découvrit les tles Marquises ou Nouka-Hiva , quelques 
autres petites îles , et enfin la belle île de Santa-Cruz , où il fit de vains efforts pour fonder 
une nouvelle colonie. Ses observations assignèrent encore des limites plus étroites à l'exis- 
tence du continent austral. 

En 1600, de Cordes et Van-Noort traversent la mer du Sud, et ne font aucune découverte. 
Mais en 1608, Fernand Quiros, pilote de Paz-de-Torres, opère d'importantes découvertes au 
sud de l'équateur. A ce voyage on doit notamment la première connaissance de Taïti et des 
tles du Saint-Esprit ou Cyclades de Bougainville. Il paraît constant aussi que le vaisseau de 

4. Clirislophe Colomb, Aniéric Yespnce, Cortex, Pizarre, elc. 
t, Vusco (le Gain<i, Albuqoerqao, Cabrai, elc. 



INTRODUCTION. ni 

Quiros opéra son retour dans Tarehipel Indien par le détroit qui sépare la Nourelle-Guinée 
de la NouTelle-Hollande, et qui prit son nom de ce navigatienr. 

Le voyage de Spielberg, en 1615 et 1616, ne produisit rien pour la géographie; mais il 
D^m fut pas de même de celui qu'exécutèrent Schouton et Lemaire dans le même temps, el 
qui amena la connaissance de plusieurs tles nouvelles. Ils avaient aussi prolongé presque 
mtièrement la côte septentrionale de la NouvelMkûnée et tracé sa configuration d'une 
manière approximative. 

De 1619 à 1639, divers navigateurs, Hertog, Edels, Nuitz, Witt, Garpenter et Pelsart, tous 
Hollandais , reconnurent successivement divers points de la grande terre qui avait reçu le 
nom de Nouvelle-Hollande. 

Tasman , navigateur d'un ordre distingué pour son siècle, en 1643 et 1648 découvre la 
Nouvelle-Zélande, plusieurs des îles Tonga et Viti, et longe une partie de la côte nord de la 
Nouvelle-Guinée; ce Jiroyage eut particulièrement le mérite de fixer une limite à l'étendue 
des terres de la Nouvelle-HoUande vers l'est. Dans un second voyage, Tasman dut faire 
d'importantes découvertes sur la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, mais qui restèrent 
ensevelies dans les ardiives de la Compagnie hollandaise. 

En 1683, Cowley rattache son nom à la géographie de rOoéanie , en reconnaissant avec 
exactitude les tles Gallapagos, jusqu'alors à peine connues. Les Espagnols, en 1696, obtien- 
nent la première notion des lies Palaos ou Peiew par des habitants de ce groupe , jetés par 
la tempête sur la côte de Samar, l'une des Philippines. 

Dampier, le plus assidu, le plus judicieux des navigateurs de cette époque, après avoir 
longtemps parcouru l'Océan Pacifique comme un simple aventurier, est expédié en 1699 avec 
mission de son gouvernement pour y £Biire des découvertes. Dans cette expédition, il signale 
plusieurs tles nouvelles au nord de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Bretagne , et fran- 
chit le premier le détroit qui sépare ces deux tles. Ses relations offrent un précieux recueil 
d'observations intéressantes. Huit années plus tard, sur les mêmes mers, il servait de pilote 
au capitaine Rogers. 

En 1710 , Padilla entame la reconnaissance des tles Pelew, et il ne peut la terminer. La 
Barbinais traverse en 1716 l'Océan Pacifique, et n'y fait aucune découverte. Plus heureux , 
le Hollandais Roggewein, en 1722, découvre plusieurs tles, dont quelquesHines sont encore 
à retrouver. 

L'amiral Anson, en 1741, traversa aussi cet Océan sans rencontrer aucune terre nouvelle. 
Mais la relation de son voyage, écrite avec soin, fournit d'utiles renseignements sur les dif- 
férents lieux qu'il visita. 

JusquMd , la cupidité seule avait suscité ces grandes et aventureuses expéditions. Désor- 
mais, des sentiments plus généreux présideront à l'exécution de celles que nous allons 
mentionner : l'amour de la gloire, le désir de compléter la connaissance du globe par des 
explorations méthodiques, agrandiront chaque jour le domaine des sciences. 

Les instructions données à Byron étaient déjà conçues dans cet esprit. Il navigua dans la 



IV INTRODUCTION. , 

mer du Sud eu 1764 et 1765; mais son voyage fut peu fructueux et ne procura à la géogra 
phie que la comiaissance de quelques petites lies. Wallis le suivit immédiatement ; ses décou- 
vertes furent plus nombreuses, et il eut l'honneur de nous donner le premier des renseigne- 
ments positifs sur la.délicieuse Taîti, ào/at le nom est devenu si Êimilier à tous les amateurs 
de voyages. Dans la même année 1767, son compagnon Carteret, avec les moyens les plus 
ohétifs , exécutait de son côté de nobles travaux et augmentait considérablement la liste des 
îles connues dans TOcéanie. 

Imitant Texemple de TAngleterre, la France expédia Bougainville dans ces mers. Sa cam- 
pagne fut fertile en découvertes importantes : il signala le premier plusieurs îles de Tarchipel 
Dangereux, aujourd'hui Pomotou, les îles des Navigateurs, de la Louisiade et des Anadio-. 
rètes ; il retrouva les terres du Saint-Esprit et les îles de Salomon, presque perdues pour la 
géographie depuis Mendana. Une relation piquante et remplie d'intérêt donna une grande 
célébrité à ce voyage. 

Enfin Gook arriva , et dans trois voyages consécutifs , de 1769 à 1779 , il eut la gloire de 
eompléter, presque à lui seul , la connaissance générale de l'Océanie. Une exactitude aussi 
grande ^e pouvaient le comporter les méthodes employées de son temps, présida constam- 
ment à ses travaux. Aussi, toutes ses découvertes sont restées authentiques, et des rectifica- 
tions de détail ont été l'unique partage laissé à ceux qui devaient suivre ses traces. La décou* 
verte de la Nouvelle<^lédonie , des Nouvelles-Hébrides , des îles Sandwich , et ses belles 
reconnaissances de la Nouvelle-Zélande, de la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, des 
îles de Taîti , de Tonga , de Nouka-Hiva , des détroits de Terres , de Gook et de Behring , 
sont les Utjres imprescriptibles que Gook offrira à l'étemelle admiration des navigateurs et 
des géographes. Mais , tout en rendant justice à ce grand homme , il ne faut point oublier 
les beaux travaux de Banks , Solander, Andersen , et surtout des deux Forster : on doit 
même avouer que les observations en tout genre de ces savants naturalistes ont fait le 
principal mérite et assuré le brillant succès des belles publications qui firent connaître les 
voyages de Gook. 

Tandis que Gook exécutait ces grandes opérations , Surville, en 1769 , retrouvait les îles 
Salomon, et découvrait la baie d'Oudoudou, sur la partie N. E. de la Nouvelle-Zélande; 
Marion , en 1771, examinait une grande étendue de la côte de la Nouvelle-Zélande , et trou- 
vait la mort à la baie des lies, où ses compagnons recueillirent des documents précieux sur 
les naturels et les productions de cette terre australe ; l'Espagnol Boenecheo, en 1 772 et 1 773, 
visitait Taîti et signalait quelques îles nouvelles dans les parages voisins; enfin, Ferez décou- 
vrait en 1774 l'entrée de Nootka. 

Maurelle fut sans doute un navigateur peu instruit et fort incorrect dans ses déterminations; 
mais son nom doit être conservé pour avoir découvert, en 1781 , plusieurs îles de l'Océanie, et 
surtout le groupe de Vavao. 

Jaloux de rivaliser avec l'Angleterre , le gouvernement français prépara l'expédition que 
dirigea La Pérouse en 1785, 1786, 1787 et 1788. Mais La Pérouse ne devait pas revoir sa 



INTRODUCTION v 

patrie, et les sdenees ont beaucoup perdu au désastre qui nous a ravi le fruit de ses recher- 
ches. On sait seulement qu'il avait déoou?ert deux grandes tles dans l'ardiipel des Naviga- 
teurs ou Hamoa , et qu'il avait opéré de courageuses reconnaissances dans la Blanche de 
Tartarie et sur la côte N. O. d'Amérique. Avant de se perdre sur les éeueils de Vanikoro ^ 
nul doute que d'importantes opérations avaient dû signaler sa traversée àegu\s Botany-Bay 
jusqu'à cette tie de funeste mémoire. 

Dans oes mêmes années, Portlock et Dixon parcoururent l'Océan Pacifique etrecueillirent 
des documents sur les tles Hawaii , et notamment sur la côte N. 0. d'Amérique. G. Bligh , 
en 1788 » découvrit le petit groupe Bounty et Whytoutaky. Ayant, par sa violence , soulevé 
contre lui une partie de son équipage, il fut jeté par les rebelles dans une chaloupe; sur 
cette frêle embarcation, il opéra son retour à Timor et découvrit encore quelques tles dans 
cet ^nnant trajet, notamment le groupe de Banks. 

Edwards, envoyé en 1790 à la recherche des mutins de BautUy, ajouta encore, l'année 
suivante , plusieurs tles à celles que l'on connaissait dans cet Océan. Le capitaine de com- 
merce Mardiand reconnut , en 1791 , une partie des tles Nouka-Hiva , et la publication de 
son voyage par le savant Fleurieu lui donna une célébrité qu'il n'aurait jamais eue sans cette 
heureuse circonstance. 

Vancouver, en 1791, découvre encore quelques petites tles et exécute de belles reconnais- 
sances sur la côte N. 0. d'Amérique. On doit à son compagnon Broughton la connaissance 
des lies Chatam et Yavitou. Les résultats de cette expédition furent publiés sur une vaste 
échelle 9 et l'on ne peut reprocher à la narration de Vancouver qu'une polixité souvent 
minutieuse. 

A la même époque, d'Entrecasteaux parcourait l'Océan Pacifique, pour y découvrir les 
traces de l'infortuné La Pérouse et y tenter de nouvelles explorations. Le premier but du 
voyage ne put être atteint ; mais on accomplit des travaux remarquables par leur étendue 
coomie par leur précision. Les plus importants furent la reconnaissance de la côte méridio- 
nale de la Nouvelle-Hollande, de la côte occidentale de la Nouvelle<^lédonie , des lies de 
l'Amirauté, de Santa-Cruz ou Nitendi, de plusieurs tles de la Louisiade , d'une petite partie 
delà Nouvelle-Guinée et d'une portion considérable des Moluques. 11 faut joindre à cela la 
découverte de plusieurs lies ou tlots jusqu'alors inconnus. 

En 1792 , Bligh fit un second voyage dans la mer du Sud , et découvrit encore de nou- 
velles tles, surtout dans l'archipel Viti ; mais ce voyage n'a point été publié, et les détails en 
sont restés inconnus. En 1796 , Wilson , chargé de transporter des missionnaires dans les 
tles de rOcéanie , découvrit plusieurs tles nouvelles. Sa narration est fertile en documents 
de la plus grande exactitude sur les moeurs, les coutumes et les opinions des insulaires. 
Tumbull , simple subrécargue d'un bâtiment marchand, recueillit aussi, de 1800 à 1804* 
des matériaux dignes dlntérét , particulièrement sur les événements qui s'étaient passés à 
Taïti depuis la dernière visite de Gook jusqu'à l'époque où il s'y trouvait lui-même. 

A cette époque , la France et l'Angleterre , chacune de son côté , résolurent de compléter 



VI INTRODUCTION. 

Texploration de l'Australie : Baudin , pour la France , Flinders , pour l'Angleterre, furent 
chargés de cette importante tâche. Les travaux hydrographiques du navigateur anglais furent 
bien supérieurs en exactitude à ceux de Baudin ; mais les observations des naturalistes fran- 
çais, consignées dans la narration de Pérou, jetèrent de grandes lumières sur la oonstitution 
physique du contin^t australien. 

La Russie, à son tour, fit paraître son pavillon sur cette mer ; Krusenstem, en 1804 et 1805, 
fut chargé d'une expédition à la fois diplomatique et scientifique. Aucune terre nouvelle ne 
fut signalée, mais des documents utiles pour la géographie furent recueillis. Cette expédi- 
tion fut en outre la première origine des excellents mémoires que Krusenstem a récemment 
publiés sur l'OcéaniCr - 

L'expédition de l'Américain Porter, dans ces mers , en ISf 8 et 1S14 , fut purement mili- 
taire , et causa d'immenses dommages au commerce anglais. Toutefois , il faut poter que 
Porter consigna dans son journal les documents les plus détaillés et les plus curieux sur les 
insulaires de Nouka-Hira, encore très-peu connus. 

Peu après , Kotz^ue conduisit dans ces parages le brick le Rurick , armé aux frais d'un 
simple particulier, de Romanzoff. La découverte de diverses fies, notamment dans les Caro- 
lines orientales, couronna les efforts de Rotzebue en 1816. Les observations du savant Cha- 
misso ajoutèrent un vif intérêt à la relation du capitaine. 

En 1819, M. Freycinet commandait fUranie dans sa navigation au travers de cet Océan. 
Les résultats de cette campagne , quant à la géographie , furent médiocres , et se bornèrent 
à la reconnaissance de deux ou trois îlots dans les Carolines , des îles Mariannes , et à la 
découverte de l'écueil Rose. Des matériaux en histoire naturelle en furent seuls le fruit. 

Presque à la même époque , le Russe Billinghausen parcourait l'Océanie ; il y découvrit 
plusieurs îles nouvelles, entre autres l'Ile Ono, au sud de l'archipel Yiti. Sa relation ne nous 
est pas connue. De 1818 à 1822 , King complétait avec succès l'exploration des parties de 
l'Australie encore vaguement tracées. Son travail est un modèle de patience et de courage « 
et son récit présente des détails curieux sur les Australiens et la nature de leur pays. 

En 1823 et 1824, M. Duperrey parcourut la mer du Sud avec la Coquille^ 11 signala un 
certain nombre d'Iles nouvelles , surtout dans les Carolines , et fit quelques reconnaissances 
partielles dont les plus importantes sont celles des îles Mulgrave , du groupe d'Hogoleu et 
des îles Schouten sur la côte de la Nouvelle-Guinée. Cette expédition surpassa celle de 
l'Uranie par la quantité des objets d'histoire naturelle qui furent rapportés. 

L'Américain Paulding a rédigé la relation du voyage fait par le schooner le Dolphin , 
envoyé , en 1825 et 1826 , à la recherche des révoltés d'un navire baleinier qui avaient dû 
s'établir sur les îles Mulgrave. Cette relation n'indique qu'une seule découverte, celle 
de la petite île Uull ; mais elle contient quelques renseignements nouveaux sur les îles 
Mulgrave. 

L'Anglais Beechey, en 1825, 1826 et 1827, traversa TOcéan Pacifique sur le Blosiom. Il 
ajouta quelques îles à l'archipel Pomotou , qui en comptait déjà un si grand nombre , et 



INTRODUCTION. vil 

exécuta des traYaux estimables sur la partie la plus reculée de T Amérique vers le N. G. Son 
ourrage est fertile en documents du plus haut intérêt sur la constitution géologique des lies 
de rOcéanie, et sur les mcrars de leurs habitants. 

En 1826, 1827 et 1828, VÂstrolabey sous notre direction, sillonna les mers de rOcéanic. 
Sous le rapport géographique, les résultats de cette expédition ont été Pexploration suivie 
de 400 lieues des côtes de la Nouvelle-Zélande , de Tarchipel Viti , des îles Lof alty, de la 
partie méridionale de la Nouvell^Bretagne, de. la partie septentrionale de la Nouvelle- 
Guinée, dans un développement de 860 lieues, et des tles Vanikoro , Hogoleu et Pelew. Par 
suite de ces reconnaissances , une soixantaine d'Iles , tlots ou écueils encore inownus , ont 
été signalés à la navigation. Le nombre des objets d'histoire naturelle déposés au Muséum , 
encombra les salles de cet établissement, ainsi que l'atteste le rapport de Cuvier. Les Fran- 
çais attachés à cette expédition eurent en outre la satisfaction d'élever aux mânes de La 
Pérpuse et de ses compagnons d'infortune, un monument sur les lieux mêmes où ils périrent, 
apr^ avoir eu le soin de constater ce triste événement par tous les moyens possibles. La 
relation de cette longue et pénible expédition est à peu près terminée : il ne nous appartient 
point de la juger; seulement nous pouvons annoncer qu'elle fournira de nombreux docu- 
ments à notre voyageur. 

Nous mentionnerons le voyage de M. Laplace, exécuté en 1830 et 1881 . Bien que la science 
ne fAt point le but de cette expédition , cependant des travaux utiles ont été accomplis dans 
les mers de la Chine ; et la relation de M. Laplace renferme des renseignements fort étendus 
sur les divers lieux qu'il a visités. 

Là se termine la revue que nous nous étions proposé de flaire des voyages exécutés jusqu'à 
ce jour dans l'Océanie. Nous n'avons point eu la prétention de la faire complète, mais le 
tableau que nous venons de tracer suffit au dessein que nous avions eonçtf , d'initier le leo* 
teuràlaccmnaissancedes noms que nous aurons l'occasion de citer. 

Tous les voyageurs, sans exception , qui ont parcouru l'Océan Pacifique , y ont remarqué 
deux variétés de l'espèce humaine très*di£férentes l'une de l'autre, et d'après les traits nom*» 
breux et essentiels qui caractérisent chacune de ces deux variétés , Ils les ont séparées sur- 
Ifrdiamp en deux races distinctes. 

La première offre des hommes d'une taille moyenne, au teint jaunâtre plus ou moins 
clair, aux cheveux lisses , le plus souvent bruns ou noirs , avec des formes assez régulières 
et des membres bien proportionnés, souvent réunis en corps de nation et quelquefois 
organisées en monarchie. 

L'autre race se compose d'hommes d'un teint brun très-foncé , souvent fuligineux , quel* 
quefois presque aussi noir que celui des Cafres, aux dieveux frisés, crépus, mais rarement 
laineux , avec des traits disgracieux , des formes peu agréables , et les extrémités souvent 
grêles et disproporti<Hmée$. Ces hommes vivent généralement en tribus peu nombreuses ; 
presque jamais ils ne forment un corps de nation , et leur état se rapproche toujours de la 
barbarie. 



VIII INTRODUCTION. 

Parmi les hommes de la première race, on remarque bientôt deux sections tien pronon 
eées. D*mie part, toutes les peuplades qui occupent les tles les plus orientales de TOoéan 
Pacifique , depuis les îles Hawaii jusqu'à celles de la Nouvelle-Zélande dans un sens , et 
dans Tautre depuis les tles Tonga et Hamoa jusqu'à Ttle Walhou, ont évidemment la même 
origine et ne forment qu'une même famille. Leur teint , leurs traits , leurs formes et leurs 
langages sont les mêmes. Tous ces peuples reconnaissaient le tapau; tous faisaient usage 
du hava ou ava ; et l'emploi de Tare et des flèches , comme instruments de guerre , leur 
était inconnu. Enfin , tous étaient parvenus à un degré de civilisation plus ou moins mar- 
qué, et chez quelques^uis les lois de l'étiquette avaient déjà acquis un développement 
surprenant. 

La seconde section de la race cuivrée comprend les tribus disséminées sur cette chahie 
de petites tles qui ont reçu des navigateurs les noms de Gilbert, Marshall, Carolines, Ma- 
riannes, jusqu'aux tles Pelew indusîvement. Ces insulaires diffèrent généralement de ceux 
de l'Orient par une couleur un peu plus rembrunie, par un visage plus effilé et des formes 
plus sveltes. Le tapau leur est inconnu ; leur langue, qui varie sensiblement dans ses dia- 
lectes d'un archipel à l'autre, difière beaucoup de celle qui est commune aux hommes de la 
section précédente. Le hava est encore usité sous d'autres noms dans la partie orientale de 
cette section ; mais dans la partie occidentale il fait place au bétel et à l'arek. 

Enfin, parmi les peuples cuivrés, une troisième division avait été déjà depuis longtemps 
formée sous le nom ^Archipel Indien ou Grand Archipel d'Asie^ et comprenant les tles 
connues sous le nom de Philippines, Moluques et tles de la Sonde, occupées presque entière- 
ment, du moins quant au littoral, par le peuple malais. 

Ces considérations, fondées sur les caractères moraux et physiques des peuples, nous 
ont naturellement conduit à partager d'abord l'Océanie en quatre divisions principales et 
fondamentales , savoir : 

1» L'Océanie orientale, à laquelle nous conservons le nom de Polynésie , déjà adopté par 
divers géographes dans un sens plus étendu. Nous en limiterons l'application aux peuples 
jaunes ou cuivrés qui reconnaissent le tapou , parlent la même langue, et occupent toute 
la région orientale de l'Océan Pacifique. Cette division comprend les archipels Hawaii » 
Nouka-Hiva, Pomotou, Taïti, Hamoa, Tonga, les tles de la Nouvelle-Zélande, les tles Chatam, 
et plusieurs autres éparpillées entre ces groupes. 

T L'Océanie boréale , que nous nommons Micronésie , parce qu'elle ne contient que de 
petites tles, dont Gouaham dans les Mariannes, Pounipet dans les Carolines, et Baubel- 
thouap dans les tles Pelew, sont les principales. Là se trouvent renfermées les peuplades 
qui diffèrent de groupe à groupe pour les mœurs , le gouvernement et le langage. La très- 
grande majorité de ces peuples est simplement cuivrée ; cependant le capitaine Lûtke a 
récemment rencontré des noirs sur l'île haute de Pounipet, et, si l'on en croit Morrell, cette 
race se retrouverait aussi sur le groupe de Hogoleu. Les principaux groupes de cette division 
sont ceux de Gilbert, Marshall, les Mariannes, les tles Pelew, et tout ce qui est connu sous 



irsTKUDUCTlON, ix 

)e nom de Carolines , y compris un grand nombre d'tles inhabitées , jusqu'au quarantième 
degré de latitude septentrionale. 

S<» UOcéanie occidentale, ou Malaisie^ contenant les îles Philippines, Moluques et de la 
Sonde, occupées par les peuples d'origine évidemment malaise, au moins sur les bords de 
la mer; car dans Tintérieur de la .plupart de ces grandes terres existent encore des peu- 
plade qui se rapprochent beaucoup de celles qui occupent la division suivante. 

4« L*Ooéanie méridionale, qui comprend tous les peuples océaniens à peau plus ou moins 
noire, aux cheveux frisés ou crépus, et aux membres souvent grêles et difformes, à laquelle 
nous imposons le nom de Mélanésie. Là les mœurs, les coutumes et le langage varient à 
rinfini , ces hommes sont presque toujours restés dans une sorte de barbarie. Point de gou- 
vernement, de lois, de cérémonies régulières ; aversion constante et marquée pour les Euro- 
péens. L'observateur le plus philanthrope est forcé de reconnaître une différence immense 
entre l'intelligence de ces hommes et celle des peuples simplement jaunes ou cuivrés. L'Aus- 
tralie ou IVouvelle-Hollande, sorte de continent austral , forme le noyau de cette vaste divi- 
sion, à laquelle viennent se joindre les grandes îles de la Tasmanie, de la Nouvelle-Guinée , 
de la Louisiade, Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, NouvelIeOalédonie , Nouvelles- 
Hébrides, îles Loyalty, Nitendi et Viti. 

Notre système de division nous semble avoir, sur ceux qui ont été proposés jusqu'ici , 
l'avantage réel de n'être point arbitraire , et d'être fondé , au contraire , sur des considéra- 
tions positives , sur des rapports naturels bien établis et presque toujours constants entre 
les peuples qui composent chaque division. Ainsi l'on saura sur-le-champ qu'il sera ques- 
tion des peuples cuivrés , parlant une langue conmrane et esclaves du tapou , ou des 
peuples cuivrés parlant des langues diverses et étrangers au tapou, ou des nations malaises, 
ou enfin des noirs de l'Océanie, suivant que nous emploierons les désignations de Polynésie, 
Micronésie, Malaisie ou Mélanésie. 

Les quatre grandes divisions de l'Océanie une fois arrêtées , il nous restait à établir une 
nomenclature de détail. A cet égard , une confusion inextricable conunence à régner dans 
la désignation des îles de l'Océanie , et nous pourrions citer telle Ile qui a déjà reçu quatre 
ou cinq noms divers, sans qu'aucun d'eux ait définitivement prévalu. Dans le principe, cet 
abus est résulté de l'ignorance des premiers navigateurs et de l'imperfection des moyens 
dont ils pouvaient disposer pour déterminer d'une manière satisfaisante les terres qu'ils 
reconnaissaient. Ainsi, plus d'une fois ils ont regardé comme une découverte une terre vue 
par leurs devanciers, lui ont imposé un nom , et ce nom figurait sur les cartes dressées 
d'après leurs données. Cook était trop éclairé, il opérait avec trop de jugement et de préci* 
sion pour se tromper sur la valeur réelle de ses découvertes, et il lui eût appartenu d'étar 
blir une nomenclature régulière , à laquelle son autorité aurait donné un poids immense. 
Mais, par une faiblesse déplorable dans un homme d'un mérite si supérieur, il ne respecta 
presque jamais les droits des premiers découvreurs ; il se permit d'imposer des noms nou- 
veaux à des terres déjà reconnues. Cet exemple a été plus d'une fois suivi depuis , et l'on 

b 



VIII INTRODUCTION. 

Parmi les hommes de la première race, on remarque bientôt deux sections bien pronon 
eées. D'une part, toutes les peuplades qui occupent les tles les plus orientales de FOoéan 
Pacifique, depuis les tles Hawaii jusqu'à celles de la Nouvelle-Zélande dans un sens, et 
dans l'autre depuis les îles Tonga et Hamoa jusqu'à l'île WalhoUi ont évidemment la même 
origine et ne forment qu'une même femille. Leur teint , leurs traits , leurs formes et leurs 
langages sont les mêmes. Tous ces peuples reconnaissaient le iapou; tous £Biisaient usage 
du haoa ou ava ; et l'emploi de Tare et des flèches , comme instruments de guerre , leur 
était inconnu. Enfin , tous étaient parvenus à un degré de civilisation plus ou moins mar- 
qué, et chez quelques^uis les lois de l'étiquette avaient déjà acquis un développement 
surprenant. 

La seconde section de la race cuivrée comprend les tribus disséminées sur cette chaîne 
de petites îles qui ont reçu des navigateurs les noms de Gilbert, Marshall, Carolines, Ma- 
riannes, jusqu'aux îles Pelew inclusivement. Ces insulaires diffèrent généralement de ceux 
de l'Orient par une couleur un peu plus rembrunie, par un visage plus efflilé et des formes 
plus sveltes. Le tapou leur est inconnu ; leur langue, qui varie sensiblement dans ses dia- 
lectes d'un archipel à l'autre, diffère beaucoup de celle qui est commune aux hommes de la 
section précédente. Le hava est encore usité sous d'autres noms dans la partie orientale de 
cette section ; mais dans la partie occidentale il &it place au bétel et à l'arek. 

Enfin, parmi les peuples cuivrés, une troisième division avait été déjà depuis longtemps 
formée sous le nom d^ Archipel Indien ou Grand Archipel d'Asie^ et comprenant les îles 
connues sous le nom de Philippines, Moluques et îles de la Sonde, occupées presque entière- 
ment, du moins quant au littoral, par le peuple malais. 

Ces considérations, fondées sur les caractères moraux et physiques des peuples, nous 
ont naturellement conduit à partager d'abord TOcéanie en quatre divisions principales et 
fondamentales, savoir: 

1<> L'Ooéanie orientale, à laquelle nous conservons le nom de Polynésie , déjà adopté par 
divers géographes dans un sens plus étendu. Nous en limiterons l'application aux peuples 
jaunes ou cuivrés qui reconnaissent le tapou , parlent la même langue, et occupent toute 
la région orientale de l'Océan Pacifique. Cette division comprend les archipels Hawaii , 
Nouka-Hiva, Pomotou, Taîti, Hamoa, Tonga, les îles de la Nouvelle-Zélande, les îles Chatam, 
et plusieurs autres éparpillées entre ces groupes. 

T L'Océanie boréale , que nous nommons Micronésie , parce qu'elle ne contient que de 
petites îles, dont Gouaham dans les Mariannes, Pounipet dans les Carolines, et Baubel- 
thouap dans les tles Pelew, sont les principales. Là se trouvent renfermées les peuplades 
qui diffèrent de groupe à groupe pour les moeurs , le gouvernement et le langage. La très- 
grande majorité de ces peuples est simplement cuivrée; cependant le capitaine Lûtke a 
récemment rencontré des noirs sur l'île haute de Pounipet, et, si l'on en croit Morrell, cette 
race se retrouverait aussi sur le groupe de Hogoleu. Les principaux groupes de cette division 
sont ceux de Gilbert, Marshall, les Mariannes, les îles Pelew, et tout ce qui est connu sous 



INTRODUCTION. ix 

)e nom de Carolines , y compris un grand nombre d'tles inhabitées, jusqu'au quarantième 
degré de latitude septentrionale. 

30 L'Ooéanie occidentale, ou Malaisie^ contenant les tles Philippines, Moluques et de la 
Sonde, occupées par les peuples d'origine évidemment malaise, au moins sur les bords de 
la mer; car dans Tintérieur de la .plupart de ces grandes terres existent encore des peu- 
plades qui se rapprochent beaucoup de celles qui occupent la division suivante. 

4« L'Océanie méridionale, qui comprend tous les peuples océaniens à peau plus ou moins 
noire, aux cheveux frisés ou crépus, et aux membres souvent grêles et difformes, à laquelle 
nous imposons le nom de Mélanésie. Là les mœurs, les coutumies et le langage varient à 
l'infini , ces hommes sont presque toujours restés dans une sorte de barbarie. Point de gou- 
vernement, de lois, de cérémonies régulières ; aversion constante et marquée pour les Euro- 
péens. L'observateur le plus philanthrope est forcé dé reconnaître une différence immense 
entre Tintelligence de ces hommes et celle des peuples simplement jaunes ou cuivrés. L'Aus- 
tralie ou Nouvelle-Hollande, sorte de continent austral , forme le noyau de cette vaste divi- 
sion, à laquelle viennent se joindre les grandes îles de la Tasmanie, de la Nouvelle-Guinée, 
de la Louisiade, Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, NouvelleOalédonie , Nouvelles- 
Hébrides, îles Loyalty, Nitendi et Viti. 

Notre système de division nous semble avoir, sur ceux qui ont été proposés jusqu'ici , 
l'avantage réel de n'être point arbitraire , et d'être fondé , au contraire , sur des considéra- 
tions positives , sur des rapports naturels bien établis et presque toujours constants entre 
les peuples qui composent chaque division. Ainsi l'on saura sur-le-champ qu'il sera ques- 
tion des peuples cuivrés, parlant une langue commune et esclaves du tapou^ ou des 
peuples cuivrés parlant des langues diverses et étrangers au tapou, ou des nations malaises, 
ou enfin des noirs de l'Océanie, suivant que nous emploierons les désignations de Polynésie, 
Micronésie, Malaisie ou Mélanésie. 

Les quatre grandes divisions de l'Océanie une fois arrêtées , il nous restait à établir une 
nomenclature de détail. A cet égard , une confusion inextricable commence à régner dans 
la désignation des îles de l'Océanie , et nous pourrions citer telle île qui a déjà reçu quatre 
ou cinq noms divers, sans qu'aucun d'eux ait définitivement prévalu. Dans le principe, cet 
abus est résulté de l'ignorance des premiers navigateurs et de l'imperfection des moyens 
dont ils pouvaient disposer pour déterminer d'une manière satisfaisante les terres qu'ils 
reconnaissaient. Ainsi, plus d'une fois ils ont regardé comme une découverte une terre vue 
par leurs devanciers, lui ont imposé un nom , et ce nom figurait sur les cartes dressées 
d'après leurs données. Cook était trop éclairé, il opérait avec trop de jugement et de préci- 
sion pour se tromper sur la valeur réelle de ses découvertes, et il lui eût appartenu d'éta? 
blir une nomenclature régulière , à laquelle son autorité aurait donné un poids immense. 
Mais, par une faiblesse déplorable dans un homme d'un mérite si supérieur, il ne respecta 
presque jamais les droits des premiers découvreurs ; il se permit d'imposer des noms nou- 
veaux à des terres déjà reconnues. Cet exemple a été plus d'une fois suivi depuis , et Ton 

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VOYAGE 

AUTOUR DU MONDE 

CHAPITRE PREMIER. 



~w^ , -S^a le point de s'embarquer pour un voyage de long cours, 
"^^ et de s'abandonner au hasard des érénements, on jette tou- 
jours on dernier regard vers la patrie à laquelle on fait ses 
adieux. Un vit regret se mè\e à nos résolutions, nul ne 
sait s'il reverra jamais son pays , et cette limite de la terre 
natale résume alors pour nous tous les souvenirs de famille 
et d'enfance. 

Je me trouvais à Toulon dans cette disposition d'esprit , 
vers la lin de juillet 18*29. A cette époque, par suite du 
blocus d'Alger par le contre-amiral La Bretonnière, la physionomie de Toulon 
offrait nn ensemble d'activité remarquable. A la rade, au port, au bassin de 
carénage, à l'arsenal i des milliers de bras organisaient les premiers éléments 
d'une conquête qui fut lentement calculée, mais qui frappa les États barba- 
resques comme d'un coup de foudre. Le temps était venu de venger l'Europe 
du mépris et de la témérité de ces pirates. On doutait encore de la guerre k 




■NA^^y 



2 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Paris; on n*en doutait plus ^ Toulon. Cesimposants préparatifs faillirent m*ar- 
racher à la résolution de parcourir les diverses parties du monde , pour me 
faire soldat et aller inscrire Wi^\ mou nom , à la pointe de la baïonnette , sur 
les rochers de V Atlas; mais j'étais chargé par plusieurs maisons de commerce 
d'intérêts et d'affaires, dont le souvenir cahna bientôt ce mouvement irréfléchi. 
J'employai le loisir que me UisMH encore le paqueM anglais sur lequel je 
devais dans peu me rendre à Ttle de Madère « à Yiail^ Toulon et ses alentours. 
De là datent les premières notes de mon voyage. 

Bâtie en demi-cercle devant un des plus ^eaux ports de la Méditerranée , la 
ville de Toulon est la sentinelle avancée de la France , et son histoire ne pouvait 
manquer d*ètre féconde en révolutions. Son origine se perd au milieu des supposi- 
tions fabuleuses, et les étymologistes de la Provence ont embrouillé le problème 
qu'ils s'appliquaient à résoudre. Ce qu'il y a de certain , c'est que Toulon était 
déjà célèbre par son industrie sous le règne d'Arcadius, fils de Théodose-le-Grand. 
On me pardonnera de glisser sur la légende de saint Cyprien , patron des Tou- 
lonnais , contemporain de Césaire et martyr de son patriotisme : il y a des com- 
plaintes qui en font foi. L'invasion des Arabes passa comme un ouragan sur cette 
partie de la Provence , qui refleurit bientôt sous la protection des comtes de Mar- 
seille. Deux fois les Sarrasins y descendirent avec le fer et la flamme : deux fois 
le génie de ses habitants reparut sur les décombres. Charles-Quint y laissa le 
souvenir de sa puissance et de son épée. Depuis lors , ce fut en vain qu'aidé de la 
Hollande et de l'Angleterre , le duc de Savoie tenta le siège de Toulon. Une fois 
seulement, à. l'aide de nos dissensions civiles, cette clef du midi fut livrée, par 
la trahison , aux forces réunies de l'Espagne et de l'Angleterre. C'était en 1793 ; 
et , pour le jeune oflicier d'artillerie qui posa depuis sur son front la couronne 
impériale , ce fut une occasion de faire pressentir à l'Europe le guerrier dont les 
triomphes militaires , après avoir propagé la révolution française sur tout le con- 
tinent, devaient avoir pour terme le désastre du Mont-Saint-Jean et le rocher de 
Sainte-Hélène. 

Considérée comme citadelle maritime , Toulon peut offrir sa protection à des 
milliers de bâtiments : aussi le regard se perd dans cette multitude de vaisseau , 
de frégates, de corvettes, goélettes, flûtes, gabarres, avisos, etc., amap>é&4Mia la 
rade et les bassins avec une symétrie pittoresque. Cette forêt de mU^ et d'agrès 
dérobe en partie l'aspect de la côte. Une montagne domine la ville et la protège 
contre les vents du nord. Le long des flancs de cette montagne , à travers 
des cultures variées, entre des groupes d'oliviers, d'orangers, d'arbres exportés 
de l'Afrique et de l'Italie , on voit poindre, à perte de vue, les bastides , maison- 
nettes blanches et recrépies , où les Toulonnais se rendent par petites caravanes, 
pour des fêtes et des collations rustiques. A travers les haies de lentisques et 
de genêts d'Espagne qui serpentent sur la montée , on s'arrête pour payer un 
tribut à la coquetterie des Toulonnaises : une robe qui ne descend jamais jusqu'à 
la cheville laisse voir la jambe la mieux prise et le pied le plus fin ; un chapeau 



TOULON, — ILES BALÉARES. 3 

de piiflle on de castor y dont la large passe se balance an pas saccadé des mon- 
tures, préserve lenr carnation des atteintes du soleiL Le soir, quand la rosée 
tombe , ces nombreux détachements se rabattent sur la ville, avec le même ordre, 
avec la même joie. 

Le premier aspect de Toulon est confus. I..es rues sont étroites , les places 
irrégulières , mais décorées de fontaines qui combattent les chaleurs de Tété : la 
profusion des travaux hydrauliques est une des richesses de la ville. Ces vasques 
de pierre , couvertes de mousses et de végétations , répandent jour et nuit une 
fraichenr salutaire. Les habitations en sont plus saines , les promenades du soir 
plus fréquentées. En général , les maisons ont de Télégance. La place du Champ- 
de-Mars « qui fut le théâtre de représaiUes sanglantes , lorsque les convention- 
nels reprirent la ville sur l'amiral Hood et sir Sydney Smith, est belle, vaste, 
entourée d'un double rang d'arbres. Il ne faut pas oublier, sur le quai large et 
aéré , qui porte le nom de Qtiai des Marchands^ les caryatides monumentales qui 
supportent le balcon de T Hôtel de Ville : elles seront un témoignage étemel de 
la susceptibilité du célèbre sculpteur Puget , qui voulut se venger des tracasseries 
de deux prud'hommes en les vouant à la risée de ses compatriotes. 

La cathédrale mérite peu qu'on en parle : elle n'appelle en rien la curiosité. Le 
port et ses dépendances absorbent plus particulièrement l'intérêt du voyageur. Il 
est composé de deux portions : Tune construite sous Henri IV , et qu'on réserve 
pour les bâtiments de guerre : c'est le vieux port; l'autre, entreprise et achevée 
par Louis XIV : c'est le port neuf. Tous deux communiquent par un chenal; des 
forts , des parapets armés de canons veillent sur la rade , dont le circuit n'a pas 
de rival, de l'aveu même des étrangers. C'est dans le port neuf que vous voyez 
les pontons qui servent de bagne. Les forçats y sont renfermés et organisés au 
nombre d'environ 4^,000. On arrache la plupart de ces malheureux à la corrup- 
tion de la chiourme, en les employant par brigades au déblaiement des bassins , 
au service des chantiers , des arsenaux et du port. Ce sont eux qui transportent 
les immondices et qui nettoient chaque jour les rues de la ville. Le nom de 
Vincent de Paul, dont le bagne de Toulon rappelle le dévouement évangélique, y 
vient quelquefois sur les lèvres du philanthrope comme une critique de notre 
système pénitentiaire. L'arsenal frappe encore Fimagination de ceux qui ont 
visité les arsenaux de Rochefort, de Brest, de Cherbourg. Des pyramides de 
grenades , de boulets rames , de bombes, forment plusieurs rangs que séparent 
de lourds mortiers de fonte , des canons, des caronades. Le spacieux magasin 
présente vingt mille fusils qui lambrissent ses murailles; des piques, des halle- 
bardes , des pistolets, sont rangés symétriquement sur des lignes parallèles ; des 
sabres dont les poignées se touchent , dont les lames divergent , forment des 
soleils et des rosaces sur les plafonds , et chaque fût de colonne est hérissé, depuis 
le chapiteau jusqu'à la base, d'un revêtement de baïonnettes. L'antiquaire s'arrête 
avec émotion devant une chronologie militaire où l'on retrouve, rangées par 
ordre de siècles, les armures de nos aïeux , depuis la masse de fer des guerrîeis 



4 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

gaulois 9 en passant par les cuirasses resplendissantes des temps de la cheralerie, 
jusqu'au fusil moderne à double percussion. 

De cet arsenal on entre dans la corderie : c*est un atelier de près de seiie 
cents pieds de longueur ; la yoûte est un tour de force d'architecture usuelle ; on 
y peut fabriquer six câbles à la fois, et chaque jour de nouveaux essais sur des 
matières filamenteuses , de nouvelles machines pour abréger et perfectionner le 
travail y prouvent la sollicitude des marins à Fégard de cette industrie, de pre- 
mière nécessité pour la navigation. On doit visiter pareillement la menuiserie, la 
tonnellerie, la fonderie de canons, les forges, où cent marteaux travaillent sans 
cesse des masses ardentes de fer; la boulangerie, toujours en activité; la salle des 
modèles, où l'on peut étudier les formes de toutes les espèces de bâtiments. C'est 
au bassin de carénage, et qui forme une caisse de trois cents pieds de long sur cent 
pieds de large , qu'il faut aller apprendre comment on peut radouber à sec un 
vaisseau. On clôt les portes de ce bassin par le moyen d'un bateau dont la forme 
est celle d'un cAne tronqué ; une surcharge d'un poids énorme en fait glisser per- 
pendiculairement la masse dans une rainure, de manière à triompher de la force 
de résistance qu'opposent les eaux de la mer : l'absence du flux et du reflux dans 
la rade a facilité cette audacieuse entreprise. 

En m'initiant par degrés , dans ces excursions diverses, aux notions prélimi- 
naires d'un grand voyage maritime , je n'oubliai pas cependant de visiter la petite 
ville et les jardins d'Hyères, patrie de Hassillon. La flore de ce beau paysage , on 
les jasmins d'Espagne, le cassier du Levant, les orangers du Portugal, confondent 
leurs branches pour embaumer l'air, m'offrit, à deux jours de distance, un con- 
traste saisissant avec les beautés des gorges d'OlHoules , vallon sauvage qui porte 
l'empreinte des convulsions de la nature et des ravages d'un volcan. On croit y 
discerner la trace de larges coulées de laves sur les flancs déchirés des ravins. 
L'aridité de cette solitude, où l'artiste peut dessiner des profils bizarres qui res- 
semblent à des pyramides en ruines, à des remparts démolis par un tremblement 
de terre, me frappa d'étonnement : voyageur novice encore, je ne devais aborder 
que plus tard les magnificences du pic de Ténériffé. 

Le jour du départ arrivé, je quittai , non sans regret, les amis dont je m'étais 
entouré pendant mes quelques jours d'attente sur la terre méridionale ; et la ville, 
le port, les montagnes, s'enfonçant à l'horizon, le paquebot courant sous toutes 
ses voiles, favorisé par un vent de nord qui nous prit hors du goulet , laissa sur la 
gauche les Iles d'Hyères, jadis florissantes et pittoresques, maintenant stériles et 
désolées. En même temps que nous une frégate appareillait, toutes voiles dé- 
ployées, pour aller se joindre à l'escadre de blocus devant Alger. J'admirai, 
durant quelques minutes , l'imposant spectacle qu'elle m'offrit en sillonnant la 
surface des flots. Inclinée sur le flanc , elle glissait avec grâce : la ligne blanche 
de sa batterie, interrompue par de nombreux sabords, brillait aux rayons du 
soleil. Elle nous dépassa bientôt, et quand la nuit tomba nous avions vu dispa- 
raître sa poupe, ses agrès et ses mâts , sous le niveau de la Méditerranée. 



TOULON. - ILES BALEARES. 5 

Trois jours après» le 8 août, à la suite d*une traversée de plus de quatre-vingt- 
dix lieues, que rien ne signala, Ttle Minorque, la première des Baléares, dé- 
coupa sur rhorizon les flancs du mont Toro, surmonté de son télégraphe. Je dirai 
peu de chose de Teffet que me produisit Mahon : il ne répondît pas à Vidée que 
je m'en étais faite d'après les récits du cardinal de Retz, qui compare assez 
ingénument cet aspect aux décorations de TOpéra. Je remarquai néanmoins la 
disposition favorable du port de Mahon. La nature a tout fait pour qu'il devienne 
on arsenal de première classe et de beaucoup préférable au port de Carthagène. 
L'Espagne en tirerait un grand parti, si l'Espagne tirait parti de quelque chose. 
En cas de lutte avec la France , avec les divers États de l'Afrique et de l'Italie , 
d'intrépides corsaires, sortis tout à coup d'Iviça, de Palma, des baies et des 
criques de Minorque , pourraient infester inunédiatement la Méditerranée , sauf 
à trouver un prompt refage contre des forces supérieures, au milieu des rochers 
à fleur d'eau qui hérissent cette position avancée et qui sont autant de barrières 
ou d'écueils pour les gros navires. Les Baléares seraient de la sorte le bouclier 
de la Péninsule. L'Angleterre, qui ne se contente pas de Gibraltar, n'a jamais 
cédé qu'à regret, aux traités ou à la victoire, ces points militaires dont elle s'em- 
para plus d'une fois. Elle a constamment ravagé les fortifications en se retirant, 
et détruit l'artillerie lorsqu'elle ne pouvait l'emporter. ^ 

On prête au célèbre André Doria , rival de Barberousse , ce mot devenu pro- 
verbial , que a Juin, Juillet, Août et Mahon sont les meilleurs ports de la Méditer- 
ranée. B Mahon , qui était l'entrepôt des produits de l'Inde avant le voyage de 
Yasco de Gama , reçut un second coup également funeste à son industrie lors de 
l'expulsion des Maures. L'hôpital, le lazaret, la quarantaine et l'arsenal occupent 
les quatre tlots enfermés dans ce port , dont le goulet se trouve resserré entre 
deux caps, et dont le môle ne doit rien à la main de l'homme. Ce bassin ne risque 
pas d'être comblé par des atterrissements : nulle rivière ne s'y précipite. Grâce à 
son élévation au-dessus des roches qui dominent le port , la ville de Mahon jouit 
d'un air pur ; mais son existence semble miraculeuse et précaire sur ces masses 
dont les fragments s'éboulent parfois sur le rivage. Des terrasses dominent 
ses édifices assez mal distribués à l'intérieur, mais dont les dehors ne manquent 
ni de coquetterie ni de goût. La maison de ville, l'hôtel du gouvernement, 
sont mesquins. L'autorité de la métropole ne se signale ici que par le déla- 
brement des rues, étroites, fatigantes, détestablement pavées en menus cailloux ; 
une promenade semée d'arbres déjetés par le vent et dont les Mahonnais sont 
fiers, je ne sais trop pourquoi, une assez belle place d'armes fort mal entourée , 
telle est en réalité la ville dont le Coadjuteur fait un si beau portrait dans ses 
Mémoires. 

Les îles Baléares sont au nombre de quatre: Iyiça, Formentbra, Majorqub 
et MmoRQUE; plusieurs îlots avoisinent leurs côtes. Autour d'Iviça, on voit Conb- 
jera-Grandb (la grande Ile aux Lapins), Esparto, Brbba, Espalmador, E»- 
PARDBLL et Fagam; près de Majorque se groupent Draoonbra (l'île aux Dra- 



6 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

gOD8 ), CoNEJBRA (l'Ile aax Lapins), et Cabrera (l^tle aux Chèvres). L*!Ie d*ATRB 
est à peu de distance des cdtes méridionales de Minorque. Parmi les îles princi- 
pales, Formentera , la Pityma minor des anciens, et dont le nom moderne carac- 
térise la richesse agricole , a cinq lieues dans sa plus grande longueur ; Iviça a 
vingt-deux lieues de tour; Majorque, cinquante; Minorque , trente-huit. 

Les deux points cuhninants de ces Iles montueuses sont le Puig de TorceUo et 
le Puig major à Majorque. Des sources minérales et divers échantillons de mi- 
nerai de cuivre rignalent dans cette tie des richesses dont on ne tire pas parti. La 
déclivité du terrain varie Fhistoire naturelle de cet archipel. Les cimes âpres de 
Majorque ne se couvrent que d'une espèce de sestère ; puis viennent le chêne et 
le pin d'Alger; ensuite Tolivier et le caroubier. Sur les coteaux maritimes abonde 
le palmier nain , à Tombre duquel fleurissent des cyclames, des ononides et d'élé- 
gantes antbyllides : sur les versants plus pierreux encore se produisent le myrte , 
le pistachier lentisque, le câprier épineux ; enfin la vigne s'élève en amphithéâtre 
sur les collines, et le cotonnier s'épanouit dans les terrains plus bas et plus arro- 
sés. Palma, capitale de cet archipel, a, suivant M. Mimano, une population de 
34,000 âmes ; Mahon et Iviça sont moins importants. Cette dernière île ne marque 
que par ses riches et abondantes salines. 

Le nom de Baléares {Balearides)^ que les Grecs donnèrent aux habitants de ces 
Iles , a pour étymologie le mot fronde, arme dont les naturels se servaient avec 
une grande habileté. Pour former de bonne heure le coup d'œil des enfants , on 
ne leur accordait pour nourriture que ce que leur pierre avait touché à une cer- 
taine distance. Strabon a représenté les insulaires des Baléares de son temps 
comme à la fois très-pacifiques et très-braves. Les migrations successives des 
divers habitants de la péninsule ibérique. Phéniciens , Carthaginois , Romains , 
Maures, Catalans , ont dd venir successivement se fondre dans le sein des popu- 
lations primitives. L'idiome des Baléares vient à l'appui de ces traditions : il est 
difficile en effet de démêler nettement dans ce mélange de mots syriaques, 
grecs, romains et arabes, la prononciation qui domine. Quoi qu'il en soit de 
ce mélange de peuples, l'indolence est le caractère distinctif de ces insulaires : 
ils sont polis , mais avec un fond de froideur et de réserve ; et leur flegme ne 
se déride que lorsqu'il s'agit de se grouper en foule autour d'un fandango, pen- 
dant qu'un joueur de guitare racle du revers de la main , conune un désespéré , 
les cordes de son instrument. 

Le costume des pâtres tient des mœurs de leurs ancêtres : une calotte qui 
recouvre des cheveux courts, de larges braies de peau de chèvre, une casaque 
qui tombe sur ce dernier vêtement comme le sagum des Romains , de lourds 
souliers, tel est leur costume ordinaire. La cape noire, la fraise rabattue sur la 
poitrine et les épaules, le chapeau à larges bords relevés de droite et de 
gauche, signalent les jours de fêtes. Les femmes, quel que soit leur rang, por- 
tent uniformément le rebozillo , qui ne varie que par le luxe des étoffes ; c'est 
une façon de mantelet à falbalas et à festons, qui couvre la tête et qui vient 



TOULON. — ILES BALËABES. 7 

ifabord se nouer sous le mentou avec des rubans » pour retomber ensuite en 
arrière et former sur la poitrine deux pointes de cbèles qui se croisent. Des 
chapelets , des médaillons , avec des portraits de parents ou de saintes images, 
pendent au-dessous du rebozillo. Les verroteries , les colliers , les petites pièces 
d'orréyrerie plus ou moins travaillées, sont la parure de prédilection du plus 
grand nombre. 

L'éducation est à peu près nulle aux Baléares ; on en est encore aux vieilles 
méthodes abandonnées depuis longtemps en France et qui prolongent à Tinfini 
une éducation pédantesque ou monastique. La prière est le nec plus ultra de ren- 
seignement dans les principales villes. Lire les Heures, coudre ou tricoter , 
c'est toute la science des jeunes filles. L'agriculture est arriérée, le com- 
merce peu de chose. Des couvertures, des tapis et des ceintures de laine, 
quelques ouvrages de marqueterie avec des arabesques, quelques distflleries 
qui ont pris de l'accroissement , entre autres pour les roses et la fleur d'oran- 
ger, c'est à peu près toute l'industrie. 

Nous quittâmes Mahon le 11 août. Le paquebot laissa sur la droite l'Ile de Ca- 
brera. EUe n'a que quatre milles d'étendue (environ deux lieues) ; cet Ilot , formé 
de monts abrupts et nus, entre lesquels s'étendent des terres incultes, restera 
célèbre dans les jours néfastes de nos annales militaires par l'exemple d'une bar- 
barie politique qui se prolongea pendant six années à la face de l'Europe. Nous 
empruntons sur ce point quelques détails à la relation de M. Duperrey. En 18U , 
à la cessation des hostilités, cet officier était second sur le bAtiment chargé de 
ramener en France nos infortunés compatriotes. 

oc On laissa tomber l'ancre , dit-il , dans un petit port au nord de l'Ile : une fré- 
gate espagnole , entièrement délabrée , servait à la garde des prisonniers , ainsi 
qu'un simulacre de fort où logeaient à peine quarante soldats. A la vue de notre 
pavillon , ces malheureux , semblables à des spectres , se traînèrent le long des 
rochers : ils en descendirent avec peine les escarpements pour se précipiter vers le 
rivage en poussant des cris de joie. Plusieurs d'entre eux, auxquels le sentiment de 
la liberté imprima un reste d'énergie , vinrent en nageant jusqu'à bord : ils furent 
accueillis avec une compassion qu'on ne peut comparer qu'à l'indignation pro- 
fonde dont nous fâmes tous saisis envers les auteurs d'une si déplorable détresse. 
De dix-neuf mille Français jetés sur cette plage aride , à la suite de la désastreuse 
capitulation de Baylen, seize mille avaient succombé. Les horreurs de là soif et de la 
faim portèrent plus d'une fois ces victimes du fanatisme aux excès des cannibales de 
rOcéanie ; le récit de leurs maux pendant cette captivité nous pénétrait d'horreur ; 
nous nous pressions autour d'eux , nous les écoutions dans un morne silence. A 
l'époque de notre débarquement, deux cents de ces malheureux , frappes d'aliéna- 
tion mentale , erraient au milieu des rochers , n'ayant d'abri que les cavernes , 
on leurs compagnons d'infortune , dont le moral plus ferme avait triomphé de tant 
de misères, leur portaient la minime ration que les fournisseurs espagnols ne 
leur faisaient même pas régulièrement parvenir. Cet oubli cruellement systé 



8 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

màtiqae dans lequel on laissait nos malheureux eompatriotes , ne prouvait que 
trop rintention calculée de les exterminer lentement. Lorsqu'on leur eut fait 
savoir qu'on allait , par ordre du roi de France , expédier des bâtiments qui 
devaient les reconduire dans leur patrie , une joie délirante s'empara d'eux ; ils 
se portèrent sur différents points de l'Ue ; puis , avec des transports vraiment 
frénétiques , ils livrèrent aux flammes les cbétives cabanes qui ^ jusqu'à ce jour , 
leur avaient servi d'asile , comme s'ils eussent dû s'en éloigner à l'instant même. 
La nuit vint : nous fûmes retenus par des vents contraires dans le port de 
Cabrera ; mais il nous fut impossible de rester tranquilles spectateurs de cette 
réjouissance extracnrdinaire , que le lieu de la scène et les acteurs rendaient ri 
touchante. Nous illuminâmes ; on suspendit des fanaux au bout des vergues : 
des salves d'artillerie répondirent à leurs acclamations de reconnaissance. L'équi- 
page de la frégate espagnole , jusqu'alors impassible , ne put résister à cet élan 
et nous imita... Le 16 mai ISK^, les prisonniers de Cabrera furent conduits à 
Marseille. » 

Après avoir abandonné ces rochers funestes » à peu de distance du canal très- 
resserré qui court entre Iviça et Fermentera , les vents contraires d'ouest nous 
contraignirent de courir des bordées. On louvoya pendant plusieurs jours. Nous 
fûmes hélés à plusieurs reprises par les divers bâtiments de l'escadre qui formait 
le blocus d'Alger. Vue du large , la ville barbaresque , par sa forme triangu- 
laire et par la couleur blanchâtre de ses édifices qui s'étagent sur les flancs escar- 
pés d'un grand promontoire, semble une vofle de perroquet plaquée sur un 
champ de verdure. 



CHAPITRE II. 



OOTBS D'BSPA«lfB. — «IBRALTAR. 



Le vent changea tout à coup : il soufQa de l'est, et nous reporta très-rapidement 
vers la pointe de Palos , à la lisière maritime du royaume de Murcie , que domine 
la chaîne élevée des montagnes de Grenade. Le capitaine me donna quelques 
détails sur ce beau pays , qu'on nomme à juste titre le jardin de l'Espagne, 
ff L'empreinte arabe, me dit- il, est restée sur le sol comme un souvenir au 
milieu des ruines. Un acte de vengeance nationale qui fut une grande faute , 
l'expulsion complète des Maures, a détruit le génie manufacturier qui prospérait à 
l'ombre de la tolérance. Les anciens conquérants de la Péninsule ne s'étaient 
pas seulement occupés des arts industriels ; le goût des sciences et des belles- 
lettres , protégé par les califes , avait fondé des collèges , des écoles , des biblio- 
thèques. Maintenant à Carthagène seulement il y a des écoles , encore ne sont- 
elles que pour la marine royale. L'oisiveté, la bonne chère et la sieste sont la 
première occupation des Murciens. Presque tous les conunerçants sont étrangers. 



COTES D'ESPAGNE. - GIfiSALTAB. 9 

français et anglais , napolitains surtout. Us viennent dans le port de Carthagëne 
prendre des laines, des soies, de la soude qui est particulièrement renom- 
mée , en échange de la quincaillerie , des épiceries , et de la dentelle. Mais ce 
pays n*a besoin que d'une secousse ou d*un grand homme pour reprendre , au 
milieu des peuples de notre hémisphère , le rang élevé que le règne de Tinquisi- 
tion et le dissolvant de For du Pérou lui ont fait perdre. » 

Après avoir repris le large , en nous éloignant de Carthagène , nous traver- 
sâmes une grande étendue de mer couverte de débris de paille et de graminées. 
Ce phénomène indique Texistence d*un courant qui se dirige de Test à Touest. 
Nous aperçûmes bientôt le cap de Gates. Le vent s*étant établi à Test vers cinq 
heures, le lendemain matin, nous passâmes à trois milles de Tllot d'Alboran. Cet 
Ilot , dont le sol est bas , n'ofTre que des végétations rampantes. Des goélands par 
troupes vinrent voltiger en criant au-dessus de nos têtes : personne ne leur dis- 
pute la possession de ce déserti Ici, les vents d*ouest vinrent contrarier les pro- 
grès de notre marche , et , durant plusieurs jours , nous fûmes réduits à courir 
de fastidieuses bordées entre les côtes de FAndalousie et celles du royaume de 
Maroc, en attendant toujours quelque brise favorable pour sortir du détroit. 
Les vents d'ouest ferment quelquefois ce canal pendant six semaines aux bâti- 
ments qui veulent le franchir, et la science a tour à tour agité des suppositions 
contradictoires sur les difQcultés qu'il présente. Malgré le concours des mers, 
des fleuves et des rivières qui versent leur tribut dans le sein de la Méditerra- 
née, certains géographes ont prétendu que ce bassin recevait aussi les eaux de 
l'Océan atlantique ; et comme preuve ils ont mentionné le courant d'ouest en est, 
qui fait visiblement irruption au milieu du détroit de Gibraltar , tandis qu'on ne 
peut signaler, d'est en ouest, que deux faibles courants latéraux. Suivant Malt&- 
Brun , le refoulement que produit la masse de l'Atlantique explique cette réac- 
tion d'une manière satisfaisante : elle n'est qu'apparente» et, d'après ce géo- 
graphe , des expériences auraient fait connaître l'existence d'un oourant inférieur 
qui détermine un mouvement profond et sous-marin de la plus petite à la plus 
grande de ces deux mers. 

Le 17 août, une brise assez légère s'éleva dès quatre heures du matin : nous 
découvrimes les cimes du Mont Gibraltar et du Mont aux Singes , ces vieilles 
colonnes d'Hercule où finissait le monde des anciens. On eut enfin l'espoir de 
sortir de la Méditerranée. Il fallut dériver sous cette muraille de rochers qu'on 
nomme la porte de l'Europe , et dont les parois s'élèvent à plus de 1 ,500 pieds dans 
les airs. Vers le milieu, conmie par l'épanchement d'une sablonniëre immense, 
ces parois forment une échancrure dont les débris se sont éboulés jusque dans 
les flots. Un joli village se trouve à la dernière limite de cet éboulement, ainsi 
qu'une ferme appartenant au gouverneur. Le Gibraltar se dresse à pic au-dessus 
de ces habitations perdues en quelque sorte à sa base , et peut, de ses mille embra- 
sures que l'œil discerne à peine dans les crevasses de la roche » vomir le fer et la 
mort sur les escadres dont il serait menacé. Nous rompîmes le courant à l'aide de 
I. 2 



10 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

la brise, en laissant Gibraltar en arrière. D*aatres b juments suivirent nos traces, 
et Ton mouilla par vingt brasses dans Tanse de Getarez , en dedans de la pointe de 
Camero> non loin du lazaret. La pointe de San-Garcia, surmontée d*une tour, 
nous cachait la vue d'Algéziras. Impatients de toucher la terre, nous essayâmes 
une promenade vers la Casa-Marcello , qui se distinguait par sa blancheur éclatante 
au milieu du vert foncé des hauteurs. Le magnifique aspect de la baie se développa 
bientôt devant nous. 

Par sa vaste étendue , cette baie mérite de fixer Fattention ; un rideau de mon- 
tagnes en forme le circuit. Elle est terminée à Test par Gibraltar et le détroit; au 
nord , par les campagnes situées au-dessous du village de Saint-Roch , à la limite 
d*une belle colline , où des touffes de violettes par milliers fleurissent à Tombre 
des bosquets de roses et de jasmins. Le mouillage y est excellent. Algéziras et la 
pointe de Carnero sont à Touest. 

Des Génois réfugiés , vêtus à la manière des habitants de la côte , nous abor- 
dèrent en parlant français. Ils cultivaient sur cette pointe des vignes assez éten- 
dues. Ces colons nous donnèrent un guide pour gagner le sommet du piton le plus 
proche. Après avoir traversé des vignes bien cultivées , des toufTes de petits pal- 
mistes et d'aloès qui bordent les sentiers, nous gagnâmes enfin le sonunet le plus 
élevé. En ce moment, un coup d*œil magnifique nous dédommagea de nos fatigues. 
Le guide nous signala, entre Fécueil de Tîle Verte et la tour de Villa-Vieja, le 
théâtre du combat où , le & juillet 1801 , le contre-amiral Linois , presque surpris 
sur une rade ouverte au vent d'est qui favorisait ses ennemis, n'ayant pas, comme 
eux , le choix des moyens d'action , ni une retraite assurée sous le canon de 
Gibraltar , soutint avec résolution l'honneur du pavillon national. Il prit sa ligne 
d'embossage devant Algéziras, pour mieux résister à l'escadre anglaise que les 
vigies de Gibraltar avaient rappelée du blocus de Cadix. La division française , 
composée de trois vaisseaux et d'une frégate , fut bientôt attaquée par sept vais- 
seaux de guerre :^elle en démâta trois, tua eu fit prisonniers 1,500 hommes, 
et contraignit sir James Saumarez à se retirer sous les remparts de la citadelle 
anglaise, en abandonnant CAnnibal, vaisseau de soixante-quatorze canons. Mal- 
gré les désastres des journées qui suivirent , la gloire de cette courte et mémorable 
campagne appartint à notre pavillon. 

La ville d'Algéziras doit son origine aux Arabes ; on voit encore des débris de la 
première citadelle qu'ils élevèrent sur le rivage. Cette ville est mal percée , pauvre, 
et d'un aspect triste . Ses maisons blanches forment des lignes confuses. Un aqueduc 
qui franchit des ravins alhnente ses fontaines. Autour de la cime pelée des monts 
qui la dominent , de grands aigles , habitants des zones supérieures , plongent vers 
les pâturages de la plaine ou s'élèvent à perte de vue. Bien que ce jour fût un jour 
férié , nous rencontrâmes des cultivateurs qui épierraient le sol pour l'ensemencer. 
Sur la remarque que j'en fis à l'un de ces porteurs de chapelets : — Nous sommes 
si pauvres I me répondit-il. Notre guide nous dit à cet égard qu' Algéziras était 
un repaûre de contrebandiers qui se recrutaient de gens sans aveu , attirés de tous 



COTES D'ESPAGNE. - GIBRALTAR. II 

les lieax environnants par la facilité d'échapper à la juridiction espagnirie. Nous 
descendîmes dans un canot pour gagner Gibraltar. 

Gibraltar s'éière en amphithéâtre au nord-ouest d'une péninsule qui se prolonge 
au milieu du détroit. De vastes jardins , qui font suite à la première vOIe que ter- 
mine Tancien môle , s'étendent le long de la mer jusque vers l'extrémité sud , 
où s'élèvent une grande quantité de constructions plus modernes « qui forment 
comme une seconde ville. Le capitaine du port vint à notre rencontre : il nous 
adressa les questions sanitaires d'usage. Cette formalité n'est jamais bien sévère 
de la part des Anglais. Nous débarquâmes sur le m^le neufencombré de charrettes 
pour le service des bâtiments qui stationnent dans la rade. Sur le quai sont pla- 
cées, d'espace en espace, des chèvres en fer d'une construction élégante, qui 
servent à soulever les plus énormes fardeaux. 

En présence de cette formidable limite du continent européen , on se rappelle 
les divers noms que ce rocher porta tour à tour , et qui rappellent eux-mêmes 
tant de vicissitudes historiques. Sous le nom de Calpé , il semble attester Texistence 
d'Hercule et les travaux du demi-dieu qui , reculant le mont Abyda , fit fraterniser 
les deux mers. En abandonnant ces récits mythologiques, .on voit la race conqué- 
rante des Arabes, guidée par Tarykh, en 712, pénétrer pour la première fois 
sur le sol de l'Espagne. Maîtres de l'imprenable forteresse qui leur fot livrée par 
la vengeance du comte Julien , dont le dernier roi des Goths , Roderic , avait 
outragé la fille , si célèbre dans les romances espagnoles , les vainqueurs impo- 
sèrent au rocher le nom de leur général ; et c'est de GéteIrTarykh (montagne de 
Tarykh) que l'on a fait Gibraltar. Plus tard, l'inquisition chasse les enfants du 
Prophète , et l'Espagne rentre enfin dans son patrimoine. Elle y règne jusqu'à la 
guerre de la Succession , en 1704. C'est à cette époque , et tandis que George 
Rooke , qui commande les escadres réunies de l'Angleterre et de la Hollande , 
fait lancer inutilement 15,000 boulets contre l'inexpugnable citadelle , que sur 
une firéle chaloupe , des matelots ivres , dont la témérité fait sourire de pitié les 
Espagnols, atteignent le vieux môle et l'escaladent. Dans la double ivresse du grog 
et du succès, ils s'y retranchent ; ils font d'un mauvais gilet rouge un drapeau qui 
doit appeler des compatriotes à leur aide et renverser l'étendard de Léon et de 
Castille. Le traité d'Utrecht légitima ce coup de main. Depuis ce temps, le pavil- 
lon de la Grande-Rretagne y brave les efforts de la France et de l'Espagne. Pen- 
dant la guerre de l'indépendance américaine , de gigantesques projets et d'absurdes 
conseils nous firent gaspiller des millions pour une entreprise impossible. La 
bravoure de nos marins et de nos soldats y lutta vainement contre le génie du 
général Elliot, et dès lors l'AngleteiTe put prétendre à l'orgueil de garder à 
jamais , malgré les jalousies européennes , cette clef de la Méditerranée. 

La physionomie de Gibraltar donne une idée favorable de l'ordre qui règne 
dans ses murs et de l'aisance de ses habitants. Des grenadiers anglais , dans leur 
éclatant uniforme national , gardent les portes de la ville. Les maisons, bâties en 
briques ou en pierre , brillent d'une élégante propreté ; les rues , garnies de trot- 



12 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

toirs , sont animées par la foule aux costumes divers. Les hommes du peu^e , la 
plupart espagnols , avec leur vêtement caractéristique , sont principalement occu- 
pés des charrois. Une multitude de colporteurs juifs, vêtus à Torientale , les jambes 
nues , affectant Feitérieur de la misère , parcourent la ville et présentent à chaque 
nouveau débarqué des étoffes qu^ils déploient, et dont, avec la volubilité de leur 
accent nasal , ils font un éloge emphatique à tous les passants. Les Génois se 
reconnaissent à leur politesse. Pour les Anglais , ils sont à Gibraltar ce' qu4ls sont 
à Londres , ce qu'ils sont partout : leur tenue est d'une élégance empesée » et ils 
conservent , sous le soleil africain , toute la rigueur de la toilette britannique. 

Ces agglomérations de divers peuples donnent à peu près un chifire de 
28,000 âmes : les juifs y comptent pour un tiers environ. Le gouvernement de 
cette colonie fut d'abord tout militaire; maintenant Tadministration civile est 
indépendante. Grâce à Tesprit de tolérance religieuse qui forme depuis longtemps 
le fond de la politique anglaise, la ville de Gibraltar est devenue un sol neutre où 
le culte réformé vit en bon accord avec le culte catholique. On ne voit pas sans 
quelque surprise que , parmi les cimetières de ces trois cultes , celui des papistes 
soit le moins bien entretenu : celui des juifs, au contraire, se distingue par Tordre 
et la propreté qui y régnent. On ne voit h Gibraltar ni ces mendiants , ni ces 
saltimbanques qui parcourent habituellement les moindres hameaux des envi- 
rons de Grenade et de Séville. Tout le monde y est occupé d'échanges, de com- 
merce, et surtout de contrebande. Cependant, les Anglais y ont élevé un théâtre 
où se joue leur répertoire national. 

Durant notre séjour à Gibraltar, les vents d'ouest, qui nous avaient si long- 
temps retenus dans le détroit , occasionnèrent beaucoup de flèvres. Un chirurgien 
anglais m'apprit que sur 6,000 hommes qui composaient la garnison (nombre 
que l'on double en temps de guerre) , le quart à peu près subissaient cette 
influence. Jaloux de montrer ce qui honore l'esprit d'ordre et l'industrie de sa 
nation, ce chirurgien me fit l'offre de visiter le lendemain la forteresse dans tous 
ses détails. J'avais quarante-huit heures devant moi , j'acceptai. 

Le lendemain je fus conduit, avec quelques autres passagers, chez le major de 
la place : cet officier supérieur nous fit un accueil plein de politesse. Il nous 
donna pour guide un sergent d'artillerie qui , avec la raideur d'un soldat en 
faction, se mit à marcher devant nous pour indiquer le chemin. C'est vers le 
nord, sur le revers qui regarde à la fois l'Espagne et la Méditerranée, qu'on a 
réuni tout ce que la prudence a pu combiner d'éléments énergiques pour repous- 
ser une attaque de terre et denner. Le couronnement du rocher qui s'éiève à pic 
est à 1,300 pieds de sa base. Après une demi-heure de marche, par un chemin en 
pente douc« qu'on a pratiqué au moyen de la mine , notre guide nous ouvrit 
un souterrain qui s'étend en longs corridors dans les flancs du rocher. Ces voûtes 
font des détours sans nombre : elles serpentent, elles descendent, elles montent; 
les étages superposés communiquent entre eux par des escaliers à vis construits 
en bois. Dans ces étages étroits et ramassés, à peu de distance Tun de l'autre, des 



COTES D^ESPAGNE. — GIBRALTAR. 13 

embrasures livrent passage à la gaeule d'une caronade » à ceUe d'un canon de 
gros calibre. Quand le regard plonge par ces espèces de sabords, on est étonné 
«le yoir la plage et la mer si loin sous ses pieds. D*en bas, si Ton distingue une de 
ces embrasures parmi les inégalités du roc , c'est pour s'étonner que dans les 
énormes flancs de cette masse on ait pu pratiquer de meurtriers labyrinthes, et 
y transporter à force de bras plus de cinq cents pièces d'artillerie. Ces galeries 
portent la date de leur construction , et rappellent des noms historiques. De 
vastes salles, pour les dépôts de vivres et de munitions, en interrompent de temps 
en temps la monotonie. Nous n'arrivâmes qu'au bout d'une heure à la plus spa- 
cieuse de toutes : elle porte le nom de galerie de Saint-George. Quelques jours 
avant notre relftche à Gibraltar , le gouverneur de la forteresse avait choisi cet 
endroit pour donner un bal à la haute société de la ville et des environs. La gar- 
nison en 6t magnifiquement les honneurs. Les voitures des autorités de Gibral- 
tar, les litières des alcades du voisinage, les chevaux anglais de front avec les 
mules espagnoles, gravirent au bruit du canon la rampe qui conduit à ces corri- 
dors. Là des soldats armés de torches formaient comme une double haie de can- 
délabres. On arrivait dans le bal sur une demi-lieue de tapis. Le souper fut digne 
de cette féerie. De tout le faste que la vanité britannique avait prodigué dans 
cette occasion, il ne restait en ce moment que des bouteilles et des porcelaines 
brisées dont nous écrasions les fragments sur le sol de ces grandes solitudes. 
Ces cavernes gigantesques forment de solides casemates dans lesquelles toute 
la garnison se trouverait à l'abri d'un bombardement, et où les nombreuses 
provisions qu'on fait venir de la côte barbaresque et des ports d'Angleterre 
sont prudemment emmagasinées pour parer aux dangers d'un blocus. 

Une porte de sortie nous rendit à la lumière, aux deux tiers environ de la hau- 
teur du rocher , où des milliers d'oiseaux de proie ont fixé leur séjour dans les 
nombreuses anfractuosités. Nous continuâmes à gravir sur le versant occidental 
du Gibraltar avec un soleil qui dardait presque d'aplomb sur nos têtes. Les che- 
mins étaient fort praticables; de distance en distance, sur des terrasses de maçon- 
nerie fortifiées de parapets, nous parcourûmes des batteries découvertes , armées 
de pièces de gros calibre montées sur des afi'ûts en fer qui prennent peu de place 
et présentent beaucoup de solidité. De cet endroit nous planions pour ainsi 
lire sur la ville ; nous pûmes juger de son étendue : elle n'est pas considérable. 
Ses fortifications, qui se trouvent au ras de la mer, usurpent une bonne partie 
du terrain. Un jardin public assez vaste joint les maisons de Gibraltar à une 
sorte de seconde ville, située vei's le sud, à mi-chemin de l'endroit qu'on 
nomme la pointe d'Europe, et qui semble destinée spécialement à réunir les 
établissements publics. On nous fit alors longer la crête orientale de la mon- 
tagne: nous vîmes, de cette immense élévation, la Méditerranée s'élargir entre 
les côtes des deux continents De ce point, par un air sec et transparent, noun 
pûmes apercevoir les montagnes de l'Afrique , dont la tête est blanchie par la 
neige, et dont les pieds reposent sur des sables brûlants. 



14 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Le guide nous apprit l'existence en ce lieu d'une tribu de singes que Ton croit 
particulière à Gibraltar et au mont Abyla, sur les limites respectives du détroit, 
a Ces animaui sont les seuls de leur race en Europe, nous dit-il. Nos rochers 
sont leur demeure de prédilection, ils y trouvent l'abondance et la paix. Le gou- 
verneur est très-jaloux de la sécurité de cette nombreuse famille. Il est formelle- 
ment défendu de leur tendre des pièges, et même de les apprivoiser. » Cette espèce 
de singes inconnue en Europe , c'est tout simplement le Macacus inum , qu*on 
appelle magot, très-laide et très-chétive espèce que nos bateleurs dressent 
à toutes sortes d'exercices pour les spectacles en plein vent. Toutefois je ne 
voulus pas désenchanter notre guide. Je fus frappé de la prodigieuse quantité 
de perdrix qui voltigeaient presque à notre portée : on les voyait , à mesure que 
nous avancions, se disperser précipitamment, et, bientôt après notre passage, 
leur chant de rappel nous avertissait que la bande étourdie sautillait de nouveau 
sur les rochers. J'appris aussi que cette chasse n'était pas plus permise que la 
chasse aux singes, non parce que les coups de fusil pourraient donner d'inutiles 
alertes à la garnison anglaise , mais parce que les soldats , familiarisés avec ce 
tapage , contracteraient insensiblement plus d'insouciance pour une détonation 
qui ne serait pas toujours un signal. Aussi les ofDciers de la citadelle se rendent 
à trois lieues de là dans les montagnes de Tarifa , et vont prendre le salutaire 
exercice de la chasse sur le territoire espagnol. 

Les rochers , dont je détachai quelques échantillons dans notre excursion sur 
les hauteurs, sont d'un calcaire gris, divisé par des fissures perpendiculaires 
que des concrétions ferrugineuses d'un rouge très-vif remplissent presque uni- 
formément. Des coquilles terrestres , des ossements qui viennent d'une race de 
rongeurs différents de ceux de l'Europe , sont amalgamés avec ces concrétions. 
Vers la pointe sud se trouve la merveilleuse grotte de Saint- Michel, ouverte 
à mi-côte au flanc occidental du promontoire. Son sol est sur un angle d'incli- 

m 

naison très -prononcé. Des stalactites blanchâtres pendent à la voûte. Nous 
jetâmes des cailloux dans ses crevasses, et nous pûmes calculer, d'après le 
retentissement prolongé du bruit , qu'ils tombaient à une grande profondeur. 
Au moyen d'une pente rapide , par un beau chemin qui passait obliquement 
du sud au nord , nous arrivâmes au-dessus des habitations de la pointe d'Eu- 
rope. Des jardins y entourent de petits édifices d'un bon goût. Plus loin, j'aper- 
çus les casernes, l'hôpital militaire , le magasin des vivres, l'atelier général , qui 
servent en partie au casernement des troupes. En nous dirigeant toujours vers 
le nord, nous entrâmes dans le jardin public, ou des arbres d'espèces variées et 
une profusion de belles fleurs forment un riant contraste avec l'aridité du sol. 
Sur une colonne de marbre enlevée aux débris de Carthage, on a placé le bronze 
du duc de Wellington. Un bouclier de cuivre porte une inscription latine : elle 
prodigue l'encens à ce général , qui eut surtout le bonheur d'avoir un illustre 
adversaire. On a aussi érigé une statue au brave Elliot, qu'inmiortalise sa belle 
défense de Gibraltar en 1782. / 



TARIFA. —TANGER. — MADÈRE. 15 

En rentrant dans les mes de Gibraltar, nous rencontrâmes un grand nombre 
de Hajas à Tœil provoquant et dans un costume dégagé qui leur sied à merveille. 
Elles ont le pied bien fait et toujours bien chaussé ; elles mettent des roses dans 
leurs eheveux et semblent fières de cette parure à la fois simple et cocpiette. En 
résumé, la vie est bonne à Gibraltar. Situé sous une zone tempérée, où abondent 
les produits du sol méridional, ce rocher est encore un entrepôt pour les 
richesses industrielles du Nord : avant de jeter sur l'Italie, la Sicile, Malte et le 
Levant , ces cargaisons si variées que lui envoient Londres, Manchester et Liver- 
pool, Gibraltar retient pour ses opulents habitants tout ce que le luxe anglais 
a créé de plus riche et de plus beau. Comme port commercial , comme station 
maritime , comme possession militaire , nul point du globe ne saurait le disputer 
à Gibraltar : c'est un des plus beaux fleurons de la couronne anglaise. 



CHAPITRE III. 



TARIFA. — TAHOBR. ^ MADARB. 



Le 25 août , par une petite brise de N. E. , nous mettons à la voile , ainsi que 
beaucoup d'autres navires. Le paquebot double Tarifa. Cette ville est à Textré- 
mité la plus méridionale de la péninsule espagnole ; ses fortifications sont impor- 
tantes. Son phare à feui tournants surmonte une tour d'une grande élévation et 
d*une construction élégante. La rotation de ces feux empêche les vaisseaux de 
les confondre avec la lumière des étoiles, et les préserve de tomber sur les récifs 
à fleur d'eau« 

Bientôt le détroit s'élargit. Nous fûmes obligés de serrer la côte pour trouver 
un courant moins rapide , et alors s'ouvrit devant nos yeux , vis-à-vis le cap de 
Trafalgar , l'espace où fut livrée , le 21 octobre 1805, la mémorable bataille qui 
porta le dernier coup à la manne impériale. Quel sujet de tristes réflexions ! 
Tout est problème encore dans ce désastre dont Napoléon reçut la nouvelle 
comme un démenti de la fortune , au milieu de ses rapides victoires d'Alle- 
magne. La longue immobilité de l'amiral français dans le port de Cadix, sa 
brusque résolution et son imprévoyance rare , l'incurie de nos auxiliaires qui 
ne prirent qu'une part tiède à l'action , enfin le suicide de Villeneuve , sont 
autant d'énigmes dont les explications diverses ont rendu l'obscurité plus impé- 
nétrable encore. Une fatalité singulière distingue le combat de Trafalgar : 
Nelson fut tué d'un coup de feu, Gravina mourut de ses blessures , Villeneuve de 
plusieurs coups de couteau; ainsi la France, l'Espagne et T Angleterre per- 
dirent chacune leur amiral. 

Sur le soir, i\ fallut nous rabattre vers la côte de Tanger, cité barbaresque , 
dont les Anglais forent chassés en 1662 et qu'ils ruinèrent en Tabandonnant ; elle 
occupe un étroit espace sur une éminence au bord de la mer. Des maisons basses 



16 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

et malsaines dont les toits sont plats, dont rextérienr est badigeonné d*iine 
couohe de chaux , offrent un pèie-mèle misérable dans une double enceinte de 
murailles en ruines Au nord, des sables, des montagnes arides ferment Tborizon. 
Notre capitaine prit le temps strictement nécessaire pour remettre quelques 
dépêches au consul anglais qui habite Tanger. Les juifs m'y parurent très-n(Hn- 
breux et traités avec rigueur; ils sont forcés de tenir leurs chaussures à la main 
en passant devant les mosquées. Pour pénétrer dans Tintérieur de F Afrique, un 
voyageur , autorisé par Tempereur de Maroc, cherche-t-îl un interprète , le gou- 
vemeur , sur la demande du consul , donne le mot d*ordre à trois ou quatre sol- 
dats : ceux-ci tombent sur Tisraélite qu'on leur désigne, le saisissent, et l'appor- 
tent plus mort que vif au consulat; si l'étranger trouve trop brutale cette 
manière de procéder, c'est à lui d'indenmiser généreusement son interprète. 
Malgré ces avanies , les juifs persistent à habiter Tanger ; ils sont les intermé- 
diaires du commerce qui se fait entre cette côte et celle d'Espagne. Ils pos- 
sèdent les grandes fortunes. Leurs vêtements, leurs bonnets, leurs sandales, 
sont noirs; ils se rasent la tête , et portent la barbe longue. Il leur est défendu 
de porter des armes, et ils ne peuvent se servir que de mulets, par suite du res- 
pect que les Maures ont pour leurs chevaux. 

Gibraltar, Tanger, le continent d'Europe et le continent d'Afrique avaient dis- 
paru à l'horizon ; et, servis par une jolie brise de N. N. E., nous courions depuis 
cinq jours dans les eaux de l'Atlantique, quand la vigie cria de nouveau : Terre! 
et je vis en effet se dessiner dans un nuage de brume quelques contours vagues 
et irréguliers. C'était Porto-Santo , petite tle au nord de Madère. Quoique plus 
élevée et plus considérable , Madère , couverte d'un brouillard plus épais , ne 
parut qu'un quart d'heure après. La manœuvre fut alors ordonnée pour mouiller 
dans la baie de Funchal , qui est au sud-est de l'Ile. 

A mesure que nous avancions , Madère grandissait : on eût dit qu'elle venait à 
nous. Chaque heure fournissait sa perspective. De loin l'œil s'arrêtait d'abord 
sur les deux points culminants de Ttle , le pic Ruivo et la Cima de Torinhas , le 
premier haut de 955 toises, le second de 914 ; puis, quand la bordée nous porta 
plus directement dans la baie, ce fut un spectacle imposant que ces promontoires 
enserrant une mer plus cahne , cette ville de Funchal , comme assise sur la tan- 
gente du demi-cercle, Funchal avec ses blanches maisons adossées à un mur de 
basalte noir qui les surplombe de 3,000 pieds. Puis , quand on venait à détailler 
les merveilles de cet amphithéâtre dont l'Océan baigne le pied , que d'aspects 
saisissants et pittoresques! Quels riches contrastes! Ici, à côté d'un sillon de lave, 
des allées d'arbres robustes et verts, qui pendent sur un versant abrupt; là des 
maisons de campagne, des chapelles , des couvents étages sur la montagne , et 
qui figurent, vus du large, des échelons pour la gravir; partout, sur un sol de 
volcan , des jardins , des bosquets et de longues avenues de châtaigniers. 

Quand nous eûmes doublé le rocher d'Ilheo ou de Loo , dont les abords sont 
hérissés de batteries , nous mouillâmes au sud du mont de l'Église , en Tace du 



TARIFA. — TANGER. - MADÈRE. 17 

courent de Nossa-Senhora-do-Monte, qui couronne admirablement sa crête. Nous 
n*avions que deux jours à donner à Madère. Il fallut se hftter pour tout voir. 

Madère , lie portugaise, est située à 146 lieues de la côte occidentale d* Afrique, 
à 256 lieues de Lisbonne et des lies Açores , et à 60 des Canaries ; elle embrasse 
une étendue de soixante-six lieues carrées. Sa population est évaluée aujourd'hui 
è 100,000 flmes. L'Ile se divise en deux capitaineries, celle de Funchal et celle de 
Macbico, da nom de leurs chefs-lieux ; Funchal compte 20,000 habitants, Machico 
2,000 seulement. Après ces deux villes , il n'y a plus que des bourgs , et celui de 
Santa-Cniz, peuplé de 1,200 Ames, reste seul à citer. 

L'ancre était à peine jetée , que déjà la yole nous portait à terre. Nous primes 
pied sur on débarcadère où la mer se brisait avec violence, et nous entrâmes 
dans Funchal. Funchal est une ville toute portugaise dans sa construction , irré- 
gnliëre , étroite et tortueuse : son pavé , tantôt de petits cailloux aigus , tantôt 
de lave schisteuse , meurtrit le pied des promeneurs. Des courants d'eau , des- 
cendus des montagnes, assainiraient la ville si les habitants n'en faisaient des 
doaques en y jetant les immondices de leurs demeures. 

Le peu de maisons confortables qui se trouvent dans Funchal appartiennent 
à des Anglais. Recommandé à l'un d'eux, riche négociant en vins, je trouvai 
chez lui Taccueil le plus cordial et le plus hospitalier, a Venez , me dit-il , que 
je vous fasse connaître toutes les curiosités de notre ilôt, d Puis il me conduisit 
an palais du Gouvernement, àupassao publico (cours public), largement ombragé 
d'orangers, de limoniers, de peupliers et de saules; ensuite au théâtre, presque 
toujours fermé ; puis à l'hôpital ; enfin à l'église métropolitaine. En me montrant 
la charpente nue de cet édifice , il me dit : a Ceci est du cèdre ; aujourd'hui dans 
Madère on n'en trouve que peu ou point : autrefois l'île en était couverte ; c'était 
comme un Liban , une vaste forêt presque impénétrable. Qui a fait Madère ce 
qu'elle est aujourd'hui, un roc pelé? Est-ce un volcan, comme disent les uns, un 
incendie , comme disent les autres , ou bien seulement la main de l'homme , qui 
peu à peu détruit plus que la nature n'a créé? C'est encore un problème , même 
pour vos savants français, qui savent tout, d ajouta-t-il en souriant. 

Je laissais parler mon hôte, car j'étais tout entier à ce que je voyais, à ce climat 
déjà africain , à cette végétation des tropiques ^ nouvelle pour moi ; je n'avais ni 
le temps ni la volonté de préciser mes impressions, de les soumettre à un examen 
méthodique. Ainsi absorbé , je me laissai conduire à un couvent de Franciscains 
où un bizarre spectacle m'attendait. Un frère vint nous recevoir à la porte, 
/près nous avoir fait parcourir l'intérieur de l'édifice, il dirigea nos pas vers 
une salle aux voûtes surbaissées. Ce n'était de toutes parts que fémurs humains , 
disposés en angles obtus avec un crâne au mflieu de chacun. On appelait ce lieu 
la Chapelle des Crânes; il ressemblait plutôt à un cabinet de phrénologiste qu'à 
un asile de prière ou de recueillement. Après une seconde station dans uu cou- 
vent de religieuses, qui sont moins rigoureusement cloîtrées qu'en Europe, nous 
regagnâmes l'intérieur de la ville. 

I. 8 



18 VOYAGE AUTOUB DU MONDE. 

La population de Funchal est grêle , maigre et maladive ; mais les paysans des 
montagnes qoi Fentom'ent forment une race forte, saine et vigoureuse. Les 
bonmies s^occupent de la culture de la vigne : quand la vendange est faite , on 
les voit descendre par leurs sentiers escai*pés avec leur chemise de toile , leurs 
chausses bigarrées et leur bonnet rouge ou bleu ; ils portent , suspendues à un 
bâton , des horrachas ( outres ) pleines du vin qu'ils ont récolté. Les femmes se 
livrent à d'autres travaux : elles vont couper, au revers des monts, des genêts et 
des cytises qu'elles lient en fascines pour le chauffage. Leur costume se compose 
d'une simple chemise , d'un jupon, et d'un mouchoir roulé autour de la tête. Il y 
a plus de luxe , néanmoins , dans la classe marchande qui peuple les villes ; là le 
costume portugais domine : on y voit des chapeaux , de longues robes noires , et 
de larges capotes où s'ensevelit la tête des femmes. 

La maison la plus splendide de Funchal est celle du gouverneur. Tout ce que 
l'île renferme de gens aisés est reçu chez lui, fêté, admis à sa table. Anglais domi- 
cihés, Européens voyageurs, négociants indigènes. Son revenu, assez considérable 
par lui-même, s'accroît encore d'une taie que lui paie la factorerie anglaise. 
Quand nous passâmes à Funchal , Son Excellence était absente ; elle se remettait 
dans une quinta (maison de plaisance) des environs , du tracas des affaires. C'est 
qu'aussi, à nulle époque de l'année, la campagne de Madère n'était plus attrayante 
et plus belle à voir. La vendange s'achevait alors , chaque coteau fourmillait de 
monde ; on entendait résonner au loin le chant du montagnard et les clochettes 
des mules. Je ne voulus pas quitter Funchal sans avoir joui de ce spectacle 
curieux : le lendemain , dès l'aube, j'étais sur la route de Machico avec un guide 
et des montures. 

Les chemins de l'intérieur sont horribles à parcourir. Ils vont par montées à 
pic et par précipices effrayants : ici se prolongent d'épaisses bruyères ; là des 
marais mouvants et dangereux. Dans le voisinage de la ville, le^ rochers sont de 
lave bleue compacte ; mais à mesure qu'on avance vers le sommet du mont, 
tous les accidents volcaniques disparaissent; les quartz et les schistes deviennent 
plus abondants. Mon premier travail de naturaliste , dans cette excursion , fut de 
chercher si je ne découvrirais pas quelques-uns de ces cèdres dont on m'avait 
parlé; je n'en aperçus aucun , et aujourd'hui encore je suis tenté de croire, avec 
le savant Forster, que la tradition a pris pour des cèdres quelques cyprès ou 
quelques mélèzes. Mais ce qui me frappa , ce furent deux magnifiques arbres qui 
croissent dans la région la plus élevée de ces pics, et qu'on appelle dans le pays 
Mirmulano et Pao branco. Selon Banks, c'est le Laurus indica qui fournit le bois 
précieux désigné par les Anglais sous le nom d'acajou de Madère. A côté de ces 
arbres clair-semés croissaient quelques arbustes : le cactus, l'euphorbe et l'olivier 
sauvage ; puis des fleurs , des plantes et des graminées. 

Enfin , après une longue course dans le Coural et au pied du pic de Buivo, 
j'arrivai dans la partie la mieux cultivée de l'Ile. Là , sur un plateau qui domine 
la petite ville de Machico, se groupaient tous les arbres fruitiers de notre Europe, 



. ILES CANARIES. 10 

mélé^ au citronnier, à Toranger, au bananier. De longs plants de vignes chargées 
de grappes s'étayaient sur des treillages de bambou ou s'adossaient à des espaliers. 
Le cep pousse ainsi ses feuilles en berceau, et le fruit mûrit à Tombre. Le terrain 
le plus convenable à la vigne est celui qui est composé de tuf rouge et jaune ; 
pour le mieux garantir des éboulements , on le contient en certains endroits par 
des murs de pierre. 

Quand j'arrivai sur le plateau, le jour allait finir, et je suivis la foule des ven- 
dangeurs qui s'acheminaient au pressoir. Tous les ayants-droit s'y trouvaient : le 
propriétaire, le fermier, et le percepteur des droits de la couronne. A ce dernier 
revenait la dîme du moût , et l'excédant se partageait en deux portions égales 
entre le maître du sol et le cultivateur. Quinze mille pipes de vin s'exportent 
annuellement de Madère ; c'est la richesse de l'Ile, et le produit s'en élève jusqu'à 
dix millions de francs. Un fait singulier, c'est que, sur les quinze mille pipes 
exportées 9 l'Europe en consomme à peine trois à quatre cents; le reste va dans 
l'Amérique ou dans l'Inde. Quelques autres produits, tels que le blé, le riz et le 
sucre, complètent les exportations de l'Ile de Madère. 

A la nuit close je descendis à Machico. Le nom de Machico vient , ditron , de 
l'Anglais Machim, qui découvrit le premier l'tle de Madère. Sous le règne 
d'Edouard III, s'il faut en croire la chronique portugaise, le jeune Machim enleva 
Anna d'Arfet sa maîtresse , et s'embarqua avec elle sans pilote pour les c6tes de 
France. La tempête jeta les deux amants sur Madère, déserte alors, et ils y expi- 
i*èrent de besoin. On montre encore une petite croix au lieu traditionnel du nau- 
frage , près du porio Machico , ou porto dos Ingleses si l'on accepte le nom que 
lui donna Gonzalès, le premier navigateur portugais qui visita cette ile. 

De Machico on distmguait nettement Porto-Santo, riche en vins comme Madère, 
bien cultivée dans son circuit de vingt lieues, et peuplée de 6,000 âmes. 

Ma curiosité était satisfaite : j'avais traversé Madère dans sa largeur ; je retournai 
par mer à Funcbal , sur une chaloupe côtière. Mon hôte m'attendait sur le môle. 
D'après ma demande , il avait arrêté mon passage sur une corvette qui allait au 
Sénégal, en relâchant aux Canaries. Mes effets étaient à bord , je n'avais pas une 
minute à perdre ; je lui serrai la main , et je sautai dans le canot. 



CHAPITRE IV. 



ILBB 0AHARIB8. 



Ce fut le 6 septembre, par un vent N. E., que la corvette appareilla pour le 
Sénégal, Le temps fut assez favorable. Deux jours après avoir quitté la baie de 
Funcbal, nous vîmes se dresser la plus grande des lies Salvages au milieu des 
flots. Cette tle n'a pas deux lieues de circuit : elle est formée de roches de près 



20 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

de 300 mètres d'élévation. Des fragments qui s'en détachent paraissent n'attendre 
qu'une secousse pour s'ensevelir dans la mer; elle n'offre aucune plage, aucune 
anse praticable , et les vagues se brisent avec fureur contre la falaise escarpée. 
On y distingue des espaces nus et d'une couleur d'argile , ainsi que des brous- 
sailles qui couvrent les hauteurs. Les oiseaux qui vivent dans cette solitude sont 
en si grand nombre qu'ils obscurcissent l'air. 

Le lendemain, à quatre heures du matin , Ténériffe était en vue. Le fameux 
pic se montrait et disparaissait tour à tour dans les ondulations de la vapeur. H 
était à près de quinze lieues devant nous : des voyageurs assurent l'avoir vu à la 
distance de quarante lieues. Le vent du N. N. E. enflait nos voiles sur une mer 
doucement agitée. On doubla la pointe d'Anaga et les trois rochers de Nago , qui 
furent laissés sur la droite. A une heure nous étions en vue de Santa-Cruz et de 
sa baie en demi-cercle, qui ne peut contenir que douze vaisseaux de guerre. La 
corvette tira le coup de canon d'usage pour demander un pilote , et vers les cinq 
heures une barque , montée par quelques hommes , nous conduisit au mouillage. 
Des patrons vinrent nous prendre dans leurs barques , et tandis qu'ils voguaient 
vers la terre j'eus le temps d'examiner la ville. 

Santa-Cruz est placée dans un bas-fond au pied d'une montée rapide; des clo- 
chers et des miradores (ou belvéders] rompent l'uniformité de la ligne sur laquelle 
ces habitations s'étendent. Aucune verdure ne se montre sur les flancs déchirés 
des masses basaltiques qui forment autour de la ville et de la rade une espèce 
d'enceinte. Une chaleur étouffante est vivement réfléchie par ces arêtes volca- 
niques. 

Nous CUnes notre entrée à Santa-Cruz par une porte de bois. La ville nous 
parut grande et agréable : ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés 
en pierres rondes et inégales , que bordent des dalles de lave. La chaussée est 
poudreuse et semée de petits cailloux ; les cdiflces offrent un agréable aspect. 
Habituellement une vaste cour, entourée d'une colonnade qui supporte les gale*- 
ries, sert de vestibule et de magasin. Au centre , des citernes reçoivent les eaux 
pluviales ; on fait ensuite filtrer ces eaux dans des petits réservoirs d'une pierre 
poreuse dont le bassin supérieur, supporté par des ornements d'un goût moresque, 
est bordé de plantes aquatiques. L'escalier, qui est sur un des côtés de la cour, 
monte vers un bâtiment qui n'a tout au plus que deux étages. Les appartements, 
dont le plafond laisse voir de longues charpentes , paraissent tristes parce qu'ils 
sont d'une grandeur démesurée ; par cela même on y trouve une fraîcheur que 
l'ardeur du climat rend si désirable. La muraille, simplement recrépie, est tapissée 
de tableaux de dévotion, de gravures, de glaces d'une petite dimension. 

Sur la place qu'on trouve à peu de distance du débarcadère, une fontaine qui, 
dans l'été, ne fournit de l'eau qu'à certaines heures, fixa notre attention. La statue 
de Notre-Dame de la Chandeleur surmonte un obélisque de marbre blanc. Aux 
angles du soubassement de cet obélisque , sur la tablette du piédestal , figurent 
les quatre derniers rois de la race des Guanches ( qui posséda primitivement l'île 



. ILES CANARIES.. 21 

de Ténériffe) le front couronné de laurier, et, dans l'altitude de Textase, éleyant 
vers le ciel un fémur humain. Cette fontaine, dont la vasque en laves noires fait 
ressortir la blancheur des groupes , est alimentée par une source qui , de ravin 
en ravin , coule jusqu'à la ville par des conduits de bois ajoutés Tun à l'autre , 
étançonnés par des échafaudages. C'est sur cette place , la plus belle de Santa- 
Ci*uz^ que se font, ordinairement le soir , les manœuvres militaires de la garni- 
son et de la milice. Je visitai quelques églises; elles sont vastes et d'un mauvais 
goât ; des ex-voto , des tableaux médiocres , une profusion ridicule de dorures , 
surchargent les colonnes et les chapelles. La fumée des petits bouts de cire que 
l'on brûle par milliers devant tous les autels des saints noircit les voûtes et les 
sculptures. Une vapeur pestilentielle s'exhale des caveaux , grâce à la coutume 
d'y ensevelir les morts ; les dalles sont couvertes d'épitaphes. 

Placée sous la même zone que la Chine, le Mogol et la Perse, l'Ile de Ténériffe 
réunit, grâce à ses vallées, à son plateau, à ses côtes, tous les genres de tempéra- 
ture y excepté celte de l'hiver. On conseille aux malades l'air embaumé d'Orotava. 
Des Anglais préfèrent le séjour de Ténériffe à celui de l'Italie : aussi la ville est- 
elle trës-fréquentée. Les étrangers y trouvent un excellent accueil. Comme dans 
toutes les colonies marchandes, on est avide des nouvelles de l'Europe et de ses 
journaux ; aussi les nouveaux venus sont-ils assaillis, pressés de questions. Mais 
en revanche les insulaires font les honneurs de leur pays avec une complaisance 
infinie ; ils en détaillent les productions , les merveilles , les antiquités ; ils offrent 
leur concours pour toutes les recherches. Je leur dois la plupart des renseigne- 
ments que j'ai recueillis tant sur Ténériffe que sur les autres Canaries. 

L'archipel Canarien est situé entre 27'' 39^ et 29» 26' de latitude boréale , et 
15* kV etW^diV de longitude à l'ouest de Paris. Ses lies sont au nombre de sept : 
Lancerote, Fortaventure , la Grande-Canarie , Ténériffe, Gomère, Palme et Fer. 
Quelques rochers détachés ont formé les tlots d'Alegranza , Clara , Graciosa et 
Lobos, qui méritent à peine une mention. 

En des temps postérieurs « l'archipel Canarien fut connu sous le nom d'Iles 
Fortunées , et Ptolémée les place entre les 14* et 16* de latitude nord. Les Cartha- 
ginois y pénétrèrent, et Juba, roi de Mauritanie, en fit l'objet d'une reconnais- 
sance spéciale. Ce fut lui qui nomma ces Iles Junonia major et Junonia minor ., 
dont quelques savants font Lancerote et Fortaventure ; Canaria , Canarie , nom 
provenant de sa belle race de chiens ; Nivaria , Ténériffe , à cause des neiges de 
son pic; Capraria, qu'on rapporte à Palme ^ abondante en chèvres; Pluvialia, 
où l'on retrouve l'île de Fer , privée de sources et abreuvée d'eau pluviale ; et enfin 
Purpuraria , que d'Anville prend pour Lancerote. 

Depuis cette expédition du roi mauritanien , sans doute à plus d'une époque 
des navires emportés par la tempête , des embarcations venues d'Afrique , tou- 
chèrent aux Iles de cet archipel. Il est même à croire que les Arabes les recon- 
nurent à l'époque où le mahométisme les emporta vers l'Occident. Dapper assure 
((u'ils les nonunërent élrBard (froid) , à cause des glaces du Pic ; d'autres, Gezaft 



22 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

él'Khaledàt (tles heureuses] , dérivatif de Fortunées Quoi qu'il en soit, il ne restait 
plus sur ces lies que des données vagues , quand l'infant don Luiz de Cerda se 
les fit céder par le pape Clément VI, en iWk. La donation désignait ainsi les 
noms du groupe : Canaria^ Niyraria, Pluvialia^ Capraria^ Junonia, Embranea^ 
Atlanticaj Hesperia, Cernent j Gorgonas et Gauleta; onze îles en tout au lieu de 
sept , ce qui fait voir combien étaient incertaines alors les notions sur les terres 
atlantiques : mais don Luiz ne devait pas même voir la principauté dont il était 
titulaire. Plus tard , quand la marine des peuples occidentaux prit de l'essor , 
Tarchipel Canarien servit de lieu de sauvetage à quelques naufragés. Les historiens 
espagnols dtent tour à tour des Siciliens , des Mayorcains et des Aragonais , qui 
prirent terre à Canarie. 

Ce n'est guère qu'en 1402 que commence l'histoire positive de cet ardiipeh 
Cette année là, un Jean de Béthencourt, aventurier du pays de Caux, et Gadifer 
de la Salle, gentilhomme gascon, débarquèrent à Lancerote, et y bâtirent un 
fort qu'ils nommèrent Rubicon. Ce premier acte d'envahissement fiit suivi de 
conquêtes progressives , réalisées à l'aide de nouveaux renforts. Plus tard , l'Es- 
pagne songea à faire des Canaries une annexe à sa couronne. Dès ik6h , don 
Diego Garcia d'Herrera, devenu seigneur de Fortaventure et de Lancerote, 
débarqua à TénérifTe, qui ne fut toutefois soumise que trente-deux ans plus tard , 
par Alonzo Femandez de Lugo , dit d'Adelantado. 

La capitulation de Ténériffe , dernier acte de puissance des Guanches , habi- 
tants primitifs des îles Canaries, eut lieu entre le mencey Benchomo et son 
vainqueur l'Adelantado , mais le pacte ne tarda pas à être indignement violé. 
On embarqua contre son gré le roi déchu : on le conduisit en Espagne conune 
un objet curieux , et de là à Rome et à Venise pour le montrer au pape et au 
doge. Il mourut dans cette dernière ville , digne de pitié. Quant aux restes de la 
race des Guanches , le fer des Espagnols et Tépidémie en virent promptement 
la fin. 

Qu'étaient ces Guanches? D'où sortaient-ils? Qui les avait jetés sur ces tles? 
Fallait-il voir en eux les restes de ces Atlantes dont la patrie s'abîma dans les 
mers et qui se seraient agglomérés sur les plus hauts pics de leur continent 
comme des naufragés à la cime des mâts? Sont-ce des aventuriers phéniciens, 
ou bien une tribu arabe , ou encore des Berbers ou Shillouks de l'Atlas , que le 
hasard ou la tempête aurait portés vers cet archipel ? Doit-on en faire un peuple 
autochthone ou bien une descendance de quelque grande race connue ? A toutes 
ces questions la science n'a pas encore de réponse précise : elle n'en aura proba- 
blement jamais. La conquête a été , dans ces lies , si violente que tout a péri , 
honmies, traditions , monuments , tout enfin , jusqu'à la langue elle-même. 

Quelques mots de cet idiome ont pourtant survécu ; ils sont presque tous de 
racine arabe ou dérivent de langues primitives. D'autres indices semblent encore 
rattacher les Guanches à certains peuples de l'antiquité , par les embaumements 
qu'ils pratiquaient de la même manière que les Égyptiens. En effet, on retrouve 



ILES CANARIES. 21 

• 

aujourd'hui dans les grottes sépulcrales de TénérifTe, de Gomère et de Canarie, 
des momies en bon état de conservation. Grâce à ces précieux débris, on a su que 
les Guanches étaient de haute taille , que leurs cheveux lisses et fins, quelquefois 
blonds y n'avaient aucune analogie avec la toison crépue des nègres ; on a reconnu 
que la cavité humérale y demeurait ouverte dans le squelette comme elle Test 
chez quelques honmies des environs du Cap. Les grottes sépulcrales de Palme, 
de Canarieet de Ténérifle, offraient les mêmes aspects que les hypogées de Syouth 
et d'Élethya ; les momies y étaient rangées à peu près dans le même ordre , et, 
comme preuve nouvelle à Tappui de ce rapprochement, on a retrouvé à Canarie 
de petits monuments de forme pyramidale , élevés sans doute à des morts de 
distinction. 

YoQà ce qu'on sait de plus positif sur les Guanches. À Ténériffe, sur le sol où ils 
vécurent , il faut se défier de Tengouement qui s'attache à leur souvenir. De Santa- 
Cruz à rOrotava , chaque localité conserve quelque empreinte de leur existence : 
ici c'est Matanza , où périrent tant d'Espagnols ; plus loin Vittoria , témoin de la 
défaite du menccy fienchomo, etc. Chacun sait quelque chose du peuple éteint; 
plus d'un guide de l'Orotava se donne pour un Guanche , quoique depuis plus de 
cent ans il n'existe plus dans l'archipel un seul indigène de race pure. 

Ce fut surtout dans notre tournée au Pic, que nous rencontrâmes de ces narra- 
teurs ofBcieux. La partie avait été arrangée avec les officiers de la corvette. Les 
préparatifs étaient faits ; chacun de nous avait un cheval , et une monture conunune 
portait nos vivres et nos manteaux. On gagna d'abord les hauteurs, vers Laguna , 
au sortir de Santa-Cruz. D'un chemin barré par des blocs de basalte, nous voyions 
la campagne parsemée de scories où des blés poussaient de maigres tiges, et devant 
de misérables huttes , quelques enfants demi-nus, qui nous souhaitaient le bonjour 
en tendant la main. Quelques plantes du cactus et de l'euphorbe des Canaries 
végétaient çà et là. En vue de Laguna , le sol prit pourtant un meilleur aspect : è 
notre droite se prolongeait un bois vert et touffu , et devant nous des champs de 
maïs , de blé , de millet , qui allaient aboutir au pied de la ville. Ce petit bassin 
cultivé était jadis couvert d'eau. 

Nous fîmes halte à Laguna, l'ancienne capitale de TUe, en décadence depuis 
que l'éruption de 1706 a déterminé la fondation de Santa-Cruz. De ce jour, sa 
population marchande a été absorbée par cette dernière ville , et Laguna se débat 
avec peine contre cette active concurrence. Les maisons y sont grandes et bien 
bâties ; les rues larges , quoique remplies d'herbe. Nous n'y séjournâmes qu'une 
heure , et nous entrâmes dans une grande et fertile plaine , arrosée par des ruis- 
seaux. A droite, du côté delà mer, se voyaient quelques hameaux entrecoupés de 
maisons de campagne , de vergers , de vignobles et de teires à blé ; à gauche , s'éche- 
lonnaient des mamelons, des collines couronnées de mélèzes et de pins. Nous arri- 
vâmes ainsi à l'Orotava , ville charmante où nous devions passer la nuit. 

L'Orotava , ancienne Oratopola des Guanches , est située aux racines septen- 
trionales du Pic , et dans l'intérieur des terres. Son port , à trois milles plus bas , 



24 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

• 

8e nomme Puerto de TOrotava ou Puerto de la Paz. C'est une petite calanque sous 
le vent de Plie , mal abritée et ouverte à la lame. 

L'Orotava a un jardin botanique assez bien fourni de plantes rares. C'est dans 
le terrain attenant à ce local que se trouve Ténorme pied de Draccsna draco 
(ou dragonnier), arbre de sang-dragon, si souvent cité par les voyageurs. Noos 
mesurâmes son contour à sa base, et nous trouvâmes qu'il était de quarante-huit 
pieds ; sa hauteur était encore de soixante-dix pieds , quoique réduite de moitié 
en 1819 par TefTort d'un coup de vent. La tradition veut même qu'en 1406, à 
l'époque de la descente des Normands à Lancerote , cet arbre fût aussi gros et 
aussi creux qu'il l'est aujourd'hui. Plusieurs naturalistes ont dénié pourtant que le 
dragonnier fût indigène aux Canaries. Mais ce fait a été complètement éclairci 
par la découverte récente de plusieurs dragonniers dans des lieux inaccessibles à 
toute importation de la culture extérieure. Les Guanches faisaient des boucliers 
de son bois. Cet arbre a aussi des vertus médicinales, qui donnent une valeur au 
suc qu'on en recueille. Les religieuses de Lacuna le préparent en drogue den- 
tifrice. 

Le lendemain nous étions en marche vers le Pic, par un chemin raide et pavé 
de laves glissantes. Pendant trois quarts d'heure on longe un terrain bien cultivé , 
jusqu'à ce qu'arrive la région des châtaigniers , qui occupe une zone d'une demi- 
lieue de largeur sur deux cents toises environ de hauteur. C'est aux derniers châ- 
taigniers que commence la région des nuages , où se trouvent les arbres à feuilles 
épaisses et persistantes, Lauriers, Ardisiées, Mocanera^ llex perado^ Oleda 
excelsa , et Myrica faya , et à leur ombre les plantes forestières propres à cette 
Ile, les renoncules, les doronics, les cistes, les digitales, etc. Après cette région 
et celle des pins , on entre dans la région des bruyères , qui a 300 toises de pro- 
fondeur sur 2,000 d'étendue. Ces bruyères ont de six à douze pieds de hauteur, et 
se trouvent entremêlées ôiHypericum canariense, de thym et de plusieurs autres 
arbrisseaux et plantes herbacées. 

Plus haut l'atmosphère s'éclaircit; peu à peu, à mesure que nous gravissions, 
nous secouions notre enveloppe de brume et de rosée ; peu à peu la verdure dispa- 
raissait, les bruyères aussi ; le Cytisusfoliosus se monirait^ d'abord rare et rabougri, 
bientôt plus vigoureux , plus touffu , à mesure que le terrain devenait lui-même 
plus maigre et plus stérile. Vers le milieu de cette région le brouillard se déchira 
comme un voile , et alors nous apparut fortement dessiné sur le bleu du ciel , le 
Pic à qui nous venions de si loin rendre visite. Derrière nous les nuages , toujours 
condensés sur la forêt, formaient comme une mer à nos pieds ou comme un des 
plus beaux glaciers des Alpes. Ravis de ce spectacle , nous fîmes une halte pour 
en jouir, et le Pic fut dessiné sous ses divers aspects. Jusqu'alors caché par les 
nuages , ou masqué par les montagnes de sa base , le sonunet du Pic , qui de 
la mer semblait se dresser en aiguille , commençait à former un cône massif 
et imposant. 

Après notre halte , nous continuâmes à gravir le mont à travers des blocs de 



ILES CANARIES. 25 

basalte qui, disposés autour du piton, représeutent la circonférence du cratère. 
Le SparliuM est le seul végétal ligneux qui puisse y croître. On y rencontre 
eneore c^tte jolie violette à fleurs jaunes, récemment publiée sous le nom de 
Viola Teydensis, du mot Teyde^ ou Pic, en langue gnanche. Dernier effort 
du règne végétal, elle ne s*arréte qu'à la limite des ponces, où commence la 
lave nue. 

Le jour tombait : il nous fallut passer la nuit au lieu appelé la Estancia de 
los fngleses. Le lendemain nous attaquions le cône par son côté latéral , mar- 
chant sur des ponces écrasées entre deux coulées de lave ; mais après la petite 
esplanade d* Alla-Vista j survint la lave nue jusqu'au pied du Pain de Sucre. Le 
Pain de Sucre est comme le pyramidion du piton ; il a 60 toises de hauteur verti- 
cale, tandis que celui-ci en a 600. C'était là le dernier coup de collier; il fallait 
gravir une montée ardue sur des ponces mobiles qui cédaient sous le pied et tri- 
plaient le chemin. Enfin, après trois quarts d'heure d'ascension pénible, nous 
touchâmes au point culminant du Pic. 

Ce fut un beau spectacle : à demi-hauteur du mont adhérait toujours cette 
ceinture de nuages, de telle sorte que quelques sommets du Ténériffe, le Monte- 
Verde , le Monte-Cahorra , le Honte-Trigo , le Monte-Caravella , se baignaient 
seuls dans la brume comme des îles, et au loin ceux de Lancerote, Porta- 
venture et un reste du groupe canarien , semblaient continuer cet archipel. 

La cime du pic est un cratère à demi oblitéré , à parois peu épaisses et échan- 
crées, dont la profondeur est de 60 à 80 pieds au plus , et semé sur sa surface de 
fragments d'obsidiennes ou de ponces et de blocs de lave. Des vapeurs sulfu- 
reuses s'exhalent de ses bords et forment une couronne de fumée pendant que le 
fond est refroidi. Du sommet du mont il était facile de saisir et de détailler toute 
la portion du Pic qui plane au-dessus des nuages , et la pensée se portait natu* 
rellement vers les causes de ce grand phénomène géologique. 

Nous n'avions pas rencx>ntré, pour gravir le Pic, ces insurmontables obstacles 
dont plusieurs voyageurs ont longuement parlé. Arrivés au sommet , nous nous 
y trouvâmes assez bien pour faire un frugal déjeuner , à i ,90&' toises au-dessus 
du niveau de la mer, d'après MM. Borda et Pingre. Après une heure de station, 
nous redescendîmes , et çà et là nous remarquâmes des soupiraux elliptiques par 
où s'exhalent des fumerolles sulfureuses. Après avoir visité la Cueva de Nieve , 
grotte formée par des amas de lave et pleine d'eau congelée , nous nous remîmes 
en route et traversâmes les bois, où le Pinus canariensis est très-abondant. Sous 
ces forêts voltigeaient une foule de ces serins au plumage vert mélangé de jaune, 
connus en Europe sous le nom de Canaris. 

Le retour se fit avec la rapidité de l'éclair. En quelques heures nous gagnâmes 
rOrotava, et le lendemain nous rentrions dans Santa-Cruz, trois jours après 
notre départ. Ce nouveau trajet nous avait fourni l'occasion de butiner quelques 
échantillons d'histoire naturelle : nous vîmes des euphorbes de deux espèces, l'une 
canariensis y l'autre haisamifera^ remarquables Tune et l'autre par le lait abon- 
I. 4 



26 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

dant qui en découle. Nous la complétâmes en ramassant quelques plantes d'or- 
seilie , plante tinctoriale , dont il se fait un grand commerce entre les Canaries et 
les ports de FEurope. Avant que remploi de la cochenille fût devenu général , les 
Canaries exportaient par an près de trois mille quintaux de ce lichen. 

En dehors de ces trois villes principales, Santa-Cruz, Laguna et TOrotava, 
Ténériffe compte dans ses soixante lieues de circonférence une foule de villes, 
de bourgs et de villages. Sa population s*élève à près de 80,000 Ames. Quoique 
abondante en grains , elle est parfois obligée de se fournir , dans les années de 
disette, à Lancerote et à Fortaventure ; mais en revanche, ses vignobles seuls 
produisent plus que ceux de toutes les autres Iles de Tarchipel. Ses exportations 
s*élèvent de 20 à 25,000 pipes de vin de deux qualités. Malvoisie etVidogne. On y 
sale le poisson de ces parages , les bonites entre autres , et la vente de ces salai- 
sons atteint un chiffre important. L'Ile a peu de troupeaux : quelques chèvres et 
quelques brebis broutent sur ses collines; dans le nombre des bètes débit, on 
trouve le chameau qui , transporté du continent d'Afrique , s*est naturalisé faci- 
lement. 

Les quatre lies de Ténériffe , de la Grande-Canarie , de Gomère et de Palma, 
forment une chaîne de hautes montagnes qui se dirigent de Test à Touest. Canarîe, 
Palme et Ténériffe sont les trois seules de tout Tarchipel qu'on appelle iles 
royales, 

Canarîe, de forme presque ronde, a 15 à 16 lieues à peu près dans tous ses 
diamètres et 55 lieues de tour. Volcanique et peu fertile au nord , elle a , dans 
ses autres parties , des plateaux de terrain fertile , où viennent le maïs , le blé , 
Torge, le vin et le sucre. Sa population est de 55,000 âmes. La ville de las Pal-- 
mas en est la capitale, et le siège épiscopal de toutes les Canaries. Le revenu de 
l'évèque monte à 2^40,000 fr. Le village de Gualdar se compose de grottes taillées 
dans le roc. 

Palme , dans sa forme à peu près conique , a 28 lieues de tour. Montueuse et 
boisée, son littoral seul produit quelques céréales» du vin, du sucre et surtout 
des amandes. Un de ses pics , formé de prismes basaltiques , figure de loin des 
groupes d'enfants , ce qui lui a fait donner le nom de Roca de los Muchachos. 
L'Ile nourrit &'5,000 habitants. 

La circonférence de Gomère est de 18 lieues, sa population de 13,000 Ames. 
Elle est coupée de monts ombragés et de délicieux vallons : tout y abonde : 
grains, fruits, vin, miel, bétes à cornes et à laine. Milbert dit que c'est la seule 
lie de cet archipel où Ton trouve des cerfs et des chevreuils. Son chef-lieu, 
Saint-Sébastien, a un bon port où Christophe Colomb fit radouber ses vaisseaux 
en U92, avant d'aller à la découverte du Nouveau-Monde. 

Fer est la plus petite de toutes les Canaries : sept lieues carrées et 5,000 habi- 
tants ne sufBraient pas pour lui donner une importance européenne, si Ptolémée 
n'avait imaginé de la choisir comme point de départ de la longitude terrestre et 
conune son premier méridien. Depuis ce géographe, divers souverains voulurent 



ILES CANARIES. 97 

user de la même donnée , et Louis XIII, en 1634 , ordonna que les géographes 
de France y conformassent leurs calculs. Cependant la coutume n*en prévalut 
pas ailleurs , et aujourd'hui encore il est à déplorer que toutes les nations civi- 
lisées ne s'accordent pas à partir d'un point conunun pour les mesures ter- 
restres. Riccioli a transporté à Palme son premier méridien , dans la supposition 
erronée qu'elle était plus occidentale que Fer ; les Hollandais Tont fait passer par 
le pic de Ténériffe ; les Anglais comptent de Greenwich ; les Français duxix* siècle, 
de l'Observatoire de Paris; d'autres partent' de Saint-Pétersbourg, d'autres de 

Berlin , d'autres de Madrid Enfin il n'y aura bientôt pas de peuple navigateur 

qui ne veuille avoir son méridien à lui, sa longitude, ses cartes spéciales. Con- 
fusion funeste qui ne sert qu'à embrouiller la technologie maritime, déjà si com- 
pliquée ! 

Les deux dernières lies Canariennes sont Lancbrote et Fortaventure 
La première compte 13,000 habitants sur 25 lieues carrées ; la seconde 12,000 
habitants sur 63 lieues. L'une et l'autre sont fertiles en orge , en blé, en coton et 
en soudes. 

Tel est l'archipel Canarien, destiné sous un gouvernement libre à devenir une 
riche possession. Le plus grand tort de l'administration espagnole est de n'avoir 
pas veillé à l'aménagement des forêts, qui sont pour ces lies le grand alambic 
de la distillation pluviale. Dans un territoire qui court brusquement vers la mer, 
sur un sol brûlé qui repousse ou absorbe les infiltrations, ces hautes tètes d'arbres 
tenaient les nuages toujours condensés, et donnaient un aliment continuel aux 
sources et aux ruisseaux formés dans la région atmosphérique. C'était là jadis 
une cause permanente d'abondance et de richesse pour les Canaries. Mais le 
déboisement graduel a tout ruiné. Aujourd'hui le rayonnement de ce sol pelé est 
tellement fort que les nuages ne fout que passer sur ces Iles ; et Thumidité que 
l'abaissement de la température pourrait y produire trouve dans la grande séche- 
resse de cette hauteur de quoi l'absorber et la neutraliser. 

A l'ouest des Canaries et dans un point indéterminé existait, s'il faut en croire 
quelques traditions espagnoles , une Ile , une huitième Canarie qu'on a nonunée 
Saint-Brandon ou Borodon. Mille bruits ont couru dans l'archipel sur cette 
terre fabuleuse, qu'un marin canarien visita, dit-on, vers 1500, et qu'un certain 
Pedro Vello se vanta d'avoir abordée à son tour en 1700. On assurait que dans les 
jours sereins on la distinguait fort bien des hauteurs de Palme et de Fer. On 
saint évéque, poursuit la chronique, avait conduit sur ces parages une colonie de 
chrétiens, qui baptisèrent et convertirent les naturels. Quoi qu'il en soit, depuis 
1759, personne n'a parlé de cette lie. Peut-être était-ce une illusion d'optique, 
un de ces mirages conununs à la mer, où souvent Iqs nuées prennent la configu- 
ration d'une côte. Ou bien encore ne serait-il pas possible qu'un volcan sou^ 
marin eût poussé au-dessus du niveau de l'Océan une Ile de cendres et de 
lave , qui se serait tour à tour produite et abîmée comme celle qui est récenunent 
sortie de la Méditerranée ? 



28 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Rien ne me retenait pins aax Canaries, j'avais tout va, tout exploré. Le moment 
du départ était d'ailleurs voisin. Je m'embarquai sur ce môle ou Nelson eipia en 
1797 sa tentative hasardeuse et où il perdit un bras. Croyant enlever l'ile par 
un coup de main, ce hardi marin avait pris terre avec un millier de soldats; 
mais le canon et la mousqueterie Tobligèrent bientôt à regagner ses chaloupes, 
avec une perte de cinq cents hommes. 



CHAPITRE l^. 

•■«é«AIIBIB BT lévéttAL. 

Nous levâmes l'ancre le soir à six heures^ et une fois hors de la baie de Santa- 
Cruz, nous fîmes route dans la direction du Cap-Rlanc. La nuit venue, je m'amu- 
sai à examiner le phénomène de la phosphorescence, très-caractéristique dans ces 
parages, il était surtout sensible dans les lames brisées par l'éperon du navire : de 
larges nappes de fluide , assez semblables pour le fond de la couleur et les reflets 
de la lumière à certaines portions plus brillantes de la voie lactée , tranchaient à 
chaque instant sur la teinte sombre des flots. Des jets de lumière beaucoup plus 
vifs et figurant parfaitement les éclats de chandelles romaines dans les feux d'ar- 
tifice, jaillissaient en tous sens à la surface de la mer et filaient le long du bord 
sous la forme de globules enflammés. 

Le lendemam, à notre première apparition sur le pont, la mer offrait un aspect 
tout autre, mais non moins singulier : elle n'était plus lumineuse, mais ver- 
doyante ; on eût dit que le navire fendait une vaste cressonnière ou une prairie 
flottante. Des couches épaisses de varecs ou sargasses d*un vert sombre passant 
au jaune, occupaient toute la surface de TOctan, et, ballottées par la vague, dres- 
saient leurs aspérités au-dessus de son niveau. Ces plantes formées en grappes, et 
appelées par nos marins Raisins du Tropique, s'étendent sous cette latitude jus- 
qu'au vingt-cinquième parallèle, et se voient encore, quoique moins épaisses, au 
sud des Açores. Les navigateurs anciens avaient connu ces couches d'herbes ma- 
rines. « Des navires phéniciens, dit Aristote, poussés par le vent d'est , arrivèrent 
après une navigation de trente jours, dans un endroit où la mer était couverte de 
roseaux. » On lit aussi dans le Périple de Scyllax : « La mer, au delà de Cerne, 
n'est plus navigable à cause de son peu de profondeur, des marécages et des Va- 
recs. Le varec a une coudée d'épaisseur , et son extrémité supérieure est pointue 
et piquante. • En effet, à la première vue de ces prairies océanes, la crainte d'un 
haut-fond a dû saisir les navigateurs. Même en 1 W2, quand Christophe Colomb les 
traversa, ses équipages ne purent se défendre d'un sentiment d'effroi, et ils appe- 
lèrent cette portion de TAilantique Mar de Sargasso. Ce dernier nom est resté 
aux végétaux flottants. Quelques érudits ont voulu tirer de cette abondance de 
varecs une nouvelle preuve d'un continent submergé ; mais il est plus rationnel 



SÉNÉGÀMBIE ET SÉNÉGAL. 29 

d*y Yoir une agglomération de fucacées qai se détachent de la côte africaine , et 
que la constance des yents alises pousse et Gxe dans cette zone. 

Dans notre route vers le Cap-Blanc et Corée , nous devions jouir de quelques- 
unes de ces rares distractions qui rompent la monotonie d*une traversée. A 
mesure que nous nous rapprochions des cAtes d'Afrique , la mer devenait plus 
poissonneuse, et nos lignes à la traîne , qui jusque-là n'avaient rien produit, nous 
amenèrent deux belles bonites au dos bleuâtre et au ventre argenté. C'étaient 
d'admirables poissons du genre des seombres pilamides ; leur longueur totale était 
de deux pieds , et cinq bandes brunes qui traversaient leur corps prenaient dans 
l'eau des reflets chatoyants et une teinte irisée. La queue et les nageoires étaient 
brunes. Le jour même on les accommoda pour la table du capitaine. Le iende^ 
main autre régal : un banc de poissons volants étant venu se heurter contre la 
corvette , les matelots en avaient recueilli un grand nombre sur le pont et dans 
la batterie. Les naturalistes appellent ces animaux des exocets. Savoureux et 
délicats, ces poissons ne dépassent guère une longueur de douze pouces; leur 
forme se rapproche de celle du hareng. En donnant à cette espèce des ailes pour 
fuir, la nature semble avoir accompli une œuvre de justice et de compensation. 
Nulle vie, en eflet , n'est plus inquiète , plus pleine d'angoisses que celle des exo- 
cets. Les poissons de moyenne grandeur , comme les bonites , les dorades , leur 
donnent une chasse active , et quand le poisson volant se confie à ses ailes pour 
tromper cet ennemi , du haut des airs fondent sur lui la frégate , le fou , le pétrel 
et d'autres oiseaux de mer. Les poissons volants peuvent se soutenir hors de Teau 
tant que leurs ailes conservent de la moiteur; ils peuvent encore, entre deux 
immersions , changer plusieurs fois de route ; poursuivis , ils figurent assez bien , 
dans leurs plongeons intermittents , les ricochets que font sur l'eau des galets ou 
cailloux plats lancés avec force. 

Les parages du Cap-Blanc où nous naviguions alors abondent en poissons 
volants. Ce fut une troupe de ces poissons qui sauva , sur cette même côte , les 
derniers naufragés du radeau de la Méduse. La Méduse I Nous étions à quel- 
ques lieues des açores du fameux banc d'Arguin sur lequel elle périt. Qui ne 
sait Ihistoire de ces infortunés, cette histoire écrite sur la toile par Géricault, 
et devenue si populaire ! MM. Savigny et Coudin ont survécu pour nous dire la 
longue agonie de ces cent quarante-huit hommes entassés sur un radeau , lâche- 
ment abandonnés ensuite au milieu de l'Océan , avec quelques barriques de vin 
et un quart de farine mouillée. 

Nous en étions encore à nous raconter cette lamentable histoire, et chacun 
y ajoutait soit un détail, soit une réflexion, quand un houra vint nous interrompre. 
Préoccupés de naufrages et d'écueils, nous crûmes que la vigie avait signalé quel- 
que péril. Loin de là : il s*agissait d'une bonne fortune; un requin venait de 
mordre à l'émerillon lancé le long du bord , et les matelots, ravis de leur capture, 
faisaient filer sur l'arrière la chaîne de fer par laquelle ce squale était retenu. 
L'émerillon, sorte de croc amorcé avec un copieux morceau de lard , avait suffi à 



30 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

ce beaa coap de pèche. A la me de Tappftt, notre requin s'était éhneé arec une 
espèce de grâce, et dans un demi-tour sur le dos, il aYait tont happé , lard, éme- 
rillon , tout jusqu'à la chaîne. 11 en avait alors an moins quinze pouces dans le 
corps. Qu'on juge des soubresauts du monstrueux animal (0 avait 16 pieds de 
long), lorsque, fortement amarré au couronnement, la chaîne résista et fit 
mordre profondément le croc dans Toesophage du captif. Le gaillard d'arrière .en 
trembla; le remous du navire s'effaça devant ce sillage nouveau. Le squale, pour 
essayer la force de son lien, le fatigua dans tous les sens; tantôt, doublant sa 
marche , il venait s'abimer sous la quille du navire et plongeait a pic jusqu'à ce 
que la douleur le ramenât sur l'eau ; tantôt il décrivait au loin un arc de cercle 
avec sa chaîne raidie. Longtemps on le laissa s'épuiser ainsi en évolutions stra^ 
tégiques. Enfin, peu à peu, les secousses étant devenues plus rares , on le 
hissa au gui , longue et forte vergue qui déborde sur l'arrière. Là , suspendu en 
l'air, accroché par l'émerillon englouti , notre requin préluda à un autre genre 
d'exercice , s'ébranlant par saccades , jouant à longs coups de queue , se tordant 
sur lui-même, soufflant un sang noir, laissant voir à travers ses mâchoires béantes 
quatre luisants râteliers. Quand il eut dansé au bout de sa potence pendant deux 
heures encore , on se hasarda à le haler sur le pont. C'était une imprudence , car 
à peine eut-il trouvé un point d'appui , qu'il recommença ses hauts-le-corps , et 
souffleta avec sa queue les cages à poules qui se trouvaient à sa portée. Ce fut 
son dernier exploit. Il mourut, et l'on procéda aussitôt à son autopsie. Notre 
requin était un des plus beaux que pût nourrir l'Océan. Même expiré , il avait un 
aspect hideux et vorace. Pour examiner ses mâchoires sans danger, on y intro- 
duisit un anspect, et telle était encore la force des dents, qu'elles firent dans 
ce morceau de bois une entaille profonde. Des exemples horribles ont donné 
la mesure de l'énergie de ces râteliers, même après la mort de l'animal. Un 
officier de la corvette nous raconta , entre autres anecdotes , celle du capitaine 
Gautier qui commandait le Fils de France de Nantes. Ce jeune ofQcier avait pris 
et hissé un requin qui se débattit longtemps sur son gaillard d'arrière. Enfin, 
après plusieurs efforts convulsifs, il était expiré; un coup de hache lui avait tran- 
ché la queue ; le ventre était ouvert depuis vingt minutes ; le cœur et les entrailles 
avaient été arrachés, quand le capitaine, voulant faire remarquer à quelques pas- 
sagers la conformation dentaire de l'animal , introduisit la main entre ses mâ- 
choires. Qui le croirait ! par une contraction galvanique , cette gueule béante se 
referma, et le capitaine Gautier eut le poignet coupé. 

L'instinct vorace du requin a eu de tout temps une célébrité proverbiale. Son 
odorat est très-développé : au dire des marins , il flaire un malade de plusieurs 
lieues, et tout navire à bord duquel languit un homme en danger de mort a néces- 
sairement un requin à ses trousses. Ce qui parait prouvé toutefois , c'est Téton- 
nante sagacité du requin à choisir les lieux et les circonstances les plus favorables 
à ses appétits gloutons. Ainsi l'on ne sait par quel instinct il s'attache à suivre de 
préférence les navires négriers, ou l'entassement d'êtres humains à fond de cale 



SÉNÉGÀHBIE ET SÉNÉGAL. 31 

proToqae une si incessante mortalité. Ainsi , dans les jours de grosse mer, on le 
Toit s'ébattre , joyeux et sûr de sa journée , à la périlleuse barre du Sénégal où 
chavirent tant de pirogues et de chaloupes. On l'y voit par troupes, quoique ses 
habitudes soient solitaires. Peut-être cette misanthropie n'est-elle que la consé- 
quence de goûts peu sociables ; car les autres poissons ne paraissent guère jaloux 
de se rencontrer sur la route des requins. Deux espèces seulement ne partagent 
pas cette terreur générale; Tune est celle des Rémora^ Tautre celle des Pilotes , 
petits animaux longs d'un demi-pied au plus , qui semblent vivre avec le requin 
dans une espèce de compagnonnage. Chacun de ces squales a en effet deux, trois, 
quatre et jusqu'à six de ces pilotes, qui frétillent incessamment autour de lui, pas- 
sent vingt fois dans une heure auprès de ses mâchoires, se jouent sur son dos, 
sous son ventre, à sa tête ou à sa queue. Pourquoi le requin respecte-t-il ces pois- 
sons? Leur assistance lui est-elle utile, et en quoi? Sont-ce des espions à ses 
ordres, ayant la vue plus perçante que lui et chargés de Taverlir du danger? 
Tout cela est encore un problème, même pour ceux qui ont écrit l'histoire des 
races sous- marines. On a remarqué seulement qu'au moment où le requin 
accroché par l'émerillon se débat contre la mort , ces pilotes ne le quittent pas 
dans son agonie; ils le suivent jusqu'à ce qu'on le haie; alors ils s'enfuient, et, 
sils ne peuvent se rallier à aucun autre protecteur, ils suivent encore pendant 
plusieurs jours le navire où a fini leur premier maître. Les requins sont vivipares; 
leur chair est dure et indigeste. On la mange pourtant à bord , et les équipages 
surtout s'en accommodent fort bien. Notre grand squale de seize pieds régala 
pendant plusieurs jours les matelots de la corvette. 

Au milieu de ces petites scènes de bord , nous avions gagné du chemin , et six 
jours après notre départ de Ténériffe , nous étions à la hauteur de la rade de 
Corée, où nous laissâmes tomber l'ancre le 20 septembre. 

Corée est un ilôt volcanique d'une demi-lieue de tour, plus long que large , 
étroit au milieu, et situé par U'^W lat. N. et i%^ kh' long. 0. Un canal de 1,500 
toises le sépare du continent. L'tle de Corée peut se diviser en deux parties : la 
partie haute qui, vue du continent, offre le coup d'œil le plus pittoresque avec 
son fort qui la domine, avec ses colonnes basaltiques hautes de 300 pieds et 
implantées les unes sur les autres comme la Chaussée des Géants en Irlande ; puis 
la partie basse qui se lie au plateau volcanique par une rampe raide et encaissée. 
Une belle poudrière, un hôtel du gouvernement, une église, un beau quartier 
pour la troupe , un hêpital bien situé , mais peu spacieux , sont les établissements 
publics de l'île. Quant aux maisons, elles sont construites en basalte, cimentées 
avec de la chaux et du sable , et terrassées à l'italienne. L'eau potable manque 
dans la ville ; deux sources insuffisantes sourdent seules à la base du rocher, et il 
faut aller s'approvisionner à une aiguade située sur la presqu'île du Cap- Vert. 

Découverte dans le xy« siècle par les Portugais , Corée était déjà en 1670 à la 
France, qui y avait établi un comptoir pour la traite des esclaves. Vers 1785, sous 
le gouvernement de M. de Boufflers, elle était devenue le siège de tous les éta- 



32 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

blissements français au Sénégal, et elle comptait cinq mille Ames de population. 
Mais depuis cette époque, rétablissement anglais de Sainte-Marie à Vembouchure 
de la Gambie a graduellement déshérité Gorée de son importance. Aujourd'hui 
elle n'a plus qu'environ 4>,000 âmes , et encore cette population est presque en- 
tièrement composée de mulâtres et de nègres, en grande partie esclaves , qui ont 
accaparé une bonne part du commerce de Gorée. Des goélettes appartenant à des 
mulâtres , construites par des charpentiers noirs , commandées par des patrons 
noirs, se livrent à un actif cabotage entre la côte d'Afrique et les lies du Cap-Yert. 
Les mulâtresses ou signarres sont, la plupart, Tâme de ces affaires : plus intelli- 
gentes que les hommes de leur race , plus vives , plus rusées , elles réalisent sou- 
vent de belles fortunes dans leur traGc d'échanges. Quelquefois la richesse leur 
arrive autrement : vendue par sa mère à un Européen, la jeune signarre se sert 
de l'ascendant de ses charmes pour exploiter son maître. Elle en tire avec adresse 
une taxe presque journalière, et se fait ainsi une épargne pour les mauvais jours. 
Quelquefois, cette avidité, plus puissante chez elle que toute autre passion, n'exclut 
pas la jalousie et le désir de la vengeance. La toilette d'une signarre , quoique 
simple, est très-dispendieuse : sa tête est ceinte d'un riche madras, un bandeau 
brodé en or couvre son front ; à la hauteur des reins , sur sa chemise blanche , se 
noue un pagne en coton ou en laine, dont le tissu ne le cède pas en finesse aux 
plus beaux cachemires ; un autre pagne flotte sur ses épaules. A ses bras , à ses 
pieds, à ses oreilles, brillent des bracelets, des anneaux, des pendants d'or massif 
artistement ciselés. Quant à son collier, suivant l'usage mauresque, il se compose 
de pièces d*or enfilées par le milieu. Il est des signarres qui portent ainsi une 
lourde charge de sequins , de louis , de quadruples et de sovereigns. 

La population nègre de Gorée , quoiqu'un peu dégrossie par le contact euro - 
péen , a pourtant conservé presque tous ses préjugés de caste. Le plus invétéré 
de tous est l'obéissance absolue aux marabouts, ou prêtres noirs mahométans. Un 
ordre du marabout est sacré pour un nègre ; comme pontife , comme sorcier, 
comme médecin , le marabout est l'autorité la plus influente de cette région de 
l'Afrique. Malheur à qui ne lui cède pas ; il tombe sous le poignard de ces autres 
francs-juges qui siègent et condamnent dans l'ombre. Le sanctuaire des sentences 
secrètes est dans une forêt, à quelques lieues de la mer, au pied d'un baobab 
énorme , le géant des végétaux , qui couvre de ses branches la demeure du grand 
marabout. Le seul recours contre ces terribles arrêts est dans une forte rançon 
versée dans la caisse commune de ces prêtres. 

Yoilà par quelle terreur organisée les marabouts régnent sur les hommes. Pour 
ies femmes ils ont imaginé un autre genre d'épouvantail , le Mama-combo. Le 
Mamorcombo est un mannequin colossal , fait d'écorces , grotesquement peint , 
avec une longue robe à manches et un bonnet pointu orné de figures magiques. 
Ordinairement il se tient au repos, pendu à un arbre peu distant du village ; mais 
quand sonne l'heure d'une exécution , Mama-combo arrive sur la grande place 
entouré de marabouts. A son aspect on se range, on s'attroupe : les jeunes filles, 



SÉNÉGAHBIE ET SÉNÉGAL. 33 

les femmes , toutes tremblantes , ne savent pas encore à qui il en veut. Enfin 
Mama-eombo nomme la coupable : elle arrive avec l'angoisse dans les traits , et là , 
en présence de ses compagnes, au milieu de leurs huées , la fustigation punit une 
faute qui souvent reste inconnue. Quand son réie d'exécuteur est fini , Marna- 
combo disparaît , et le lendemain il se balance encore sous son arbre, inactif 
jusqu'à nouvel ordre. 

Toute la côte qui fait face à Gorée , et qui se prolonge dans la presqu'île du 
Cap- Vert, est habitée par les Oualofs (plus vulgairement Yolofs) que la présence 
des Européens a rendus plus belliqueux et plus redoutables que les autres tribus 
africaines. Au commencement de notre siècle , les habitants de la presqu'île de 
Dakard, qui faisait partie des domaines du damel (roi) de Cayor, s'étant soulevés, 
maintinrent leur indépendance par la force des armes. Us sont libres aujourd'hui 
sous un chef de leur choix, nommé Moctar, qui réside presque toujours à Gorée. 
Ses États , formés de terres hautes , noirâtres et fertiles , sont le jardin de la colo- 
nie : l'agriculture y est avancée ; le pays est bordé par la petite baie de Ben, qui 
ressemble à un vivier tant elle abonde en poissons de toute espèce. Sur ses rives se 
montre le petit village de Ham , qu*on peut appeler le lieu de plaisance de Gorée, 
et où chaque famille aisée d'Européens a sa case au bord de la mer. Là , fatiguée 
par les reOets des basaltes, la vue se repose sur de vieux baobabs [Adansonia] au 
tronc large et court , aux branches gigantesques et touffues qui portent le fruit 
qu'on nomme pain de singe ^ et sur ces palmiers (ElaU guineensis) hauts de 
80 pieds, qui fournissent cette boisson fraîche, blanchâtre, sucrée, onctueuse, 
qu'on nomme le vin de palmier. Bue à l'instant , cette liqueur est inoffensive ; 
mais, au bout de quelques heures, elle fermente et enivre. Dans les environs se 
voient encore , à côté du cafier, du goyavier, de l'ananas , le datakh des nègres 
{Deiarium senegalensé)^ le datakh niey, c'est-à-dire le Deiarium des éléphants, le 
Dialium niliduniy YUvaria œihiopica (poivrier de Guinée) ; et, parmi les produits 
agricoles « la patate douce, l'igname, le melon d'eau, le potiron, le concombre. 
Malheureusement cette côte n'est saine que pendant l'hiver ; de juin en novembre 
elle devient mortelle : la fièvre y tue en douze heures. 

A Gorée , quand nous y relâchâmes , on me parla beaucoup d'un naturaliste 
français, qui venait d'accomplir dans le continent africain de longues excursions 
scientifiques. De Saint-Louis il était remonté à Podor par le Sénégal ; il avait visité 
le lac de N'gher, en Sénégambie, et , dans une dernière tournée, il avait exploré 
tour à tour la presqu'île du Cap-Vert, Albréda sur la Gambie et la rivière de Casa 
mance dans le pays des Félous-Yolas : c'était M. Perrottet; il a depuis publié le 
résultat de ses recherches, soit dans les Annales des Voyages^ soit dans sa Flore de 
Sénégambie. 

Dans l'intérieur des terres et près du village de Kounoun s'étendent des forêts 
vierges, ou plutôt de grandes oasis, dans lesquelles abonde la Khaya senegalensis 
(nonuné vulgairement Cail-cédra ou acajou du Sénégal] dont la cime s'élève à 
120 pieds. Les nègres font avec le bois de cet arbre des meubles à leur usage. 

I. 5 



34 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

A 15 lieaefl aa S. E.de Corée parait sur la grève le petit village de Joal, que domi- 
nent des bois où Ton trouve le Nédé ou Parkia a/rieana , bel arbre dont le nom 
rappelle la mémoire de l'infortuné Hungo-Park, et dont les branches se déploient 
horizontalement h une grande distance du tronc. Joal est un village grand et bien 
peuplé. Les habitants ont un penchant invincible pour le vol. Le pays pourtant 
est riche et bien cultivé. 

De Joal à Sainte-Marie, on plutAt Mary Bathurtty située sur une tie à rentrée 
de la Gambie, il n*y a qu'un jour de navigation. Quoique petite et malsaine, la 
ville anglaise est devenue un comptoir important, où s'échangent le fer, la poudre, 
Tambre, les toiles de Guinée, le vin, le corail, les verroteries. Elle lutte, pour ces 
divers articles, avec Albréda, poste français établi huit lieues plus haut, sur la 
rive droite de la Gambie. Ce poste consiste en quelques maisons européennes , 
situées près du village de Gilfré, et éloignées d'environ 300 toises du fleuve. Dans 
une demeure ouverte de tous cAtés, réside un agent français, qui ne se défend 
que par de continuels sacrifices contre la brutale rapacité des indigènes. Les 
nègres des environs appartiennent à la tribu des Mandingues ou Sosès; ils s'habil- 
lent de pagnes en coton teints en bleu. Les femmes se coiffent d'un mouchoir ; 
elles portent à la ceinture des chapelets de verroterie , et à leur cou des colliers 
d'ambre et de corail. Leurs cheveux, comme ceux des hommes, sont rangés en 
petites nattes très -fines et enduites de beurre frais. La principale culture des 
Mandingues est le riz : les accessoires sont le coton, Tindigo et le tabac. De nom- 
breux troupeaux de bœufs, vaches, chèvres, moutons et cochons, couvrent les 
pâturages riverains du fleuve. 

Le dernier comptoir français dans ce rayon est celui de Casamance , placé à 
l'embouchure de la rivière de ce nom et à 30 lieues de la Gambie. On y trouve 
un résident qui vit en bon accord avec les Félons- Yolas , indigènes aux mœurs 
douces et sociables. Leurs cases sont , conrnie celles des Mandingues , en terre 
glaise; ils y habitent et vivent péle-mèle avec leurs bestiaux. Les filles vont nues 
jusqu'à l'Age de seize ans ; les femmes se couvrent à peine d'un demi-pagne de 
coton bleu grossièrement filé, bordé de petits coquillages. Les hommes ont une 
petite guimpe de toile ou de feuilles de palmier qui tient chez eux la place du 
pampre de nos statuaires. Les Félous-Yolas ne professent ostensiblement aucune 
religion. La seule cérémonie en usage chez eux est une espèce de fête funèbre , 
où le mort, revêtu de ses plus beaux habits, et assis au milieu de sa case, subit 
de la part des assistants une sorte d'interrogatoire sur les motifs qui l'ont décidé 
à quitter la vie. Un parent officieux, placé derrière lui» répond en son nom 
et finit par réclamer la sépulture. Alors commencent les cris de douleur, qui se 
résument, après l'inhumation , en chansons, en danses et en festins. 

Aux environs du comptoir de Casamance sont plusieurs villages visités par les 
Européens : Bering, Samatite, Cagnout, Maloumb, situés sur le fleuve; Monfsor 
et Cagna Cay, plus avancés dans les terres; Wagran , assis sur un sol d'alluvion 
et entouré de rizières. 



SÉNÉGAMBIE ET SÉNÉGAL. 35 

Tels font nos établissements dans la Gambie ; pauvres, précaires encore, destinés 
à périr faute d'encouragements. Ceux du Sénégal se maintiennent dans un état 
plus prospère. La ville de Saint-Louis, chef de nos possessions d'Afrique, pourrait 
même devenir une colonie fort intéressante si la barre du Sénégal était moins 
dangereuse à franchir. Malgré toute Thabileté des pilotes , chaque jour les passes 
du fleuve sont témoins de nouveaux sinistres; la lame y est courte, brasque, 
rapide ; elle déferle avec tant de violence qu'une chaloupe , pour peu qu'elle prête 
le côté, chavire à l'instant même. Mais, dès que le passage critique est franchi, 
oh entre dans un bassin tranquille, ayant à droite la Barbarie plate, nue, infertile, 
et à gauche la Guinée verdoyante, touffue, hérissée de palmiers et de baobabs. A 
deux lieues de là est Saint-Louis (en langue nègre N'dar)^ sur une lie de 1,200 
toises du nord au sud , et de 100 toises de l'est à l'ouest. Le fort , résidence du 
gouverneur, est au centre de la ville ; des habitations le flanquent des deux côtés. 
Les remparts de cet ouvrage et les batteries qui défendent le fleuve sont à peine 
suffisants contre les Maures. Saint-Louis a 8 à 10,000 âmes, tant mulâtres que 
nègres , libres ou esclaves. Là comme à Gorée , les signarres contractent avec 
les Européens des alliances qui , sans avoir de fftrce légale , ont une certaine 
valeur conventionnelle. A GO lieues de l'ile de Saint-Louis est l'Ile k Morphil, sur 
laquelle est construit le fort de Podor, et 240 lieues plus loin le fort de Saint- 
Joseph de Galam , construits tous les deux pour protéger la traite de la gomme. 
Aux deux tiers du chemin de Podor se trouve l'établissement de Richard-Tol. 

Tout le long de cette route la nature africaine se révèle dans les races d'ani- 
maux qui peuplent le fleuve et ses deux rives : ici ce ^nt des grues couronnées, 
l'ibis, la spatule, le flamand; là le lion, l'hyène, la panthère, le chacal. Au- 
dessus des roseaux qui bordent le fleuve, le crocodile fait saillir son dos osseux 
et écaiUé : il se traîne aux rayons du soleil; il attend, assoupi à moitié, qu'un 
homme, qu'une gazelle vienne se désallérer aux eaux du Sénégal. Ailleurs serpente 
un boa zone qui saisit sa proie dans ses volumineux anneaux, lui suce le sang, 
et l'engloutit ensuite. Vers Ttle de Kouma stationnent quelques hippopotames, 
gigantesques pachydermes, qui, de temps à autre, élèvent à fleur d'eau leui* 
monstrueuse tète et hennissent comme le cheval. Ces animaux ne viennent à 
terre que vers le milieu de la nuit , pour y chercher leur nourriture , qui consiste 
en herbes, en racines et en branchages. 

Quant à la végétation de cette zone , elle se montre sous le plus riche aspect 
tout le long du fleuve; elle étale les plus belles variétés des productions inter-tro- 
plcales : on y rencontre le Tamarix , plusieurs espèces d'Acacia , le Nuraria , le 
Phelipea af ricana, avec ses hampes chargées de fleurs jaunes. Dans celte longue 
route fluviale qui se prolonge de Saint-Louis à Podor, viennent, après Richard- 
Tol, rétablissement militaire de Danaga, puis l'escale de Gahé, petit marché de 
gommes , et ensuite l'escale du Coq, grand comptoir pour le commerce de cette 
substance résineuse. Là , quand leur récolte est faite , des caravanes de Maure? 
Braknats arrivent avec des gonunes de la forêt d'Afataë : ils dressent sur les 



36 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

bords du fleuve des tentes en poil de chèvre où s^empileot leurs marchandises ; 
et , plus près de la berge , vis^-vis de leurs navires , campent les négociants de 
Saint-Louis, Européens ou mulAtres, venus à l'escale conmie acheteurs. La 
durée de la traite , dans cette escale comme dans les autres, est de quatre mois : 
elle commence en avril pour 6nir en juillet , époque de la seconde récolte. Pen- 
dant tout ce temps Tescale du Coq est un bruyant bazar, encombré d'hommes, 
de chameaux , de bœufs , de chèvres , de moutons. Dans la rade se croisent des 
pirogues de Peulhs, pleines de Maures basanés; des chaloupes aux rameurs noirs 
et crépus; des canots élégants où le mulâtre se prélasse sur des coussins. A terre, 
même mélange : de toutes parts circulent des femmes, chargées du soin de nour- 
rir cette flottante colonie ; des Peulhes avec leur tête enduite d*une couche de 
beurre; de nonchalantes Mauresses dont les cheveux nattés supportent des 
anneaux d*ivoire , de corail , de cuivre , de fer, et de saints amulettes ; des 
négresses du Oualo et de Saint-Louis , chargées de grains d'ambre et de sachets 
pleins de talismans. Le soir, après Theure des affaires , cette population se porte 
sur la place de Tescale , où le tam-tam convie les nègres & la danse , danse bizarre 
accompagnée de gestes , de grimaces et de mouvements lascifs. 

Ces gommes, qui font le principal commerce de l'Afrique, proviennent de trois 
grandes forêts di Acacia Verek: celle de Sahel, exploitée par les Maures Trarzats; 
celles d*El-Hiebar et d*Al-Fatak , appartenant aux Braknats et aux Darmankouts. 
La gomme est conune une maladie de Tarbre qui la porte, c'est une sécrétion 
forcée que lui arrache le vent du désert ; on dirait que, racorni par la sécheresse, 
l'arbre se fend et pleure ; ses pleurs forment les globules de la gomme. Au mois 
de novembre, les Maures quittent leurs oasis, et vont aux forêts de gonmiiers faire 
la récolte, qu'ils emballent dans de grandes outres de cuir. Des chameaux et des 
bœufs les transportent aux escales. Outre Tescale du Coq, on en compte une foule 
d'autres : Tescale de Portendick, celle de Galam, et celle de Gaé, etc. Dans ces 
bazars , les Maures déploient toute leur astuce mercantile. Rien ne leur coûte , 
mensonges, menaces, dédits, pour faire renchérir leur marchandise. 

A quelque distance de Richard-Tol , dans l'intérieur des terres , et surtout au 
sein des forêts qui avoisinent le lac N'gher, vivent en troupe de monstrueux élé- 
phants, plus nombreux , plus sauvages que dans aucune autre partie de l'Afrique. 
La nuit, quand le silence règne au loin, ces pachydermes descendent par bandes 
au bord du lac situé près du village de Serr : ils s'y réunissent par centaines, y 
pâturent et se vautrent dans Teau avec un tel bruit que le sommeil des nègres en 
est troublé à plusieurs centaines de toises à la ronde. Les naturels ne songent 
nullement à les combattre, car dans les solitudes africaines ce n'est pas Thonmie 
qui est le roi de la création. Plus maîtres que lui , là vivent, avec Téléphant , le 
lion, la panthère, l'hyène, le chat-tigre, le guépard, le sanglier, le chacal; et 
malheur à qui les trouble dans leurs retraites I 

Le continent africain n'étant qu'une immense ménagerie de bêtes féroces , on 
conçoit qu'une excursion dans ses terres intérieures est plus féconde en drames 



ILES DU CAP-VERT, ETC. 37 

qu'en poésie. Pour hasarder de pareils voyages, il faut être doué âe tout le cou- 
rage enthousiaste du naturaliste , ou de cette cupidité maladive du marchand qui 
est plus forte qae la peur. Moi , qui ne me sentais ni Tune ni Tautre vocation , je 
préférai recaeîllir à Corée les notions les plus modernes et les plus authentiques 
sur la Gainée et la Sénégambie. On y savait les travaux de M. Caillié , et les 
recherches positives et récentes de M. Perrottet. Leur résumé fut un butin assez 
beau pour moi ; je me tins quitte d'une expérience personnelle. 

Ainsi je passai quatre jours à Corée , tantôt dans la ville , tantôt dans la baie « 
d'antres fois sur la presqu'île du Cap-Vert. La corvette qui m'avait transporté 
jusque-là devait y stationner : j'attendais une occasion pour Rio-Janeiro, elle n'ar- 
rivait pas. Enfin une galiote hollandaise de 250 tonneaux vint s'ancrer lourdement 
dans la baie. On l'appelait Cornelia , capitaine Van Peter. Partie de Rotterdam 
pour Rio, avec un chargement complet de fromages, elle comptait déjà quatre- 
vingts jours de route, et relâchait à Corée pour faire de l'eau et des vivres. 
Quelque désir que j'eusse de continuer mon voyage , à ces détails j'hésitai : cinq 
fois , dans la journée , je m'embarquai pour aller traiter avec le capitaine Van 
Peter ; cinq fois, à l'aspect de cette poupe ronde et massive, de ces bossoirs carrés, 
de ces plats-bords droits comme un mur, surtout à l'examen de cette mâture 
grêle et basse, de ce gréement indécis qui tenait du sloop et du cutter, je reculai 
avec l'intention d'attendre une rencontre meilleure. Au dernier moment toute- 
fois et en désespoir de cause, je me résignai. Pour 80 piastres fortes, le capi- 
taine Van Peter s'engagea à me conduire à Rio et à me nourrir pendant la tra- 
versée. Je m'installai tant bien que mal dans une petite cabine de six pieds 
de long sur quatre de large , au milieu d'une atmosphère où dominaient les 
exhalaisons caséeuses. 



CHAPITRE VI. 

ILlft DU qAF-TBRT. -- PASSAOB DB LA LIOBB. ~ ROGHBRS DB MARTIB-VAS. 

~ ILB DB LA TRIflITé. 

Le 25 septembre, ma galiote mit à la voile, non pas comme une coquette, mais 
lentement, gravement, en vraie matrone. Elle gouverna à l'O. pour reconnaître 
les lies du Cap-Vert. Le cinquième jour nous passions au S. de Santiago, et nous 
pouvions relever le reste de cet archipel portugais. Son aspect est nu et désolé : 
on dirait que toutes ces terres sortent d'une fournaise, tant elles sont brûlées. 
Des rocs pelés, jetés pèle-môle, découpés d'une façon bizan*e, se dressent vers le 
ciel avec des formes anguleuses. Cependant quelques vallées intérieures offrent 
de riches cultures. La population, quoiqu'elle se prétende d'origine portugaise, 
a pris sous cette latitude la couleur bronzée des mulâtres africains. Le clergé y est 
composé le gens de couleur et même de nègres. La principale production de ces 



38 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Hes est le sel , qai s'exporte au Brésil. Le cocotier, le bananier, le papayer, le 
tamarinier, Fadansonier, y abondent. On y récolte des oranges, des citrons, des 
goyaves, des figues, des melons d'eau d'excellente qualité. La vigne et la canne à 
sucre, rindigotier et le cotonnier prospèrent sur plusieurs points. Le riz et le 
maïs réussissent dans les années pluvieuses ; mais quand le temps sec a le dessus, 
ils y avortent calcinés par le soleil. Dans ces phases de stérilité surviennent des 
disettes horribles , et récemment encore l'archipel du Cap-Vert a été dévasté 
par cet épouvantable fléau. 

La résidence des autorités portugaises est dans Ttle de Santiago, où Ton trouve 
la ville de Puerto-Praya, lieu de relâche pour les navires européens, Santiago, 
l'ancien chef-lieu , et Ribeira-Grande , qui contient quelques édifices. La ville de 
la Praya est située sur une hauteur où l'on ne peut arriver que par des chemins 
rapides et escarpés. Le débarcadère est en face d'une colline couverte de dattiera 
et de chétifs lataniers. Les autres tles de cet archipel, qui en compte dix , sont : 
Hato, riche en bestiaux et en coton; Fcego, théâtre d'un volcan très-actif; 
Brava ou Saint-Jean, qui produit des vins et du salpêtre; puis Boa-Vista, moins 
éievéa et très-fertile ; Sal , ainsi nommée à cause de ses salines ; enfin Saint- 
Nicolas, l'une des plus grandes du groupe, florissante à cause de sa ville manu- 
facturière ; Santa-Lucia et San-Vicknte, cette dernière remarquable par son 
port, et San-Antonio , la plus peuplée de l'archipel et dominée par un pic très- 
élevé. 

Cette reconnaissance faite , nous naviguâmes vers la ligne équinoxiale. Notre 
galiote avait été rudement poussée jusque-là par les vents alises du N. E. , mais 
quand ils mollirent ce fut fini, elle ne bougea plus, on eût dit une bouée. La houle, 
flasque comme de l'huile, venait parfois la secouer ; elle roulait alors et n'avançait 
pas. Encore si cette station forcée avait eu lieu en terre ferme , on se serait rési- 
gné; mais par 5 degrés de latitude, entre le tropique et l'équateur , par un soleil 
perpendiculaire, avec une eau fétide dont on mesurait chaque verre; avec 
de la viande salée ou de la morue pour régal; puis pour promenade vingt pieds 
carrés, pour tout spectacle la mer qui dévore l'œil, toujours la même, tou- 
jours morne, pour toute compagnie un capitaine hollandais et son équipage] 
C'était à en mourir ! 

Heureusement qu'après huit jours de torpeur , la mer devint tout à coup tur- 
bulente et folle ; elle nous jeta de notre vie monotone dans une vie de brusques 
alertes, dans ces alternatives de calme et de rafales que les gens de mer appellent 
des grains. Tantôt ces grains fondaient sur le navire avec la rapidité de l'éclair, 
sans qu'aucun nuage leur servît de précurseur. Surpris par la secousse, les hauts 
mâts, les vergues craquaient ; le vent sifflait dans les cordages, les voiles éclataient 
et s'en allaient en lambeaux. D'autres fois la bourrasque se révélait par de larges 
et noires nuées qui se découpaient en festons sur le bleu de l'horizon ; d'autres 
nuages, légers et blanchâtres, couraient comme des flocons de neige dans une 
atmosphère inférieure , tandis que le groupe principal montait lentement au 



ILES DU CAP-VERT, ETC. 30 

léoith. Un instant , dans le cours de cette scène météorique , le firmament était 
aiuré d*ane part, de l'autre nuancé de cuivre, de violet, de vert sombre sur un 
fond de bistre. Des éclairs serpentaient dans ces masses flottantes, et le tonnerre 
s'y mêlait, non pas grondeur et prolongé comme sur terre où il agit par réper- 
cussion, mais saccadé dans ses éclats brusques et secs, ne trouvant point d'écho 
sur cette surface plane et sourde. Bientôt, forte de tous ces préludes, la tempête 
arrivait ; le ciel déchiré distillait des gouttes énormes ; la mer, clapotante d'abord, 
développait peu à peu ses montagnes d'eau ; le vent agissait sur les parties du 
gréemeut avec tant d'énergie, que toute corde semblait avoir une plainte, une 
note, un son. 11 en résultait comme une musique infernale qui se mêlait au porte- 
voix du capitaine, aux cris des matelots, au craquement des mâts, au bruissement 
des vagues, au grincement des poulies. Ainsi débutait la bourrasque : au bout 
d*une heure elle avait pris d'autres formes; la pluie descendait par torrents, 
serrée, froide et horizontale ; elle battait le pont, que battait la lame, que balayait 
l'écume de la mer fouettée par le vent. Dans le ciel, toujours des sillons lumineux, 
mais moins d'éclats de foudre ; la flamme électrique avait établi son conducteur 
sur la pomme du navire ; le feu Saint-Elme illuminait sa crête comme une lampe à 
l'esprit de vin. 

Dans le cours de ces scènes convulsives , au milieu de ce tapage du ciel , de la 
mer et du yent, notre galiote était admirable. Au premier symptôme, le métho- 
dique Yan Peter commandait la cape, et, dès qu'il la voyait sous cette allure, 
montrant le nez à la vague et aux rafales, il ne s'inquiétait plus de rien, il laissait 
sur le pont un homme et un chien, faisait fermer avec soin les sabords, les écou- 
tilles et les hublots , consignait son monde dans l'entre-pont, et s'allongeait lui- 
même, jusqu'au retour du beau temps, sur un des cadres de la chambre, entouré 
de toutes les douceurs d'un bord néerlandais , passant du thé au fromage , de la 
pipe au verre de gin. C'est qu'il connaissait bien sa Cornelia^ notre capitaine 1 
c'est qu'il la savait robuste et fidèle dans les mauvais jours , cette galiote si peu 
coquette , si peu fringante quand la brise venait la caresser I il était sûr d'elle 
devant les rages de l'Océan , comme un Espagnol de sa mule catalane sur l'arête 
d'un précipice. 

Ce fut à grand'peine que j'obtins du flegmatique marin la permission de rester 
sur le gaillard d'arrière, pour y admirer pendant quelque temps les merveilleux 
effets de cet orage, dont je m'exagérais la rigueur. « Laissez, laissez, me disait-il, 
Comelia s'en tirera bien sans vous ; c'est un roc à la mer ; l'eau ne fait que glisser 
dessus ; jamais, jamais une goutte à fond de cale. » Et comme j'insistais avec une 
espèce de jactance fanfaronne : ^ a A la bonne heure, ajouta-t-il, mais vous êtes 
novice, vous n'avez pas le pied marin ; on vous amarrera par précaution. » Je 
voulus m'en défendre , il s'opinifttra , et ce fut heureux , car, sans une corde qui 
me retenait au cabestan, j'étais emporté par une lame qui traversa le pont. Cette 
expérience me suffit, et j'implorai Thospitalité de la cabine. 

A quelques jours de là je pris ma revanche. Le vent avait molli, la mer était 



40 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

devenue belle ; le ciel, transparent et lumineux, charriait des nuages colorés d*ar- 
gent et de pourpre. Vers les sept heures, le soleil, abaissé à Thorizon, semblait 
s*y noyer dans un rideau de soie écariate diapré de franges d'or. Tout ce qui 
se passa dans ce court crépuscule est impossible à décrire. L'horizon était comme 
zébré de larges segments à teintes graduées, rouges d'abord, puis violettes, 
puis grises. Les nuages, se superposant ou se disjoignant, formaient des groupes 
gigantesques, figuraient des scènes allégoriques, s'arrondissaient en vastes conti- 
nents ou s'allongeaient en promontoires. Mobile panorama^ on y voyait tantôt des 
combats d'animaux sauvages « tantôt des arbres , des rochers , des plantes qui 
passaient tour à tour d'une couleur à une autre, de manière à épuiser les 
nuances du prisme. Et quand la nuit, brusquement survenue, eut jeté sur le ciel 
son manteau brun, la mer, peuplée de lumineux mollusques, étincela de clartés 
phosphorescentes. La galiote ouvrait un vaste sillon d'argent qui se dressait le 
long de chaque bord en lames pailletées ; autour d'elle jouaient des poissons 
qui marquaient dans l'eau leurs traces de feu; les uns énormes et plongeant 
profondément, les autres glissant à la surface et dans les lueurs éclatantes du 
remous. 

A la suite de ces temps de rafales et de grains pluvieux arrivèrent les vents 
généraux du S. £. : ils trouvèrent la galiote par 2" N. ; avec leur secours, elle fit 
bonne route et coupa la ligne par 21'' de long. 0. Ce jour-là nos matelots hollan- 
dais descendirent de leur sérieux pour célébrer la fête du bonhomme la Ligne 
comme on l'eût fait à bord d'un brick du HAvre ou de Nantes. Dès la veille au 
soir, novices, matelots, maîtres, avaient quitté la pipe et s'étaient lavé les mains. 
A cela seul on devait prévoir un événement. Le soir, quand le soleil se fut éteint 
à l'horizon , au haut du màt un grelottement se fit entendre , accompagné d'une 
pluie de féveroles et de haricots qui tintaient sur le pont comme des grêlons sur 
l'ardoise. C'était le père la Ligne, ce grand despote de l'Equateur, qui se 
couvre de peaux de bêtes comme un Lapon , et qui pourtant a toujours froid. 
Tout h coup arrive de sa part un courrier, botté, éperonné, le fouet en main. 
11 remet une dépêche au capitaine, qui la reçoit sans froncer le sourcil, la lit sans 
rire , et réplique par un a C'est bon » ; ce qui veut dire : « A demain la fête, d 
Pour mieux constater le droit du souverain de l'Equateur, un astronome parait 
alors au bout des enfléchures, avec la barbe et le bonnet pointu, et mesure, à 
l'aide d'un octant de bois, la hauteur du soleil (à neuf heures du soir! ), puis 
vient ensuite gravement comparer son point avec celui du capitaine. Le bon- 
homme a raison : la Cornelia est dans ses parages ; elle est sa justiciable. 

Le lendemain tout est prêt : sous un emplacement réservé , qu'encadrent des 
voiles tendues , un vaste baquet , ou , en termes marins , une baille pleine d'eau , 
apparaît solitaire, et comme destinée à de grandes choses. En effet, c'est la cuve 
baptismale. Voici maintenant les prêtres. A leur tête , sur un vieil affût trans- 
formé en chariot, s'avancent le bonhomme la Ligne et sa respectable épouse. 
Le pauvre vieillard , lui , s'est muni contre le soleil : il a douze peaux de mouton 



ILES DU CAP-VERT 41 

sur le corps* une perruque de chanvre sur la tète, et au-dessus un beau diadème 
aux lames d'argent. Son épouse serait fort bien aussi , n'étaient de scandaleuses 
protubérances, et des mains écaillées comme la peau d'un rhinocéros. N'importe ; 
les deux Majestés suant, étouffant, poussant une goutte à chaque poil, se tiennent 
sur leur char dignes , graves , glorieuses ; elles regardent en pitié les deux ours- 
matelots qui les traînent et les personnages allégoriques qui les entourent. C'est 
d* abord l'Europe en chapeau à panache, habit brodé et vieilles épaulettes de 
colonel ; puis TAsie, l'Amérique et l'Afrique avec des bandeaux de taffetas jaune 
surmontés de plumes de canard, bronzées ou noires toutes les trois, grâce à une 
décoration combinée de suie et de goudron. 

Après le défilé le baptême. Un seau d'eau dans la manche, un sur la tête, et Une 
accolade des deux Majestés équatoriales , voilà à quoi la cérémonie se réduisait 
pour les novices et les matelots qui coupaient la ligne pour la première fois. Moi, 
je vis bien que je n'en serais pas quitte ainsi ; car on me tenait en réserve avec 
quelques autres passagers, comme le bouquet de la fête. Il fallut s'exécuter de 
bonne grâce ; quelques piastres accommodèrent les choses et nous valurent un 
passe-port pour l'hémisphère austral. Au moyen de ce tribut , on nous bâcla un 
petit baptême à l'amiable. Mais à peine étions-nous hors de cause, que retentit le 
signal de la grande mêlée, de l'aspersion horizontale et perpendiculaire. Trente 
seaux préparés d'avance dans les hunes tombèrent en cataractes sur le pont ; tout 
fut inondé, passagers, ofBciers, matelots. Bientôt la lutte devint générale : l'eau 
fendit Tair dans tous les sens ; de l'avant h l'arrière ce fut comme un déluge. 
Seulement, entre les marins, le jeu prenait des formes plus brutales. Ici, un 
baquet échappé aux mains d'un maladroit allait fendre le front d'un camarade; là, 
fuyant la douche des hunes, un novice tombait par un panneau ouvert et se rele- 
vait à fond de cale ; tantôt un homme poussé à la mer se retenait à grand'peine 
aux porte-haubans , ou bien un mousse prenait un bain de siège dans une mar- 
mite de poix bouillante. Au milieu de cette satumale, on voyait ruisseler sur le 
pont les oripeaux de la fête. La défroque du bonhomue la Ligne, sa barbe, 
son sceptre, son diadème, tout jusqu'aux charmes de son épouse, se ballottait d'un 
bord à l'autre ; les ours couraient sur les vergues avec la moitié de leur fourrure, 
et les trois parties du monde avaient blanchi au lavage. 

Grâce à ces petites diversions , j'avais pris mon parti , et je trouvais quelque 
charme à cette vie de flâneur de bord. Le temps, au reste, semblait venir en aide 
à la pauvre galiote : la brise soufflait toujours du S. E., fraîche , bonne, soutenue, 
et le 1" novembre apparurent, à quelques lieues devant nous, les rochers de Mar- 
tin-Vaz et l'Ile de la Trinité. Martin-Vaz nous sembla presque inabordable, à cause 
des brisants qui Tentourent ; ses Ilots volcaniques ne sont habités que par quelques 
oiseaux de mer, les goélettes blanches et noires, les taillevents, les fous et les 
frégates. 

Quoique plus grande, la Trinité offre un aspect tout aussi sauvage; sa côte 
occidentale a des accidents de sol assez remarquables. Dans le sud, un morne sm- 
I. 6 



42 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

gulier, à arêtes très-droites, figure un énorme édifice dont la base, traversée par 
une ouverture à demi elliptique, permet d'apercevoir le jour de l*autre bord. Sur 
sa gauche un rocher la domine , haut de 1,100 pieds et nommé par les Anglais le 
Pain de sucre. C^est au pied de ce rocher que se trouvent les deux seuls mouillages 
de rile, sr toutefois on peut leur donner ce nom. Sur Tune de ces plages était 
établie la colonie portugaise visitée par La Pérouse en 1785. La brise fraîchissant, 
nous longeâmes le sud de Tile à quelques milles au large, et pour la première 
fois depuis mon départ je vis une troupe de baleines, ou plutôt de baleinoptères, 
qui marquaient leur passage en soufilant Teau à une grande hauteur. Ceux qui 
nous suivaient rae parurent être des baleineaux du genre des Cibbar; longtemps 
ils restèrent' à portée en nous donnant le spectacle de ces petits jets arrondis en 
spirale. Chez ce cétacé cet incident d'organisation ne correspond pas, comme on 
pourrait le croire, aux. temps de la respiration, mais à ceux de la déglutition. 
Quand sa. bouche s'ouvre pour saisir sa proie, elle s'emplit d'eau dont elle se 
débaiTassepar les narines. Çuvier a le premier admirablement décrit ce double 
appareil vers lequel l'eau est dirigée par la contraction des muscles orbiculaires 
du pharypx, muscles dont la force, suffisante pour faire parvenir à l'eau le vide 
des arFiëre>*narines, eût été impuissante pour vaincre la résistance du milieu 
ambiant,' quand l'animal avale sa proie et se débarrasse de l'eau avalée, bien 
au-dessou» de la surface. Cet appareil de compression consiste en deux poches à 
cavité réductibles par la contraction de leurs parois musculaires, et munies infé- 
rieurement de soupapes pour empocher \à reflux de l'eau vers la gorge. Ainsi, 
comme l'ont remarqué Quoy et Gaimard, il ne sort point d'eau dans l'expiration : 
c'est un mélange de vapeur et de mucosités qui de loin ressemble à de la fumée. 
Au bout de quelques heures les cétacés avaient disparu dans le N. E. 



CHAPITRE VIL 

RIO-JANEIRO. — ILB DB TRI8TAII D'AQURHA. 

La brise s -étant maintenue favorable, le 9 novembre nous découvrions, à l'O. 
S. 0. du Cap-^Frio, Je Pain de sucre qui sert de phare au havre de Rio-Janeiro. 
Le lendemain ali point du jour la Cornelia était devant la barre , au nord d'un îlot 
garni de batteries et soos le canon du fort de Sainte-Croix qui commande ce gou- 
let. En attendant' lé pilote, nous pûmes jouir du plus beau point de vue qui soit 
peut-être sous le ciel. Qu'on se figure un vaste lac salé qui va se prolongeant et 
s'élargissant en trapèze. 4aQS une étendue de cent milles au moins , lac animé 
d'tles inégales , vertes , odorantes , encadré de collines boisées qui ginmpent en 
amphithéâtre, dentelé sur ses bords, baignant dans ses anses solitaires les plus 
jolis vallons qu'on puisse rôver; qu'on crée ,^avec la ressource du merveilleux , la 
campagne la plus pittoresque , la baie la plus sûre , la plus forte station militaire , 



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RIO-JANEIRO. -ILE DE TRISTAN-D'ACUNHA. 43 

iHNis un ciel toujours beau , au milieu d'arbres toujours feuilles , et l'on aura une 
idée du magnifique ensemble que j'avais sous les yeux. J'en étais encore saisi 
quand le pilote monta à bord , et mon admiration ce cessa point quand nous arri- 
vâmes. Au fond, à 20 lieues detlistance, se dresssSent les monts des Orgues, à 
1,000 toises au-dessus de nous; à droite, sur une hauteur, paraissait Notre-Dame- 
dc Bon-Voyage qui fait face aux forts de Villegagnon et Sainte-Théodose ; puis 
rtle des Chèvres, et enfin la ville de Rio , bfttie sur la rive gauche de la baie, au 
milieu de trois hauteurs fortifiées qui la commandent. Chacun des mamelons de 
ce terrain accidenté porte à sa cime un couvent , une église , une maison de plai- 
sance , plus souvent encore une batterie dont les bouches à feu se dessinent en 
noir sur des massifs de verdure. A voir cette belle ligne de défense, ces longues 
rangées de canons dont le tir converge sur la rade , on serait tenté de regarder 
comme fabuleuse l'historique victoire de Duguay-Trouin, en 1711. En dépit d'une 
escadre portugaise aussi nombreuse que la sienne , et malgré toute l'artillerie des 
forts, cet intrépide marin pénétra dans la rade, bombarda la ville, s'en empara, 
et ne la rendit que sous rançon. Cet admirable coup de main n'avait exigé que 
quelques vaisseaux et 3,000 soldats. 

Ces souvenirs de notre gloire maritime m'absorbaient encore quand mon capi- 
taine néerlandais vint m'avertir qu'un canot était à mes ordres pour me conduire 
à terre. Une demi-heure après je faisais mon entrée dans une hôtellerie de Rio. 

La cité de Rio-Janeiro ou de Saint-Sébastien , l'une des plus importantes villes 
de l'Amérique , est située sur un promontoire irrégulier dont trois côtés donnent 
sur la baie , et dont le quatrième s'adosse à de hautes et vertes collines. Fondée 
en 1567 par le gouverneur général Mem de Sa , cette ville fut érigée en évéché 
vers Tan 1076, et en capitale du Brésil en 1763. Le môle de débarquement forme 
une belle place carrée sur laquelle surgit un obélisque de granit qui jette de l'eau 
par les quatre angles de sa base. En face de l'obélisque se trouve l'un des palais 
impériaux, bâtiment d'assez mesquine apparence. 

La rue Droite est le quartier le plus animé de Rio ; c'est la ville des négociants 
et des douaniers ,'le bruyant bazar de toutes les marchandises. A chaque heure du 
jour on y est coudoyé par des nègres qui courent et chantent , leur fardeau sur 
l'épaule. 

La ville est coupée en deux par un vaste parallélogramme qu'on nonune le 
champ de Sainte-Anne : à l'occident est la ville neuve; à l'orient la ville vieille. 
Rio se divise en sept paroisses : ses plus belles églises sont Saint-Sébastien , cha- 
pelle impériale desservie par des chanoines; Notre-Dame de la Chandeleur, dont 
la façade est riche et majestueuse, et la cathédrale, assez insignifiante sous le rap- 
port architectural. Parmi les succursales, il faut citer Sainte-Croix, avec son fron- 
tispice élégant , et Notre-Dame de la Gloire, dont la base verdoyante fait face à 
celle de Saint-Benoit , située sur l'autre bord de la rade. Dans cette ville portu- 
gaise, les établissements religieux ont été prodigués. Outre les églises, on y 
compte une foule de couvents et de séminaires. Les bibliothèques y sont plus 



44 VpYAGE AUTOUR DU MONDE. 

rares 9 moins richement dotées surtout. La ville manque aussi de fontaines : 
celles du palais , de la place Houra et de la place Carioca , les seules à nommer, 
tirent leur eau d'un aqueduc composé de deux ordres d'arcades, et qu'on pren- 
drait de loin pour une construction romaine. A partir du couvent de Sainte- 
Thérèse, cet aqueduc se joint à un massif moins élevé , muni de regards de dis- 
tance en distance pour aérer Teau , et se prolongeant à une lieue et demie sur le 
flaoc des montagnes jusqu'à une petite cascade qui pourvoit ainsi à tous les 
besoins de la ville. Cette cascatelle est pour les habitants de Rio un but de pro- 
menade; on l'appelle Mai (Tagoas {Mère des eaux.) 

Parmi les monuments remarquables de la ville et de ses environs , il faut citer 
le palais de Saint-Christophe » résidence de l'empereur , situé à quelque distance 
de Rio , orné d'un portique et de deux galeries de colonnes ; le théâtre , la mon- 
naie, l'arsenaU la douane, la bourse, le jardin botanique et \çipassao publico 
(cours public], planté de manguiers et de lauriers roses. La terrasse qui borde 
ce jardin du côté de la rade offre un admirable point de vue. Deux pavillons en for- 
ment comme les ailes ; ils contiennent quelques peintures emblématiques où le 
commerce de Rio et son histoire naturelle sont flgurés sous tous leurs aspects. 

La ville contient plus de 140,000 habitants , mais dans ce nombre une partie 
seulement est brésilienne ; le reste se compose de Portugais, de négociants euro- 
péens, de mulâtres , de nègres libres ou esclaves. Les principaux magasins d'ar- 
ticles de luxe sont tenus par des Français : leur réputation de goût et d'élégance 
leur a livré toutes les industries du ressort de la toilette et de l'ameublement. Les 
Anglais , les Italiens , les Américains des États-Unis se partagent les autres. Les 
colons portugais et les Brésiliens ne s'occupent que mollement de commerce. 
Leur instinct les pousse à une vie indolente et désœuvrée. La locomotion est un 
travail pour eux ; une promenade est une tâche. Ils s'en dispensent tant qu'ils 
peuvent. Les Brésiliennes ne sont pas moins nonchalantes. Étendues sur leurs 
canapés recouverts de nattes, elles jouent avec une fleur , avec un oiseau ; mais 
surveillance de ménage, ouvrage d'aiguille, lecture, tout ce qui remplit les 
heures de nos Européennes , leur semblerait au-dessous d'elles. Quand elles s'y 
essaient, c'est à contre-cœur et avec dégoût. A peine dérogent-elles à ces habi- 
tudes insouciaotes pour quelques arts d'agrément et pour les soins de leur toi- 
lette. A Rio, depuis longtemps , les modes françaises ont prévalu , quoique tem- 
pérées par le goût portugais. Les femmes s'y couvrent littéralement de pierre- 
ries ; elles en sont plutôt chargées que parées. Brunes, vives, espiègles et coquettes, 
on les accuse de façons quelque peu familières avec les étrangers, et Cook assure 
que de son temps elles les conviaient à des rendez-vous en leur jetant de leur 
balcon quelques fleurs sur la tête. A l'heure qu'il est, les choses ne se pratiquent 
plus ainsi. Les formes brésiliennes se sont , en ce sens , un peu rapprochées de 
nos allures françaises. 

La nourriture des habitants de Rio se compose en grande partie de poisson , 
de fruits et de végétaux, avec l'inévitable plat de farine de manioc fjarinha del 



RIO-JAINEIRO. — ILE DE TRISTAN D'ACUNHA. 45 

Pao) . Le bœuf y est maigre et détestable , le mouton rare et hors de prix , la 
yolaiile passable , le gibier excellent. Leur pain de froment est d'un goût parfait, 
et leurs fruits ont une saveur exquise. Placée par 22« 5V de lat. S. et par 45' 5' de 
long. O., Rio jouit d'une température douce et peu variable. Dans les mois de 
fortes chaleurs , quand le soleil arrive au tropique du Capricorne , une brise du 
large atténue Tardeur de ses rayons perpendiculaires. 

Les environs de Rio-Janeiro sont d'une beauté et d'un aspect ravissants. Non 
que la main de l'homme ait su y tirer parti du plus beau ciel , des plus belles 
eaux, du plus beau sol qui soient au monde ; non , Thomme n'est pour rien dans 
ces miraculeux paysages; mais la nature y est si luxuriante, elle prodigue à si 
pleines mains sa végétation robuste et vierge , elle donne à ses massifs de verdure 
un si brillant relief, une couleur si vigoureuse, à ses arbres un si beau port, à ses 
ruisseaux un cours si plein , que les yeux les plus blasés s'ouvrent à la surprise , 
et que la pensée s'affaisse et s'humilie devant cette œuvre admirable de la créa- 
tion. A la vue de tant de merveilles, je ne pouvais sortir de mon extase, et j'aurais 
eu quelque peine à m'occuper des curiosités de détail , en présence de ce majes- 
tueux ensemble. J'allai ainsi tour à tour sur les flancs du CorcovadO; aux sommets 
de Boa-Vista , à la Praya-Grande , et jusqu'à la pittoresque cascade de Trijouka. 
Bans toutes ces excursions se révélaient à moi des beautés d'un ordre nouveau, et 
dans mon insuffisance à les peindre, je me bornais à en jouir. Aujourd'hui encore, 
j*en serais réduit à ces souvenirs fugitifs, si les naturalistes Quoy'et Gaimard 
n'avaient minutieusement exploré tous ces environs , dans leur campagne à bord 
de fUranie. On pourra se faire une idée des richesses de ce beau pays par le 
morceau suivant que nous empruntons à M. Gaimard. 

a On ne peut faire un pas dans le voisinage de l'immense baie de Rio-Janeiro et 
sur les nombreuses lies qu'elle contient, sans rencontrer de magnifiques oiseaux^ 
Fomement de nos collections. Les insectes , plus nombreux encore , volent , sau- 
tent, bruissent de toutes parts. Les papillons surtout y sont d'une beauté rare, 
et leur nombre surpasse tout ce qu'on peut dire. Mais le phénomène des taupins 
et des lampyres phosphorescents, dont la lumière fugitive brille et disparaît tour à 
V tour, est ce qui frappe le plus l'étranger, lorsque, dans une nuit obscure, au 
\ milieu des bois, il se trouve entouré par des milliers de ces insectes. 

a Si nous parcourons les environs de Rio-Janeiro , nous les verrons peuplés 
d'oiseaux ornés des plus belles couleurs. Chaque famille a ses localités propres, où 
eUe semble se plaire davantage. Ainsi les alentours de la baie , où les montagnes 
sont peu élevées , les bois moins touffus , le terrain cultivé , et où l'on voit des 
fermes éparses, sont habités par les jolis guitguits bleus , les pitpits verts , les 
tangaras, dont le plumage d'un beau rouge contraste avec la sombre verdure du 
feuillage; ceux non moins brillants qu'on nomme évéques et archevêques, les 
très-petites tourterelles, et dans les jardins autour des bananiers et des passiflores, 
bourdonnent de charmants oiseaux-mouches, parmi lesquels on distingue Ip 
huppecoU V^'^ ^ petitesse on prendrait pour un insecte. 



46 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

a Les clairières recèlent le coucou guira-cantara, très-rare aux environs de Rio; 
le coucou piaye, auquel les nègres attachent des idées superstitieuses : cet oiseau, 
peu craintif, se laisse facilement approcher. Il en est de même des nichées d*anis, 
qui, vivant en famille , s*exposent à la file sur une même branche aui coups du 
chasseur. La pie-griëche à manteau, plus déflante, se tient toujours dans les buis- 
sons bas et épais, d'où elle fait entendre son cri fort et répété ; tandis que le jaca- 
rini , d'un noir bronzé , perché à la cime des mimosas , s'exerce à faire des bonds 
verticaux , qu'il exécute brusquement et en retombant toujours à la même place. 

a Là où les bois sont le plus touffus , le manakin goitreux s'agite avec rapidité 
et fait entendre un bruit qui ressemble à de fortes pétarades* Le toucan , dévasta- 
teur des bananiers, fréquente les plaines cultivées; les vangans et les tyrans, les 
bords des prairies. 

a Lorsque , dans nos courses , nous arrivions près de petites mares couvertes 
de plantes aquatiques, nous étions sûrs d'y trouver des jacanas, et, dans les haies 
des alentours, des tinamous, qui sont les perdrix du Brésil. Le long des ruisseaux 
nous surprenions les martins-pècheurs , qui aiment aussi à se percher au-dcssns 
des torrents, et partout nous rencontrions le percnoptère urubu , animal craintK 
et vorace qui exhale l'odeur infecte des cadavres dont il fait sa proie. On le voit 
dans la rade voler en troupes nombreuses, planer des heures entières à perte de 
vue, ou bien tournoyer avec déHance autour des immondices que la mer rejette 
sur le rivage. 

« Un autre oiseau de proie , habitant de la plaine , est Fépcrvier anomal [falco 
deg€ner)y dont le cri est aigre et très-prolongé. Ce singulier oiseau ne parait pas 
participer des mœurs féroces de la famille à laquelle il appartient. Compagnon 
parasite des troupeaux, toujours sur le dos des bœufs, il les débarrasse des ricins 
incommodes qui leur sucent le sang : excessivement craintif , il fuit l'homme de 
très-loin, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine et d'adresse que notre compagnon 
de voyage, le maltre-canonnier de FUranie, M. Rolland, nous en procura deux , 
dans Testomac desquels nous trouvâmes en abondance les animaux dont nous 
venons de parler. Tous ces oiseaux recherchent les lieux cultivés par l'homme et 
que modifie son industrie , parce qu'ils y trouvent sans peine de quoi se nourrir 
et élever leurs petits. Aussi y sont-ils très-nombreux. 

« Quand, abandonnant la plaine et les petites montagnes des environs de Rio , 
on s'élève sur la chaîne des Orgues, la scène change. Aux effets majestueux que 
produisent les cimes élevées, les ravins, les précipices et les torrents qui bondis- 
sent dans leurs profondeurs, se joint ce luxe admirable d'une végétation perpé- 
tuelle , d'autant plus vigoureuse et plus fraîche qu'elle est sans cesse humectée 
par les nuages qu'elle-même attire et produit. 

Là , les espèces d'oiseaux, devenues moins nombreuses , ne sont pas les mêmes 
que celles que nous venons de laisser. On ne trouve plus que le cotinga jaune, le 
cassique jupuba , remarquable par son croupion rouge , le gros-bec plombé , le 
picucule à gorge blanche, et celui dont le bec est singulièrement recourbé comme 



BIO-JANEIRO. -ILE DE TRISTAN D'ACUNHA. 47 

uoe faucille. Le joli manakin aux longues pennes y fait entendre ses espèces de 
roucoulements amoureux. Aux bords des torrents, où la végétation se trouve 
moins pressée , apparatt quelquefois le colibri tacheté , être aérien qui , par la 
vivacité de ses mouvements, semble se reproduire dans mille lieux à la fois. Sur la 
pente opposée , à Fendroit où l'on vient de fonder une colonie de Suisses, habite 
l'oiseau-mouche, dont le nom de Rubis-émeraude exprime Téclat des couleurs. 
Cest aussi le séjour des tangaras variés de diverses nuances : ces charmants 
oiseaux vivent en petites troupes et paraissent aimer Tombrage des grands bois et 
des lieux humides. 

Enfin, lorsqu'on est parvenu au point le plus élevé des montagnes , vers le 
second registo ou corps de garde des douanes , établi dans le seul lieu où Ton 
puisse passer pour pénétrer dans le district de Canto -Gallo , on est frappé de la 
solitude profonde qui règne autour de soi. 

c Cest là que s'opère le partage des eaux , qui ne sont encore que de simples 
filets glissant sur la surface des rochers, mais qui , promptement grossis par leur 
réunion, ne tardent pas à tomber en cataractes, à mugir en torrents, et, bientôt 
libres de tout obstacle, coulent paisiblement en larges rivières. Vers le nord des- 
cendent les sources de Ribeiro , de San-Antonio, de Rio do Conego , formant la 
rivière das Rengalas, qui augmente les eaux de Rio-Grande ; et, au sud, celles de 
Rio-Macacu, dont l'embouchure est dans la grande baie de Rio-Janeiro. 

a A ces hauteurs , les oiseaux deviennent plus rares , et il faut parcourir de 
grands espaces pour rencontrer la pie à gorge ensanglantée d'Azzara, l'élégant 
couroncou, ou bien quelques pénélopes. On entend de temps à autre , dans la 
profondeur des bois, le pic solitaire frapper de son bec Técorce des arbres ; tandis 
que l'autour huppé et le roi des vautours planent au-dessus des aiguilles de gra- 
nit qui, semblables à d'immenses tuyaux d'orgues, en ont fait donner le nom à 
ces monts sourcilleux. C'est aussi la demeure des singes; et là, par les sommités 
seules des forêts , ces animaux peuvent traverser des espaces considérables sans 
toucher la terre. Ceux qu'on y trouve le plus ordinairement, et dont le Brésilien 
se nourrit, sont Tatèle arachnoïde, une autre espèce noire, le gentil tamarin, le 
sajou , et , dans les régions plus intérieures et plus chaudes , le doré marikina. 
Nous y avons aussi entendu, sur le soir, les effroyables hurlements de l'alouate, 
qui, renvoyés et augmentés par les échos, épouvanteraient le voyageur le plus 
intrépide qui ne connaîtrait pas l'animal qui les produit. » 

Le versant des Orgues est peuplé d'indigènes vigoureux qui paraissent des- 
cendre des Ouctacazes et qui, comme les Gauchos, vivent presque toujours à 
cheval. Dès l'âge de quinze ans, le Brésilien enfourche un coursier , et poursuit, 
le lasso à la main, Tautruche, le gama et le cheval sauvage. Ce lasso est une corde 
de trente à trente-cinq pieds de long, qui se termine en martinet de deux, trois, 
quatre ou cinq cordes , au bout desquelles pendent des boules en fer ou en bois. 
Un Brésilien est beau à voir, lorsque , la tète droite et fière , cloué à l'animal qui 
le porte , il s'élance à la poursuite d'un cheval sauvage, et le harcèle à travers les 



48 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

rocs , les marais et les bois. Quand il arrive à portée » il agite rapidement ces 
boules qui forment comme une couronne au-dessus de sa tête , et les lance sur 
sa proie avec une admirable précision. Les boules se croisent en fendant les airs, 
s'embarrassent y dans leur chute, autour des jambes de ranimai, ou, lui serrant 
étroitement la tête , l'arrêtent au milieu de sa course. Cette arme ne sert pas seu- 
lement à la chasse du cheval savage ; Tautruche, le daim > la panthère , le tigre 
lui-même , tombent souvent victimes du lasso. 

Au milieu du mélange actuel des populations , il serait difGcile de démêler où 
sont les peuplades originaires de cette zone américaine, de préciser leurs tradi- 
tions, de reconnaître leur type. Dans leurs allures nomades, sans doute, les 
tribus primitives ont plus d'une fois promené leurs tentes du fleuve des Amazones 
au détroit de Magellan , et de nos jours il serait presque puéril d'assigner une 
circonscription aux anciennes terres des Tapuyas, des Tupinambas, des Ouctacazes, 
des Botocoudos, des Tupis, des Guaycouros, des Guaranis et des soixante autres 
variétés connues du &•* degré de lat. N. au SS*' degré de lat. S. Cette nomenclature 
serait d'aillem*s aussi incertaine que fastidieuse , et aujourd'hui le nom générique 
de Brésiliens , plus exact et plus vrai , suffit à caractériser les tribus qui peuplent 
cette région. 

L'empire du Brésil se divise en provinces, subdivisées elles-mêmes en comarques 
ou juridictions. Les provinces sont : Rio-Janeiro, San-Paulo, Santa-Catharina , 
San-Pedro, Matto-Grosso, Goyaz, Minas-Geraës, Espirito-Santo, Bahia, Sergippe, 
Alagoa, Pernambuco, Parahyba, Rio-Grande, Ceara, Piauhy , Maranhao, Para. 

Les provinces les plus méridionales du Brésil , San-Pedro et Rio-Grande , sont 
le grenier de l'empire. Le bétail , les chevaux y abondent. Rio-Grande a un com- 
merce en cuirs secs qui balance celui de Buenos- A yres. Sa capitale est florissante 
et populeuse. Sainte-Catherine (Santa-Catharina) , dont le chef-lieu Nossa-Senhora 
del Destero git sur une Ile au N. E. de Rio-Grande , est remarquable par sa pêche 
de baleines. 

Saint-Paul (San-Paulo) , qui a donné son nom à la province , est situé sur une 
éminence ceinte de prairies basses et bien arrosées. C'est une ville charmante, que 
le lavage de l'or a enrichie, et qui a pris, avec la fortune, le goût du luxe et de 
l'élégance. Les femmes de Saint-Paul ont une célébrité dans tout le continent 
américain ; leur beauté , leurs grâces et leurs nobles manières y sont proverbiales. 
Quant aux hommes, ils sont d'un caractère actif, entreprenant et opiniâtre. Les 
jésuites portugais avaient accrédité jadis le bruit que la colonie de Saint- 
Paul n'était qu'une agglomération d'aventuriers espagnols , portugais , métis et 
mulâtres, et que, fondée à l'aide du brigandage, elle ne pouvait se soutenir 
que par lui. De nos jours ces récits calomnieux ont été réfutés victorieusement 
par un membre de l'Académie royale de Lisbonne. On sait que les Paulistes sont 
en général honmies d'honneur autant que de courage , délicats , probes , indus- 
trieux, obligeants, civilisateurs. S'ils dérogent aux habitudes des provinces voisines, 
c'est par une énergie d'activité qui leur a fait découvrir presque toutes les mines 



f 



RIO-JANEIRO. -ILE DE TRISTAN D'ACUNHA. 49 

fùT et d'argent des montagnes brésiliennes. Sans leur puissant concours nul doute . 
que rissue de la guerre coloniale de 1T70 eût été fatale au Brésil. 

Un peu au nord du gouvernement de San-Paulo, est celui de Rio-Janeiro; puis 
vient celui d'Espirito-Santo derrière lequel s'étendent les riches et intéressantes 
provinces de Minas-Geraës et de Goyaz, dans lesquelles on a trouvé des mines 
d'or , d'argent et de diamants. Le chef-lieu de la première est la Cidade do Ouro- 
Preto , autrefois Villa-Rica , située sur le penchant d'une montagne et dans le 
voisinage de Tltacolumi , point cuhninant de tout le Brésil. Minas-Geraës compte 
environ 360,000 habitants , dont 200,000 noirs. La Villa do Principe , située sur 
les conQns du Cerro do Frio, ou district des Diamants, a une monnaie et une 
fonderie royales. Le district de Goyaz est célèbre parce qu'on trouva à Agoa- 
quente le fameux bloc d'or qui pesait 43 livres. Dans les autres provinces , il faut 
distinguer Bahia , dont le chef-lieu Bahia , ou San-Salvador , est la seconde ville du 
Brésil pour sa population de 120»000 âmes, et la première pour la beauté de 
ses édiQces; Pernambuco, célèbre par ses cotons et ses bois de teinture, belle 
ville qui compte aujourd'hui 50,000 habitants ; Maranhao , district conunerçant 
avec sa capitale de 30,000 âmes ; enfin Para dont l'importance et la population 
grandissent tous les jours. 

Les véritables limites de l'empire brésilien , au milieu d'empiétements succes- 
sifs, ont été de tout temps incertaines et variables. Cet empire confine, au N., 
la Colombie et les Guayanes; à TE., l'Atlantique; au S., l'Uruguay et le Para- 
guay; à ro., la confédération de Rio de la Plata, les républiques du Pérou, de 
Bolivia et de Colombie. Sur cette immense étendue de terrain , dans une région 
coupée de vallons et de montagnes , on conçoit que toutes les températures et 
tous les climats se retrouvent. Aussi n'est-il pas de produit qui ne puisse y croître, 
et l'histoire naturelle de cette contrée oiïre-t-elle une des plus riches nomencla- 
tures connues. 

En première ligne il faut placer les mines et les lavages de diamants , qui pro- 
duisent, année commune, de 20 à 25,000 karats ; celles de topaze et de chrysobéryl; 
les mines et lavages d'or, dont la valeur annuelle s'élève à plus de 20 millions ; puis 
des mines de fer, de cuivre, et d'autres minéraux. Le règne végétal n'est pas moins 
fécond. On y rencontre le cocotier brésilien , plus gros et plus élevé que celui des 
Indes , le croton , le myrte , le Bignonia leucoxylon , le jacas , le couroupitou 
ou pekia dont le fruit ressemble à un boulet de canon. Les bois de construction 
s'y présentent aussi en grand nombre et en sortes magnifiques ; le tapinhoam , le 
perola, le pin du Brésil, le cerisier, le cèdre, atteignent des hauteurs considé- 
rables , et leurs bois ont les plus robustes qualités. Sur la rivière des Amazones , 
La Condamine monta dans un canot fait d'un seul arbre, qui avait 90 palmes de 
longueur. Les bois de teinture ne sont ni moins vigoureux ni moins abondants. 
L'arbre de Pemambuco , dont les propriétés tinctoriales sont si connues , s'élève 
à la hauteur de nos chênes. 

La principale nourriture des Brésiliens est le manioc d'abord , puis les ignames, 

1. 7 



50 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

le riz, le maïs et le froment. Les melons , les citrouilles, les bananes foisonnent 
dans les bas-fonds ; les citronniers , les pamplemousses , les orangers , les goyaviers 
sont communs sur la côte. Les figuiers de Surinam , le mangaba , Tibipitanga , se 
montrent à côté de nos arbres fruitiers de TEurope dans les prounces de Rio- 
Grande, de Rio-Janeiro et de Rahia. Quant aux produits coloniaux, tels que le 
sucre , le café, le coton , Tindigo, le tabac, le cacao, la vanille, le poivre , la récolte 
en est belle, et il s*en exporte pour l'Europe des masses incalculables. 

Dans le reste du Brésil , le règne animal n'est pas moins favorisé qu'aux environs 
de Rio-Janeiro. Les jaguars, les couguars, les tapirs , les pécaris et les coatis en 
peuplent les vastes solitudes. Une foule de singes s*y font voir , avec des tatous- 
bollas, sortes de hérissons particuliers au pays, ainsi que la marmose, les Cavia 
pacay le Sciurus œstuans (écureil du Brésil] et le tapeti , espèce de lièvre privé de 
queue. 

Le commerce du Brésil , au milieu de productions si diverses, doit tendre à un 
accroissement progressif. Quoique la population nègre soit là, comme dans toutes 
les colonies , à la merci de la brutalité individuelle , quelques lois assez justes 
protègent cependant Tcsclave contre le maitre. Il n'est pas rare qu'un noir , à 
force de travail, parvienne à économiser une somme suffisante pour se racheter. 
Un décret de Jean VI avait même stipulé que Tesclavage ne durerait jamais au 
delà de dix ans ; mais cette mesure de sage humanité a trouvé dans les colons des 
résistances qui Font rendue presque illusoire. 

A Rio-Janeiro , plus encore qu'à Gorée , la prodigieuse quantité de nègres 
esclaves fit une étrange impression sur moi. Je n'étais pas encore fait à cette plaie 
coloniale , et , malgré moi , je me sentais pris de pitié à la vue de ces hommes 
demi-nus, qui portaient i< s palanquins ou traînaient des charrettes. Plusieure fois 
je me trouvai forcément témoin des angoisses de ces malheureux , expiant sous le 
bâton une faute souvent légère. Des femmes elles-mêmes étaient soumises à ces 
rudes corrections. A Rio on voit encore de ces bazars où les nègres du Benguela , 
de Mozambique, de Madagascar, de la Guinée, attendent des acheteurs. Ils sont là, 
accroupis , hébétés , insouciants , comme le bétail qu'on pousse à nos foires. 

Quelque désir que j'eusse de séjourner à Rio-Janeiro , mon itinéraire ne me 
permettait pas de longs délais ; il entrait d'ailleurs dans mes plans d'explorer plus 
tard la partie méridionale de l'Amérique du Sud , du Paraguay à la Patagonie. 
Monte^ Video , Buenos-Ayres et tout ce rayon si plein de choses neuves et remar- 
quables étaient à mes yeux comme une espèce de réserve pour mon retour par le 
cap Hom. J'ajournai donc jusque-là ma curiosité. Pressé d'arriver à l'Ile de 
France , je m'adressai à un courtier maritime qui me procura l'occasion d'un sloop 
américain fin voilier, alors en relâche sous File des Chèvres. Je quittai Rio, enchanté 
de tout ce que j'y avais vu et n'ayant eu à me plaindre que des moustiques et des 
douaniers. 

Le 20 novembre, nous débouquions du goulet et faisions route au S. S. £•» 
pour aller chercher dans les hautes latitudes la région des vents d'ouest. Mon sloop 



RIO-JANEIRO. — ILE DE TRISTAN D'ACUNHA. 51 

était le Corporal Trim de New-York , capitaine Dikson , le plus joli bâtiment de 
commerce qu*on put voir : léger d^échantillon , mais glissant sur la lame comme 
un oiseau. Son équipage , dans les heures libres , s'occupait de pèche et de chasse, 
et nul marin , que je sache , n*y avait plus de succès que le contre-mattre Tom Mill , 
vieux loup de mer, qui datait de la première année de Tindépendance. Son premier 
exploit fut une belle et bonne dorade , la Coryphœne des savants , men eilleux 
poisson dont la dorsale , coupée de lignes obliques , se couvre d'un magnifique 
manteau bleu à teintes graduées ; dont la tète est d'un beau brun qui prend vers le 
dos des teintes d'émeraude; dont les nageoires sont jaunes et le ventre argenté; 
dont les flancs et la queue chatoient comme de l'or avec quelques reflets grisâtres. 
Dans ces latitudes la dorade abonde : elles nous escortaient par troupes , et vrai- 
ment j'avais plus de plaisir à les suivre dans les flots , vives , gracieuses * colorées 
de toutes les nuances du diamant , de la topaze , du rubis , de Témeraude , que de 
les voir mordre au chiffon emplumé qui figurait un poisson valant , se débattre 
et mourir sur le pont , ternes , dépouillées de leur éclat prismatique. La dorade 
est vorace , agile et peu défiante ; elle se jette souvent à plusieurs reprises sur un 
appât grossier qui vient de lui déchirer la mâchoire ; elle ne mâche pas , elle avale. 
On a souvent trouvé dans son estomac des exocets entiers , et dans son ventre des 
clous en fer. Une autre pèche » plus curieuse encore , fut celle du marsouin ou dau- 
phin. Ces cétacés, qu*on appelle en anglais porpoise (du porcus piscis latin), à cause 
de la ressemblance de leur tête avec le museau du porc , marchent par cen- 
taines j quelquefois par myriades. Quand la mer n'est que légèrement ondulée , on 
les voit* alignés en longues files, exécuter hors de l'eau un mouvement de rota! ion 
avec un ensemble et une régularité admirables. Cette manœuvre pélagienne a 
quelque chose de singulier et d'inexplicable par sa simultanéité. Au moment où 
elle s'accomplit, le cétacé décrit mollement une courbe, et sa queue ne quitte pas 
l'eau avant que sa tète y soit replongée ; de loin ce sont de véritables évolutions 
militaires. Dans le fait , nulle race , parmi les poissons gros ou moyens, n'a des 
habitudes plus caractérisées de coalition et de compagnonnage que celle des 
dauphins. Autour des navires, on les voit lutter de vitesse , porter comme un défi 
à ce bois qui court dans la mer , et le vaincre cent fois dans la journée. Quand 
ce jeu ne suffit pas pour les attirer , les matelots imaginent de les sifiler comme 
des oiseaux , car ils prétendent gravement que le dauphin est sensible à cet appel. 
C*est peut-être là un reste de croyance traditionnelle , une traduction libre et tri- 
viale de la vieille et poétique fable d'Amphion. 

Depuis plusieurs jours nous étions assaillis par des bandes de ces dauphins ; ils 
filaient le long du Corporal Trim , le dépassaient , allaient croiser sous le beaupré 
comme ces rapides lévriers qui devancent les voilures. Notre Tom Mill paraissait 
mortifié de se voir narguer ainsi : armé d'une foëne , Il se tenait à cheval sur 
l'éperon du sloop; et à plusieurs reprises il avait tristement retiré de Veau son 
trident, qui semblait jouer de malheur. Chaque fois il avait fallu en redresser les 
dents ou en affiler les pointes. Le contrennattre pestait et jurai^ , quand, dans un 



52 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

dernier coup, il ajuste un dauphin qui passait comme une flèche ! Victoire! le fer 
a mordu ; le cétacé en a sii pouces dans les chairs ! De la corde , vite de la corde ! 
pour que la victime s*épuise avant de fatiguer la foène qui le tient. La pêche est 
certaine , Tom Mill a senti comment le fer résiste ; il est radieui , il est sur de sa 
proie. En effets nous eAmes bientôt le dauphin à bord. Il avait quatre pieds de 
long, et sa physionomie n'offrait rien d'avenant. Son corps était brun ; Tépiderme 
en était lisse; la dorsale pointue et élevée, la caudale en forme de croissant, 
et échancrée dans son milieu. Je ne saurais préciser d*où venait ma répugnance ; 
mais , quand Téquipage dépeça Tanimal pour en dtner le soir , un dégoût involon- 
taire me saisit. Pour tout au monde, je n'aurais pas mangé de ce marsouin. 

Dans les jours où la pêche ne donnait pas , on s'occupait de chasse à bord du 
Corporal Trim; mais cette chasse profitait moins à la cuisine qu'à nos collections 
d'oiseaux empaillés. Tout se bornait à quelques palmipèdes , dont la chair n'est pas 
mangeable. C'était le fou au plumage blanc ou brun , aux grandes rémiges noires, 
et si habile à saisir le poisson à la surface de l'eau ; la frégate , plus grande , plus 
forte , plus largement enverguée , qui toujours rase le sommet des vagues ; beau 
palmipède que caractérisent sa queue fourchue et son plumage blanc irisé de 
bleu ; oiseau ichthyophage qui , ne pouvant à cause de ses larges ailes saisir luir 
même sa proie , a des pêcheurs à ses ordres , comme le cormoran et le fou. De 
temps à autre, les ofGciers du Corporal Trim brûlaient quelques amorces contre 
ces rapides volatiles, pour le seul mérite de la difGculté vaincue. 

Nous étions arrivés ainsi par les 37^ de latit. S. quand on signala un groupe 
d'îles. On en comptait trois, dont la plus considérable était Tristan d'Acunha. 
Elle est reconnaissable de loin à son pic élevé que plusieurs voyageurs ont com- 
paré à celui de Ténériffe. On l'aperçoit en mer, disent-ils, de 25 lieues de distance. 
Nous nous estimions à 15 quand nous la découvrîmes. Les trois Iles de ce groupe 
forment entre elles un triangle dont Tristan est le point N. E. Les deux autres ont 
été nommées en 1767 , par les Français : la plus à l'ouest , F Inaccessible; la plus au 
sud, nie des Rossignols. Nous cherchâmes à serrer Tristan d'Acunha du cAté du 
nord , et , au bout de quelques heures , nous étions par son travers à demi-lieue 
au plus de distance. Dans cette position , Ttle présente à sa pointe septentrionale 
une masse de rochers qui se dresse à plus de 1,000 pieds de hauteur perpendiculaire. 
A cette élévation conmience un plateau qui , se prolongeant vers le centre de l'Ile, 
aboutit au pic de Tristan , montagne conique presque toujours couverte de neiges 
à son sommet. Une ceinture de forêts entoure ce pic jusqu'à moitié de sa hauteur; 
sa tête reste presque toujours cachée sous un manteau de nuages. La côte de 
Tristan étant presque toute accore et sans écueils, nous longeâmes sa muraille de 
rocs ; mais là , surpris par un calme plat , nous cherchâmes à gagner la baie qui 
se trouve dans le N. 0. de l'ile. A l'aide de quelques brises, le Corporal Trim y 
mouilla bientôt par dix-huit brasses fond de sable. Devant nous , à terre , jaillis- 
saient deux cascades qui récréaient l'œil , au milieu d'un paysage vivant et varié. 

Tristan d'Acunha est située par SI'* 5' de lat. S. et 15* de long. 0. Elle a 



RIO-JANEIRO.— TRISTAN D'ACUNHA. 53 

50 milles environ de circonférence. Vile des Rossignols a un aspect irrégulier, 
et présente comme un creux dans le centre , avec un écueil à sa pointe sud. 
V Inaccessible , la plus occidentale du triangle » n'est qu'un massif escarpé , aride, 
clair-semé d'arbustes rabougris. Les abords n'en sont pas dangereux , à part 
toutefois , dans le sud, un écueil qui a la forme d'un bateau. Le capitaine Greig 
allant de Londres à Bombay s'y perdit le 23 juillet 1821. Huit hommes de son 
équipage périrent en voulant gagner Tristan sur un bateau de leur construction. 

Le groupe de Tristan d'Acunha fut découvert par les Portugais, dans leurs 
premières navigations vers les mers australes; les Hollandais le visitèrent et le 
décrivirent en 1643; les Français, en 1767. Ses côtes sont fréquentées par les veaux 
marins, les lions marins, les éléphants marins, les pingouins et les albatros. 

Le capitaine Patten , du navire américain Industry , fut le premier qui , dans le 
siècle passé, séjourna sur ces iles, et suppléa par des notions plus exactes aux 
vagues récits qui couraient sur elles. Il demeura sept mois , d'août 1790 à avril 1791 , 
à Tristan d'Acunha pour la chasse des veaux marins. Au bout de ce temps, il avait 
recueilli 5,600 peaux destinées aux marchés de la Chine , et , en moins de trois 
mois , il avait obtenu assez d'huile pour en charger un gros trois-mAts. Le capi- 
taine Patten campa près des cascades de la baie, dont les alentours sont boisés. 
<t Les arbres , dit-il dans son rapport , ne s*y élèvent pas à une grande hauteur : 
mais les branches s'y projettent au loin vertes et touffues. La variété la plus abon- 
dante est une espèce qui se rapproche de l'if pour le feuillage, et de l'érable pour 
la qualité du bois. » Quant aux animaux , le capitaine Patten n*y trouva point de 
quadrupèdes en 1791 , excepté quelques chèvres laissées par des navigateurs et 
devenues sauvages. L'ile n'était habitée alors que par quelques oiseaux. Le sol 
intérieur offrait de belles portions cultivables , et nulle part on ne voyait des 
traces d'animanx venimeux. 

Depuis cette époque , Tristan d'Acunha , visitée à diverses reprises , est devenue 
plus riche en produits de tous genres. Le capitaine Colquhoun, du brick américain 
^^^^Vi y naturalisa la patate, l'oignon et une foule d'autres semences. Quand le 
capitaine Heywood relâcha dans la baie, en 1811 , il y trouva trois Américains qui 
s'y étaient établis pour quelques années , avec le projet de recueillir des peaux de 
veaux marins et de les vendre aux bâtiments qui aborderaient. Un de ces aven- 
turiers , nonuné Lambert, imagina de rendre un édit qui le déclarait propriétaire 
souverain des trois iles. A la suite de cette singulière investiture , il défricha 
50 acres de terre et les ensemença de divers produits , au nombre desquels étaient 
le café et le sucre, dont les graines lui avaient été fournies par le consul américain 
de Rio-Janeiro. Toute cette récolte vint à point; mais, malgré la réussite de cet 
essai et faute de débouchés peut- être , l'Ile fut évacuée par ses colons et occupée 
ensuite , au nom du gouvernement britannique , par un détachement de soldats 
envoyés du Cap de Bonne-Espérance. Lambert , qui s'était créé un petit domaine 
sor l'tie , demanda à y rester comme maître et seigneur au nom du roi d'Angle- 
terre ; on le lui accorda , et à diverses époques ce nouveau Robinson a rendu des 



54 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

services soil aux navires en ravitaillement, soit aux infortunés qàe jettent sur 
cette côte les tempi^tes qui l'assiègent. Nulle aventure en ce genre n*est plus 
romanesque et plus touchante que celle d'un jeune artiste anglais dont parle 
M. de Sainson dans son journal inédit de r Astrolabe. La voici : 

a Vers la Gn de 182^ , M. Earle avait pris passage sur un petit sloop anglais 
qui devait le porter au Bengale. Comme artiste distingué et comme compa- 
triote , il espérait faire son chemin auprès du gouverneur général. Le sloop était 
petit , et dès le départ il souffrit beaucoup dans les grosses mers australes qu*i! 
avait à traverser. Les approvisionnements avaient été d'ailleurs si mal surveillés, 
que le lendemain du départ on manquait du nécessaire. Quand on atteignit les 
hautes latitudes , force fut de chercher Tristan d'Acunba pour y faire du bois et 
de Feau, et les chaloupes ayant été mises à la mer, M. Earle demanda à accompa- 
gner les hommes de corvée. Muni de son album, il voulait rapporter quelques cro- 
quis des sites sauvages de cette terre où jamais peintre n'avait mis le pied. L'ar- 
tiste laissa donc les travailleurs sur la plage , et, gravissant des blocs noirâtres , il 
marcha d'un point de vue à un autre, toujoui*s plus curieux , plus ardent à cette 
recherche , jusqu'à ce qu'enGn , arrivé dans une morne solitude , un effroi invo- 
lontaire le saisit tout à coup, un vague pressentiment d'abandon courut dans tous 
ses membres. Baigné d'une sueur froide , courant à perdre haleine , il se préci- 
pite vers un pic d'où l'on découvre la plage et la baie. La plage tout à l'heure 
animée, retentissante de voix humaines, est déserte! Plus de chaloupe, plus de 
navire ; la mer déserte , grossie , déchaînée , de calme qu'elle était , et au loin le 
petit sloop, qui lutte contre la vague et semble dire adieu au malheureux qu'il 
abandonne. 

c( L'artiste resta longtemps cloué à sa place, l'œil fixe et hagard, les cheveux 
hérissés, résigné à périr. Le soir pourtant il descendit pour chercher un asile. 
Tout à coup , au versant d'un coteau , il aperçoit une chaumière , avec sa haie 
bien taillée et sa barrière blanche. Les pots au lait brillent exposés sur un banc 
auprès de la porte ; un chien aboie , et bientôt un homme accourt qui interpelle 
en anglais cet être tombé devant lui comme une apparition. Non, l'artiste n'a point 
rêvé ! c'est un compatriote. On s'explique, on s'embrasse, et M. Earle est accueilli 
sous le toit de son hôte. Bientôt arrivent une femme et un enfant, complément 
de la colonie, et l'artiste a une famille sur cette île qu'il croyait déserte. 

a II y vécut quatorze mois. Les nuits étaient longues, les soirées tristes. Le 
nouveau venu apporta la vie sous ce pauvre toit. Pour payer une hospitalité 
généreuse. M, Earle apprit à lire à l'enfant, et bientôt, pour lui enseigner à écrire, 
il sacrifia les revers des pages de son album. J'ai vu ce précieux livre, riche des 
beautés sauvages et grandioses de cette lie singulière. Le désespoir du peintre 
avait jeté sur toutes ces scènes une teinte particulière de terreur. Il y avait quel- 
que chose de saisissant à parcourir ces feuilles , où tout portait un si grand carac- 
tère, et les griffonnages informes de l'enfant tracés derrière ces beaux dessins 
n'étaient pas la partie la moins intéressante du recueil. 



BIO-JANEIRO. — TRISTAN D'ACUNHA. ô5 

H. Earle, à Tépoque où j*appris ces détails de sa bouche, avait encore un 
souvenir pénible de sa longue infortune : ses récits me représentaient Tristan 
d*Acunha comme un lieu désolé, solennel, affreux, où la nature a réuni toutes 
ses grandeurs les plus austères. Il me racontait ses courses toujours périlleuses à 
travers les rochers ; ses chasses au phoque , au lion marin , où son hôte réalisait 
des prodiges d*adresse ; la guerre plus facile qu'ils faisaient tous les deux aux 
pingouins quand sur le soir ces oiseaux singuliers s'assemblaient comme en conseil 
sous une roche isolée , et se laissaient tuer à coups de bâton, immobiles et graves 
comme des sénateurs romains sur leur chaise curule. Enfin , après quatorze mois 
d exil, un navire rel&cha à Tristan d'Acunha et envoya un canot à terre. M. Earle 
obtint du capitaine une place à bord , et quitta Tile après avoir embrassé ses hos- 
pitaliers habitants. » 

Trente-un ans auparavant , Tristan d' Acunha avait été le théâtre d'une scène 
analogue à celle qui précède. Comme M. Earle, le savant botaniste Dupetit- 
Thouars, de relâche sur riïe en 1793, s'oublia à la recherche de quelques plantes, 
et, perdu dans les terres, il y passa une nuit sous un arbre. Le lendemain , s*y 
croyant abandonné , il commençait déjà à reconnaître quelles ressources elle pou- 
vait offrir, quand une embarcation se détacha du navire pour venir le chercher. 
Le botaniste en fut quitte pour la peur. 

Depuis Taventure de M. Earle, Tile de Tristan d' Acunha a reçu un renfort de 
colons. Le capitaine Jeffery , Tayaut visitée dans son voyage à la terre de Van 
Diemen, parla, à son retour en Angleterre, du suzerain de Tile, raconta quel 
parti il avait tiré à lili seul de ce petit Éden , vanta beaucoup les produits de la 
chasse aux veaux marins , et finit par provoquer une espèce de croisade pour 
Tristan d' Acunha. Quand nous mimes pied à terre avec quelques officiers du 
Carporal Trim , la colonie comptait sept familles ; elles avaient d'abondantes pro- 
visions » dont elles nous firent les honneurs avec cordialité. Nous passâmes deux 
lieures sous le toit de ces braves gens , échangeant contre quelques vieilles nou- 
velles de l'Europe le récit de leur monotone existence ; puis la brise ayant fraî- 
chi , nous nous bâtâmes de lever l'ancre et de quitter cette rade foraine. 

I^ capitaine du Corporal Trim n'était pas un de ces marchands pour qui la 
mer n*est qu'une grande route , et qu'une économie de quelques heures de tra- 
versée touche plus que cent observations utiles; c'était un homme instruit, pas- 
sionné pour sa noble profession, à la fois chef et propriétaire de son navire. Quand 
il se vit à portée de Diégo-Alvarès, il ne voulut pas pousser la bordée vers le Cap 
sans reconnaître cette fie ; et la route fut ordonnée au S. E. Deux jours après , la 
vigie de misaine signalait une terre ; c'était Diégo-Alvarès ou Gough , du nom du 
capitaine Gough qui la visita, en 1713, dans son voyage à la Chine. 

Diégo-Alvarès, ou Gough, est située, d'après le capitaine Heywood qui l'aborda 
en 1811 , par 40^ 19' de lat. S. et par 12* 2' 0. On en doit la découverte aux Por- 
tugais. Le point culminant de lile compte 4,400 pieds au-dessus du niveau de la 
mer. Ses rochers sont couverts d'herbes mousseuses et de quelques buissons nains. 



56 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

La montagne s*élëye à pic, et laisse voir à travers ses fissures de superbes cascades 
qui tombent en nappes dans la mer. Au N. de File, un peu à TE. des flots qui la 
terminent de ce côté , est une petite crique à Tabri des vents. Là , on peut en 
toute sûreté faire de Teau , en mouillant dans le milieu par douze ou quatorze 
brasses. 

A la pointe N. E. de Diégo-Alvarès se dresse un rocher qui figure exactement 
une église avec son clocher dans la partie ouest , et qu'on a nommé le Roc-de- 
rÉglise. Au sud de cette aiguille, dans TE. de Tlle, près du rivage, s'étend un petit 
bras de mer où le débarquement peut s'opérer sans risque, protégé qu il est contre 
la houle et les vents du nord par une espèce de cap avancé. Là , récemment 
encore ont habité quelques Américains; mais les veaux marins ayant quitté Tile à 
leur aporoche, leur station n'y fut pas fructueuse : quelques oiseaux et un grand 
nombre de poissons ne suffirent pas pour les indemniser d*un long exil sur cette 
côte sauvage. 

Après un court relèvement, Diégo-Alvarès disparut dans 1*0. S. 0., et nous 
reprîmes notre route. Depuis plusieurs jours un nouvel oiseau de mer, le pétrel- 
damier, avait paru en troupes, et dans un moment de calme on jeta autour du 
navire des lignes amorcées. A peine l'appât eut-il paru à fleur d'eau que les 
damiers s'abattirent à l'envi , se disputant à qui mordrait le premier. En moins 
d'une heure nous en eûmes huit ou dix à bord. Libres sur le pont, ces oiseaux 
dégorgeaient une huile rousse et fétide; ils y restaient ensuite comme abasourdis 
et sans pouvoir s'envoler, quoiqu'à la mer leur vol soit des plus rapides. Le 
damier a été ainsi nommé à cause de son plumage marqueté de noir et de blanc, 
qui figure à peu près les cases du damier; sa grosseur approche de celle du 
pigeon. Nos chasseurs du Corporal Trim essayèrent bien aussi de tuer quelque^ 
albatros, mais on eût dit que ces monstrueux oiseaux étaient invulnérables, et que 
le plomb ne faisait que glisser sur leurs larges ailes. C'était de la poudre et du 
temps perdus. A ces latitudes, d'ailleurs, la vie est dure à bord, occupée surtout, 
gr&ce aux vents les plus déchaînés et aux plus horribles mers qui soient sur le 
globe. Le 10 décembre, vingt jours après notre départ de Rio-Janeiro, les accores 
du Banc des Aiguilles nous furent signalées par des paquets flottants de fucacées 
[Laminaria pijrifera) et par un changement visible dans la couleur et dans le 
mouvement des eaux. La mer n'était plus d'un bleu clair et limpide; elle ver- 
dissait à vue d'oeil et semblait comme chargée d'un sable ténu ; elle ne procédait 
plus par longues lames, mais par un ressac brusque et prompt. 

Vers le nord , une vaste enveloppe de brume indiquait le gisement des côtes 
africaines. Comme le plan du capitaine était de doubler le cap sans y atterrir, la 
route fut marquée à l'E. plein, et pendant quelques heures le Corporal Trim cou- 
rut sur le banc avec ses huniers et ses basses voiles. Mais vers midi, dans un grain 
épouvantable, le vent sauta du N. 0. au S. E. avec une violence inouïe; le brick 
fut coiffé, c'est-à-dire qu'au lieu de se gonfler vers l'avant, les voiles se collèrent 
sur le mât et agirent à reculons. On se crut perdu à bord; et en effet, le danger 



BIO-JANEIBO. — TRISTAN D'ACUNHA. 57 

eût été grand si le Corporal Trim se fût montré moins agile. Le brick intelligent 
pirouetta sur lui-même, il fit fasier toutes ses voiles, donna le temps de les car- 
guer, et, libre ensuite, il se mit à fuir devant une mer furieuse. Dans cette ma- 
nœuvre, mes cheveux se dressent en le racontant! un brave matelot, monté 
Tun des premiers sur les vergues, fut souffleté par cette toile flottante, et préci- 
pité dans la mer. Le malheureux ! nous le vîmes se débattre à quelques pas de 
nonsi nous Ten tendîmes crier I nous pûmes le suivre pendant quelques minutes, 
tantôt à pic sur une vague, tantôt replongé de nouveau dans le gouffre ! Le pre- 
mier mouvement de Féquipage fut admirable : on eût dit que tout le monde allait 
se jeter après la victime, pour la sauver ou mourir avec elle : c^était Télan de la 
nature, généreux et dévoué avant tout. Mais une minute après, la réflexion. Tin- 
stinct du danger avaient repris le dessus. Le navire fuyait alors è mâts et à cordes 
devant des lames de 60 pieds de haut; le vent ne sifflait pas, ne grondait pas, 
ne mugissait pas; il hurlait dans le gréement. Dans les moments du roulis, 
rinclinaison du sloop allait jusqu*à 33*^ ; dans les coups de tangage , le Corporal 
Trim se dressait verticalement de Tavant à Farricre , et basculait ensuite de l'ar- 
rière à Tavant. On eût dit une balançoire. Dans de telles circonstances, sauver un 
homme était impossible. L'équipage y eût péri , le sloop s'y fût abfmé sans résul- 
tat. On jeta seulement à l'eau quelques cages à poules, avec l'espoir que le mal- 
heureux pourrait en saisir une, s'y établir, et attendre, à cheval sur ce morceau 
de bois , que le vent le jetât à la côte ou qu'un navire le recueillît. Les cages à 
poules , en pareil cas, sont une espèce de remède in extremis^ administré à Tin- 
fortuné qui va mourir. Il est rare qu'il les atteigne , plus rare qu'il s'y soutienne 
longtemps, presque inouï qu'il leur doive son salut. 

Quoique navré de ce spectacle, je m'obstinais à suivre sur la pointe des vagues le 
pauvre matelot, quand tout à coup je me vis face à face avec une muraille d'eau 
perpendiculaire ; on eût dit que tout l'équilibre de la mer était rompu , car son 
niveau dépassait alors la crête de nos mâts. Je jetai un cri involontaire, et, recu- 
lant devant cette masse liquide qui me surplombait , je me cramponnai à la ver- 
gue du gui. Alors eut lieu un choc horrible : la mer s'abattit sur le pont comme 
sur un écueil , et quand elle le laissa à sec, la yole qui pendait sur l'arrière et une 
partie du couronnement avaient disparu ; le bastingage était entamé dans toute sa 
longueur; le sloop entier offrait une scène de dévastation. A ce fracas succéda un 
moment de silence, puis un cri partit de l'arrière : a La barre est engagée ; nous 
ne gouvernons plus l )> Et sur l'avant un second cri plus impératif encore : « Aux 
pompes ! aux pompes! nous avons quinze pouces d'eau !» Oh I ce fut une heure 
solennelle. La mort était là , sous son plus hideux aspect; une seconde lame pou- 
vait nous engloutir ; les coutures du sloop déjà déchirées pouvaient s'ouvrir plus 
larges encore, et cependant, à aucune heure de la traversée, les ordres du capi- 
taine ne furent donnés avec plus de sang-froid, exécutés avec plus d'ensemble. 
Ce groupe d'hommes avait décuplé ses forces dans son duel contre la nature. En 
présence de cette attaque désordonnée des éléments , il avait trouvé pour les 
I. 8 



58 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

vaincre une harmonie et un concert d'efforts prodigieux. La barre fut dégagée , 
la voie d'eau fut franchie , tout le monde aidant aux pompes , officiers , passagers 
et matelots. 

Depuis seize heures le Corporal Trim fuyait devant le temps, quand on cria 
terre ! par le travers du bossoir. C'étaient la montagne de la Table et la Groupe- 
du-Lion , distants encore de quinze lieues. A la vue de la tempête et au moment 
où Ton vira de bord, le capitaine avait résolu de jeter Tanere dans TaUle-Bay, 
devant la ville du Cap. Depuis lors , des avaries majeures avaient rendu cette 
relâche plus indispensable encore. Le timonnier fit donc route de manière à ran- 
ger de près la pointe ouest en évitant les écueilsqui Tentourent; et, quelques 
heures après , nous entrions dans la rade du Cap , abrités contre la lame et glis- 
sant avec quelques basses voiles sur une mer plus unie. Devant nous se déroulait 
en demi-cercle cette plage qui a vers son centre la ville du Cap, et qui va finir à 
la Croupe-du-Lion. Une forêt de mâts marquait le mouillage, et, sur un plan pins 
élevé , la montagne de la Table traçait dans un ciel nuageux sa longue ligne 
horizontale. 



CHAPITRE VIII. 

GAP DB BOMMB ■BPAbAMOB 

Le Corporal Trim mouilla dans Table-Bay , à quelques encablures des autres 
navires. La tempête durait toujours ; elle sifflail dans les mâts par rafales inter- 
mittentes , et , quoique la mer fût tombée , un débarquement immédiat avait ses 
dangers. Cependant telle était notre joie d'avoir échappé à des lames furieuses , 
si grand notre désir de toucher terre , que nous sollicitâmes comme une grâce 
d*aller coucher ce soir-là au Cap. Le capitaine y consentit. On amena la yole , qui 
fut armée de quatre avirons , et nous partîmes au nombre de cinq , deux officiers 
du sloop et trois passagers. Dans le premier moment , on gouverna vers la ville, 
qui blanchissait au loin ; mais le vent était si directement contraire qu'il fallut 
bientôt y renoncer. Nous étions d'ailleurs à une telle distance du débarcadère, 
que nos rameurs se seraient épuisés avant d'y parvenir. Cet obstacle ne nous 
rebuta point. L*officier qui tenait la barre changea seulement de route , et , fuyant 
devant la bourrasque, nous arrivâmes dans une petite calanque située au N. 0. de 
la rade , où nous primes pied. C'était un lieu sauvage, âpre et rocailleux ; nous le 
saluâmes pourtant comme une terre promise. Devant nous quelques huttes éparses 
indiquaient un viHage dd Hottentols. En effei quelques minutes après notre 
débarquement , deux de ces naturels , homme et femme , parurent «ur leur porte. 
L'homme n'avait pour vêtement qu'un manteau fait de peaux de mouton cousues 
ensemble , et un pagne en toile qui lui couvrait l'abdomen ; un autre pagne lui 
entourait le cou ^ et un bonnet de peau ornait sa tête. Sa pique à la main , il 



CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. 59 

semblait nous examiner avec plus de curiosité que de déGance. Quant à la femme , 
son manteau était drapé avec une sorte d*élégance , et son couvre-chef affectait 
des formes plus prétentieuses. Sur son sein nu et huileux pendaient plusieurs 
rangs de verroterie , et le pagne qui lui ceignait les reins s'arrondissait sur tes 
hanches saillantes , puis retombait drapé en pointe sur chacune de ses cuisses. 

Les Hottentots , habitants originaires de toute cette région , paraissent une 
race distincte à la fois des Nègres et des Cafres. Une couleur brun foncé ou d'un 
jaune brun couvre tout leur corps , mais n'atteint pas le blanc des yeux , qui est 
pur. Leur tête est petite : leur risage , fort large du haut, finit en pointe ; ils ont 
les pommettes des joues très-proéminentes , les yeux en dedans , le nez plat , les 
lèvres épaisses , les dents très-blanches, la main et le pied petits, les cheveux fri- 
sés et laineux. Les hommes n*ont presque point de barbe ; et, quoi qu'on en ait dit, 
les femmes paraissent sujettes à la difformité qu ont signalée divers voyageurs et 
qui est connue sous le nom de tablier. Quelques-4ins de ces traits rapprochent les 
Hottentots de la race mongole ; Grandpré et Barrow leur ont reconnu ce caractère , 
et le dernier en a conclu, un peu trop prompteroent peut-être, que cette partie 
méridionale de l'Afrique était peuplée de descendants d*une colonie chinoise. 

Dès que nous eûmes mis pied à terre , nous fûmes entourés d'une vingtaine de 
naturels , qui vinrent nous offrir de la viande de bulQc , du lait caillé , et une 
espèce de figue qui croît sur les bords des chemins. Nous ne pouvions pas prolon- 
ger notre séjour sous ces huttes ; car le jour était avancé , et nous avions près de 
quatre lieues à faire sur un terrain pierreux avant d*arriver h la ville du Cap. 
Moyennant quelques petites pièces d'argent , un des naturels s'offrit pour nous 
guider, et nous partîmes, malgré le vent qui nous coupait le visage et nous y fouet- 
tait un sable pénétrant , mêlé de petits cailloux. Au revers de la Croupe-du-Lion , 
nous entrâmes pourtant dans un vallon abrité et couvert d'une végétation vigou- 
reuse. Le Protea aux feuilles argentées y abondait, la tulipe du Cap tapissait 
les pentes du rocher, quelques bruyères s'échappaient de ses fissures. Le long de la 
route s'échelonnaient quelques faux aloès (Agave vivipara) chargés de souïmangas 
noirs qui voltigeaient sur leurs branches et venaient aspirer le suc de leurs 
corolles. 

Enfin nous arrivâmes à la ville du Cap , où nous attendait l'hospitalité la plus 
franche. Un de nos officiers y avait un parent établi , honorable négociant dont les 
capitaines américains de relâche dans Table-Bay visitaient tous la demeure. Une 
fois entrés dans cette maison, on ne voulut plus nous laisser loger ailleurs; et , le 
soir même, nous fûmes admis au thé de famille. Quelques voisins invités, gravts 
Hollandais suivis de leurs femmes et de leurs filles, complétèrent la réunion. Les 
hommes se groupèrent à part , les plus âgés pour fumer la pipe et causer de leurs 
spéculations , les plus jeunes pour exalter les prouesses de leurs chevaux ou racon- 
ter leurs exploits de chasse. Quant à moi, je restai fidèle au petit cercle de dames , 
et je ne me lassai pas d'admirer leurs yeux bleus, leur teint rose, leurs blondes 
et soyeuses chevelures. Parmi les colons primitifs s'est perpétué le plus beau type 



60 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

de notre Europe septentrionale. Les jeunes filles de seize à vingt ans sont de 
ravissantes créatures; mariées, elles perdent en tournure et en grâce ce qu'elles 
gagnent en embonpoint. 

Le lendemain , je quittai seul le toit de mon hôte pour parcourir la ville. Toutes 
les rues sont coupées à angla droit, et bordées de maisons si blanches, si propres 
au dehors, qu'on les dirait tout fraichement bâties. Les toits sont plats et forment 
terrasse : chaque logis a en outre un vaste perron sur lequel les dames se réunissent 
le soir en grande toilette. En marchant devant moi et au hasard , j'arrivai au 
Cliamp-de-Bataille , vaste emplacement entouré d'une double allée de pins. En face 
est la caserne , véritable palais où le soldat britaunique est traité avec un luxe colo- 
nial. Dans une des rues voisines, je vis un de ces longs et pesants chariots qui 
servent aux transports des fermes environnantes. Dix bœufs le traînaient , et le 
conducteur, perché sur ses marchandises , dirigeait, à l'aide d'un long fouet, ces 
robustes bétes de trait. D'une rue à l'autre je parvins au Grand-Marché , où station- 
naient plus de cent charrettes chargées de provisions. Toutes avaient payé un droit 
à l'entrée de la ville et devaient en payer un second sur les denrées. Les étals de 
bouchers foisonnaient dans cette halle; on s'apercevait que la colonie était 
anglaise. Dans le coui*s de la matinée , j'eus encore le temps de voir le jardin de la 
Compagnie, qui est déchu de sa vieille célébrité; l'hôtel de ville, le palais de 
justice, la salle de spectacle , la bibliothèque vide de livres et plus encore de lec- 
tem's ; enfin les temples protestants , qui sont les édifices les mieux tenus et les 
plus fréquentés de la ville. Dans le principal , on peut remarquer une foule d'écu&- 
sons en relief et en peinture, attachés aux colonnes. Étonné, je voulus savoir ce 
que signifiaient ces emblèmes héraldiques dans un tel lieu : on m'expliqua qu'au 
décès de chaque habitant, on suspendait ses armoiries et son épée rouillée à une 
colonne du temple. Aussi était-ce sur tous ces murs un luxe de trophées, de cottes 
de mailles, de faisceaux, de casques; emblèmes au moins étranges chez un peuple 
de marchands. 

Fondée en 1652 par Yan-Riebeck, la ville du Cap fut d'abord peuplée de mau- 
vais sujets exilés de Hollande, de soldats qui avaient obtenu leur congé, de mate- 
lots dégagés du service. A l'époque où la révocation de Tédit de Nantes chassa de 
France les protestants qui l'habitaient, un noyau de ces proscrits vint s'établir au 
Cap, où ils fondèrent dans l'intérieur une espèce de canton français qu'on nomma 
FraiMche-Hoek, Labillardière les y visita en 1792 ; et, à cette époque , leurs noms 
seuls attestaient leur origine; ils s'appelaient encore De Villiers, Hugo, Lombard, 
Faure, Duplessis, Du Buisson, etc., mais c'était là tout. Langue, mœurs, souve- 
nirs, tout avait pris chez eux la tendance hollandaise. Tne vieille femme de 
quatre-vingts ans savait seule encore un peu de français. Depuis cette époque, le 
Cap a de nouveau changé de maîtres, et tôt ou tard sans doute l'influence de la 
donunation anglaise y fera prévaloir les mœurs et les habitudes de la Grande- 
Bretagne. Déjà, à l'heure qu'il est, le commerce y a changé de mains : trois ou 
quatre négociants anglais en exercent le monopole. 



CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. 61 

La colonie du Cap renferme ane population de 40,000 blancs et 50,000 esclaves, 
tant métis que Hottentots. La ville du Cap a de 12 à 15,000 habitants. Les blancs 
descendent des Anglais , des Allemands, des Français , mais principalement des 
Hollandais. Les divisions topographiques changent avec les progrès de la popu- 
lation et de la culture. Le district du Cap est le moins étendu. Au N. est celui de 
Tulbagh; à TE. le district populeux de Stellenboch; au midi, la Hollande Hot- 
tentote fertile en blé et en vins; enfin, dans le N. E , le Graaf-Reynet, dont on a 
détaché la colonie anglaise d'Albany, et le district d'Uitenhague avec rétablisse- 
ment hemute de Bethelsdorp. C*est dans ce dernier canton qu'habitent des colons 
hollandais, tous pécheurs et chasseurs, forte et belle race qui s*y conserve avec les 
plus majestueuses formes. Les femmes y sont éclatantes de fraîcheur. Près de ces 
colons vient de s'élever une ferme anglaise , fondée par le gouverneur pour leur 
enseigner les perfectionnements agricoles. Tous les environs du Cap sont semés 
de fermes isolées qui pourvoient aux approvisionnements de la ville. 

Dans mes premières excursions je voulus voir la montagne de la Table, dont la 
célébrité est européenne. Un noir m'y aa-ompagna. Nous gravîmes une rampe 
ardue de rochers sur laquelle rien de saillant n'arrête l'explorateur. Quelques 
Tkesium strictum , une espèce d'ombellifère ( Uermas purpurata ), de jolies fou- 
gères, sortaient seuls de ce grès , mêlé de blocs d'un quartz fort blanc ; ces masses 
servent de base à du schiste micacé disposé par couches très-minces. Ces mon- 
tagnes sont le lieu d'asile des esclaves fugitifs, et il n'est pas sans danger de s'y 
hasarder seul et sans armes. Du sommet de la montagne de la Table on aperçoit 
toute rétendue de False-Bay^ qui sert de rade au Cap d'avril à septembre , 
comme Table- Bay de septembre en avril. Le premier des deux mouillages est 
abrité contre les vents d'O. , le second contre les vents d'E. ; et pourtant , placée 
ainsi entre deux havres, la colonie n'a pas de véritable port. 

Assis sur un fragment de roche, je me recueillis au sommet de la Table pour 
admirer le vaste panorama qui se déroulait devant moi. De cette hauteur, la ville 
figure un échiquier, et les navires à l'ancre de petits bateaux; au N. et à TE. 
de vastes ondulations de montagnes se prolongent à des distances incalculables , 
tandis que des racines de la Table partent, d'un côté le mont du Diable, de l'autre 
la Croupe - du - Lion , qui vont aboutir à la mer. 

Le surlendemain de notre arrivée , notre hôte ayant arrangé une partie pour 
Constance , voulut à toute force que j'y accompagnasse ses compatriotes. Nous 
partîmes à cheval , et nous arrivâmes ainsi au Grand-Constance, propriété de 
M. Qoëte , reconnaissable à une allée de grands arbres et à son enseigne écrite 
sur la porte : Grool^Constancia. Nous poussâmes plus loin , et une longue rangée 
de chênes nous conduisit au Petit-Constance , propriété de M. Colyn. Là nous 
fîmes halte pour visiter les vignobles. Les ceps, plantés à quatre pieds de distance 
les uns des autres, ne sont pas étayés par des échalas; ils poussent sans support 
comme dans notre France méridionale , et le seul travail consiste à les tailler 
chaque année et à piocher le terrain sablonneux où ils viennent. Les diverses 



62 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

qualités de vin sont le Constance proprement dit , blanc et rouge , les yins de 
Pontac ; de Pierre et de Frontignac , puis une sorte plus commune qui porte 
le nom générique de vin du Cap. Dans la colonie on préfère le Frontignac à 
tous les autres ; mais le Constance a des qualités plus réelles. Pour préparer le 
Constance , on égrappe les raisins en les frottant sur une espèce de claie à jour : 
les grains tombent dans un baquet et sont portés ensuite dans une cuve où quatre 
hommes les foulent avec les pieds. Le moût , d'une saveur agréable et sucrée , 
est mis dans un tonneau où il reste une quinzaine de jours , puis dans des bar- 
riques , où il fermente un temps à peu près égal , pour être transvasé ensuite 
trois ou quatre fois. Dans les meilleures années , la récolte du Grand et du Petit- 
Constance ne dépasse pas huit cents alferames de vin. M. Colyn nous fit les hon- 
neurs de son cellier avec une grâce parfaite. Nous dégustâmes sur leur terrain 
classique ces divei'ses qualités de Constance dont le nom seul arrive en Europe. 
Le soir même , nous rentrions au Cap. 

Autour de la ville se groupent de nombreux jardins ou mûrissent tous les 
fruits de l'Europe à côté de ceux de TAsie : le châtaignier, le pommier de nos 
latitudes, près du bananier et du jambosier de la zone torride. Les légumes de 
toute espèce, le blé, 1* orge, l'avoine, le chanvre , y croissent à souhait; le lin 
y donne deux récoltes par an. La flore du pays n*est ni moins riche ni moins 
curieuse; de tout temps elle a excité l'enthousiasme des botanistes. Nos serres et 
nos jardins doivent au Cap leurs plus belles plantes exotiques. C'est du Cap 
qu'on a tiré de magnifiques iris, des morées, des hémanthes, des géraniums odo- 
rants ; puis des plantes grasses , comme le mésembryanthème , la crassule et les 
stapélies. Quelques-unes viennent à la hauteur des arbres, et, mêlées aux saules, 
ombragent les bords des torrents. Dans TE. de False-Bay s'élèvent de belles forêts 
de chênes , de bois de fer , de bois jaune , de gaïac à fleurs écartâtes , et là croît 
le Strelitzia reginœ, dont l'éclat n'a point de rival. 

Toutes les parties cultivées de cette zone africaine n'ontplus d'animaux féroces, 
qui s'éloignent toujours et peu à peu du domaine de l'homme : les lions ne dépas- 
sent guère la rivière de Dimanche ; en revanche , les loups et les hyènes habi- 
tent les steppes qui avoîsinent le cap. Le chacal , le chat-tigre sont communs ; le 
blaireau, la mangouste , la gerboise, abondent dans la partie orientale. A côté de 
ces quadrupèdes il faut placer l'antilope, très-répandue dans ces forêts ; la pigarga, 
la plus belle de toutes , marche par troupes de deux mille. De toutes les gazelles, 
la gazelle bleue est la seule qui soit rare. Le pasan, le gnou, le condoma et autres 
habitent le N. 0. Les zèbres et les quaggas, plus gros, plus robustes qu'eux , ont 
presque disparu, ainsi que l'éléphant, la girafe et le rhinocéros bicorne. Un animal 
particulier à ces contrées est l'oryctérope ( Mijrmecophaga capensis de Gmelin) , 
nommé par les Hollandais cochon de terre , qui se nourrit de fourmis; plus grand 
que le fourmilier d'Amérique , il constitue un genre à part. Mais ce qui abonde 
le plus dans ces contrées, c'est le buffle sauvage, auquel lesCafres et les Hotten- 
tots donnent la chasse. Les buffles apprivoisés forment la richesse du pays, où le 



CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. 63 

bétaO est petit et mauvais. Le buffle est le Bos cafer de Sparmanu , qui croit que 
cette espèce pullule dans le continent africain. Elle se distingue par des cornes 
énormes, une petite tête , un naturel féroce, et ces caractères la rapprochent des 
taureaux carnivores, à cornes démesurées , que tous les anciens ont placés dans 
TAbyssime. Il reste encore à mentionner Tautruche , qui accourt sur la lisière du 
désert pour dévaster les champs de blé ; le grand condor, que Barrow assure avoir 
vu dans sa course chez les Bothuanas; les flamingos au plumage écarlate, les 
loxies, qui déploient un art admirable dans la construction de leurs nids, et les 
coucous indicateurs, qui cherchent et trahissent les ruches de l'abeille. 

Outre sept ou huit tribus de Hottentots, on compte encore dans cette zone 
une foule d'autres peuplades, que Patterson, Lichtenstein, Levaillant, Kolbe, 
Sparmann, Barrow, ont visitées et décrites. Ce sont d*abord les tribus qui habitent 
les Karrou*s ou plateaux supérieurs. Là , sur des terrasses où poussent quelques 
prairies naturelles , des pasteurs viennent, dans une saison propice, cherclier des 
pAtorages. Ils y vivent d'une façon patriarcale , ne se querellant jamais et s'aidant 
au besoin. Cette race hante les environs du Cap, dans la partie plane des falaises 
qui descendent à pic vers la mer. Une autre race d'indigènes, plus farouche et 
plus redoutée , est celle des Boschismen ou Saabs. Le Saab est le monstre de la 
race humaine : un regard farouche et incertain , des traits confus , insidieux et 
mous, une maigreur de squelette, un teint jaunfttre et terreux, caractérisent les 
honunes; les femmes sont plus hideuses encore, avec leurs seins flasques, pen- 
dants et allongés , leur dos creux qui contraste avec des hanches proéminentes 
sur lesquelles toute la graisse du corps paraît s*être amassée. Cette race men- 
diante et pillarde tour à tour, lâche et cruelle , sans domicile, sans gouvernement, 
est un fléau pour ces contrées. Il y a toujours chez eux un besoin famélique qui 
les tient asservis à la condition de la brute. Munis d*un arc et d'un carquois, 
vêtus d'une peau de mouton , ils rôdent seuls ou par bandes au cœur des déserts 
arides, et vivent de racines , de baies , de sauterelles , de crapauds , de souris , de 
lézards, ou du rebut de la chasse des colons. Seul , parmi les tribus de l'Afrique 
australe , le Saab se sert de flèches empoisonnées : il se cache derrière des roches 
ferrugineuses, et de là tire sur les passants. Comme l'hyène, il aime la vue du 
sang et Todeur des cadavres. Aussi les Hottentots et les Cafres poursuivent-ils de 
toute leur haine ces farouches parias ; quand ils les rencontrent sur leur chemin , 
ils les tuent sans pitié. Un Cafre , député d'une petite horde , se trouvant en 1804 
au Cap , aperçut dans l'hdtel du gouvernement, parmi les autres domestiques, un 
Saab Agé d'environ onze ans; il le perça d'un coup de hassagaie. Quant aux colons 
européens isolés dans les terres , ils se trouvent plus d'une fois forcés d'acheter 
au prix de quelques largesses en denrées ou en verroteries , une paix que ces 
peuplades redoutées violent à la première occasion. Récemment encore les fer- 
miers septentrionaux s'étaient cotisés pour distribuer à une seule troupe de 
Saabs 30 pièces de gros bétail et 1,600 brebis. Mais quand la nouvelle d'une riche 
proie se fut répandue dans la contrée , une multitude de ces hordes affamées 



64 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

8*abattit sur elle par myriades , comme des corbeaux sur un champ de bataille , 
et en trois jours tout était dévoré. 

La monnaie qui a cours dans la contrée et dans la ville du Cap , est la rixdaîe, 
qui , en 1775, valait un peu plus de k livres tournois , et aujourd'hui 2 francs seu- 
lement. Cette dépréciation vient, à ce qu'il paraît, de rémission d'un papier-mon- 
naie trop abondant sur la place. Toutes les ventes au Cap se font aux enchères. 
Le droit de douane est de 6 pour 100 pour les Anglais, et de 15 pour 100 
pour les autres pavillons. Cette colonie , du reste , comme station intermédiaire 
entre TEurope et l'Inde, est destinée à grandir chaque jour en importance. Pour 
lui donner une impulsion plus vive, il suffirait de déblayer la route de TA&îque 
centrale, et de mettre en contact avec les débouchés européens les richesses agri- 
coles des plateaux intérieurs. 

Ces incursions dans les terres m'avaient fait oublier le Corporal Trim^ et je par- 
lais encore d'aller visiter les colons d'Albany et Fransche-Hoek , quand le sloop 
nous fit le signal de départ. L'ordre était pressant, impérieux ; il fallut s'y rendre. 
Nous partîmes du Cap à huit heures du matin par un temps calme; mais à peine 
étions-nous à bord que le vent passa au N. £. et au S. E. en fraîchissant. Bientôt 
le sommet de la Table se couvrit de nuages blancs frangés de brun. Longtemps les 
rafales se limitèrent dans la partie orientale de la baie , mais elles gagnèrent peu 
à peu en redoublant de force, et finirent par fatiguer les navires à l'ancre. Vaine- 
ment , pour leur tenir tête , le sloop mit toutes ses ancres à la mer : les ancres 
chassèrent, et, bon gré mal gré, il fallut se décider à l'appareillage. Nous don- 
nâmes dans les passes, entre Green-Point et l'ile de Robben, et nous croyions 
pouvoir, reprendre le large, lorsqu'en cet endroit un calme plat succéda à la plus 
violente bourrasque. Des navires , dérapes par le vent, quittaient encore le mouil- 
lage, et nous , cloués à notre place, nous ne pouvions ni reprendre notre poste ni 
courir notre bordée dans l'Océan. Il parait que de pareils incidents, tout inex- 
plicables qu'ils semblent, ne sont pas rares dans Table-Bay, et C Astrolabe, en 
décembre 1828, se trouva dans une situation aussi critique que la nôtre. Chassée 
du mouillage et surprise par le calme sous l'ile de Robben , elle ne s'en tira qu'à 
l'aide d'une faible brise de N. N. 0. qui lui permit enfin de regagner son poste 
sur la rade. 

Nous passâmes ainsi la nuit dans les transes , voyant blanchir à quelques milles 
de nous des récifs sur lesquels le courant nous portait. Ce ne fut qu'à l'aube sui- 
vante que la brise se fit au N. 0. et nous permit de reprendre la route vers le 
banc des Aiguilles. Cette fois, le redoutable banc ne fut pas sévère pour nous. En 
trois jours le Corporal Trim l'eut franchi sans nouvel encombre. Le reste de la 
traversée demeura stérile en incidents. Quelques bouffées orageuses saluèrent 
notre passage par le travers du canal de Mozambique; puis, après avoir bataillé 
dans les hautes latitudes jusqu'au 57' degré de longitude orientale, nous laissâmes 
porter au nord pour aller attaquer l'île de France. Vers ses atterrages , le paille- 
en-queue vint nous la signaler ; cet oiseau est ainsi nommé à cause de deux filets 



ILE DE FRANGE. 65 

longs et nûnoes qui terminent sa queae : quand il plane è une grande hauteur, le 
Uanc mat de son corps tranche sur Fazur du ciel. 

Le 15 janvier 1830, on signala une terre sous le vent. C*était Vtle Rodrigue, 
déserte autrefois , aujourd'hui peuplée d'une centaine de colons. Deux jours après, 
le 17 janvier, à Taube , le piton de Tile de France parut dans la direction du 
beaupré. Rientdt, et tour à tour, on put relever le Peter-Bot au sommet pointu 
et incliné, la montagne du Rempart aux formes bizarres et sauvages, les Deux- 
Mamelles, nie Ronde et Tile Plate. Enfin , doublant le Coin-de-Mire , notre navire 
donna dans les passes de Port-Louis et se fit haler jusqu'au Trou Fanfaron. 



CHAPITRE IX. 



ILB DB rSAMOB. 



Port-Louis , vu de la rade, a des aspects variés et saisissants. Au fond du tableau, 
et comme penchée vers la ville, saillit la haute montagne du Pouce avec ses flancs 
boisés et ses cascades blanches. Sauvage et sombre à sa crête , on dirait que ce 
mont prend des teintes moins austères à mesure qu*il descend vers Port^-Louis, 
où il meurt en pente douce sur une pelouse de demi-lieue carrée. D'autres 
chaînes de rocs semées de forêts complètent l'encadrement du bassin : à droite, 
elles enceignent le rayon de la Grande-Rivière , verger de File de France , petit 
Eden coupé d'eau et de verdure , animé de pirogues de nègres et de bateaux cabo- 
teurs ; à gauche , elles vont mourir au Coin-de-Mire sur une grève basse , couverte 
de champs de cannes, et bordée par de longues lignes de récifs. Sur un plan plus 
rapproché la scène change : voici la pointe aux Canonniers, batterie à fleur d'eau 
qu*on dirait sortie de la mer avec les bouquets de cocotiers qui la flanquent ; et 
en regard les ouvrages de l'Ile aux Tonneliers et du Fort-Blanc, appareil de 
défense infranchissable à une escadre ; puis, en face , des milliers de mâts et de 
vergues en lignes horizontales ou parallèles, si serrées, si noires, que c'est à 
peine si des fragments de maisons, d'arbres , de toitures , de môles, indiquent par 
échappée qu'une ville est derrière eux. 

Quand le Corporal Trim eut pris son rang dans le Trou-Fanfaron , je fis mes 
adieux au joli sloop , à son capitaine , à ses officiers et au brave Tom Mill , qui 
voulut lui-même me conduire à terre. A l'Ue de France , j'étais en pays compa- 
triote , car les Anglais, en débaptisant cette terre, n'ont pas pu la dénationaliser. 
Loin de pactiser avec ses nouveaux maîtres , on dirait que chaque jour elle s'en 
éloigne davantage. Port-Louis est toujours le petit Paris : luxe , modes , jouis- 
sances d'arts , besoin de nouvelles, émotions politiques, tout y arrive de nos ports; 
rien de Londres ni de Liverpool. En dépit d'une surtaxe de 15 pour 100, les pro- 
duits de nos manufactures sont préférés à tous les autres. 

C'est que les souvenirs hiistoriques de l'île de France ont une place daus les 



I. 



66 VOYAGE AUTOUB DU MONDE. 

annales de la République et de VEm(Hre. Dans le cours de cette guerre maritime, 
qui n'eut en vingt-six ans que de courtes intermittences y quand nos escadres déci- 
mées dans les mers européennes laissaient sans protecteurs nos possessions colo- 
niales, l'ile de France se défendit vingt ans elle-même » prit l'offensive par ses 
corsaires et rançonna Topulente compagnie des Indes. On cite encore à Port-Louis 
les prises de la Bellone^ qui salua souvent les forts en traînant à sa remorque des 
galions de douze et quinze cents tonneaux. Ailleurs nous étions tributaires du 
pavillon britannique, à TUe de France c'était lui qui nous payait une dlme de 
passage dans FOcéan indien. Aussi , molestés dans cette mer, les Anglais eurent- 
ils à cœur de dépister nos corsaires de leur foyer. Us arrivèrent devant Port-Louis 
avec un tel appareil de forces qu'il fallut capituler. La paix de \%ik changea en 
droit consenti ce droit de conquête. 

Je n'étais pas étranger à Port-Louis : j'y avais un ami, un Languedocien fixé 
dans l'île depuis 1817. Verger, c'était son nom, m'accueillit avec un cri de sur- 
prise 9 et courut dans mes bras. Ruiné en France par des spéculations malheu- 
reuses , il avait recommencé sa fortune à Port-Louis. Il s'y était installé au quar- 
tier du Rempart, dans une maison délicieuse , dont une jolie mulâtresse faisait les 
honneurs. Il l'avait prise par caprice , il l'avait conservée par amour. Entre eux 
ce lien avait pris la valeur d'un mariage légal ; les préjuges coloniaux n'admettent 
rien au delà. Blanche presque autant qu'une Européenne, grande, admirable- 
ment faite , elle avait su se créer quelques ressources d'éducation. Elle touchait 
du piano, dessinait, causait littérature et romans comme une Parisienne. 

Je m'installai dans la maison de mon ami ; on me donna un pavillon au fond du 
jardin, un noir à mes ordres, et une Malabare pour prendre soin de ma garde- 
robe. La maltresse de la maison alla même jusqu'à m' envoyer son palanquin , 
espèce de litière garnie de coussins où l'on peut s'allonger et dormir au chant 
des nègres qui la portent. Mais j'étais encore trop Européen pour user de ce 
dernier raffinement du sybaritisme créole. D'ailleurs , je voulais voir à mon aise, 
marcher ou stationner à mon gré ; et mes allures d'observateur se seraient peu, 
accommodées de ce mode nouveau de transport. Dans le mois où nous étions , 
la chaleur est excessive à l'Ile de France , et il fallut renoncer à mes vêtements 
de drap. Mon ami se chargea de ma toilette. Vestes, pantalons , gilets de percale 
blanche, renouvelés deux ou trois fois par jour; large chapeau de feutre gris, 
cravate flottante , tel était l'uniforme du pays. Je m'y accoutumai sans peine. 

Port-Louis se divise en ville proprement dite et en quarlicrs ou camps. Le camp 
malabare est peuplé d'Indiens ; le camp libre, de mulâtresses. De tous les monu- 
ments de la ville, les seuls qu'on puisse remarquer sont la caserne construite par 
les Français et l'aqueduc qui conduit les eaux , par-dessui> un ravin profond , 
depuis la grande rivière jusqu'à la ville , ouvrage en pierre et en brique qu'on 
doit au gouverneur Labourdonnais. .Le château du gouvernement est destiné à 
s'en aller en pièces par un beau jour de tempête : bâti en fer-à-cheval, formé de 
charpentes qui chaque jour se disjoignent, humide, incommode, mal meublé, 



ILE DE FRANCE. 67 

c'est le plus détestable séjour cpi'oii puisse imposer à un fonctionnaire. Aussi le 
général ColleviUe » alors administrateur de la colonie au nom des Anglais, demeu- 
rait-il de préférence dans sa charmante villa da Réduit, habitation fraîche et 
ombragée, au milieu des parterres de fleurs , des cascades et des quinconces. 

Dans la même journée nous pûmes voir toute la ville. Notre première course 
fut pour le quartier qu'un incendie dévora en 1816 : c'était le plus beau , le plus 
riche de Poit-Ix>ais. Les magasins les mieui approvisionnés , les hôtels les plus 
somptueux et une magnifique bibliothèque publique, tout s*abima en une nuit. 
Au jour il n'en restait plus que quelques murailles noircies. Malgré le secours 
des pompes » ralQucnce des colons , le dévouement des noirs , on ne put rien 
sauver. Une seule maison de commerce perdit 30,000 barriques de vin ; des car- 
gaisons de riz et de sucre, des dépôts de soieries d'Europe et de châles de Vlnde, 
des masses d'indigo et de thé, se réduisirent en peu de temps à quelques monti- 
cules de cendres. Aujourd'hui encore le dommage est à peine réparé , et la rue 
qui longe le rivage est la seule qui ait repris un air de fête et d'opulence. Ses 
petites maisons à un seul étage, peintes de différentes couleurs, avec leurs 
treillis verts et leurs bouquets de bois noir ou de cocotiers, forment encore un 
des plus jolis alignements qu'on puisse voir. Plus loin , et toujours au bord de 
l'eau, se groupent des demeures de plus grande apparence, plantées d'avenues 
et pourvues de jardins. Ce sont, pour la plupart, des lieux de délassement et 
de retraite , où le négociant vient respirer vers le soir les brises du large et se 
reposer du tracas des aflaires. 

Du quartier brûlé , mon hôte me conduisit au quartier de la Douane , où s'opé- 
rait le débarquement des marchandises. C'est une place assez étroite , couverte 
de quelques baraques de préposés et toujours enveloppée d'un nuage de pous- 
sière. Là, deux ou trois cents noirs déchargeaient des accons et des chaloupes. 
Ces esclaves, presque tous Malgaches ou Mozambiques, portaient sur le dos de 
larges sillons où les verges de rotin avaient inscrit leur date. Les uns frais et sai- 
gnants encore, les autres à peine cicatrisés, témoignaient que ces malheureux 
recevaient des corrections à peu près quotidiennes. Je me vis forcé de subir le 
spectacle de ce supplice. Un noir, tenté par l'occasion, venait de dérober une 
poignée de figues sèches dans une caisse entr'ouverte , et trente coups de rotin 
devaient lui faire expier sa gourmandise. Le patient résigné vint se placer sous 
les verges du commandeur, espèce de chef sectionnaire , esclave comme ses subor- 
donnés, mais investi de la confiance du maître. Un noir est toujours en costume 
pour subir le rotin. A part une espèce de bandage qui lui couvre les parties 
sexuelles, il est complètement nu. Le coupable présenta donc au commandeur ses 
larges et musculeuses épaules, et l'exécuteur frappa. A chaque coup, c'étaient des 
contorsions horribles , et vers la fin surtout , quand le rotin frappa sur les chairs 
vives , le noir poussa des hurlements. J'étais indigné, quand Verger m'entraîna : 
a Vas-tu faire conune ce philanthrope qui a failli nous révolutionner la colonie? 
me dit-il. En deux mots, voici toute la question. Sans les noirs, point de colonies; 



68 VOYAGE AUTOUB DU MONDE, 

sans le rotin , point de noirs. Il ne faut pas sortir de là. Ce n'est ni toi ni moi qui 
résoudrons le problème. A Port-Louis, ce n*est rien; mais tu verras dans les 
habitations du S. 0. C'est là que les planteurs sont durs. » 

Cette thèse philanthropique nous avait conduits loin : nous étions encore sur 
le même sujet après avoir visité tour à tour les chantiers, l'église, la jolie fontaine 
du port , quand nous nous trouvâmes devant un café qui fait face à la salle de 
spectacle, a Entrons, me dit Verger ; aussi bien , il est temps de mettre fin à une 
discussion trop longue, t Là, nous rencontrâmes une foule de jeunes créoles 
fumant , jouant au billard; tous d'une grâce et d'une gaieté parfaites, de manières 
aisées et nonchalantes , d'une mise où le plus grand luie n'était que de la pro- 
preté. On rit beaucoup ; on causa de la France et de Paris surtout , ce centre 
d'activé impulsion, qui va rayonner si loin. J'étais là depuis deux heures à peine 
que déjà je comptais trente amis à l'ile dé France. L'un voulait m'entraîner à 
dtner, l'autre au bal ; celui-ci avait un palanquin à la porte pour me conduire à 
son habitation ; celui-là une yole avec ses rameurs pour une fête en rade ; c'était 
à en être confus. Enfin mon hête prit un parti décisif : me poussant par les deux 
épaules, il me jeta hors du café. 

La nuit arrivait , et avec elle Port-Louis prenait une autre physionomie. Les 
nègres travailleurs avaient cessé leur chant monotone ; les uns , accroupis en 
cercle à l'angle des rues , terminaient leur frugal repas de brèdes , de maïs ou de 
manioc ; les autres se pressaient à la porte des vendeurs d'arack pour y boire 
leur petit verre sur le comptoir. L'arack est le rhum des nègres ; on l'obtient 
aussi de la fermentation de la canne à sucre. Dans un coin du Champ-de-Mars , 
une bande d'esclaves s'était groupée en rond. Nous nous approchâmes, «t C'est 
une Chéya^ une danse mozambique, » me dit mon ami. La fête conunença. Élevé 
sur une espèce de tertre, un vieux Cafre , aux cheveux gris, aux yeux sanguino- 
lents, plaça entre ses jambes une espèce de tambour sur lequel il frappait avec 
ses poignets. Près de lui, un second musicien mettait en jeu un singulier harmo^ 
nica , composé d'un simple fil d'archal tendu sur un bâton , et en tirait des sons 
aigres avec une baguette. Puis, cinq ou six voix entonnèrent un chant africain, 
doux, traînant, mélancolique. En même temps, un nègre et une négresse 
s'élancèrent demi-nus. Leurs premières passes furent sans caractère ; ils s'ap- 
prochaient l'un de l'autre, mollement, avec insouciance, puis s'éloignaient en 
pirouettant sur eux-mêmes. Mais peu à peu , comme si un magnétisme graduel 
eût agi sur leurs sens, ces visages ternes et mous devinrent expressifs. C'était 
d'abord la première phase d'une passion ; la langueur dans les traits , le geste 
timide et insinuant; puis, quand le charme avait agi, par degrés toute cette 
pudeur s'en allait ; l'attitude devenait moins décente , les mouvements plus las- 
cifs , les poses plus licencieuses. La musique suivait cette progression. Dans le 
dernier paroxysme, quand le couple danseur se rapprocha au point que les 
genoux claquèrent l'un contre l'autre, que les haleines se confondirent, ce fut 
parmi cette foule d'esclaves une ivresse convulsive , des trépignements , des cris 



ILE DE FBANGE. 69 

et des contorsions. La contagion des postures avait gagné les spectateurs. La 
place n'était plus tenable : nous partîmes , et , traversant de nouveau la ville, nous 
la trouvâmes resplendissante de lumières dans ses rues marchandes. Des maga- 
sins de soieries et de joaillerie, des cafés, des boutiques de conflseurs, de liquo- 
ristes, déployaient leurs brillants étalages le long des rues qui avoisinent le port. 
C'était mieux que dans nos villes de province, et ce quartier n'eût pas déparé une 
capitale. 

Le lendemain , pour la première fois, j'assistai à un repas servi avec tout le 
luxe créole. La femme de mon ami y avait mis un amour-propre de mulâtresse. 
Ce fut une profusion de vaisselle plate et de porcelaine de Chine , un péle-môle 
de vins exquis , un luxe de nègres et de négresses , attentifs à épargner aux 
convives jusqu'à la fatigue d'un geste. Tous ces esclaves, hommes et femmes, 
étaient de Ggure agréable; on eût dit que la maltresse «du logis les avait choisis 
un à un. Au-dessus de la table dominait une espèce d'éventail fait de feuilles de 
latanier, et qui , ébranlé d'une manière constante et uniforme , maintenait de la 
fraîcheur dans Fair et chassait les insectes incommodes. Malgré soi , on se laissait 
aller à la séduction de cette vie somptueuse et sybarite. A travers les treillages, 
se tamisait une brise déjà tempérée par des bosquets d'acacias et de palmiers; 
l'eau, déposée dans des bardaques réfrigérantes, en sortait limpide et fraîche 
comme de la glace ; enfin , autour d'une table chargée de fleurs et de mets, quel- 
ques convives amis du maître de la maison et quelques ravissantes mulâtresses 
complétaient le gracieux ensemble du tableau. Notre hôtesse avait voulu me faire 
goûter la cuisine créole. D'abord parut le plat obligé de brèdes, espèce de morelles 
accommodées avec du petit salé : puis le kary classique des colonies , que nos 
restaurateurs parisiens ont dénaturé. Le vrai katy^ le riz au, piment, a des 
abords rudes pour les expérimentateurs. Il vous saisit à la gorge , vous brûle 
le palais, vous arrache Tépiderme ; mais on s'y habitue ensuite, et l'usage d'un 
pareil tonique est efQcace sous un ciel où la libre, toujours molle et détendue, a 
besoin d'un réactif contre la transpiration. Ensuite vint le gros du festin, avec un 
luxe de service, un abus de sucreries, une prodigalité de dessert dont on ne peut 
se faire une idée. J'y goûtai les fruits succulents qui abondent à l'tle de France, 
la mangue , la banane , l'ananas , mêlés aux plus belles variétés de notre Europe. 
Nous ne quittâmes la table que pour nous rendre au théâtre , où une loge nous 
attendait. 

Construite en bois , la salle de Port-Louis est d'une ordonnance mesquine. La 
troupe de comédiens français qui l'exploite se partage entre l'Ile de France et 
rUe Bourbon. Au moment où je débarquai, cette salle était devenue une arène 
politique , où les colons se repaissaient d'allusions contre la nation anglaise. 
Toute la jeunesse créole s'y donnait rendei-vous, tantôt pour applaudir avec 
fureur les scènes où notre orgueil national était caressé , tantôt pour provoquer 
et insulter les officiers de la garnison. Il en résultait un tapage à ébranler les 
voûtes , des cris , des tarépignements de pieds, des hourras , des silQets , des 



70 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

menaces de tout genre. Le rideau tomba sm* ce vacarme , qui ne finit même pas 
avec la représentation. 

J*étais destiné, dans ma courte station à Port-Louis, à passer d*une fête à Fautre. 
J'assistai d*abord à un banquet de maçons , puis à une réunion chantante , et 
enfin à un bal au palais du gouvernement , dont lady Colleviile fit les honneurs 
avec une rare affabilité. i)e vastes salons fourmillaient d'élégantes danseuses , 
toutes en blanc, satin, mousseline ou gaze, avec des fleurs ou des diamants dans 
les cheveux. Ces fenimes avaient en général les traits réguliers et expressifs , la 
taille svelte et gracieuse, le port plein de nonchalance et de majesté. Des fflles de 
douze à treize ans étaient aussi développées que nos Européennes à dix-huit. 
Une fois cette première jeunesse passée, Tâge ne glisse pas sur eUes sans laisser 
de profondes traces. A vingt ans déjà leur teint a perdu ses couleurs ; à trente 
ans, lenr beauté n*est plus qu*un souvenir. Les hommes ne sont pas à Vabri de 
cette vieillesse précoce. 

Malgré mon désir de prolonger ma halte dans cette ville, il ne me restait que 
deux jours , deux jours que j*avaisslestinés à une tournée dans les habitations. 
Outre Port-Louis, Y\h de France, dans sa circonférence de quarante-cinq lieues, 
compte onze quartiers, les Pamplemousses, la Poudre-d'Or, Flac, la rivière des 
Remparts , les Trois-Ilots, le Grand-Port, la Savane, le quartier Militaire, Moka, 
les plaines Wilhems , les plaines Saint-Pierre. Ne pouvant tout voir, je m* attachai 
aux sites les plus curieux; et mon ami, toute affaire cessante , voulut m'accom- 
pagner. 

Le lendemain , au point du jour, nous étions en route pour les Pamplemousses. 
Les Pamplemousses I Que de poésie dans ce mot pour un Européen ! j'y allai 
plein de mes jeunes souvenirs littéraires, j'y allai comme un croyant à la Mecque, 
espérant retrouver là tout mon Bernardin de Saint-Pierre , mon Paul et ma Vir- 
ginie , sur qui j^avais tant pleuré ; reconnaître les torrents qu'ils avaient franchis, 
embrasser leur bon vieux nègre , causer d'eux avec le pasteur. Mon ami riait , 
prévoyant le dénouement. Quand les noirs s'arrêtèrent : « Eh bien ! lui dis-je , 
qu'as-tu donc?— Nous y sommes, répliqua-t-il , je descends. — Nous y sommes ! » 
A ce mot, toute la fantasmagorie se dissipa. Quelques mauvaises cases à nègi'es, 
un sol maigre, trois ou quatre bouquets de cocotiers, et au fond une masure. 
« Voilà réglise des Pamplemousses, ajouta-t-il en me la montrant. — mécompte 1 
ceci l'église des Pamplemousses, ceci le temple si-romanesque, si beau, si recueilli, 
de Bernardin? Et où est l'allée des bambous qui y conduit? où sont les tertres de 
verdure? et ses eaux? » Je voulais rebrousser chemin; mais il me calma, et 
m'entratnant par un sentier, il me conduisit au jardin du Gouvernement. J'y pris 
ma revanche. Dans ce local ont été réunis à grands frais les arbres les plus 
rares de l'Inde et de toutes les contrées intertropîcales. De longues allées de 
palmiers le coupent dans tous les sens , des canaux d'eau courante le vivifient. 
L'Asie, Java, Sumatra, Taïtî, les Canaries, les Açores, l'Amérique, l'Arabie, 
tout a fourni des représentants à ce congrès de végétaux. 



y 




ILE DE FRANCE 71 

Ha seconde journée, mieux remplie encore et plus fatigante, me conduisit aux 
plaines de Moka et de Wilbems par la rampe du Pouce. Au lever du soleil nous 
traversions la pelouse du Champ-de-Mars , et nous saluions au delà d'un petit 
bois un monument élevé à la mémoire du général Malartic , ancien gouverneur 
de rUe. Vue de sa base , la montagne du Pouce permet de détailler les divers 
mornes qui la composent et au centre desquels s*élève le piton d où son nom lui 
est venu. Mous commençâmes alors à gravir un sentier creusé dans le roc vif; 
nous reposant de coude en coude pour admirer la scène imposante qui se dérou- 
lait devant nous ; les rues de Port-Louis à nos pieds, à droite les Pamplemousses , 
à gauche la grande rivière, puis ces mille et un détails qui échappent à l'analyse; 
les mftts qui sortaient de l'eau comme un faisceau de piques ; les hauts palmiers , 
les calebassiers, qui s'arrondissaient en parasols; et près de nous des ruisseaux 
qui semblaient pressés d'aller se mêler à ce magnifique paysage. Plus haut, 
commence un autre genre de beautés : tout le système géographique de Tîle , tous 
ses mouvements de terrain ; la montagne Longue qui est Taréte la plus haute de 
ce système au N. N. £. ; le morne de la Découverte, le morne des Deui-Mamelles, 
Peter-Bot , le Piton , la montagne du Rempart , celle du Corps de Garde et une 
foule d'autres mamelons qui semblent s'adosser les uns aux autres , offraient 
matière à de nombreux relèvements. Au-dessus de nos tètes et autour de nous 
poussaient des forêts d'arbres entrelacés de lianes sarmenteuses qui produisent 
les effets les plus bizarres. Tantôt élancées de la base du tronc , elles tournent en 
spirale et figurent d'énormes serpents ; tantôt descendues des branches, elles vont 
à terre comme des cordages , y prennent racine , puis remontent en siphons et 
s'arrondissent en arcs de verdure. A ces hauteurs peu battues abonde l'espèce de 
singes qu'on nomme les singes verts , animaux à la queue traînante , à la grosse 
tête cherelue. Les uns, assis gravement sur l'aiguille d'un roc, nous regardaient 
passer à distance ; les autres, se balançant aux tiges des lianes , y exécutaient les 
plus étonnantes évolutions. A l'aspect de cette bande d'animaux , nos nègres se 
mirent à échanger avec eux des grimaces horribles. 

LesplanteurSy pour qui les singes sont un fléau, leur font une guerre continuelle ; 
mais ces maraudeurs s'en vengent en dévastant des champs entiers de maïs et de 
bananes. Quand ils sont surpris , ils ne lâchent pas leur proie : ils fuient en l'em- 
portant sous chaque bras , et les femelles chargent en outre sur leur dos leurs 
petits, qu'elles n'abandonnent jamais. Dans ces jours d'expédition aventureuse, 
les singes ne procèdent jamais isolément ; ils vont par bandes et placent des 
vedettes sur les hauteurs. Ces vedettes épient au loin et signalent le danger par un 
cri aigu. A cette alerte , toute la troupe se reforme , s'enfuit au cœur du bois, et 
s'abrite dans des creux impénétrables. Souvent le champ de bataille garde quel- 
que victime , et le plomb des planteurs atteint un individu de la bande ; mais la 
vie est si dure chez ces animaux , qu'il est rare de les voir tomber sur place. 
Blessés, ils se blottissent dans un taillis, d'où leurs camarades viennent les retirer 
quand le chasseur s'est éloigné. 



72 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Comme je n'étais pas d'hmnear guerroyante , j'aurais passé sans mot dire à côté 
de cette troupe de singes/quand Tun d*eui s*ayisa de commencer les hostilités en 
nous décochant un fragment de roche , et les autres par imitation Grent pleuvoir 
sur nous une grêle de pierres. Fort de mon droit de légitime défense , j'ajustai 
alors le plus proche de nos agresseurs , et quelques grains de plomb Tatteignirent 
sans doute, car il me riposta par la plus épouvantable grimace , se frottant con- 
'vulsivement les cuisses , montrant ses dents à nu jusqu'à la racine et les faisant 
claquer les unes contre les autres. A la détonation , les singes groupés sur les 
arbres voisins se dressèrent sur leurs deux pieds , croisèrent leurs bras sur la 
poitrine comme pour se tàter ; puis , après quelques secondes dMnunobilité , pri- 
rent leur élan et sautèrent de branche en branche jusqu'à ce qu'ils fussent tout à 
fait hors de vue. 

Bientôt , par le travers d'une clairière qui contournait la montagne , nous aper- 
çûmes dans le lointain les plaines de Wilhems, au bout desquelles, comme un 
filet d'argent, serpentait la rivière de Moka. Quelques heures de route nous con- 
duisirent à ce magnifique plateau couvert de riches plantations et de fabriques 
élégantes. Le bambou est très-abondant dans ces parages , et les colons de l'Ile 
de France varient à Tinfini l'emploi de ce roseau gigantesque, qui monte jusqu'à 
une hauteur de 60 pieds. 

Le bassin de Moka est le quartier de Tlle le mieux abrité contre la violence des 
vents. Aussi la végétation y est-elle plus belle et la récolte plus sûre que partout 
ailleurs. C'est dans ce rayon que se trouve la maison de campagne du gouverneur. 
On y arrive par un pittoresque chemin que traverse la rivière du Mesnil , sur 
laquelle un pont a été récemment jeté. Non loin de là se trouve la grande ca.scade 
du Réduit , d'où l'eau se précipite en vaste nappe d'argent d'une hauteur perpen- 
diculaire de 120 pieds. Le paysage qui entoure cette chute d'eau est d*un effet 
merveilleux. Au milieu des fougères, des nopals et de vigoureux aloès, gran- 
dissent des arbres gigantesques , le bois de natte , le vaquois , le tackamaka et le 
bois de fer. D'espace en espace un barrage de rochers arrête la rivière ; stagnante 
alors elle forme de larges bassins , jusqu'à ce que, débordant le niveau de Tob- 
stacle, elle reprenne son cours. 

La campagne du gouverneur, le Réduit, se trouve placée dans une presqu'île 
de rocs volcaniques , sur un plateau étroit et élevé , et au confluent de deux tor- 
rents qui roulent plutôt qu'ils ne descendent de la montagne. L'aspect sauvage du 
lieu lui a fait donner le nom de Bout du monde. Sur cette base de lave quelques 
pieds de terre rougeâtre suffisent pour nourrir la plus belle végétation. La maison 
de campagne est plus longue que large , à un seul étage , et bâtie en bois comme 
toutes celles de la colonie. L'ameublement n'est pas somptueux , mais il est com- 
mode contre les chaleurs : tiré presque entièrement de la Chine , le bambou en 
fait tous les frais. Les meubles de l'Europe résisteraient difficilement au venf sec 
qui règne de mai en septembre , et encore moins à l'humidité chaude, inséparable 
de la saison des pluies. Au retour, nous passâmes à travers des plantations de 



ILE DE FRANGE. 73 

cannes, parsemées de blocs énormes. Toat le sol de Tlle présente les mêmes acci- 
dents ; on assure qu*il n'y aurait aucun avantage à le déblayer de ces masses 
basaltiqnes, qui servent à contenir le terrain et à rompre la forco des ouragans. 

Ainsi, tantôt à pied, tantôt sur des montures, nous arrivâmes devant l'habita- 
tion de M. L***, riche planteur qui faisait valoir par lui-même sa propriété des 
plaines de Wilhems. Une belle étendue de terrain » trois cents nègres , et une des 
meillenres sucreries de Tile , tel était le capital de M. L***^ arrivé à Port-Louis 
depuis dix années seulement. Il nous reçut à bras ouverts, et fit disposer. pour 
nons ses deux plus jolis bancalangs (pavillons). A peine rafraîchis, il fallut, nous 
prêtant à sa petite vanité de propriétaire, visiter tout avec lui , d'abord son loge- 
ment de maître, le camp des nègres, où ils sont classés sons la verge d un com- 
mandeur; ensuite les ateliers de travail, les magasins où s'entassent les récoltes, 
les cuisines, l'hôpital et la lingerie. La sucrerie, alors en activité de fabrication* 
nons intéressa longtemps. Des nègres revenaient des champs, chargés d'énormes 
brassées de cannes, et les déposaient près d'une meule qu'un cours d'eau mettait 
en mouvement. Le suc exprimé coulait au sein de réservoirs, d'où on le transva- 
sait dans de grandes chaudières , chauffées à grand feu, pour la cuisson. Au bout 
d*un temps calculé , la clairée se coulait dans de grandes formes , destinées à la 
cristallisation du sucre, et quand la matière se trouvait coagulée , on la jetait sur 
une terrasse bien plane , où l'action de l'air et du soleil la blanchissait et lui don- 
nait du grain. Devant la fabrique s'empilaient les bagasses, résidu des cannes qui 
avaient passé sous la meule. Elles devaient servir à la fabrication du tafia et de 
Tarack. M. L*** nous expliqua tous ses procédés d'épuration et de cuisson. De 
la sucrerie , il nous fit passer dans ses champs de maïs et de manioc , et dans ses 
plants de girofliers et de muscadiers. Pour rentrer à l'habitation, où nous rappe- 
lait le repas du soir, il fallut traverser de nouveau le camp des nègres, et nous les 
vîmes tous accroupis sur le seuil de leurs cases, dévorant leurs rations de manioc. 
Ces esclaves étaient robustes et dispos; les femmes, à demi nues conune les 
hommes , avaient des formes plus vigoureuses qu'élégantes. Toute cette popula- 
tion logeait, couchait là, presque pêle-môle. Il y avait bien, entre noirs, des 
mariages pour la forme , mais dans la nuit il se passait des choses étranges , tantôt 
en trocs volontaires, tantôt en infidélités sans nombre, d'où résultaient des scènes 
plutôt comiques que sérieuses. Lès races noires , avec leur sang hrûlé par le soleil , 
sont en général ardentes et passionnées. Mais, hommes et femmes, l'abus du 
plaisir les énerve de bonne heure et les destine à une caducité précoce. Il est 
rare qu'un nègre ou une négresse d'habitation vive au delà de cinquante ans. 

Tout me plaisait à l'tle de France, climat, mœurs, habitants, et je n'y avais 
jusqu'alors trouvé que deux ennemis , les kakerlats et les moustiques. Le kakerlat 
ou kankrelat ( Blatta americana ) est un insecte vorace et fétide qui multiplie à 
l'infini, et qui, sans être dangereux, ronge et écorne tout, se glisse dans les 
balles de jonc , pullule dans les magasins et dans les boiseries des maisons de Tlle 
de France. Rien n'échappe à sa voracité, meubles, linge « habits, provisions; 
I. <o 



74 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

c'est un véritable fléau. Quant aux moustiques , moins hideux et moins dégoû- 
tants , ils sont plus incommodes h cause de leurs cuisantes piqûres. Les nouveaux 
débarqués sont l'objet des préférences de ces moucherons ; Os bourdonnent autour 
d'eux, les harcèlent, les piquent, et il en résulte souvent des plaies à la figure et 
aux mains. Leur poursuite est si incessante et si acharnée , que la nuit tout som- 
meil serait impossible si de vastes rideaux de mousseline n'entouraient pas les 
lits ; encore a-t-on de la peine à se faire à un bourdonnement sourd qui gronde 
comme une menace continuelle aux oreilles de l'Européen. Les créoles sont 
moins sensibles aux attaques des moustiques. 

A mon arrivée j'avais communiqué mon itinéraire à mon ami ; je voulais aller 
à Madagascar par Bourbon. « C'est bien, m'avait-il répondu; ne Tinquiëte de 
rien; c'est mon aflaire. » Et depuis, je n'avais plus souflDé mot. Cependant, à 
notre retour de l'habitation de M. L***, je rompis le silence, a Viens avec moi , me 
dit mon hôte ; d et il me conduisit au café. Un jeune homme s'y trouvait, d'agréaUe 
et noble figure , portant dans ses traits une expression indéfinissable d'énergie et 
de douceur. Son teint était pâle , un peu hâlé seulement , ses cheveux noirs et 
lisses, ses yeux bleus. Je ne sais pourquoi , mais cette physionomie, au premier 
abord, m'inspira plus de répugnance que de sympathie, a Capitaine George, lui 
dit-U, voici votre passager pour Tamatave.— C'est bien , répliqua le jeune homme 
en attachant sur moi son regard fixe ; demain matin , à quatre heures , le Soleil 
dérape. — Nous serons prêts , capitaine. » Et , après cette courte entrevue , Verger 
m'entraîna, a Viens, me dit-il , nous n'avons pas de temps à perdre ; tes emplettes 
à faire , tes bagages à mettre en ordre d'ici à demain. Viens. ^ Quel est donc ce 
capitaine George? lui dis-je. — Un excellent marin, un fameux caboteur. — Et 
quel commerce fait-il? — Ahl quel commerce? Pardieul tous les commerces : 
commerce de bétes à laine, commerce de bétes à cornes. » Je me tus, mais 
tout cela me semblait louche. La figure toute fantastique du capitaine George 
cadrait mal avec un chargement de bœufs. Je suivis Verger machinalement. 

Cette fois il me fit passer en revue les vastes magasins de l'Entrepôt, où s'em- 
pflaient les cargaisons de l'Europe et de l'Inde. On y voyait des barriques de vin 
par trente et quarante mille ; des pyramides de soieries, des montagnes d'indigo, 
de thé, de nankin. Ici on roulait des tonneaux ; là on pesait des caisses ; ailleurs 
on réglait des factures soit avec des piastres fortes , soit avec le papier-monnaie 
qui a cours dans la colonie. 

a Voilà un commerce florissant , dis-je à Verger. — Moins qu'on le croirait , 
mon cher. Il y a des haillons sous ces paillettes d*or. Port-Louis est exploité, 
vois-tu, par une race de brocanteurs qu'on a surnommés baniants, dépisteurs de 
petites afiaires , fraudeurs de marchandises , détrousseurs des nouveaux débar- 
qués qui ne savent pas se défendre. A l'arrivée d'un navire la grande comédie se 
joue. De ce qu'il porte , nul ne veut; tous demandent à grands cris ce qu'il ne 
porte pas. En fait de commerce , mon ami , il n'y a ici que du tripotage. Dans les 
premières années de la paix , l'Ile de France fut Xel-Dorado des diercheurs de 



ILE DE FRANGE. 75 

fortune ; on y afflua des quatre points cardinaux ; on y Tint avec des pacotilles de 
toutes les sortes ; pacotilles de marchandises et pacotilles d'hommes. Dans les 
premières années, comme il y avait pénurie de tout, les chances furent belles; 
mais peu à peu on regorgea de monde et de denrées. Il y eut plus de spéculateurs 
que d'affaires , et la réaction arriva. Le sucre était, de tous les produits de llle, 
le plus demandé et le plus lucratif; on rasa les cafiers pour planter des cannes. 
Alors et peu à peu le sucre baissa jusqu'à ne pas produire les frais de manuten- 
tion, et il fallut se retourner vers d'autres cultures. A Port-Louis, un autre ver- 
tige s'emparait des esprits. Avec les premiers bénéfices était venu le goût du 
luxe; au lieu des anciennes habitations, simples mais commodes, on bâtit des 
palais ; au lieu de modestes palanquins , on voulut des voitures et des chevaux de 
hiie. Les bals, les soirées, les thés somptueux, prirent le dessus sur les habitudes 
bourgeoises des créoles. On faisait assaut de fêtes et de festins , car l'usage était 
alors de mesurer le crédit et la fortune d'un homme sur le train de sa maison. 
Que résulta-t-il de tant de folies? des faillites, des pertes irréparables pour les 
négociants honnêtes, des prétextes de bilan pour les fripons. Depuis cette débâcle, 
la colonie a eu de la peine à relever son crédit au dehors. Les armateurs étrangers 
y ont été victimes de toutes les façons , par la baisse des prix , par les banque- 
routes , par l'exagération des denrées et de la main-d'œuvre. Un séjour de trois 
mois à Port-Louis pour un navire, c'est une ruine. 11 n*y a pas de bénéfice d'ar- 
mement qui y résiste , pas de prix de nolis qui le compense. Ce qui est pis encore, 
c'est que notre conunerce n'a pas de caractère précis : il est français par les sym- 
pathies et les souvenirs ; anglais par la force et par les convenances. Nos créoles 
demandent, des articles parisiens , et l'exagération des tarifs nous empêche de les 
fournir. II faut tromper, maquignonner, ou se ruiner. 

a Quelque jour pourtant nos affaires reprendront une allure plus déterminée : 
la situation de l'Ile de France , son admirable port , son sol fertile , l'emporteront 
sur les sottises des hommes. La nature a tout fait pour nous ; il s'agit seulement 
de ne pas gaspiller ses œuvres. Id peuvent aboutir les jonques chinoises, les 
bateaux pontés de Manille , les ships de la compagnie des Indes , les caïques de 
l'Arabie , qui viendraient échanger les denrées asiatiques contre les chargements 
européens. Qu'on fasse de l'Ile de France un port franc, un bazar neutre, et 
réquilibre est rétabli , et l'âge d'or commercial naîtra sur un petit point de l'Océan 
indien. » 

J'avais laissé parler Verger; et peu à peu cet homme, se sentant sur son ter- 
rain, 8*était échauffé, s*était grandi jusqu'à l'enthousiasme. Rentré dans mon 
pavillon , je mis en note cet entretien. Pauvre Verger 1 de longtemps encore il 
ne verra réaliser son utopie de port franc I C'est trop beau pour que la diploma- 
tie s'y prête. Le soir il fallut dire adieu à cet excellent ami, qui encombra mon 
portefeuille de lettres de recommandation ; embrasser mon aimable hôtesse , qui 
avait presque les larmes aux yeux , et employer la nuit h quelques apprêts de 
voyage. A trois heures du matin j'étais à bord. 



76 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Le plus profond silence y régnait. Un mousse et un matelot bissèrent mes 
malles, et me firent descendre dans la chambre , où je m*endormis sur un canapé 
de bambou. li était neuf beures quand je me réveillai , et, au frémissement du 
navire , Je reconnus que nous étions à la voile. Des armes de toute espèce garnis- 
saient la petite chambre où je me trouvais alors ; cet appareil , un peu martial 
pour un transport de bœufs, réveilla toutes mes défiances. Monté sur le pont, elles 
redoublèrent : mon caboteur était une goélette svelte et haut matée / chargée de 
toile , et filant sur Feau comme un corsaire : quarante gaillards , à mine rébarba- 
tive , encombraient son plancher, et à cheval sur le couronnement , le capitaine 
George , le cigare à la bouche et le chapeau de paille rabattu sur les yeux , avait 
Tair d'épier le moment de se mettre en colère. « Diable de Verger! » me disais-je, 
quand le jeune homme vint vers moi, et avec le plus gracieux sourire : « Monsieur, 
vous êtes chez vous ici : commandez les pilotins , les mousses , le cuisinier, tout 
est à vos ordres. Excusez-moi seulement si je vous laisse seul; les soins de la 
manœuvre... » C'était une excuse : le navire était orienté , la brise était faite , il 
n*y avait plus qu*à laisser courir ; mais je compris que cet homme craignait mes 
questions, et je me résignai, a Diantre! ajoutai-je pour me rassurer, Verger ne 
m'aurait pas envoyé dans un coupe-gorge ! » Pendant ces petits incidents , nous 
gagnions du chemin ; i'ile de France s'abaissait derrière nous , et les hauts volcans 
de fiourbon grandissaient à vue d'œil. A sept heures du soir, nous laissions tomber 
Tancre dans la rade de Saint-Denis. Tout le long de la cdte de Sainte-Susanne, 
nous avions vu se dérouler devant nous des bosquets de girofliers, des bois de 
cafiers, des champs de cannes à sucre, et, sur la plage, nous pouvions môme 
compter les noirs qui regagnaient leurs cases après le travail du jour. 



CHAPITRE X. 



ILB BOURBOV. 



Vu de la rade , Saint-Denis se présente sur un amphithéâtre de rocs, flanqué à 
sa droite de la côte qui pend vers Sainte-Susanne , et à sa gauche d'une haute et 
longue muraille basaltique dont le pied baigne dans la mer et qui finit brusque- 
ment devant le golfe de Saint-Paul. Les maisons de Sai nt-D enis, disséminées sur 
un plateau, blanchissent au milieu de bouquets de cocotiers, et plus loin une 
vaste anfractuosité dessine le cours du ravin que l'on nomme la rivière de ^int- 
Denis. Un lit de cailloux ou galets signale l'embouchure de cette rivière. 

Le capitaine George me donna trois jours pour voir l'Ile, trois jours qui, sans 
doute, devaient aussi profiter à ses impénétrables afiaires. Le lendemain matin, 
une pirogue m'attendait avec deux noirs : je m'embarquai, et quand j'approchai 
de la grève , à la vue de cette mer qui se brisait sur les galets , de cette houle 
courte et brusque , je ne savais comment je toucherais terre sans me mouiller. Je 



7C 



C^ 





ii.i'Aiinw.Ki: m: s' iiF,\b 



ILE DE FRANGE. 77 

regardai avec surprise une espèce de débarcadère an-dessous duquel les chaloupes 
venaient se placer. Là , ballottées par la vague, elles conflaient leurs marchandises 
et leurs passagers, au jeu d^une grue qui les hissait sur un pont volant bAti sur 
pilotis, et aventuré à une vingtaine de toises dans la mer. 

A plusieurs reprises, on a bien essayé d'améliorer la rade ouverte de Saint- 
Denis, au moyen d'un môle. Le gouverneur I^bourdonnais ordonna le premier de 
grands travaux que minèrent les premiers ras de marée; et, tout récemment 
encore , une jetée avait été construite , forte en apparence et encaissant une 
crique artificielle. Mais Tœuvre de notre siècle n*a pas tenu plus longtemps que 
celle du siècle dernier. Habituée à tourner sans obstacle autour des côtes arron- 
dies de Bourbon, la mer emporta, dans Touragan qui suivit , et le môle et tous les 
navires qui s'étaient fiés à sa protection. Depuis lors , les mouvements convulsifs 
des eaux ont arraché jusqu'à la base de cette digue, et il n'en est résulté qu'une 
ligne de récifs de plus aux abords du débarcadère. 

Tout en examinant cette côte ingrate, j'allais vers elle, secoué par la lame, et 
obligé de me cramponner au bordage de ma pirogue. Un instant le flot avait l'air 
de nous pousser vers la plage avec la rapidité d'une flèche ; mais le retour du 
ressac nous ramenait de nouveau vers la pleine mer. Enfin mes deux nègres 
sautèrent à l'eau; ils échouèrent leur embarcation sur les gadets, et l'un d'eux 
me chargea sur ses épaules pour me déposer à terre. 

Je ne tardai pas à comprendre pourquoi les Anglais , à qui il avait tant importé 
de conserver Vile de France, ne s'étaient guère mis en souci de garder Bourbon , 
qu'ils auraient pu se faire adjuger également dans le grand pillage de 181i^. L'Ile 
de France , toute dentelée de petits golfes , avQC son Port-Louis , et son Grand- 
Port qui. le suppléerait au besoin, était une station sûre, un point de relâche 
propice aux navires. Bourbon n'était qu'une côte ouverte, battue par la vague, 
dévastée par le vent et célèbre seulement par d'épouvantables sinistres. Si, 
aujourd'hui encore , après dix-huit années de paix , on établissait d'une part les 
avantages de cette possession, de l'autre les pertes auxquelles elle nous eipose, 
il est à croire que la balance ne serait pas en faveur d'un plus long patronage. 
- L'Ile Bourbon avec File de France , et les Ilots de Rodrigue et de Corgados , 
forment l'archipel des Mascareignes, du nom du Portugais Mascarenhas qui le 
découvrit, a L'Ile Bourbon, dit M. Bory de Saint- Vincent , semble composée tout 
entière de deux montagnes volcaniques. Dans la partie méridionale, les feux 
souterrains exercent encore leurs ravages ; dans celle du N. qui est bien plus 
vaste, les éruptions volcaniques qui l'ont jadis bouleversée ne s'y font plus res- 
sentir; des espèces de bassins ou de vallons , des rivières rapides cernées par des 
remparts perpendiculaires , des monticules jetés dans ces vallons , dont ils embar- 
rassent le cours ; des prismes basaltiques souvent disposés , comme dans File de 
Staffa, en colonnes régulières; des couches des laves les plus variées, des fissures 
profondes , des indices d'un fracassement général , tout rappelle d'anciennes et 
terribles révolutions physiques. La plage étroite, interrompue en quelques 



78 VOYAGE AUTOUR DU MONDE* 

endroits , n'est composée , comme à TénériOe , que de galets basaltiques ou 
d'autres laves roulées : ces galets sont entraînés à la mer par des pluies. On ne 
trouve nulle part de vrais sables : ce qu*on désigne improprement par ce nom 
est un composé de débris calcaires et de corps marins , jetés au rivage par les 
vagues, ou présente en petit la collection de toutes les laves de l'Ile, que le 
roulement des flots a réduites en parcelles arrondies très-petites, d'un aspeci 
Meudtre et ardoisé, b 

L'Qe Bourbon a été divisée par ses habitants en deux parties distinctes : la par- 
tie du vent et la partie sous le vent. Entre ces deux régions littorales s'élève le 
Pays-Brûlé, partie haute et volcanique de Tlle, région froide et moins productive 
que signalent le Piton-aux-Neiges , le morne des Salazes , la haute plaine des 
Chicots , et une foule de pics et de plateaux secondaires. La partie du vent est 
la plus riante de Bourbon ; celle sous le vent passe pour la plus riche , quoique 
moins arrosée. La première qui va en pente douce de la mer jusqu*au centre de 
rtle , tempérée par des brises continuelles et cultivée avec soin , se rapproche 
un peu, par l'aspect, de nos provinces méridionales. Des champs d'épis qui 
tremblent au vent, des bosquets de girofliers à l'odeur suave, des forêts de 
cafiers, des plaines de cannes à sucre, varient un paysage à la fois riche et fécond. 
On a remarqué néanmoins que dans tout ce littoral de File , souvent battu par 
la tempête qui l'arrose d'une pluie salée, les produits , comme le sucre et le café, 
prennent une saveur alcaline qui ne se reproduit pas dans les denrées recueil- 
Ues sous le vent. Saint-Paul et Saint-Leu fournissent des cafés supérieurs à ceux 
de Saint-Denis et de Sainte-Marie. A Saint-Leu se trouve le grand entrepôt où 
les propriétaires des terrains sous le vent emmagasinent leurs récoltes. 

Quand on visite le Pays-BrAlé, il est aisé de voir que l'ile est un produit volca- 
nique. Deux cratères principaux s'y font remarquer ; au nord , celui de la mon- 
tagne du Gros-Morne , éteint depuis longtemps ; au sud-est , celui du Piton-de- 
Fournaise qui brûle encore. A diverses reprises, des géologues et des naturalistes 
ont exploré ces sommets ignivomes. M. Bory de Saint-Vincent les a gravis par 
trois fois , et la science lui est redevable de leur description complète. Sur le 
Piton-des-Neiges, solitaire, dépouillé, il aperçut, dans les débris aréniformes des 
laves , Tempreinte du pied humain. C'était sans doute celui d'un nègre fugitif 
qui était venu conquérir la liberté dans les dernières limites de notre atmo- 
sphère. Quand on quitte la plaine pour les terrains élevés, le cafier, le muscadier, 
le giroflier, font place au vaquois, arbre précieux dont les feuilles servent à la 
fabrication des nattes d'emballage , et au chou-palmiste , dont le fruit est recher- 
ché sur les tables créoles. A six cents toises commence la région des calumets , 
espèce de bambou au port majestueux , qui se dresse à soixante pieds du sol 
comme une flèche de verdure. Au-dessus de cette région, la nature est tout 
autre. Des buissons seuls parent la roche anfractueuse ; de rigides graminées, de 
verdoyantes bruyères, quelques humbles mousses, végètent à leur base. A travers 
toutes ces productions saillissent des quartiers de lave, bleus, gris, rougeâtres, 



ILE D£ FRANGE. 79 

qui annoncent que la racine de cette verdure s'alimente dans nne fournaise. 
On évalue la superficie de Ttle Bourbon à 170,794 hectares. Sa longueur , du 
nord au sud , a quatorze lieues, sa largeur neuf ou dix lieues, et sa circonférence 
près de quarante-huit. Llle a la forme elliptique et renflée d*une écaille de tor- 
tue. Les sommités de ses plus hautes montagnes sont couvertes de neiges une 
partie de Tannée : le Piton-des-Neiges a près de 16,000 toises d'élévation. Une 
foule de petites rivières , guéables pendant Tété et furieuses dans la saison des 
pluies , descendent des montagnes dans un encaissement de rochers. Longtemps 
cette ile resta inhabitée , même après que les Portugais Teurent découverte. De 
Pronis, et Flacourt après lui , en prirent possession en 1653 » au nom des rois de 
France, qui la cédèrent à la Compagnie des Indes jusqu'en 1767. Prise depuis par 
les Anglais , en 1810 , elle nous est revenue à la paix de 1814. 

L'introduction du café à Bourbon date de 1718 : les premiers plants en furent 
tirés d'Arabie , et ils prospérèrent sur ce sol vierge et fécond ; mais en 1806 , un 
violent ouragan ayant détruit une grande partie des caféries , on substitua , en 
beaucoup d'endroits, à cette culture , celle de la canne à sucre : cette dernière a 
fait depuis lors des progrès si considérables qu'aujourd'hui la colonie récolte 
18,000,000 de kilogrammes de sucre , pour 700,000 kilogrammes de café. Année 
commune , il entre de deux cents à deux cent cinquante navires de commerce 
dans les rades de l'Ile , et presque tous sont français. Le chiflre le plus récent 
élève les importations à 7,000,900 de francs, et les exportations à plus de 
10,000,000. Le commandement supérieur appartient à un gouverneur assisté de 
trois chefs d'administration, tous envoyés de la métropole ; un conseil privé et un 
conseil colonial délibèrent et votent le budget intérieur. La justice est adminis- 
trée par des tribunaux de paix, un tribunal de première instance, une cour royale 
et deux cours d'assises. Des recensements exacts portent la population à 100,000 
individus, dont 28,000 libres et 72,000 esclaves. 

A peine débarqué à Saint-Denis , je me présentai chez un des correspondants 
de mon ami Verger , qui , ne me voyant pas disposé à y faire un long séjour, vou- 
lut me servir lui-même de cicérone dans un rapide et sommaire examen. Nous 
partîmes du môle pour monter dans la ville haute, en longeant pendant quelques 
instants la rivière, dont les bords présentaient de curieux points de vue. Saint- 
Denis est un véritable bourg , dont l'apparence est triste, morne et négligée. Les 
quais , si vivants dans toutes les colonies, sont déserts : la seule construction qu'on 
y voit est un grand hangar appelé BancassaL Du môme côté , et à quelque dis- 
tance d'une batterie, se trouve la maison du gouverneur avec sa partie inférieure 
en pierre , et le reste en bois. La cour d'entrée donne au bâtiment une appa- 
rence bien supérieure à ce qu'elle est en effet. Plus haut, et vers le centre de la 
ville, apparaissent, entre beaucoup de cases mesquines, quelques maisons en 
bois, propres et assez jolies , qui bordent les rues non pavées. Vers la gauche de 
la hauteur, une large allée signale le plus beau quartier de Saint-Denis. Garnie 
sor ses deux côtés d'élégantes habitations , cette avenue aboutit au Jardin-du-Roi, 



go VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

vanté par les habitants comme une des merveilles de leur île. Le collège, le palais 
de justice et Téglise complètent la liste des monuments publics de Saint-Denis. 

Avec des établissements aussi peu imposants, et mal situé d^ailleurs, il n^estpas 
étonnant que ce cheMieu de File Bourbon voie sa suprématie mise en question 
chaque jour. Son rival le plus acharné, Saint-Paul, tient la querelle toujours pen- 
dante , et fait valoir contre Saint-Denis sa supériorité de mouillage, d*assiette dans 
une plaine, d*abri contre les ouragans. Par une de ces fluctuations habituelles 
dans les choses contestées , un ordre , dernièrement venu de la métropole , avait 
cherché à trancher le dilTérend par un arbitrage qui attribuait à Saint-Paul la 
résidence des cours judiciaires, en maintenant le siège des autorités civiles et 
militaires à Saint-Denis : mais les plaintes de la localité dépossédée ont été si vives, 
qu*il a fallu rétablir les choses sur Tancien pied. 

Pour se rendre de Saint-Denis à Saint-Paul , on longe , sur le versant de hautes 
montagnes , un chemin ou plutôt une rampe taillée presque tout entière dans le 
roc vif. C*est un ouvrage trop magnîQque peut-être , trop coûteux surtout pour 
une colonie qui a besoin de tant d*autres créations plus utiles. Saint-Paul a quel- 
que raison de se dire plus avenant à Fœil que le chef-lieu : de la rade , ce n*est 
pas ce tableau sauvage et déchiré qu'oflrent les monts .volcaniques de Saint-Denis; 
c'est un demi-cercle de mamelons boisés, d'où tombent quelques cascades, et au 
pied desquels s'étend la ville, avec son canal bordé d*arbres et ses jolies maisons 
alignées sur la plage. En dehors de toute prévention locale , l'Européen , à pre- 
mière vue, préférera le séjour de Saint-Paul à celui de Saint-Denis. 

Dans rUe Bourbon , les concessions de terrains sont très-mal déterminées. Au 
lieu d'en fixer l'étendue par une mesure donnée, elles spécifient vaguement que 
les terres, situées entre tels et tels ravins, entre telle partie de la montagne et la 
mer, forment la propriété dun tel. Mais rien n'est plus instable que de pareilles 
lignes de démarcation : ces rivières qui , dans la saison pluvieuse , sont sujettes à 
changer de lit, ruinent souvent, par leurs débordements, une partie des terres, 
et causent par ce bouleversement une dépréciation considérable dans les pro- 
priétés, sans compter les interminables procès qui en résultent. Pour faire appré- 
cier l'utilité d'une limitation exacte , il suffit de dire que les habitations arpentées 
et entourées de bornes se paient le double de ce qu'elles valaient avant cette opé- 
ration. 

A l'Ile Bourbon, comme à Ttle de France, la culture des terres pèse entière- 
ment sur les noirs esclaves. On y connaît aussi les diverses races qui peuplent 
l'île voisine , le Yolof à la taille svelte et pleine de grâce , l'intelligent Malgache 
et le Mozambique vigoureux ; mais, depuis quelques années, la surveillance de la 
station maritime a paralysé la traite , et Ton a craint que les habitations ne man- 
quassent de bras. Les colons , privés de nègres africains , demandèrent alors des 
bras libres à la presqu'île de l'Inde, et M. Laplace rend ainsi compte des résul- 
tats qui suivirent cette tentative : 

« On trouva , dans les établissements français sur cette côte , des Indiens qui 



ILE DE FRANGE. 81 

8*engagèrent , moyennant une somme assez modique par mois et le passage , à 
venir travailler pendant quelques années sur les habitations de Bourbon. Quoique 
fortement encouragés par le gouvernement, les essais d* abord ne furent pas 
heureux ; les engagements étaient peu nombreut parmi des hommes d'une autre 
religion, esclaves des préjugés et pour lesquels le travail et l'expatriation sont 
également odieux. D'autres obstacles se présentaient dans la colonie ; mais la pru- 
dence et la sagesse des autorités les surmontèrent tous peu à peu. Les pauvres , 
émigrants devinrent l'objet d'une active sollicitude ; ils furent bien traités , payés 
exactement par leurs nouveaux maîtres, et leur avenir misa Tabiî des vicissitudes 
si communes dans les affaires , qui font changer de propriétaires les habitations 
et les esclaves ; en6n , ces Indiens purent faire passer à leurs familles des nou - 
velles et le fruit de leurs travaux. Tant de soins et tant de fidélité dans les pro- 
messes méritaient la confiance des nouveaux cultivateurs; en effet, ils vinrent 
en grand nombre sur les bâtiments expédiés de la colonie. Chaque Indien ne 
put être embarqué que muni d'un certificat du gouverneur de l'établissement 
français où il avait vécu jusque-là. J'ai trouvé les colons satisfaits de leurs ouvriers; 
ils ne sont pas , il est vrai, si forts, si durs au travail que les nègres; mais ils sont 
plus doux , ne boivent que de Teau , ne s'absentent jamais de leurs occupations , 
ne volent point , tandis que les autres sont généralement ivrognes , paresseux , 
débauchés et coureurs, il a été jusqu'ici presque impossible de décider les Indiens 
à conduire leurs femmes avec eux : aussi retournent-ils dans leur patrie , avec 
l'argent qu'ils ont gagné, aussitôt que l'engagement est expiré; mais, comme 
plusieurs sont revenus, il y a lieu d'espérer qu'on parviendra à surmonter cette 
répugnance et qu'ils finiront par se fixer dans la colonie. » 

Les habitudes, les mœurs, la nourriture des créoles de l'Ile Bourbon ont trop 
d'analogie avec celles des créoles de l'île de France pour qu'il soit utile de faire 
ressortir quelques nuances qui les séparent. Ce sont toujours des allures fran- 
çaises , avec plus d'abandon à l'île de France , avec plus de réserve à l'Ile Bourbon. 
On voit que, dans cette dernière possession, le frottement avec l'Europe n'a pas 
encore poli toutes les aspérités du caractère créole. Les planteurs sont en général 
âpres comme leurs montagnes , sombres comme leurs ouragans. Mais ces défauts 
ne sont qu'à l'écorce; il y a au fond de cet austère dehors des vertus douces el^ 
hospitalières. 

Le terme fixé à mon séjour allait expirer, et le capitaine George n'était pas 
homme à m'attendre. Je pris donc congé de mon hôte, et j'arrivai sur le débar- 
cadère dans un moment où le vent fraîchissait. On allait hisser le pavillon bleu , 
signal qui indique que la conmiunication doit cesser entre la rade et la ville. Les 
ponts volants étaient encombrés de monde. Trois ou quatre chaloupes se hâtaient 
de mettre à terre leurs passagers. Ici des dames étaient hissées dans un fauteuil ; 
là des officiers de marine grimpaient par une échelle de corde que le poids de 
leur corps faisait vaciller. Au risque de chavirer dans la rade , je m'affalai par une 
cerde et tombai dans une pirogue qui prit le large. A diverses reprises, la mer 



1 



82 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

embarqua dans notre frêle bateaa, et ce ne fut pas sans peine que j'atteignis le 
bord du Soleil, a Ah I vous voilà , me dit le mystérieux capitaine ; nous n'atten- 
dions plus que vous. » Et à l'instant même il ordonna d'appareiller. Mouillé de 
la tète aux pieds , je descendis dans la chambre. 

Deux heures après , quand je remontai sur le gaillard d'arrière , an vent de S. E. 
nous chassait vertement sur Madagascar. Quoique le temps fût capricieux et sac- 
cadé , le capitaine recevait les grains avec toute sa toile. Les perroquets étaient 
dehors, et nous emportions nos douze nœuds (quatre lieues) à Theure. Je n'osais 
parler; mais en voyant les hauts mAts plier comme des roseaux, et à l'aspect du 
penon qui se raidissait en menaçant le ciel , je faisais in petto le vœu qu'il prît 
à notre capitaine la fantaisie d'aller un peu moins vite. Lui pourtant ne semblait 
guère songer à son navire. Assis sur un banc de quart» il jouait avec un chien de 
chasse , quand je le vis se lever tout d'un coup » comme frappé d'une apparition « 
prendre sa longue- vue et la braquer sur la mer. a Maître Leroux ! cria-t-il d'une 
voix tonnante , range à hisser les bonnettes à bâbord ! ~r Miséricorde I les bon- 
nettes par une telle brise 1 Maudit Verger de m'avoir confié à un casse -cou 
pareil 1 C'est indigne 1 » Je n'y tenais plus; je m'approchai du capitaine George, 
a Capitaine , il vente fort, lui dis-je. — Pas assez , Monsieur : nous avons besoin que 
cela tienne jusqu'à la nuit. » Et il gardait toujours sa longue-vue fixée vers l'hori- 
zon. J'étais désorienté par ce sang-froid : ne trouvant plus d'expression pour 
mes craintes , je me mis à jeter seulement sur la voilure , sur la mer, un regard 
piteux et significatif : il voulut bien me comprendre, ot Monsieur, me dit-il avec 
un sérieux amical , regardez par notre travers ; là , là ( il me passait en même 
temps sa longue-vue). Voyez-vous! — Oui, comme une pointe d'aiguille. — 
C'est un navire, Monsieur, une corvette de la station, un bâtiment de l'État. — 
Eh ! qu'importe? — Beaucoup ; il y va de ma fortune et de mon honneur. Écou- 
tez : j'aime mieux m'en remettre à votre loyauté que de courir plus tard, à 
Tamatave, la chance d'indiscrétions involontaires. La goélette sur laquelle vous 
naviguez est un négrier. Le Soleil n'a jamais fait d'autre commerce. » Involontaire- 
ment je frissonnai. « Rassurez-vous, me dit-il, à Theure qu'il est nous sommes en 
règle ; nous avons patente pour courir dans ces eaux. La corvette nous ferait 
mettre en panne , enverrait un canot à bord , qu'elle en serait pour son coup de 
canon à poudre et pour ses peines de visite. — Alors , pourquoi la fuir, au risque 
de démâter? — Pour qu'elle perde nos traces. A peine hors de Saint-Denis, j'ai 
fait un ricochet qui a trompé la croisière ; elle croit que ma bordée est vers le fort 
Dauphin. Si elle relevait une nouvelle route, nous l'aurions sur nos talons jusqu'aux 
atterrages , ou elle me ferait manquer ma traite. Avec vingt-quatre heures devant 
moi seulement, je réponds de ce voyage. » 

Il continua encore quelque temps à interroger cette ligne noire qui pointait 
presque imperceptible sur le niveau de l'Océan, a Nous sommes plus bas que 
lui , dit-il ; il ne nous a pas vus ; sa route l'éloigné. » Après ces mots , espèce 
d'aparté , plus tranquille , il continua ses confidence.s. a Allez , Monsieur, il faut 



ILE DE MADAGASCAB. 83 

fhktAt nous plaindre que nous blâmer ; car c'est une triste , une misérable vie que 
la nôtre. J'étais né pour faire mieux. Il eût fallu seulement venir vingt ans plus 
tdt La guerre sur mer, voilà à quoi j'étais voué ; la vie de corsaire , quand ce râle 
était si héroïque pour nous ; quand, sur vingt chances, nous en avions dix*neuf de 
naufrage, de prison ou de mort; la vie de corsaire, quand l'Anglais régnait sur 
rOcéan , et que nous laissions pourrir nos belles coques de vaisseaux ; oh 1 que 
je l'aurais aimée alors. Mais le métier a péri : il ne restait plus qu'à se faire 
capitaine marchand, avec un armateur à ses trousses, avec une méchante car- 
casse sous les pieds, disputer quelques liardssur le prix dunolis, sur l'achat 
des sucres ou sur la vente des vins , signer des connaissements , coter des fac- 
tures, arrimer des sacs, des caisses, des barriques; tout cela me répugnait, Mon- 
sieur ; j'aurais préféré tout à cette existence triviale : mieux vaut être nègre mar- 
ron que capitaine marchand. Ne pouvant devenir corsaire, je me suis fait négrier; 
l'un vaut l'autre pour le mal que cela donne. C'est une rude vie, je vous le répète. » 
J'étais impressionné ; il s'en aperçut et n'attendit pas ma réplique : « Il y a quel- 
ques années, la traite nous valait des monceaux d'or; les gouvernements nous 
laissaient à peu près tranquilles , et les colonies ne s'en trouvaient que mieux. 
Aujourd'hui, tout est contre nous; croiseurs, agents coloniaux, espionnage, 
haute et basse police. Le commerce des noirs , presque toléré autrefois, ne peut 
plus se faire qu'au milieu de périls sans nombre. La contagion philanthropique a 

m 

gagné jusqu'aux races africaines ; le dernier souverain de Madagascar, Radama 
chef des Hovas, a défendu la traite. Eh bien ! depuis qu'elle est devenue si diffi- 
cile , cette vie me platt ; j'aime à lutter, à combattre , à me savoir en face d'un 
danger; j'aime la tempête à la mer: aux atterrages, j'aime les canons braqués et 
les boulets qui sifflent. Ma destinée est de mourir jeune ; j'y coqipte. J'épuise tout 
en attendant : émotions de femmes, de jeu , de table , j'exagère tout, afin de m'en 
lasser et de ne pas emporter un regret. 9 

Cet entretien me mit à l'aise avec le capitaine. Dès lors s'expliquait pour moi 
tout ce que ses allures avaient offert de mystérieux , et ses confidences provo- 
quèrent les miennes. Ainsi , du peu de jours que je passai à bord du Soleil ^ naquit 
entre nous une intimité dont le souvenir m'est toujours précieux. Ce fut presque 
avec un sentiment de regret que je vis , le 3 février au soir, se dessiner la vaste 
chaîne de montagnes qui indique le gisement des cotes de Madagascar. 



CHAPITRE XL 



iOAR. 



Le k février, le Soleil atterrit sur Foulepointe. A peine ancré, le capitaine George 
sauta dans le canot et vogua vers la Pointe-aux-Bœufs. La plage qui s'étendait 
devant nous avec des sables noirs et d'une teinte presque métallique , allait aboutir 



84 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

à un village' de quatre à chiq cents maisons d*un aspect agréable. Sur la droite 
s'élevait une petite batterie, et sur la gauche un bras de mer assez étroit en arrière 
du fort principal. Les pièces de cet ouvrage, dirigées sur la rade, pouvaient au 
besoin être tournées contre le village. Plus loin était le fort, défendu par une 
triple enceinte de bois, et portant dans ses embrasures des pièces de canon on 
plutôt des pierriers , dont le calibre était d'environ une livre. 

Le capitaine ne resta qu'une heure à terre ; à peine eut-il touché de nouveau 
le bord , qu'il commanda Tappareillage. Quand le Soleil fut orienté , il me rejoi- 
gnit, a Les Français ont échoué devant cette bicoque, me dit-il. Trois frégates 
n'en sont pas venues à bout ; avec ma goélette je Taurais prise, o II me raconta 
d'une manière sommaire la campagne de la Terpsichore , de la Nièvre et de la 
Chevrette^ sur laquelle je devais avoir ensuite plus de détails. Pendant son récit, 
nous gagnions du chemin ; nous reconnaissions Ftle aux Prunes avant de jeter 
f ancre devant Tamatave. Ce village offrait alors un aspect inouï de dévastation. 
Le fort qui le domine était labouré dans tous les sens comme un ouvrage qu'on 
aurait longtemps battu en brèche. C'était un stigmate de la guerre toute récente 
des Français contre les Hovas. Le 18 octobre , Tamatave avait été occupé de vive 
force par la division navale , et l'incendie du magasin à poudre avait fait sauter 
ses retranchements. 

La yole du capitaine George me conduisit sur le rivage , où nous nous dimes 
adieu. II devait repartir le même soir. Il me mit entre les mains d'un certain 
M. Bellemine , mulâtre de l'île de France et grand agent commercial des cabo- 
teurs de Port-Louis. Cet homme n'avait échangé que quelques mots avec le capi- 
taine; mais je compris qu'ils étaient décisifs. Quand George eut repris le large, 
nous marchâmes vers* sa maison , où nous arrivâmes , escortés de quelques natu- 
rels , les uns nègres , les autres olivâtres , un petit nombre presque blancs. La 
Ggure des nègres a tous les caractères du type africain ; les yeux veinés de sang, 
les lèvres larges et bouffies, le nez épaté, les pommettes saillantes, les cheveux 
courts et crépus, mais séparés en six tresses qui tombent du front jusqu'à la 
nuque. En passant devant le camp arabe, nous vîmes plusieurs familles de 
Séclaves, indigènes de descendance asiatique, fixés à Madagascar de temps 
immémorial et principalement adonnés au commerce. Les hommes sont vêtus 
à peu près comme les nègres : ils ont pour vêtement un sadik ou pièce de toile 
blanche, destinée à couvrir la partie inférieure du corps et qu'ils fixent autour 
des cuisses de manière à figurer une sorte de pantalon ; puis un seimboue , autre 
pièce de toile bleue avec laquelle ils se drapent presque à la romaine; leur teint 
est seulement cuivré , leurs traits ont la finesse et la régularité arabe ; leurs che- 
' veux sont lisses et longs. Les femmes les arrangent à l'orientale par de longues 
nattes qui pendent sur leurs reins. 

J'eus bientôt vu le pays , et je consultai mon bête pour savoir comment je pour- 
rais continuer ma route vers l'Inde. Une occasion pour l'Inde , c'était presque un 
événement à Tamatave , et M. Bellemine me conseilla d'aller à Sainte-Marie où la 



ILE DE MADAGASCAR. 85 

chance me serait meilleure. Un bateau caboteur partait le lendemain matin pour 
la Pointe-Larrée ; j*y pris passage. Débarqué sur ce point où gouvernait Corollaire, 
^nce des Bétanimènes, mulâtre né d une Malgache et d*un officier supérieur de 
Fartillerie française, Tagent créole ne me conseilla pas d'y résider longtemps, à 
cause des hostilités toujours pendantes entre les troupes françaises et Kanavala , 
reine des Hovas. Profitant d'un armistice qui durait encore , j'entrepris de me 
rendre par terre à Tintingue où nous avions récemment formé un établissement 
militaire. Deux guides noirs de con6ance m'accompagnèrent dans cette route 
coupée de larges rivières et de marais profonds dans lesquels nous avions de Feau 
jusqu'à la ceinture. De distance en distance se montraient quelques oasis de terre 
ferme , couvertes d'arbres et de bruyères , où foisonnait le gibier. On y voyait par 
milliers les pintades, les tourterelles , les cailles, les merles, les pigeons verts et 
bleus. Vers le milieu du jour, mes deux guides marquèrent la halte sous un bou- 
quet de palmiers où quelques provisions et quelques fruits cueillis sur les arbres 
nous composèrent un repas frugal. Réduit à Teau pour toute boisson, j'allais en 
puiser dans le marais voisin , quand un de mes nègres m'arrêta. Puis il chercha 
autour de nous, examinant les arbres des environs. Quelques minutes après, il me 
fit signe d'accourir; il avait trouvé un ravenila, qu'on a surnommé l'arbre du 
VOYAGEUR ; il en prit une feuille, à laquelle il donna la forme d'une coupe, puis, 
au moyen d'une entaille profonde, il fit jaillir du tronc une eau limpide et 
fraîche, que je savourai avec une espèce de sensualité. La source était si abon- 
dante que mes deux noirs en burent chacun à leur tour sans l'épuiser. 

Quelques milles plus loin , nous entrâmes dans une forêt prodigieuse, où des 
arbres gigantesques élançaient dans l'air un dôme de verdure , tandis qu'au-des- 
sous les groupes de cocotiers formaient une seconde voûte toute festonnée de 
lianes qui jetaient d'une branche à l'autre leurs guirlandes de feuilles et de fleurs. 
Dans l'épaisseur de ce bois, nous eûmes une vive alerte. Un parti d'Hovas le tra- 
versait. L'officier qui était à sa tête avait un uniforme rouge et des épaulettes 
écaillées à la façon anglaise. Il baragouinait quelques mots de français, et, 
autant que je pus le comprendre, il me conseilla d'accélérer mon voyage, parce 
que l'armistice allait expirer. Quelques heures après , je traversais la rivière de 
Fandarase , et je prenais asile dans notre établissement militaire de Tintingue. 
C'était une langue de terre qui s'avançait dans la mer, et que défendait un 
ouvrage palissade de bastions, soutenu par un clayonnage en gazon et en bran- 
ches d'arbres. Cinq bastions flanquaient la redoute principale ; des fossés entou- 
raient le rempart ; un pont-levis assurait les communications avec l'intérieur ; des 
chevaux de frise, très-forts et très-acérés, défendaient l'approche des murs. 
L'espace renfermé entre la mer et le retranchement était couvert de cases où 
logeait une garnison française de 400 hommes environ. 

Dans son enceinte toute militaire, Tintingue ne pouvait m'ofirir qu'une courte 
hospitalité. Le lendemain , je m'embarquai pour Sainte-Marie sur un aviso de 
guerre, et le jour même nous jetâmes l'ancre sous l'Ilot fortifié qui commande la 



86 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

baie. C'est à Sainte-Marie , chef-lieu actuel des établissements français à Mada- 
gascar , que je résumai mes impressions sur cette lie, en les complétant de toutes 
les notions historiques recueillies sur les lieux , et surtout des précieux travaux 
de M. Ackerman , chirurgien en chef de notre marine miUtaire dans ces posses- 
sions. Je voulus d*abord visiter moi-même les deux établissements agricoles fon- 
dés par MM. Albran et Carayon, i*un sur Textrémité sud de Tlle à Ancarenne, 
planté de cafiers et de girofliers; l'autre à Tsaraac, dans le nord de Ttle, plus spé- 
cialement destiné à la culture de la canne à sucre, vaste habitation, avec de belles 
câses et des magasins, avec des canaux et un moulin en activité sur le cours d'une 
rivière. Ces deux essais pouvaient donner la mesure du parti que la France tire- 
rait de Madagascar, si elle procédait à sa colonisation avec un plan suivi et des 
moyens sufGsants de réalisation. Voici bientôt deux siècles que tour à tour nous 
faisons valoir ou nous dédaignons nos droits sur quelques points de cette île, que 
nous y fondons à grands frais des échelles de commerce et de navigation pour les 
abandonner ensuite. 11 serait temps que Texpérience du passé profitât aux tenta- 
tives futures ; et le récit de tant d*avortements ne restera pas inutile , s'il déter- 
mine dans l'avenir quelque résultat plus durable et plus fructueux. 

Ce fut en 1642, c'est-à-dire cent trente-six ans après sa découverte par le Por- 
tugais Lorenzo Almeïda , que Madagascar fut occupée par le sieur de Pronis , 
agent de la Compagnie française des Indes, en vertu d'une concession obtenue 
de Louis XIIK Toutefois, avant que la navigation par le cap de Bonne-Espérance 
eût révélé aux Européens modernes l'existence de cette ile, les anciens l'avaient 
connue et fréquentée. Nul doute aussi que depuis ces temps où les données géo- 
graphiques étaient si incertaines , les Arabes aient visité Madagascar avant et 
après Mahomet. La race des Séclaves, qui peuple le nord de l'île, est évidemment 
d'origine arabique , et toutes les tribus blanches doivent y être venues du conti- 
nent d'Asie. L'histoire des Kalyfes, successeurs du Prophète, parle d'ailleurs 
d'une guerre de quatorze ans soutenue , vers 880 de notre ère , contre les peu- 
plades du Zanguebar, débarquées par milliers dans l'Irak et TYémen. Or, le Zan- 
guebar fait face à Madagascar ; et, pour que des tribus africaines vinssent d'aussi 
loin attaquer les peuples de l'islamisme , il fallait que des relations eussent amené 
et motivé cette lutte opiniâtre. 

Quoi qu'il en soit , quand de Pronis , après avoir exploré toute la côte , débar- 
qua près de Manghéfia, ou port de Sainte-Luce, le terroir de Madagascar se frac- 
tionnait en provinces indépendantes les unes des autres, peuplées de tribus dis- 
tinctes , et obéissant à des chefs divers. Manghéfia , où ce premier établissement 
fut tenté , ofirait quelques convenances : un port abrité des vents du large par la 
petite lie de Sainte-Luce ; un ruisseau qui coulait entre des prairies et des rizières; 
enfin le voisinage de hautes forêts pleines de bois de construction. Mais un grave 
inconvénient annula bientôt ces avantages. La fièvre décima les rangs des colo- 
nisateurs , et chaque renfort d'hommes qui arrivait de France ofirait un nouvel 
aliment au fléau. Ce fut alors qu'on songea à transporter le local français sur 



ILE DE HADÀ6ÂSGAB. 87 

k péninsule de Tholaogar, âtuée par S^" 6' S. Là fut fondé le fort Dauphin : sur 
ou plateau qui dominait la rade, on construisit un fort en parallélogramme ; puis 
on chercha à uouer quelques relations avec les naturels du pays. Le roi de la 
contrée , Dian-Ramasch, se prêta à la colonisation nouvelle; mais bientôt les vio- 
lences des Européens indisposèrent les Malgaches et nous créèrent des obstacles 
pour ravenir. De Pronis, comme les autres, s'occupa plutôt des moyens de réa- 
liser une rapide fortune , que d'assurer à rétablissement des chances prospères et 
dm^ables. 

Ce fut alors , yers 1648, que la Compagnie française des Indes envoya Flacourt 
à Madagascar. Cet homme courageux , mais inflexible , hautain et parfois cruel 
avec ses allures dévotes, gâta plutôt qu*il n'améliora les affaires. Les questions 
de forme étaient tout pour lui. Un ecclésiastique, l'abbé Nacquart, qui l'avait 
accompagné , ne voulait pas non plus que sa campagne fût infructueuse pour la 
grande question de prosélytisme , et il en résulta souvent quelques actes de bar- 
bare et maladroite politique. Dans l'ouvrage qu'il publia, à son retour en France, 
sur ses huit années d'administration coloniale, livre précieux même de nos jours et 
plein de faits que les notions modernes n'ont pas détruits , Flacourt a minutieu- 
sement relaté les succès d'étiquette , les triomphes de déférence , les victoires de 
religion qu'il remporta sur les Malgaches. Cependant il faut rendre cette justice 
& Flacourt , qu'il fut le premier à recueillir sur Madagascar quelques renseigne- 
ments positifs. Il en nonuna les peuplades, et décrivit leurs mœurs. 

Après lui , la Compagnie française des Indes envoya un troisième convoi sous 
les ordres de Chamargou. Comme Flacourt, le nouveau chef avait aussi son 
escouade de missionnaires , et dans le nombre un certain père Etienne , prêtre 
d'un fanatisme intolérant et farouche. Pour neutraliser la démence furibonde de 
ces apôtres, Chamargou n'avait ni la capacité ni la vigueur nécessaires. Opiniâtre 
et insoient vis-à-vis de^s subalternes et des naturels, il ployait devant la volonté 
des Pères de la mission. Aussi des malheurs sans nombre vinrent-ils fondre à la 
fois sur une colonie ainsi gouvernée. Dès le début, Chamargou avait cru devoir 
détacher en reconnaissance dans le pays des Matatanes, un simple soldat , Leva- 
cher, de La Rochelle, plus connu sous le nom de Lacase. Cet honune, ouvert et 
intelligent, devint bientôt l'ami des naturels ; il se mêla de leur politique, les aida 
dans quelques guerres, et reçut le surnom victorieux de Dian-Poussi. ïa pre- 
mière pensée de Lacase fut dutiliser cette influence acquise en faveur de ses 
compatriotes; mais soit que la conscient de ses services l'eût rendu moins souple 
vis-à-vis de ses chefs, soit que Chamargou ne fût pas inaccessible à un sentiment 
de jalousie envers le simple soldat, toujours est-il que Lacase ne trouva plus dès 
lors qu'injustice et ingratitude au fort Dauphin. Dégoûté , il déserta et passa chez 
les Malgaches avec cinq de ses camarades. Dian-Rasitate , souverain d'Amboule, 
l'accueillit et lui donna sa fille Dian-Nongue. A la mort du père, la femme de 
Lacase régna sur ses domaines : Lacase fut donc presque souverain malgache. 

Pendant ce temps , le chef du fort Dauphin expiait cruellement son injustice : 



88 VOYAGE ÀUTODR DU MONDE. 

la famine et la maladie avaient réduit sa garnison à 80 hommes. Les choses allaient 
au plus mal quand ie commandant Kercadio parut sur la rade ; il fit ployer Tor- 
gueil intraitable de Cbamargou , et détermina un rapprochement entre lui et 
Lacase. Mais bientôt Tintolérance des missionnaires attira d^autres périls sur la 
colonie. Le père Etienne avait obtenu une cinquantaine de soldats pour convertir 
ou soumettre la contrée ; les peuplades inofiensives des environs se soumirent à 
la bande du prêtre sans songer à la résistance, mais chez les Matatanes il trouva 
un corps d'indigènes qui le massacra lui et sa troupe. Cette vengeance fut le signal 
d'une guerre générale dans laquelle Chamargou et Lacase périrent. Depuis lors 
quatre-vingt-dii ans s'écoulèrent sans qu'il fût question de Madagascar. 

En 1768 , sous le ministère du duc de Prasiin , un nouvel essai de colonisation 
fut tenté : M. Démoda ve partit pour aller prendre possession du fort Dauphin an 
nom du roi de France. Ses instructions traçaient une marche plus pacifique que 
guerrière. Il fallait se concilier les peuplades malgaches, non les violenter. Cette 
fois on avait embarqué des agriculteurs au lieu de missionnaires; et sans doute 
cette tentative eût rencontré de plus beaux résultats , si on lui avait affecté plus 
de fonds 9 en la combinant sur une haute échelle. A la même époque, d'ailleurs, 
l'aventurier Beniowski vint se jeter à la traverse des projets de Demodave. 
Échappé courageusement des steppes de la Sibérie , ce Polonais était venu cher- 
cher fortune sur cette côte lointaine. Son caractère hardi, ses plans merveilleux 
séduisirent les ministres français. Deux millions furent gaspillés par lui dans 
l'établissement de la baie d'Antongil , tandis qu'on avait mis soixante et quelques 
mille francs seulement a la disposition de M. Demodave. Plus tard, des rapports 
ayant dessillé les yeux du gouvernement, Beniowski fut obligé de quitter Pile : 
il alla aux États-Unis, y fit d'autres dupes, détermina une expédition contre 
Madagascar, et s'établit de nouveau à Antongil , jusqu'à ce que fatigué de sa tur- 
bulence, le conunandant Souillac envoya contre lui un petit corps français 
en 1T76. A la première rencontre, une balle tua Taventurier. 

Pendant qu'au sud un poste militaire et commercial se reformait au nom du 
roi de France, le hasard déterminait un autre établissement européen à Sainte- 
Marie , petite île attenant à la côte orientale de Madagascar, et que les naturels 
appellent Nossi-Ibrahim : elle est habitée par une race plutôt arabe que nègre. 
Les baies de cette île servaient , depuis un demi-siècle , de repaire aux pirates de 
l'Océan indien ; ils s'y étaient naturalisés , y avaient contracté des alliances parmi 
les insulaires, et, grâce à eux, la trsifte des hommes, inconnue jusqu'alors 
dans ces contrées, y était devenue commune et lucrative. La prospérité tou- 
jours croissante de Sainte-Marie engagea enfin la Compagnie française des 
Indes à y diriger une expédition. Quoique l'Ile fût regardée comme le cimetière 
des Européens, une foule d'émigrants partirent sous la conduite d'un nommé 
Gosse; mais, par suite de quelques mesures maladroites, au bout de la même 
année, toute la colonie périssait victime d'une insurrection des naturels. De 
sanglantes représailles vengèrent les Français, et l'établissement se réorga- 



ILE DE MADAGASCAR. 89 

Disa sons Finfluence d*an simple soldat de la Compagnie des Indes » Labigorne , 
qui avait épousé Bétie , fille d'un roi de Nossi-lbrahim et sœur de Jean Harre , 
soayerain de Foulepoînte. Cet homme, devenu ainsi intermédiaire entre ces 
insulaires et les Français, fut d*une utilité décisive à ia colonie renaissante. Des 
relations commerciales s*établirent avec le littoral du nord et du nord-est, et cette 
direction nouvelle porta un dernier coup à la colonie déjà si précaire du fort 
Dauphin. 

De cette époque à la paix de 181&, le seul événement décisif qui se passa dans 
ces contrées, fut Tintervention d'une escadre française, sous les ordres de M. Ha- 
melin, dans un débat entre le souverain de Foulepointe et celui de Tamatave. 
Alliés de ce dernier , nos vaisseaux s*embossèrent devant Foulepointe , et , après 
une vive et courte canonnade, emportèrent le village et le fort au moyen de quel- 
ques troupes de débarquement. Le résultat de cette guerre ne profita qu'eaux 
intermédiaires : Foulepointe et Tamatave reçurent garnison française. Cette 
période fut toute prospère. L'abondance régnait sur les points occupés ; les objets 
d'échange y affluaient, la gomme copal, le riz et les nègres. Les plus beaux parmi 
ces derniers se tiraient d'une province intérieure, séjour de ces Hovas qui allaient 
plus tard devenir les maîtres de la Grande-Terre. Leur souverain Dian-Ampointe 
méditait alors une conquête dont il légua l'accomplissement à son petit-fils 
Radama. 

Le traité de 1815, ne stipulant rien pour Madagascar, impliquait la reconnais- 
sance de nos comptoirs sur cette île. Seulement les Anglais essayèrent alors de se 
créer quelques postes qui pussent balancer les nôtres ; ils colonisèrent le port de 
Louqez , essai malheureux qui n'aboutit qu'au massacre des hommes débarqués. 
Battus sur ce point , les agents britanniques se rabattirent sur un autre. Déjà , 
vers ce temps, Radama, souverain des Hovas, révélait ses pensées d'agrandisse- 
ment. On ne saurait préciser par quels moyens , par quels émissaires, l'amirauté 
de Londres parvint à fonder sa prépondérance à la cour du souverain malgache ; 
mais quand on vit plus tard ce conquérant marcher vers la soumission des peu- 
plades du littoral , avec une armée travestie à l'anglaise , maniant le fusil à l'an- 
glaise, avec des officiers aux uniformes rouges, on put deviner quelle politique 
avait passé par là, et reconnaître au besoin la main de M. Farquhar , gouver- 
neur de Tile de France. 

Cette révolution , qui s*opérait sous les yeux de notre marine et de nos garni- 
sons , nous trouva impassibles et neutres. Dans la tendance qu'elle prenait , nous 
avions beaucoup à y perdre. Nous y assistâmes cependant l'arme au bras. Ra- 
dama, dans l'espace des cinq années qui suivirent, écrasa tour à tour les chefs 
des Bombetocs^ des Séclaves, des Antavares, des petimsaras, des Bétanimènes, et 
une foule d'autres plus obscurs et moins redoutés. Le chef hova vint toucher aux 
portes de nos établissements, et nous n'eûmes pas seulement la pensée de rallier 
à la cause française cet homme qui se serait donné à nous si volontiers. Pour 
tout esprit observateur ^ c'était visiblement une transformation complète de cette 
I. ht 



90 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

tie immense. Radama réalisait à Madagascar ce que Mohammed-AIy avait réalisé 
en Egypte. Il préludait à la civilisation par la conquête : la domination militaire 
devait le conduire à Tunité politique. Son armée était forte déjà, compacte, disci- 
plinée à Teuropéenne ; les chefs étaient montés sur des chevaux venus du dehors, 
les soldats pourvus de fusils et de cartouches. Rien ne pouvait plus lui opposer de 
sérieux obstacles* Aussi le royaume des Hovas se développa-t-il bientôt dans tous 
les sens; Fintérieur de File, du 15' au 18' parallèle , releva du jeune conquérant; 
la capitale du nouveau royaume , Tananarive ou Émirae , devint une ville puis- 
sante, et, dès ce moment, on put prévoir que les fertiles provinces des côtes 
orientales ne resteraient pas à Tabri de ce vaste empiétement militaire. 

En 1819 pourtant , le gouvernement français se prit à tourner de nouveau 
les yeux vers Madagascar. Une poignée de soldats et quelques spéculateurs 
parurent au fort Dauphin et à Sainte-Marie. Le premier de ces deux postes reçut 
une garnison que les naturels saluèrent avec joie. Sur le second s*établirent le 
commandant Carayon avec un petit nombre d^hommes pour la garde du drapeau, 
et M. Albran, jeune Marseillais, aux idées grandes et hardies, qui avait conçu le 
plan de créations agricoles, et qui, sans une mort précoce, les eût certainement 
réalisées. Dans le même temps , nos anciens comptoirs de la Grande-Terre étaient 
explorés par un officier de la marine française, M. Sylvain Roux, chargé de 
réveiller en notre faveur les anciennes sympathies des peuplades. Ce fut lui qui 
détermina l'embarquement à bord du Golo des jeunes princes malgaches , Be- 
rora, petit-fils de Jean-René, souverain de Tamatave et de Foulepointe, et Mandi- 
Tsara, petit-fils du célèbre Tsi-Fanin, possesseur deTintingue. Ces deux insulaires 
étaient mis par leurs parents sous la tutelle de M. Sylvain Roux , qui devait con- 
fier leur éducation aux collèges de notre capitale. A Paris , les services de cet 
officier furent appréciés et récompensés peut-être au delà de leur valeur. Avec le 
grade de capitaine de vaisseau, on lui donna le titre de commandant des établisse- 
ments français à Madagascar. La corvette de charge la normande fut mise à sa 
disposition avec 100,000 francs de premiers fonds. Deux cents ouvriers de divers 
états s'embarquèrent avec lui pour aider à la colonisation nouvelle. 

Cette expédition eut encore la plus malheureuse issue. Après une longue navi- 
gation, la Normande mouilla dans la baie de Sainte-Marie, où Ton persistait à 
vouloir fonder un chef-lieu. Dans le cours des premiers travaux de défrichement» 
la fièvre enleva trois cents hommes , et le reste , voué à une existence maladive , 
fut attaqué de nostalgie et de découragement. 

Voilà ou nous en étions en 1822, quand les Hovas s*ébranlèrent pour combattre 
les Betimsaras et les Bétanimènes. Radama parut à Foulepointe , et s'établit sur 
la pierre même qui constatait la souveraineté de la France; il occupa ensuite 
Pointe-Larrée , s'empara de Tintingue, soumit tous les chefs nos alliés, pilla les 
convois destinés à la garnison de Sainte-Marie, sans que de tant d'actes, évidem- 
ment hostiles, il résultât autre chose que d'impuissantes et timides protestations. 
Loin d'en tenir comp'e, le souverain malgache prit l'initiative d'une rupture eq 



ILE DE MADA6ASGAB. 91 

8'emparant du fort Dauphin , dont le pavillon fut outrageusement abattu ; et quand 
nous eùoies été chassés ainsi de toute la Grande-Terre, il médita même sur 
Saîute-Marie un projet de descente qui échoua seulement faute de transports. 
Ces affronts si directs trouvèrent notre gouvernement insensible. Vainement une 
insurrection des peuplades littorales sembla-t-elie « vers le milieu de 1825, tendre 
la main à une intervention française. Au lieu de venir en aide aux chefs scission- 
naires, dont qaelquesmns avaient arboré nos couleurs, au brave Tsi-Fanin, sou- 
verain de Tintingue , qui mourut criblé de coups de lance , aux Séclaves , aux 
Betimsaras , aux Bétanimënes , on les laissa exterminer un À un par les Hovas ; on 
donna le temps à Radama de se consolider par de nouvelles victoires. En France 
et à Bourbon , on paraissait slnquiéter peu de Madagascar; et les colons de Sainte- 
Marie , réduits à leurs seules forces , isolés de la Grande-Terre , avaient peine à 
se maintenir eux-mêmes. La mort ne laissait pas de trêve à cette population euro- 
péenne ; elle frappait les chefs conmie les soldats. 

Pendant ce temps , Radama, de retour à Tananarive, gagnait à lui « par la clé- 
mence et par les faveurs « ceux que ses armes n'avaient fait que soumettre. Le 
Séclave Rafarla fut du nombre. Ce guerrier, dans la lutte récente , avait tenu tête 
aux troupes du souverain hova tant que ses munitions avaient duré; puis, ne 
trouvant plus ni fer ni plomb sous sa main , il lui avait envoyé l'argent de ses 
piastres fondues , et , cette dernière ressource épuisée , il s*était jeté au fort des 
bataillons ennemis, sabrant tout devant lui, jusqu*à ce que la fatigue Teût fait 
tomber mourant sur un monceau de cadavres. Conduit vers Radama : « Tu ne 
trouveras rien ici, lui dit-il, je t*ai envoyé jusqu'à mon argent. » Radama sut 
apprécier ce noble caractère. Rafarla devint son beau-frère, son ami, et l'un de 
ses principaux officiers. 

Mais la cour de Tananarive fut témoin , à cette époque , d'une fortune bien plus 
rapide et bien plus singulière. L'étoile de la France voulait qu'à l'heure même ou 
nous semblions déserter notre propre cause , un incident fortuit nous conservât 
auprès du souverain malgache quelques ressources d'influence privée. C'était à 
une époque où Faction anglaise prévalait dans les conseils de Radama. Les 
ministres protestants, Jones et Griffiths, établis dans sa capitale, dirigeaient le 
mouvement civilisateur dans tout le pays ; ils y prêchaient une espèce de cours 
d'histoire à l'usage du prince et des grands , où notre nation était sacrifiée à la 
nation britannique. Eh bien! malgré notre impolitique éloignement, quand 
il fut question de nommer un chef supérieur à tous les autres , un maréchal 
du nouveau royaume , ce fut un Français que Radama choisit, un nommé Robm , 
ancien sous-officier. L'histoire de cet honune mérite d'être racontée. 

Maréchal des logis dans l'armée du Nord en 1813, Robin passa en 1814 comme 
sergent dans les bataillons coloniaux et s'embarqua pour Rourbon. Là , incarcéré 
pour quelques actes d'insubordination justiciables d*un code rigoureux , il ne put 
supporter la pensée d'une peine dégradante , combina des moyens d'évasion , gagna 
nie de France, puis Madagascar en 1819. Avec l'autorisation de Radama, de 



1 



92 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Tamataye il vint à Tananarive , où quelques ressources d'éducation le rendirent 
utile aux habitants. II donna des leçons de lecture , d*écriture et de calcul. L*un 
des naturels le prit en afTection. C'était un Malgache , qui , enrichi par le cabo- 
tage entre Madagascar et Maurice , avait épousé , dans cette dernière colonie, une 
Malabre avec laquelle il vivait alors retiré à Tananarive. Cet homme avait plu- 
sieurs enfants , dont Robin devint le précepteur. L'une de ses élèves » vive Mal- 
gache de quinze ans, lui ayant plu , il la demanda et Tobtint en mariage en 1825. 
Radama Tayaut appris , désira voir le précepteur français. En Tabordant , le roi 
lui demanda s'il avait servi sous Napoléon ; et , sur sa réponse affirmative, cette 
figure nègre s'anima tout à coup d'une expression indicible, a Ce fut là un grand 
homme , dit-il , grand homme .. grand homme, d Et lui montrant le portrait de 
l'Empereur pendu à la cloison : a Voilà mon modèle ; voilà l'exemple que je veux 
suivre. » A côté de ce tableau figuraient aussi les portraits de plusieurs généraux 
de France et d'Angleterre. L'entretien roula ensuite sur l'art militaire , sur la 
politique française , et les vues du roi des Hovas dans des questions aussi loin- 
taines n'étaient dépourvues ni de justesse ni de sagacité. Depuis ce jour, Radama 
se plut aux conversations de Robin : on eût dit qu'il y cherchait un point de résis- 
tance contre son entourage d'émissaires anglais. Dans le but de trouver un motif 
à des rapports plus fréquents et plus utiles , il fut convenu que le chef hova pren- 
drait de l'ex-soldat de l'Empire des leçons de lecture et de langue française. 
L'élève royal fit des progrès ; il les paya par le poste de secrétaire intime ; ensuite 
par le grade de colonel ou dixième honneur, car les Hovas calculent les grades 
d'un à douze , en partant du tambour pour arriver au maréchal. En relations jour- 
nalières avec le roi , Robin était devenu son confident et son conseiller secret. 
Quelques nuages passèrent sur cette amitié , car le Français ne ménageait pas ses 
critiques, et le chef hova , entier et susceptible , ne les aimait guère ; mais le bon 
naturel de Radama le ramenait vers son conseiller, et leurs querelles finissaient 
toutes par un raccommodement. 

Lors de la révolte des Séclaves , le colonel français fut mis à la tête du corps 
expéditionnaire envoyé contre eux ; il suivit le roi malgache dans les guerres de 
l'Ouest, et ce fut au retour de cette campagne que lui échut le titre de maréchal, 
douzième et dernier honneur que son protecteur lui conféra autant pour récom- 
penser les services du militaire que pour faire honneur à sa qualité de Français. 
Un second acte non moins caractéristique, ce fut la nomination de Robin au 
commandement supérieur de la côte de TEst. Il y remplaçait le prince Corollaire, 
mulâtre de l'Ile de France et fils d'un officier supérieur de l'artillerie française. 
Successeur du roi Jean René, Corollaire, quoique Français d'origine, s'était 
montré peu bienveillant à notre égard , et les colons de Sainte-Marie avaient eu 
plutôt à se plaindre qu'à se louer de lui. Robin se montra tout autre : du jour où 
il gouverna sur cette côte , ses compatriotes y furent accueillis et protégés. Les 
caboteurs de Sainte-Marie purent venir s'approvisionner sur les marchés de la 
Grande-Terre ; l'abondance renaquit dans notre petite garnison , et , sans desser- 



ILE DE MADAGASCAR. t3 

vir les intérêts de son souverain , Robin trouva Toccasion de secourir nos mal- 
heureux colonistes. 

En 1828, parut sur ces cAtes U corvette de charge la Seine ^ avec la mission de 
visiter tour à tour Sainte-Marie , Fouiepointe et Tamatave. A Foulcpointe , elle 
trouva pour gouverneur le Sëclave Rafarla , dont il a été question plus haut , et 
qai reçut en audience solennelle le commandant de la corvette et son état-major. 
Nos officiers , après avoir traversé une double haie de soldats noirs vêtus à Tan- 
glaise, arrivèrent auprès de ce dignitaire, homme h la haute stature, au visage 
régulier, au regard vif et intelligent. Les premières visites d'étiquette furent 
suivies d un repas et d*une fête publique. Au repas, les femmes de Rafarla s'as- 
sirent près de nos marins ; Tune d'elles , la plus jeune et ftgée de dix-sept ans h 
peine , était la sœur du roi Radama , que le gouverneur de Fouiepointe venait 
d'épouser. Ces dames avaient un petit vernis d'éducation européenne ; elles par- 
laient presque toutes l'anglais. Au dessert , on but au roi de France et au roi des 
Hovas, et les salves de la corvette répondirent à l'artillerie du fort. 

De Fouiepointe y la corvette vint à Tamatave , où résidait Robin , et cette visite 
combla de joie le maréchal de Radama, à qui les souvenirs de la patrie étaient 
toujours chers. Il descendit lui-même sur la plage pour y recevoir le comman- 
dant et ses officiers. Pendant le petit nombre de jours que la corvette stationna 
sur la rade de Tamatave , les plaisirs et les fêtes se succédèrent sans interruption 
entre la terre et le bord. Robin voulut mener ses compatriotes à une partie de 
chasse dans les forêts giboyeuses des environs ; il les accabla de tant de politesses 
et de tant de festins que le commandant crut devoir le traiter à bord, lui et les 
dames de sa maison , c'est-à-dire , sa femme, ses deux belles-sœurs et une demoi- 
selle de compagnie, toutes les quatre mulAtresses, élevées à l'Ile de France et 
parlant assez bien le français. La Seine était pavoisée pour recevoir les convives ; 
l'équipage en ligne sur les gaillards, le navire mis en état, et le repas ordonné 
avec luxe. Mais la houle gâta tout : cette société de Malgaches, et la garde d'Hovas 
qui avait suivi le maréchal, furent prises du mal de mer. Dès lors la partie de 
plaisir se compliqua de nausées et de vomissements. Les bastingages étaient bor- 
dés de naturels qui grimaçaient horriblement à sentir ce plancher vacillant sous 
leurs pieds. Dans la chambre , on fit meilleure contenance ; et la journée finit 
encore par des toasts et des salves d'artillerie. Comme bouquet de la fête, le com- 
mandant remit au maréchal des lettres de grâce qui le relevaient de son juge* 
ment et purgeaient sa contumace. Robin accueillit cet acte comme une faveur. 

A la suite de cette tournée toute joyeuse , les relations de Bourbon et de Sainte- 
Marié avec la Grande-Terre devinrent plus faciles et plus animées. Le nouveau 
commandant, M. Schœll, venu à la tête de 200 soldats yolofs, avait organisé 
Sainte-Marie sur un nouveau pied. Des cargaisons de bœufs et de riz s'obtenaient 
et se chargeaient à Tamatave et à Fouiepointe. Robin et Rafarla faisaient assaut 
de bienveillance à l'égard des Français ; et , malgré les menées du pasteur Jones, 
le roi Radama semblait s'éloigner chaque jour de la politique anglaise, pour se 



94 VOYAGE AHTOUR DU MONDE. 

rapprocher de nous. Malheureusement ce prince , jeune encore , était attacpié 
d*une maladie incurable; il mourut au mois de septembre 1828, les uns disent 
d*une Qstule , les autres d*un poison que lui versa la reine Aanavala-Manjoka. 
Quelle que soit la cause de cet événement, leA agents anglais y étaient préparés, 
et ils le firent tourner à leur avantage. Grâce aui insinuations d'un jeune Uova , 
son amant, Ranavala-Manjoka usurpa le trône. Andimiase, c'est le nom du favori, 
était un élève du ministre Jones , nourri de ses idées et formé à son école : jeune, 
beau , ardent , il allait prendre sur la maîtresse du royaume un ascendant qui 
devait profiter à ses instigateurs. En effet, la mort de Radama fut une réaction 
contre la France. Ranavala , à peine couronnée , fit justice avec le fer de tous les 
opposants, disgracia les dignitaires du roi mort, et manda Robin àXananarive 
pour cause de malversation. Le maréchal parut à la cour, se justifia, et se démit 
de son grade. Quelques instances que fît la reine, il ne voulut plus rester à son 
service ; ce même Corollaire qull avait remplacé lui succéda. Rafarla , Tami , le 
beau-frère du souverain mort , ne fut pas à Tabri de la proscription commune. 
Attiré dans un guet-apens , il périt sous vingt coups de sagaie. 

Froissées par ces mesures réactionnaires, les peuplades prirent les armes 
contre la reine et contre Andimiase. Le sang coula dans toute la Grande-Terre, 
et une foule de proscrits cherchèrent asile sur Tlle Sainte -Marie, où com- 
mandait toujours M. Schœll. A la suite de ces bouleversements, la plus grande 
froideur était survenue entre nos autorités et les nouveaux chefs des provinces 
littorales : tout commerce était suspendu , toutes relations politiques annulées, 
quand une division navale mouilla dans la baie. C'étaient la frégate la Terpsiehore 
de li canons , la corvette l' Infatigable de 16, le transport le Madagascar de 6, 
et la goélette aviso le Colibri. Quatorze jours après parurent la corvette la Nièvre 
de 26, et la corvette la Chevrette de 16; ce dernier convoi portait des troupes 
d'infanterie et d'artillerie. A bord d'un des navires de la division «e trouvaient les 
deux jeunes princes malgaches Berora et Mandi-Tsara , qui revenaient à Tamatave 
après avoir achevé leurs études en France. A l'apparition de ces forces navales, 
on ouvrit des pourparlers avec les chefs de la côte; mais, soit que les ordres de 
la reine des Hovas le voulussent ainsi, soit que ses délégués fussent d'eux-mêmes 
malintentionnés pour les Français, les négociations n'aboutirent à rien. Si Ton 
faisait valoir auprès de Corollaire nos droits sur les points contestés de la Grande- 
Terre, il déclinait sa compétence, et si l'on insistait en demandant une entrevue 
directe avec Ranavala , il y opposait des instructions formelles qui ne lui per- 
mettaient pas de laisser monter aucun Français à Tananarive. 

Quand le chef de la station vit que les démarches pacifiques aboutiraient toutes 
à des fins de non-recevoir, il se tourna vers une démonstration plus sérieuse : il 
opéra un débarquement sur Tintingue, et commença sur cette presqu'île l'étabUs- 
sement d'un poste militaire. Aidés par les naturels » nos soldats y improvisèrent 
en vingt jours un ouvrage retranché et bastionné , une poudrière , un magasin 
d'armes et des logements abrit s. Autour d'eux et conune par enctiantement se 



ILE DE MADAGASCAR. 95 

groupèrent alors des tribus malgaches qui souffraient avec impatience le joug des 
Hovas. Elles s'organisèrent par camps palissades, et le circuit de la baie de Tin- 
tingue en fut bientôt cou?ert. A ce premier acte décisif, la reine Ranavaia ne 
répondit que par une protestation contre l'envahissement de la côte ; plus tard 
néanmoins elle nomma des ambassadeurs qui s'abouchèrent avec une députation 
firançatse, sans qu'on pût, de part ni d'autre, poser seulement les termes du 
débat. Alors nos chefs militaires passèrent outre. La division navale s'embossa 
devant Tamatave le 18 octobre , canonna le fort , fit sauter la poudrière et em- 
porta le village. Une seconde victoire déblaya les environs et compléta notre 
triomphale rentrée à Tamatave. 

Le plan de campagne poussa alors la division sur Foulepointe ; mais l'aveugle- 
ment du succès fit avorter cette nouvelle attaque. A la suite d'une longue et 
infructueuse canonnade , nos troupes d'avant-garde marchèrent contre les palis^ 
sades du fort. Le fort était vide. Après une décharge à mitraille, le colonel 
Rakéli l'avait évacué avec ses quatre cents Hovas ; il s'était retiré vers la plaine , 
an milieu d'une petite redoute en gazon , épaulée par un revêtement de sacs 
pleins de terre. Là , hors de la portée de l'escadre , il n'avait que notre feu de 
monsqueterie à essuyer. L'avant-garde , forte de 200 Français au plus , ne crai- 
gnit pas de s'aventurer au loin ; elle croyait être soutenue par le gros de nos 
forces ; mais le commandant Schœll fut le seul qui comprit et seconda ce mouve- 
ment, a A moi les hommes de bonne volonté I » s'écria-t-il. Quarante-cinq volon- 
taires partirent , et, avec ce renfort, M. Schœll marcha à l'attaque de la redoute. 
De son côté , le colonel hova , qui ne manquait ni de sang-froid ni de génie 
militaire , s'aperçut que le détachement, engagé ne s'appuyait sur aucune réserve ; 
il le laissa venir ; puis il lança contre lui une bonne partie de ses soldats. Alors 
une terreur soudaine s'empara des Français , ils regardèrent derrière eui , se 
virent isolés dans cette vaste plaine , en face d'un ennemi intrépide , fort de son 
nombre et de la connaissance des localités ; ils se débandèrent , n'écoutèrent plus 
la voix des chefs , et fuirent en désordre vers le rivage. Dans cette fatale retraite, 
le conmiandant Schœll, blessé, tomba dans les mains des Hovas, qui le décapi- 
tèrent et insultèrent à l'escadre en se faisant un trophée de ses insignes. Telle 
était la démoralisation des vaincus , que nul n'aurait échappé sans la présence 
d'esprit de l'âève Demarseau, qui fit jouer contre les assaillants la petite pièce 
de campagne qui armait sa chaloupe. 

L'affaire de Pointe-Larrée , à quatre jours de là , fut une éclatante revanche 
de cet échec» Cette fois, on s'entoura de quelques précautions, et le résultai 
d'une attaque ne resta pas livré au hasard. On effraya les naturels par une canon- 
nade bien nourrie , et par l'emploi d'obus qui labourèrent leur fort. En trois 
heures, 1800 projectiles tombèrent sur les positions ennemies. Sous l'impression 
de ce formidable début, marchèrent deux colonnes d'attaque appuyées d'un 
coips de réserve ; elles pénétrèrent dans les retranchements , malgré une pluie 
de balles et une forêt de sagaies , tuèrent les cauonniers hovas sur leurs pièces , 



96 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

et chassèrent la garnison du fort. Tout ce qui ne se sauva pas à travers la cam- 
pagne fut fait prisonnier. 

A la suite de ces hostilités , il y eut , entre les parties belligérantes , un répit et 
un armistice. Ils duraient encore quand je passai à Tintingue et à Sainte-Marie. 
Le prince Corollaire , désormais agent préféré de la reine , était monté en négo- 
ciateur à bord de la Terpsichore^ moins pour traiter que pour protester. Cependant , 
rassurées par notre présence, les peuplades malgaches venaient à nous; elles 
croyaient avoir trouvé dans notre concours une force durable contre les Hovas ; 
elles s'appuyaient de notre patronage pour refuser obéissance à la reine. Les 
villages qui entouraient Tintingue se peuplaient chaque jour d*émigrants nou- 
veaux , et Tavenir se présentait sous un meilleur aspect. 

Voilà sous quelle impression je visitai nos possessions de Madagascar. Depuis 
lors et pendant que j*accomplissais mon long pèlerinage maritime, la position 
changea du tout au tout. La reine des Hovas prit nos établissements par la 
disette; elle coupa toutes les communications, affama nos partisans malgaches, et 
bloqua nos garnisons dans un circuit de quelques lieues. La mésintelligence se 
mit parmi nos chefs militaires ; on dédaigna les services de Robin , qui aurait pu 
seul déterminer dans Tlle des diversions puissantes; l'esprit d'intrigue et d1m- 
prévoyance prévalut dans les mesures les plus essentielles ; et le résultat de tant 
de fautes fut Tévacuation de Tintingue , après Tincendie volontaire du fort et de 
tous les b&timents. Aujourd'hui comme en 1819, Sainte-Marie nous reste seule, 
parce que la barrière de la mer nous la garde , malgré toutes les erreurs de notre 
politique. Pour excuser-cette foule de mécomptes que tant de fois, et è des 
époques si diverses, nos colonisateurs ont essuyés à Madagascar, on s*est rejeté 
sur rinsalubrité du climat, en exagérant cette cause d'insuccès pour atténuer les 
autres. Si malsain que soit le littoral , il est à croire pourtant que les conditions 
atmosphériques s*y amélioreraient bien vite sous l'effort de travaux bien combinés. 
D'ailleurs , dans leur immense développement , il est impossible que les côtes de 
Madagascar n'aient pas des parties fertiles et salubres. Un coup d'ϔl sommaire 
sur cette vaste région sufflt pour en convaincre. 

Longue de plus de SHtO lieues, et large dans quelques endroits de 120, cette lie 
peut avoir 28,000 lieues carrées de surface. Une double chaîne de montagnes 
hautes de 1,200 toises environ, y forme un plateau central qui sépare deux parties 
maritimes à peu près égales. De ce plateau descendent une foule de rivières larges 
et poissonneuses , le Mourandava , le Mananzari , le Manangara , l'Andévouraute 
et le Mangourou, qui sort du lac d' Antsianake , dont le circuit est de 25 lieues. 
Quatre autres grands lacs se lient à lui et le continuent , et c'est dans cette masse 
d*eaux stagnantes qu'il faut voir la grande cause de l'insalubrité du climat. 

Cette grande lie, sur laquelle la dynastie des souverains hovas a promené 
récemment son niveau militaire , est fractionnée en provinces ou pays. Celui des 
Antavares, ou peuples du Tonnerre, va du cap d'Ambre au cap de Foulepointe; 
il comprend l'Ile de Sainte-Marie. Les Retimsaras, ou peuples unis, sont ane 



ILE DE Madagascar. 97 

agglomération de petites tribus industrieuses qui habitent les côtes de Foulepointe 
et de Tamatave. Plus loin viennent les Bétanimènes ou peuples de la Terre-Rouge, 
dont le chef-lien, Andévourante , est assis sur la rivière de ce nom. C'est la plus 
belle , la plus féconde » la plus peuplée des provinces littorales , et ses habitants 
sont les plus sociables de Vile. Les Antaximes ou peuples du sud sont pauvres, 
grossiers , pillards 9 sans industrie. Après eux sont les Antambasses , grands et 
robustes , gais et doux , mais paresseux. L'anse Dauphine , baie du fort Dauphin , 
est sur leur côte , et la vallée d' Amboule , arrosée et riche en pâturages , offrirait 
d'immenses ressources à un peuple plus actif. Les Antanosses au sud et les Tais* 
sambas à Fouest terminent la patrie australe de Madagascar ; ils obéissent encore 
à la même famille arabe qui possédait autrefois toute celte région. Les Antanosses 
ont su se maintenir indépendants contre les armes de Radama ; ils se disent ton- 
jours amis des Français. Après les Taissambas , s'échelonnent , en remontant la 
côte , les Ampatris , les Mahafalles et les Caremboules qui habitent des terres peu 
cultivées, mais riches en bois et en pâturages. Leurs voisins de Tintérieur sont 
les Machicores. La province de la baie des Augustins, encore peu connue « est 
habitée par le peuple le plus hospitalier de toute Tile ; mais le sol y est peu fertile. 
Les environs de la baie de Mouroundava offrent des bassins plus riches où vivent 
plusieurs nations connues, au nombre desquelles on peut citer les Érindranous. De 
Mouroundava à Ancouala s*étend le pays des Séclaves , peuplade arabe , et la plus 
puissante de l'île avant que le royaume des Hovas eût réalisé ses empiétements. 
Autrefois , cette province était gouvernée par une reine qui résidait à Bombetoc, 
ville d'une population considérable « quoique la capitale soit à Mouzangaye» à 
laquelle on attribue 30,000 âmes. Les ports de Mouzangaye et de Bombetoc entre- 
tiennent un conunerce régulier avec les royaumes de Mozambique et de Zanguehar. 
Dans l'un et l'autre , dominent les Arabes , plus actifs et plus industrieux que le 
reste des insulaires. On y voit des boutiques, des maisons d'éducation et des 
mosquées. Le port de Louqez où les Anglais ont récemment échoué dans leurs 
projets d'établissement » est dans la circonscription du pays séclave. 

Telles sont les peuplades qui habitent le long circuit elliptique que forment les 
côtes de Madagascar. Les tribus de l'intérieur, toutes enclavées aujourd'hui dans 
le royaume des Hovas , sont les Antambanivoules ou Ambanivoules , peuples du 
pays des bambous , les Antsianakes , les Andratsayes , les Bezonzons , les Anta- 
cayes , enfin les naturels du pays d' Ancove ou Hovas. Avant Radama , le royaume 
d^Ancove était déjà l'un des plus commerçants et des plus jpopuleux de Ttle. Les 
plaines et les montagnes y étaient couvertes de villages : le riz , le manioc , les 
patates, les ignames, la vigne, y donnaient d'abondants produits. Dans nulle 
autre province , avant que le souverain la prohibât , la traite des esclaves n'était 
plus active , ni plus fructueuse , à cause de la beauté des sujets. Des fabrique des 
poterie , de toiles de câlin et autres étoffes de coton , répandaient l'aisance dans 
cette région montagneuse. Depuis le règne du conquérant hova , cette prospérité , 
forte dotant d'éléments, a pris un développement incalculable. Aujourd'hui Tana- 



98 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

narive ( Tanana-Arrivou ou Ermine } « capitale du royaame » oompte ciaquante 
mOle habitants. C'est un assemblage de petites bourgades situées sur un plateau 
verdoyant et dans un paysage enchanteur. Les proportions gigantesques de la 
végétation , dit M. Fontmichel qui Ta visitée , offrent un singulier contraste avec 
l*exiguïté chétive des habitations humaines » qui ne se recommandent à Fattcntion 
que par l'attrait de la nouveauté. Radama , qui avait le goût des constructions 
durables 9 et qui, proportionnellement à ses moyens d'exécution, a déployé 
autant de génie à Madagascar que Pierre V en Russie ; Radama Qt élever un 
temple à Jankar, le Bon Crénie, dont les murailles et les voûtes sont d'un architecte 
venu de Tlle de France. Le palais de Tranouvala , celui de Bessakane , plus spa- 
cieux encore , et le mausolée de Radama , ont été construits également d'après 
les règles de notre architecture. Parmi les autres établissements de ce roi, il 
faut citer le collège fondé sous l'influence des deux pasteurs anglais Joues et Grif- 
fiths , les écoles inférieures et l'atelier typographique , où Ton imprime à l'heure 
qu'il est une Bible malgache. 

La population totale de Madagascar va , dit-on , à plus de i,000,000 d'&mes. 
A côté de la division par peuplades et provinces, existe aussi une division de races, 
observée par Flacourt et qui s*est perpétuée depuis. Quelques castes sont de pur 
sang arabe , comme les Zaffe-Ramini. Les Roandrians, leurs descendants les plus 
proches , issus d'eux sans aucun mélange. Les Anacandrians et les Ondzassis pro- 
viennent d'un croisement avec les indigènes nègres , et sont nommés toutefois 
Malates ou blancs. Les Zaffe-Ibrahim descendent soit des Juifs , soit d'Arabes 
émigrés avant l'hégire. Les Kassi-Mambou paraissent originaires des pays maures 
ou de la cAte de Zanguebar. Mais les tribus les plus considérables ont le teint 
basané et les cheveux plats des Indiens , ou la peau noire et les cheveux crépus 
des Cafres. La langue générale du pays parait se rattacher aux langues malaies , 
surtout au javanais et au timorien. 

Depuis la transformation récente du pays , les anciens usages malgaches , les 
vieilles distinctions nobiliaires, ont éprouvé de rudes atteintes. L'autorité des 
voadsirisou seigneurs suzerains, celle des iohavohitz ou seigneurs de villages, 
l'influence des ombias ou prêtres, ont été vivement compromises par le mouve- 
ment civilisateur. Il est impossible que la puissance de tant de privilèges froissés 
ne détermine pas une réaction prochaine. 

Des vieilles coutumes malgaches, il en est une qui s'est perpétuée jusqu'à nous, 
et qui mérite d'être citée en exemple aux nations civilisées. C'est le serment du 
sang , ou l'alliance* solennelle contractée entre deux individus qui deviennent 
frères et s'obligent à s'aider l'un l'autre. La cérémonie a lieu en présence des 
chefs de l'endroit; les deux amis se font une incision au creux de l'estomac ; puis 
on imbibe deux morceaux de gingembre du sang qui en découle, et chacun 
mange le morceau teint du sang de l'autre. Le maître de cérémonie mêle alors 
dans un vase de l'eau douce, de l'eau salée, du riz , de l'argent et de la poudre ; il 
trempe deux sagaies dans ce mélange, et frappe les contractants avec l'arme qui 



ILE DE MADAGASCAR. 90 

a fait la blessure ; ensuite il pi*ononee la formate suivante : t Grand Dieul maître 
des honmies et de la terre, nous te prenons à témoin du serment que nous jurons : 
que le premier de nous qui le faussera soit écrasé par la foudre ; que la mère qui 
l'a engendré soit déyorée par les chiens. » Après ce serment et ces imprécaticms , 
les deux frères lancent leurs sagaies aux quatre points cardinaux pour conjurer 
les mauvais génies. Ils attestent alors la terre , le soleil et la lune, et boivent cha- 
cun une portion égale du breuvage préparé , en priant toutes ces puissances de le 
faire tourner en poison pour celui qui ne tiendrait pas son serment. 

Dans sa vaste étendue, Madagascar offre à Thistoire naturelle une nomenclature 
immense mais peu connue encore. Le règne végétal comprend le tanoma , arbre 
à résine , le sagoutier, qui produit la substance alimentaire et pectorale connue 
sous le nom de sagou , et dont les feuilles se tissent en étoffes ; le badamier pyra- 
midal, l'aromatique bachi-bachi , la ravensara, ou cannelle-giroflée, dont la noix 
et la feuille ont un parfum exquis ; le voaène , arbrisseau sarmenteux , qui donne 
de la gomme élastique; enfln le sanga-fanga, qui a beaucoup d'analogie avec le 
papyrus des anciens. 

Le règne animal est moins riche. On y trouve l'antamba , qui parait être de la 
famille des léopards , et le farassa , qui ressemble au chacal. L'hippopotame se 
voit encore au bord des rivières, des lacs et des marécages. Ce pachyderme s'y rap- 
proche de l'espèce observée au cap de Bonne-Espérance. Avec ses jambes grosses 
et courtes , sa peau noire , lisse et huileuse , sa masse obèse et lourde , il parait 
voué à une vie toute sédentaire. Aussi , quoique pourvu d'énormes dents canines, 
il n'est pas Carnivore , et se nourrit d'herbages , de roseaux , de riz et de millet , 
qu'il engloutit par quantités énormes. Sa chair grasse est bonne à manger. On 
croyait autrefois que l'hippopotame dévorait jusqu'à des hommes ; mais Dampier, 
qui a observé ces animaux dans la baie de Natal en Cafrerie , a rectifié cette fable. 
Loin d'attaquer les hommes , cet amphibie les évite , et se jette dans l'eau à leur 
approche. 11 plonge jusqu'au fond , et y marche conmie sur un terrain sec. Le 
capitaine Covcnt assure en avoir vu rester une demi-heure au fond de la rivière. 
Quand il est tranquille , l'animal nage la tête à fleur d'eau et n'élevant au-dessus 
de la surface que ses narines, ses yeux et ses oreilles. Son cri ressemble tellement 
au hennissement du cheval, que son nom lui est venu de 16. Les autres animaux 
remarquables sont les zébous ou bœufs à la bosse de graisse , les &nes sauvages 
aux oreilles énormes, les sangliers, pourvus, dit-on, de cornes, des moutons à 
grosse queue , des tandrecs, sorte de hérisson , et le maki , espèce de singe par- 
ticulière à l'Ile. Le gibier foisonne dans toutes les forêts ; les perroquets, les oies , 
les canards , les poules , les pintades , les ramiers , y volent par myriades. Fta- 
court énumère plus de soixante oiseaux peu connus. 

Retenu, faute d'occasion, à Sainte-Marie pendant le plus mauvais mois de 
l'hivernage , je voyais ma santé dépérir de jour en jour , et quelques symptômes 
d'aflection fiévreuse me faisaient craindre déjà une grave maladie, quand le 
brick anglais Yictory venant de Tlle de France jeta l'ancre dans la rade. Il devait 



L 



100 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

faire échelle à Tamatave poar se rendre ensaîte à Calcutta par Mahé et Trinco- 
malay, Cétait, eii partie» mon itinéraire, et d'ailleurs toute direction était deve- 
nue bonne pour moi , dans l'état maladif où je me trouvais alors. Le capitaine 
devina ma pensée : il spécula sur elle, et je passai par d*assez rudes conditions. 
Toutefois 9 il faut lui rendre cette justice , qu'après avoir un peu judaîsé sur 
les termes de mon passage, il chercha à me le rendre aussi agréable que pos- 
sible ; car c'était au fond un digne homme que H. Jonathan Lewis de Bristol. 
Une chose surtout me plut eu lui , c'est qu'il rendait justice aux Français dans 
l'occasion. Ancien officier de la marine militaire, il avait assisté à plusieurs corn- 
bats où notre pavillon s'était vaillamment défendu : sa mémoire en savait tous les 
détails , et il aimait à les citer. Quand nous fûmes en vue de Tamatave , il m'ac- 
costa, a Monsieur le Français, me dit-il , il faisait chaud ici en 1812. — Comment 
donc, capitaine? — Oui, quand nous nous battîmes contre votre ISéréide^ qui tint 
tète, ma foi ! à trois bonnes frégates de Portsmouth. Tenez, voici où l'action com- 
mença. La Néréide était là sous le vent, moi j'étais ici, à bord du Sirius. Au début 
les forces se balançaient, trois frégates contre trois frégates; mais deux des vôtres 
se conduisirent mal. Restait la Néréide seule, qui les valait toutes ; elle reçut notre 
feu au large, tant qu'elle put, et ensuite elle arriva sur Tamatave, où elle s'em- 
bossa dans la rade, de manière à ne pas être tournée : juste dans la direction de 
ce bouquet d'arbres. Nous la serrâmes à un quart de portée , et nous la canon- 
nftmes. Au bout d'une heure, tout était criblé, haché à sou bord. Son commandant 
était tombé au cri de Vive V Empereur! et avant de mourir, il avait dit au lieu- 
tenant qui le remplaçait : Ponée, jurez-moi que vous ne rendrez ma frégate qu'à 
des conditions honorables. — Je vous le jure, commandant. — En ce cas, je meurs 
content, embrassez-moi. — Et comment finit le combat? —Dignement, monsieur 
le Français. Le lieutenant Ponée nous envoya encore une grêle de fonte ; si bien 
qu'une de nos frégates fut obligée de quitter la ligne pour réparer ses avaries. 
Quand notre commandant vit cela, un canot parlementaire alla s'aboucher avec 
ces enragés. C'était pitié de continuer dans l'état où ils étaient. On croyait qu'ils 
se rendraient à merci. Loin de là! — J'ai promis à mon commandant, répondit 
le brave Ponée, de ne rendre la frégate qu'à des conditions honorables; ces con- 
ditions , les voici : l'équipage quittera la Néréide avec armes et bagages ; il sera 
nourri et entretenu aux frais de l'Angleterre, jusqu'au moment où l'Amirauté 
le fera transporter dans le port de Brest. Dites oui ou non , d'ici à une demt- 
heure, sinon le combat recommence. — Il l'eût fait, si notre commandant ne 
s'était pas montré moins têtu que lui. On lui accorda ce qu'il voulut ; et c'eût été 
horrible, en effet, de tuer tant de braves gens. Nous les primes à bord du Sirius^ 
nous bûmes avec eux de bons verres de grog, eux à leur empereur, et nous au 
roi George , et nous les conduisîmes à Maurice. Cette pauvre Néréide était si 
éclopée après le combat, qu'il fallut la faire remorquer par deux frégates, b 
J'avoue que, dans la bouche d'un Anglais, ce récit, glorieux pour notre ma- 
rine, me toucha plus que cent bulletins officiels. 



CHAPITRE XII. 



AaGHIPBL DB8 SBTaHBLLBS. — ILB8 MALDITB8. 

Nous appareillftmes pour les Seychelles , le 25 février 1830. A part quelques 
gros temps, rien ne caractérisa notre traversée, qui fut lente et timide, au milieu 
d*ane foule d*écueils et d*archipels mal connus, qui gisent au sud des Seychelles. 
Le capitaine Lewis voyait toujours la terre sous Téperon de son brick ; tantôt File 
de Sable, dont le gisement a été fixé par M. Laplace à IS*" 53' lat. S. et 52° iV 
long. E. ; tantôt Filot Juan de Nova, dont la longitude, jusqu*ici douteuse, doit 
être rétablie , d*après le capitaine Owen , à kSf" 49' E ; puis la Galega ; la Provi- 
dence, Saint^Pierre, Saint-Laurent, et d'autres bancs à fleur d'eau, auxquels les 
géographes n'ont pas môme donné de nom. La pratique de ces parages avait rendu 
défiant le marin anglais. Il savait tous les naufrages dont ils avaient été témoins, 
et entre autres celui de la flûte française rutile, qui s*y perdit en 1767, avec son 
équipage et quatre-vingts esclaves noirs. C'était une histoire horrible. Après 
l'échouement du navire, nos marins s'étaient jetés dans des embarcations et 
avaient pu regagner Madagascar ; mais telle était la terreur causée par ce mysté- 
rieux écueil, qu'on préféra y laisser périr les noirs naufragés, plutôt que de courir 
les dangers d*une reconnaissance. Quinze années après, l'intrépide capitaine Tro- 
melin s'offrit néanmoins pour une recherche. Il trouva l'îlot sur lequel vivaient 
encore cinq femmes , reste des quatre-vingts nègres que la misère avait tués l'un 
après l'autre. Un peu d'eau saum&tre , des tortues et des coquillages les avaient 
nourries jusques alors. 

Grâce à l'expérience de notre pilote, nous arriv&mes sans encombre en vue des 
Seychelles; nous relevâmes successivement Ttle Longue, la Moyenne, la Ronde, 
nie aux Cerfs , et Ttle de Mahé , où nous jetâmes l'ancre à peu de distance du 
rivage. Mahé ou Sainte-Anne nous sembla aride dans quelques parties , fertile et 
cultivée dans d*autres. Au milieu du demi- cercle que formait la rade, pointaient 
quelques maisons, entrecoupées de jardins ^ et comme adossées à une muraille 
basaltique, qui s*abaissait peu à peu vers la mer. 

Autrefois compris sous la dénomination générale d* Amirautés, ces groupes 
d'iles, épars du k au 6» de latitude S. et du 50 au 55'' de long. E., ont été classés 
par nos navigateurs modernes en deux archipels distincts, dont l'un a conservé le 
nom d'Amirautés, et l'autre reçu celui de Seychelles. Le premier comprend onze 
Uots , inhabités et foulés , seulement à certaines époques , par les pécheurs de tor- 
tues. L'autre n'a pas moins de trente tlots, dont les plus importants ont été nom* 
mes ci-dessus. 



102 VOYAGE AUTOUR DU MO>DE, 

Cet archipel, connu des Arabes et des navigateurs du xyi* siècle , fîit colonisé, 
vers 1741 , par des caboteurs français qui lui donnèrent le nom du gouverneur 
résidant alors à l'île de France. Dans les premiers temps, la pèche de la tortue fut 
la seule industrie du pays; mais depuis , le déboisement opéré par la hache ou 
par rincendie ayant découvert des terrains propres à la culture , une foule de 
créoles de Ttle de France , attirés par des concessions , se Bxèrent aux Seychelles. 
Le coton y vint à souhait , et la qualité obtenue fut classée au premier rang dans 
le commerce pour sa Qnesse et sa blancheur. Sous cette impulsion nouvelle, Mahé 
compta bientôt une population de 500 blancs et de 5,000 esclaves. Les Seychelles 
devinrent une succursale des îles de France et de Bourbon : un cabotage impor- 
tant s'y organisa et ouvrit des débouchés aux produits de son terroir. Plus tard 
les longues guerres maritimes de la République et de l'Empire jetèrent quelque 
perturbation dans la prospérité naissante de cet archipel : la prise de Ttle de 
France par les Anglais acheva de désorganiser ses relations. Elles se rétablirent 
à la paix de 1814* , mais cette fois pour le compte de la Grande-Bretagne, qui 
demanda les Seychelles comme complément de Maurice. Depuis lors, l'amirauté 
y tient une garnison avec un gouverneur. 

Comme point de relâche sur la route des Indes, Mahé est devenue une station 
avantageuse. La petite navigation y a repris vigueur; on y échange des volailles, 
des moutons, des tortues et quelques bœufs : des barques plus fortes poussent jus- 
que dans l'Inde avec des bois d'ébénisterie, et à Maurice avec des cargaisons de 
sucre. Un commerce tout récent a été trouvé par les dames de Mahé : c'est le tis- 
sage des feuilles de cet arbre singulier qu'on nomme le cocotier des Seychelles 
ou cocotier de mer ( Lodoicea Sechellamm ]. Elles font avec ces feuilles , larges et 
pointues, fortes et Hsses, des ouvrages gracieux et délicats, des éventails, des cha- 
peaux qui imitent ceux de paille d'Italie. Le cocotier des Seychelles est plus 
petit que le cocotier ordinaire : pourtant son stipe droit et cylindrique peut 
dépasser une hauteur de quarante pieds; il croit lentement et ne produit, dit-on, 
qu'après un siècle. Son bois, mou et spongieux, n'est bon à rien. Quant au fruit, 
sa configuration étrange en a fait un objet de curiosité ; tout cabinet d'amateur 
d'histoire naturelle a son coco maldive, ou noix maldive. Dans son enveloppe, 
le fruit est sphérique; ce n'est que dépouillé qu'il acquiert cette forme, où les 
deux lobes saillants sont séparés par une ouverture oblongue garnie de fibres 
filamenteuses. C'est l'état dans lequel on le voit communément en Europe. 
L'amende intérieure est un aliment assez médiocre. Avant qu'elle fût plus 
connue, on lui accordait une grande vertu aphrodisiaque; et l'empereur Rodol- 
phe chercha , dit-on , à s'en procurer une au prix de &,000 florins. De nos 
jours cette mystérieuse renommée s'est éteinte : la noix maldive , ou plutôt le 
coco des Seychelles , ne tente plus la fastueuse luxure des princes , depuis qu'il 
est devenu si banal et si déprécié. La coque seule , dure et noirâtre , sert à fabri- 
quer quelques vases pour les usages domestiques. 
Les familles qui habitent Mahé sont encore aujourd'hui françaises par l'origine 



ARCHIPEL DES SEYGHELLES.- ILES MALDIVES. 103 

et par le cœur. Ud compatriote est toujours le bien-venu chez elles ; et comme tel 
je fus Tobjet de la plus cordiale hospitalité. On me mit de toutes les fêtes» on me 
promena d'un bout de TUe à Tautre : je parcourus la ville d'abord , ou plutôt le 
village» qui se compose de petites maisons en bois» éparses sur un sol rocailleux» 
et d*an chantier où I'ob construit un assez grand nombre de bâtiments de moyen 
tonnage. De là il fallut courir les habitations où Ton m'arrangeait souvent de 
petites surprises» des bals, des collations champêtres. Sur Tune d'elles , je vis une 
pêche de la tortue : les pêcheurs guettent le moment où elle vient la nuit déposer 
ses œufs dans le sable » ils la renversent sur le dos » et la transportent au jour à 
bord de leurs bateaux : d'autres fois » ils s'approchent de l'animal endormi sur 
l'eau, le saisissent dans un filet à fortes mailles, ou le harponnent en traversant sa 
cuirasse. La chair de la tortue est mangeable quoique filandreuse; cuite elle 
prend une teinte noirâtre. Les œufs sont bons, et le sang, bu chaud, est» dit-on, 
un spécifique excellent contre le scorbut. Ces animaux ont aux Seychelles des 
dimensions énormes » plusieurs pèsent cent vingt livres : leur écaille a souvent 
quatre pieds de long sur trois et demi de large ; mais elle est commune et sans 
valeur. La tortue dite le caret est la seule qui fournisse T écaille qui sert aux 
ouvrages d*art. Le grand débouché des grosses tortues des Seychelles est h l'Ile 
de France et à Bourbon» où l'on en consomme près de douze mille par année. 

Dans toutes les habitations que je visitai régnait la plus uniforme simplicité : 
une maison en bois à un seul étage , aérée » mais avec des salles spacieuses et des 
meubles frais et propres ; puis autour quelques cases pour les noirs , couvertes de 
feuilles de cocotier» et une espèce de cour au centre ; voilà ce qui se reproduisait 
dans toutes ces demeures des colons. Quoique situé près de l'équateur, l'archipel 
des Seychelles jouit d'un climat égal et sain. Point de ces brusques variations 
atmosphériques qui affligent les colonies plus voisines du tropique» point de 
ces ouragans qui les dévastent. 

Une semaine de vie nomade à travers les habitations de Mahé avait complè- 
tement rétabli ma santé, déjà améliorée en mer. Quand je retournai vers la rade, 
je trouvai sur le môle mon capitaine qui venait de faire régulariser ses papiers 
chez le gouverneur anglais , et qui se disposait à mettre à la voile. Nous regna- 
gnàmes ensemble le bord : le soir même le Victory reprenait la haute mer. Nous 
passâmes devant Praslin. La plus grande du groupe après Mahé, dont elle est éloi- 
gnée de sept lieues dans le N. E., cette lie est haute, boisée» et peuplée de quelques 
habitants qui élèvent des bœufs ou pèchent des tortues. Une vaste et bonne rade 
présente à son entrée deux petits tlots , dont l'un , appelé Curieuse , a été trans- 
formé par les Anglais en hôpital où Ton déporte les lépreux de Tile de France. 

Le reste de l'archipel dans sa partie N. est composé d'écueils ou de récifs de 
corail presque tous déserts. Quand le dernier fut resté à l'O. , le capitaine Lewis 
ordonna la route pour le cçnal des Maldives. Mais, à mesure que nous allions vers 
l'équateur» les brisés variables du S. E.» S. et S. 0. nous abandonnaient» et nous 
tombions dans la région des calmes. C'était d'ailleurs pour ces parages de l'Océan 



104 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

indien une époque d'interrègne entre les deux moussons. Aussi , dans les dix-sept 
jours que nous mimes à atteindre la liauteur des Maldives, les forts courants qui 
portent à l'E. nous servirent-ils presque autant que des risées molles et capri- 
cieuses. EnBn le 31 mars nous primes connaissance du canal des Andoumatis, le 
plus large et le plus sûr de toutes les Maldives « et situé dans leur partie S. par un 
degré et demi de latitude boréale. En ligne directe du 9" de lat. N. au k"* de lat. 
S., s* échelonnaient les quatorze récifs de corail ou attols qui composent cet archi- 
pel. Avec des atterrages peu sûrs et un territoire avare de produits , les Maldives 
ne sont guère visitées par les navires du commerce , et les notions recueillies sur 
«Iles proviennent presque toutes d'explorations spéciales , ou d*aventureux voya- 
geurs que les naufrages y ont jetés. Le commandant de la Favorite ^ qui les tra- 
versa en 1830 9 vient de livrer au public une appréciation générale de ce groupe. 

cr L'archipel des Maldives est composé de quatorze récifs de corail ou altols : ils 
sont tous de forme circulaire , laissant entre eux des passages plus ou moins 
larges , plus ou moins dangereux , dans lesquels la sonde ne peut trouver fond. 
Chaque attol est séparément formé par une masse énorme de coraux , s'élevant du 
fond de la mer jusqu'à sa surface ; qu'elles soient le produit du travail d'une mul- 
titude d'insectes encore inaperçus ou d'une végétation marine , l'étonnement de 
l'observateur n'en est pas moins grand en voyant ces murailles en lignes tantôt 
droites, tantôt courbes, s'élever sans appui , d'une profondeur immense , et former 
enGn des lies malgré les efforts redoublés d'un Océan battu souvent par des oura- 
gans terribles. Quelle suite de temps n'a-t-il pas fallu pour qu'un semblable ou- 
vrage ait été achevé avec d'aussi faibles moyens ; pour que le corail , arrivé à la 
surface de la mer et privé de vie par le contact de l'air , tombant successivement 
en poussière , ait composé le sol des Iles qui lui doivent leur formation I Quelle 
suite étonnante de circonstances a conduit sur cette terre nouvelle, née pour ainsi 
dire au milieu des mers, les fruits du cocotier arrachés aux côtes lointaines par les 
vents et les courants I L'arbre a pris racine dans le sable pour lequel la nature 
semble l'avoir destiné ; le terrain , enrichi de ses débris , protégé par son ombre , 
s*est couvert de plantes dont sans doute les semences ont été aussi apportées 
par les eaux. 

a Telle fut, suivant toute apparence, la première formation des Maldives; elles 
sont toutes à fleur d'eau. Dans l'intérieur du bassin formé par le cordon de coraO , 
et qui , dans quelques attols , peut avoir jusqu'à huit lieues de diamètre , sont de 
petites îles basses et couvertes , ainsi que la ceinture , d'une multitude de coco- 
tiers. On ignore à quelle époque les Maldives furent peuplées ; mais on sait que 
depuis des temps bien reculés elles font le commerce avec la côte malabare , 
éloignée de cent lieues. Les premiers Européens que les naufrages jetèrent sur 
cet archipel y trouvèrent le mahométisme établi , des habitants actifs , industrieux, 
adonnés à la navigation sur une multitude de bateaux qui parcouraient les lies et 
allaient même à la côte de l'Inde, d'où ils revenaient avec la mousson favorable. 
Us y avaient porté du poisson sec , des cordages faits avec l'écorce du cocotier 



ARCHIPEL DES SETGHELLES. — ILES MALDIVES. 105 

et de rbuile tirée de son fruit. Le cauris, petit coquillage adopté dans l*Inde 
comme monnaie inférieure , se trouve en abondance sur les récifs des attols , et 
forme une branche lucrative d'exploitation. 

c Le caractère de cette population n'a jamais été bien jugé : chaque naufragé 
l*a peinte d'après l'accueil qu'il en a reçu. La plupart cependant la donnent comme 
bonne et hospitalière , mais redoutant beaucoup la visite des Européens , dont 
jusqu'ici de dangereux récifs et sa pauvreté Font garantie. Cependant ce pays 
malheureux , assiégé de tous cAtés par la mer , et dont les habitants arrachent 
avec peine leur subsistance à une nature ingrate , a eu aussi ses révolutions , ses 
guerres civiles et ses ambitieux. Vers le milieu de Tarchipel est un attol à l'extré- 
mité sud duquel est située la petite lie du Roi , plus favorisée de la nature que les 
autres : elle possède une rade où les bâtiments , conduits par les pilotes du pays , 
peuvent mouiller en sûreté devant le village , résidence du souverain des Maldives, 
titre qu'un chef a pris et fait reconnaître successivement de tous les attols par la 
force des armes. S'il eût borné là son ambition , sans doute son nom serait encore 
ignoré des Européens ; mais il a voulu joindre les gains de la piraterie à ceux du 
commerce , qu'il avait centralisé dans son tie , pour le soumettre à des droits ; il - 
arma de grandes chaloupes, s'empara d'abord des bâtiments indiens, puis osa 
attaquer les navires d'Europe faiblement armés qui passaient au milieu de ses 
possessions , et dont les équipages furent privés de la liberté. Ces actes de brigan- 
dage 9 dénoncés au gouvernement anglais de Bombay, furent promptement répri- 
més par le supplice des pirates capturés et par la menace qui fut faite au souverain 
de lui faire subir le même traitement, s'il n'était plus circonspect à l'avenir. 
Depuis cette époque , les passages entre les Maldives sont assez sûrs , et les cabo- 
teurs des établissements anglais commencent à fréquenter l'ile du Roi , où ils font 
un commerce avantageux pour eux et pour les habitants. » 

Cet archipel tire son nom de Malé, principale lie du groupe. Les insulaires, qui 
paraissent une race hindoue mêlée d'arabe, sont bien faits et ont le teint olivâtre, 
avec le corps velu et la barbe épaisse. On y voit des femmes aussi blanches qu'en 
Europe. Les Maldiviens ont une langue particulière ; leur religion est le mahomé- 
tisme, mais mitigé d'anciennes croyances empreintes de paganisme. Ainsi, pour 
calmer le dieu des vents, ils lancent sur les flots des barques pleines d'ambre et de 
bois odorant, auquel ils ont mis le feu, et ces autels, ballottés par la vague, vont 
promener au loin leurs nuages aromatiques. Les plus savants parmi les Maldi- 
viens parlent l'arabe et expliquent le Koran. Les prêtres sont tout-puissants dans 
le pays , et de grands pouvoirs s'affectent à un poste de général en chef ou Pan- 
diar. H n'y a point de villes proprement dites aux Maldives : ce sont des groupes 
de maisons jetées au milieu de forêts de cocotiers. Ces maisons sont presque toutes 
en bois. Le commerce de ces îles consiste en poisson salé , dont il s'exporte de 
grandes quantités pour toute la côte de l'Inde ; on y pêche le corail , l'ambre et 
les cauris ; on y fabrique des étoffes de soie et de coton , vêtements habituels 
des insulaires. 



106 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Au sortir da canal des Andoumatis et vers le 73* de long. E. , de fortes rafales 
du sud et une houle épouvantable nous révélèrent quelque grande perturbation 
lointaine. C'était en effet la queue du désastreux ouragan qui sévit avec tant 
de force contre les tles de France et de Bourbon, du 27 mars au 5 avril 1830. La 
corvette de TÉtat la Favorite, qui se trouvait alors dans les parages battus par le 
vent, ne se tira d'affaire que grâce aux prudentes manœuvres de son commandant 
et à la force de sa construction. La plus grande partie des navires de commerce 
mouillés sur la rade de Saint-Denis furent emportés malgré leurs ancres , et se 
perdirent dans la haute mer ; tous les champs furent dévastés , toutes les récoltes 
perdues, et les habitations elles-mêmes chavirèrent en certains endroits , renver- 
sées par la violence de la tempête. Dans les latitudes où nous nous trouvions alors, 
la brise n*arrivait qu'amortie et impuissante ; elle nous servit à faire route. Le 
12 avril , nous relevions les montagnes méridionales de Tile de Ceyian, au-dessus 
desquelles domine le pic d'Adam. Le soir même, nous doublions la pointe de 
Dondres, et après avoir cAtoyé pendant deux jours la partie ouest de File, d'où la 
brise chassait vers nous le parfum des cannelliers , nous laissâmes tomber l'ancre 
le 14 avril dans la magniGque rade de Trîncomalay. 



CHAPITRE XIU 



ILB DM aiTLAH. 



L'Ile de Ceyian, que les naturels nomment Lakka, s'appelait autrefois Lakdiva 
et Sinhala, de la racine sanscrite sinhal (lion ). Située dans le tropique du Can- 
cer, elle se prolonge du 6* au 10" de latitude N. et du 77*^ au 80* de longitude E. 
Au nord, elle touche au détroit de Manar, passe impraticable aux navires, qui la 
sépare dé la presqu'île de Dekkan, et elle occupe ainsi une des avenues du golfe 
de Bengale. Son périmètre est de trois cents lieues et sa surface d'environ sept 
cents lieues carrées. Sa forme est à peu près celle d'une poire, dont l'île de Jafna- 
Patnam serait le bout. Ses côtes, plates, basses, accidentées de bancs de sable, 
sont assez dangereuses ; mais d^excellents ports et des havres nombreux balancent 
cet inconvénient. A Ceylan , les moussons correspondent avec celles des côtes de 
Coromandel et de Malabar. Ces moussons sont des vents périodiques qui soufOent 
dans la mer des Indes, du S. 0. d'avril en septembre, et du N. E. de septembre 
en avril. Dans la mousson du S. 0., la côte malabre, qui a le vent en face, est 
sujette à de fréquents sinistres, tandis que la côte de Coromandel, abritée par la 
terre indienne, jouit d'une température égale et d'une mer magniOque. Dans les 
six mois de la mousson du N. E., la chance est inverse. Placée sur la limite de 
ces deux zones, Ceylan offre, dans une moindre étendue, le même accident 
atmosphérique. Toutefois ce contraste n'est guère sensible que sur les côtes; 



ILE DE GETLAN. 107 

les montagnes et les forêts de l'intérieur y modifient les allares de la brise , et 
atténuent sa violence. La saison pluvieuse y a lieu en mars et en avril. Quoique 
plus rapprochée de Téquateur que la péninsule indienne , Ceylan n'est pas brûlée 
comme elle par le soleil : les brises de TOcéan » qui circulent et jouent autour de 
ses côtes » y tiennent Tatmosphère toujours renouvelée et rafraîchie. Dans Tinté- 
rieur, pu la mousson n'arrive pas, de hautes forêts suppléent à son influence. 

Ceylan abonde en minéraux et en fossiles. Le fer s*y trouve dans toutes ses 
combinaisons , ainsi que le manganèse. Composée de masses granitiques , presque 
partout homogènes et de première formation, Tile offre aussi quelques quartz, du 
mica et des couches calcaires , pleines de coquillages pétrifiés. Dans les rochers , 
dans les lits des rivières, dans les terres d'alluvion, on trouve une foule de pierres 
précieuses, les saphirs bleus et verts, les améthystes, le rubis, la topaze, une sorte 
d*opaIe et des cornalines. Le cristal de roche y abonde; la statue de Bouddha, 
dans le temple de Kandy, est un monolithe de cette matière. 

Le Mahavilla, le Kalay, le Kalou et le Walleway sont les principales rivières de 
rile ; elles prennent toutes leur source dans le pic d*Adam : trop rapides pour 
être navigables , elles sont inutiles au commerce intérieur, que paralyse en outre 
le mauvais état des routes. De la part des rois de Kandy , possesseurs originaires 
de Ceylan , c'était calcul politique de rendre impraticables les abords de leur 
royaume central. Entourés de forêts épaisses , avec une garde d'éléphants et de 
bètes féroces, ils pouvaient croire que les Européens, maîtres des côtes, leur laisse- 
raient au moins la souveraineté de Kandy, dernier fleuron de la couronne chin- 
gulaise. Cette illusion a duré jusqu'à la fin du dernier siècle, époque où les 
Anglais, conquérants des comptoirs littoraux, complétèrent la soumission des 
tribus intérieures. 

L'histoire primitive de Ceylan est toute pleine de ces merveilleuses allégories 
qui caractérisent les traditions asiatiques. La chronique chingulaise raconte qu'un 
jour les habitants de Tannasserin , sur les rives du Gange , virent sortir du soleil 
levant un être de majestueuse figure , qui leur ordonna de quitter leurs huttes 
sauvages et de se b&tir des maisons. Il régna , et ses descendants lui succédèrent 
sous le titre de Souriàvas (fils du soleil). L'un de ces souriavas, Vidja-U^djah , fut 
le premier empereur de Ceylan ; il débarqua sur cette lie avec sept cents hommes, 
et soumit la contrée qui adorait aussi le soleil sous le nom d'Isouara. Après lui 
régnèrent Singa-Bahou et Vidja-Comara , qui épousa la fille du roi de Hathourah 
(Maduré). Divers princes se succédèrent jusqu'en 379 de notre ère, où le culte de 
Bouddha fut introduit dans Ttle par le prêtre Mihidouma qui arriva tout exprès de 
Maddadisay. « Il traversa les airs, dit la version chingulaise, et s'abattit sur un 
rocher d'Anouradapoura , au moment même où le roi Deveni-Petissa passait dans 
cet endroit au retour de la chasse. Surpris de voir cet homme en larges vêtements 
jaunes, le prince s'arrêta, et le missionnaire, au lieu d'attendre les questions du 
monarque, se prit à l'interroger. Satisfait de son intelligence, il lui prêcha le 
bouddhisme et le convertit lui et ses sujets. » 



108 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Depuis lors Ceyian fut plutôt aux prêtres qu*aux rois. Tous les malheurs qui 
survinrent de cette époque jusqu'à l'invasion européenne, ne proviennent que de 
vengeances sacerdotales. Ici» pour la mort d'un prêtre, un déluge a lieu, et 
quatre cent soixante- dix villages sont détruits : le roi, foudroyé, est précipité aux 
enfers. Là , une sécheresse et une horrible famine pèsent sur le pays parce qu'un 
autre prince s'avise de trouver mauvais qu'un Brahmane fasse la cour à la reine. 
A part ces catastrophes minutieusement consignées, l'histoire chingulaise se borne 
toute à des incidents aussi graves que la construction de pagodes , la découverte 
d'une dent de Bouddha , le suicide d'un roi qui se jette dans le bûcher d'un poëte 
qu'il aimait. 

L'arrivée de Lorenzo d*Almeîda , vers le milieu du xyi* siècle , vint mêler un 
peu de drame européen aux annales indigènes. C'est sous le règne de Darma- 
Praccaram que l'amiral portugais chercha à la pointe de Galle un abri contre la 
tempête. A la vue des nouveaux débarqués , les naturels coururent en toute hàtc 
à Cotta, capitale de l'tle, et racontèrent au roi qu'il venait d'arriver des hommes 
blancs et parfaitement bien faits , vêtus d'habits et de chapeaux de fer, buvant du 
sang (du vin), mangeant des pierres (du biscuit], armés d'instruments qui produi- 
saient des éclairs et lançaient des boules qui frappaient les murailles. 

Le roi envoya son frère aux Portugais , et les reçut ensuite à sa cour. La bonne 
harmonie dura tant que vécut Darma-Praccaram ; mais, à l'avènement de son suc- 
cesseur Bouwanika, une guerre civile donna aux Portugais l'occasion d'intervenir 
dans les affaires du pays. Ils inondèrent l'tle de troupes, et se fortifièrent dans le 
port de Colombo. 

Bientôt une guerre naquit entre les naturels et les Européens, guerre qui devait, 
sauf de rares intermittences, se prolonger pendant plus de deux siècles, en pas- 
sant des Portugais aux Hollandais, des Hollandais aux Anglais. Vers 163i, Simon 
Corréa, chef des Portugais, en était venu à ( niever deux fois de vive force Kandy, 
nouvelle résidence de la royauté chingulaise, quand Radjah-Singba, s'alliant aux 
Hollandais, prit sa revanche et chassa de Colombo et de l'tle entière tous les sol- 
dats et colons portugais. 

Alors le règne de la Hollande commença sur cette tle. La France essaya bien 
vers 1672 d'y organiser un comptoir et un poste militaire. Delahaye , étant venu 
mouiller dans le port de Cottiar, avec quatorze bâtiments, obtint de Radjah-Singha 
la permission de bâtir un foit , à la construction duquel les naturels du pays 
aidèrent eux-mêmes. Obligé de remettre à la voile, cet amiral laissa un chargé 
d'affaires , Laine de Nanclars de Lannerole , en promettant d'appuyer bientôt 
de renforts français la fondation naissante; mais cette parole n'ayant pas été 
tenue, notre chargé d'affaires végéta sans considération à la cour de Kandy, et 
notre fort passa entre les mains des Hollandais. 

Les guerres entre ces derniers et les insulaires se poursuivirent , pendant une 
eentaine d'années, avec une alternative de succès et de revers. Le résultat 
démontra aux uns l'impossibilité d'occuper le centre de l'Ile , aux autres l'inutilité 



ILE DE GEYLAN. 109 

d'ane attaque contre les établissements littoraux. En 1782, une escadre anglaise 
commandée par sir Hector Munroc parut dans la baie de TriDcomalay > prit 
terre sans opposition , et enleva la ville par un audacieux coup de main ; mais 
Tamiral anglais ayant quitté la baie pour aller réparer sa flotte à Madras, M. de 
SuOren mouilla à son tour devant Trincomalay, et flt flotter sur son fort le pavil- 
lon français. Toutefois, en 1796, une nouvelle descente de troupes anglaises eut 
lieu à Negoumbo. De ce port, le général Stewart se porta sur Colombo, chef-lieu 
des possessions européennes de Ceylan. Cette ville se rendit presque sans coup 
férir. Quoique la garnison hollandaise fût aussi nombreuse que le corps assié- 
geant, la trahison ouvrit aux Anglais les portes de Colombo. Le gouverneur 
Van Anglebeck signa une capitulation sans en prévenir ses ofGciers. 

A la suite de ce pacte peu honorable, les troupes anglaises soumirent le littoral, 
possédé tour à tour par les Portugais et par les Hollandais y et depuis ce temps 
aucune puissance européenne n'a cherché à contester leur droit d^occupants. Il 
n'y eut plus alors que des guerres d'intérieur contre les rois de Kandy, guerres 
souvent funestes aux Anglais. En 1804 , après la prise de la capitale chingulaise 
par le colonel Johnston^ un armistice fut conclu et dura jusqu'en 1814, où le 
conflit reconmiença. Un détachement, sous les ordres du major Hook, se porta 
de Colombo sur Haugwaly, et plusieurs autres corps, au nombre de trois mille 
hommes, devaient lui servir de réserve. Avec ces forces, le chef anglais marcha 
sur la capitale chingulaise, et s'en empara le 6 mars 1815. Les trésors des anciens 
rois de Kandy tombèrent au pouvoir des vainqueurs ; et enfln une proclamation du 
lieutenant général Robert Brownrigg annonça aux insulaires que S. M. George III 
prenait possession de Ceylan. De nos jours quelques révoltes intérieures ont eu 
lieu, mais les baïonnettes des nouveaux maîtres en ont fait justice. 

Telle est l'histoire de Ceylan : quoique cette lie soit aujourd'hui tout anglaise, 
on peut cependant la diviser en deux parties, le royaume de Kandy et les colonies 
européennes. Ces dernières occupent le rivage et entourent les provinces inté- 
rieures conune d'un anneau elliptique. Le royaume de Kandy est divisé en pro- 
vinces subdivisées en districts. 

Kandy, capitale de Ceylan, est assise sur les bords d'un lac artiflciel, au milieu 
d'une grande vallée. Cette ville est pleine de temples, dont le principal est celui 
de Dalada-Malegava. C'est le lieu saint par excellence, la cathédrale de Ceylan, 
car elle renferme la dent de Bouddha , relique de la plus haute valeur. Le temple 
est petit, obscur, mystérieux, mais étincelant d'or, de pierres précieuses et de 
riches brocarts ; des fleurs suaves y parfument l'atmosphère , des jets d'eau lim- 
pide y jaillissent de toutes parts. Au fond, sur une espèce d'autel, paraissent deux 
figures de Bouddha , l'une en cristal , l'autre en vermeil , et à côté , deux karan- 
douas, ou châsses à reliques. La plus grande de ces karandouas, d'une circonfé- 
rence de dix pieds environ , est d'argont massif doré en dehors , et marqueté de 
pierres précieuses. C'est dans ce coffre que se conserve la dent de Bouddha, 
dent jaunâtre, enveloppée dans une feuille d'or pur et placée dans une botte d'or, 



110 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

qui a elle-même trois ou quatre autres enveloppes successivement plus grandes , 
outre le grand coffre ou karandoua. Les Anglais, maîtres de Kandy, ne respec- 
tèrent pas une dent si richement logée ; ils enlevèrent tout , coffre et relique , 
et depuis les Chingulais disaient : a Ils sont bien maîtres du pays ; car quiconque 
possède la dent de Bouddha a le droit de gouverner quatre royaumes. » 

L'île de Ceyian est entièrement couverte de monuments du Bouddhvme. Les 
hypogées de Damboulou et les wiharés de Halvatté et d*Asgbiri en sont les prin- 
cipaux. Le Malvatté est un petit couvent où logent une quarantaine de prêtres 
soumis à la règle et voués à la prière et à renseignement. L'Asghiri , plus petit « 
est la répétition du Malvatté. Toutes ces maisons saintes sont entourées de 
bosquets de cocotiers et de figuiers immenses, arbres solitaires et vénérés. 

Les desservants de ces temples sont tirés de deux collèges établis à Kandy. De 
ces séminaires bouddhiques sortent deux ordres de prêtres ; le premier comprend 
ceux qui, tenus encore dans une espèce de noviciat, n*ont que le grade de Same- 
rero (enfant de prêtre). Ces titulaires revêtent la robe jaune, se font raser la tête 
et les sourcils, et peuvent être employés à quelques cérémonies. A l'âge de vingt 
ans, le Samerero quitte ce costume, endosse la tunique blanche, et se présente 
devant un collège de vingt docteurs qui lui font subir un examen. S*il échoue, il 
reste dans le grade inférieur ; mais s'il sort triomphant de cette épreuve , c'est 
pom* lui l'occasion d'une investiture publique. On le pare solennellement de la 
robe d'Oupasanpada (plein de religion), et, vêtu des insignes de son nouveau titre, 
on le promène dans toutes les rues de la ville. La dignité de prêtre est la plus 
haute qualité du Chingulais. A ce rôle sont affectés une grande influence sur le 
peuple et des revenus prélevés sur sa pieuse crédulité. Dans les villages pauvres , 
la dtme dévolue au desservant se paie souvent en nature , et il n*est pas rare de 
voir un docteur rentrer dans son wiharé , avec une douzaine de coqs pendus à sa 
ceinture. Une règle assez austère a précisé les devoirs et les pratiques sacerdo- 
tales. Elle est observée avec scrupule, et les infracteurs sont punis. (^ conduite 
des prêtres , morale et inoffensive , ajoute encore au profond respect qu'on a 
pour leur personne et pour leur caractère. Les rois eux-mêmes ne s'asseoient pas 
en présence d'un ministre du culte de Bouddha. 

Ce culte est du reste un mélange informe de traditions et de rites bizarres , qui 
ne semblent aboutir qu'au matérialisme. Le bouddhiste croit que tout ce qui 
existe, dieux, démons, hommes, animaux, vient de l'air, du feu, de l'eau et de la 
terre, mis en contact avec Prané et Uitta, la vie et Tintelligence. Un homme peut 
devenir dieu, un dieu démon, homme ou animal, suivant que telle ou telle matière 
prédomine dans son organisation. La mort n'est qu'un changement de forme : 
l'anéantissement de la pensée est l'état le plus parfait. C'est, on le voit, du pytha- 
gorisme, à quelques nuances près. Après rétemité de la matière, vient la plura- 
lité des mondes. L'univers n'a pas eu de commencement, disent les bouddhistes» 
et il n'aura jamais de fin. 11 existe vingt-six cieux, dont les vingt premiers servent 
de demeure aux Brachmi- Loches, êtres supérieurs à nous, d'une beauté indi- 



ILE DE CEYLAN. Ill 

cible, grandissant à mesure qu'ils s*éloignentrde notre planète, tous du sexe mas- 
cqUd , et exempts de passions charnelles. Les six cieux inférieurs sont peuplés 
d*espèces analogues à la nôtre , avec quelques perfectionnements graduels. Ces 
croyances ne sont qu'une variété évidente des doctrines brahmaniques. 

Du reste , la morale du Bouddhisme est pure , simple et pratique. On enseigne 
au peuple à faire Taumône, à méditer sur Tinstabilité des fortunes humaines, à 
▼ivre d*une manière proGtable aux autres et à soi, à aimer son prochain comme 
soi-même. Les prédications des bouddhistes ne sont que le développement de ces 
maximes. Dans les temples , le peuple offre à la fois et adore. Il porte des fleurs 
et dit sa prière pendant que Tofficiant arrange les bouquets devant limage de 
Bouddha. Les femmes sont, à Ceylan comme ailleurs, les plus ferventes habituées 
des wiharés. D'autres dieux sont encore invoqués : ce sont les gardiens de Tile, 
qui ont leurs prêtres pris parmi les bouddhistes et nommés Kapourales. Le dieu 
Kaltragan est le plus redouté de tous : son temple , situé dans l'ile de Ceylan, est 
Tobjet d'un pèlerinage où accourent des peuples de la presqu'île Indienne. 

Les peuples aborigènes de Ceylan sont les Bedahs et les Chingulais : les Bedahs 
composent une race à demi sauvage qui se cache dans les forêts et particulièrement 
dans la province de Bantam. Mieux faits et moins bruns que les Chingulais, ils 
sont indépendants, vivent dans l'état de nature, ne reconnaissent aucune autorité 
et se nourrissent de leur chasse. Ils n'ont ni villes ni villages, pas même de simples 
cabanes : leur lit, le soir, est au pied d*un arbre qu'ils ont entouré d*un rempart 
de branches épineuses; ils s'y blottissent jusqu'au jour, à moins que quelque dan- 
ger ne les fasse grimper sur le tronc. On a dit que ce sont là les peuples autodi- 
tbones de l'Ile, mais l'identité de l'idiome signalerait plutôt dans les Bedahs la 
portion des aborigènes qui se refusa aux conquêtes de la civilisation. Lorsque les 
Bedahs ont besoin de quelque objet manufacturé , comme de fer et d'étoffes , ils 
s'approchent des villes , déposent dans un endroit convenu du miel , de la cire ou 
de l'ivoire, et écrivent sur une feuille d'arbre ce qu'ils désirent en retour. Ces 
échanges ont une espèce de règle que les sauvages ont adoptée et àlaquelle ils 
se conforment. 

Les Chingulais sont en général grands , bien faits et musculeux ; leur angle 
facial, comnie celui des races mogoles et malaies, n'est pas aussi ouvert que celui 
des Européens. Les femmes y sont presque toujours jolies et souvent belles. On 
compte à Ceylan comme dans l'Inde plusieurs castes dont les subdivisions vont à 
l'infini. Dans les castes supérieures sont les rois, les chefs guerriers et les prêtres ; 
la caste intermédiaire s'occupe à des travaux mercantiles, et la dbste inférieure 
est vouée au service. Cette dernière marche presque nue avec un morceau de 
fa»le autour des reins, plus ample chez les femmes, plus rétréci chez les hommes. 
Les femmes de cette caste ne peuvent ni se couvrir la poitrine, ni porter le para- 
sol , ni se faire suivre par des esclaves , toutes attributions qui caractérisent les 
Chingulaises d'un rang élevé. 
Le costume des honunes de distinction offre un singulier mélange d'ancienne 



112 VOYAGE AUTOUR DU MONDE: 

mode chingalaise et de vêtements européens. C'est une large robe blanche, brodée 
sur les bords ) qui tombe croisée jusqu'à mi-jambe comme une toge romaine , et 
par-dessus un gilet et un habit à la française, de riche étoffe , ornés de boutons 
d*or ou d*argent ou de pierres précieuses. Ajoutez à cela un sabre qu'ils tiennent 
de la main droite , des pantoufles rouges pointues, des cheveux nattés et touffus 
que contient un large peigne d'or , et vous aurez la figure exacte d'un grand 
de Cejlan. Derrière lui vient un domestique qui porte son bonnet et un parasol , 
formé d'une seule feuille de palmier. Les honunes de premier rang ont jusqu'à 
cinq ou six porteurs de ces mobiles ombrelles. 

Les habitations des Chingulais sont légères et simples. Les murs en bois ou en 
bambou se lient par des attaches en fibres de cocotier. La famille couche toute 
péle-méle , et il en résulte un libertinage précoce que les parents ne songent pas 
même à empêcher. Les alliances se font de caste à caste. Quand un jeune homme 
a atteint ses dix-huit ans, son père lui cherche une compagne, et, quand tout est 
convenu, un astrologue fixe le jour du mariage. La cérémonie se réduit à deux 
repas pris en commun ; les familles des fiancés y saisissent le riz à pleines mains 
dans une pile dressée sur des feuilles de palmier Après ce témoignage dintimité, 
la future s'approche, et échange avec le futur des boulettes faites avec du riz et de 
la noix de coco. Un cadeau d'étoffe blanche complète la cérémonie. Chez les 
riches, ces pratiques ont quelques variantes. Les conjoints peuvent se quitter au 
bout de quinze jours de cohabitation. Il parait même, d'après des remarques 
récentes , que la polyandrie est au moins tolérée parmi les Chingulais. On y a vu 
des femmes qui avaient jusqu'à sept maris , comme aussi des hommes qui avaient 
plus de sept femmes. Les enfants qui naissent de ces mariages sont allaités par la 
mère et remis ensuite au père, qui les élève et les soigne. Ils portent deux noms, 
l'un pendant l'enfance, qu'on leur donne, l'autre depuis l'âge de vingt ans, qu'ils 
se choisissent. 

Comme Bouddha est venu de l'orient , les Chingulais se couchent toujours la 
tête tournée vers ce point du globe. A leur mort seulement, on leur dirige la 
figure du côté de l'occident ; on lave ensuite le cadavre , on le revêt de ses plus 
beaux habits et on le pose sur un bûcher d'enveloppes de noix de coco. Un mort 
de distinction est porté sur un palanquin , au bruit des tam-tams, et au milieu 
d'une escorte de prêtres. 

La langue chingulaise est un idiome particulier à ce peuple, idiome dans lequel 
on« retrouve des mots dénaturés dont les radicales se rapportent soit à Tarabe, soit 
au sanscrit, soit au pâli. Les Chingulais écrivent avec un stylet de fer sur des 
feuilles de palmier, et colorent ensuite ces caractères avec une encre composée de 
charbon et d'huile. Leurs livres sont une collection de ces feuilles liées par une 
corde. Ils traitent de l'histoire, de la théologie , de la médecine et de l'astrologie. 
Les arts et les sciences ne sont guère avancés parmi ces insulaires. L'astrologie 
est seule en honneur chez eux : elle règle tous les actes remarquables de leur vie ; 
on consulte les planètes et les constellations pour tirer l'horoscope d'une nais- 



I 



/ 




ILE DE GEYLAN. 113 

sance, d'un mariage, d'une maladie. Un fait singulier pourtant, au milieu de ces 
puérilités superstitieuses , c'est qu'on retrouve dans leurs calculs le nombre 432 , 
comme l'expression des divers mouvements combinés des corps célestes , nombre 
exactement conforme à celui des Brahmanes , et ( ce qui est plus caractéristique 
encore] avec les chiffres de Newton. 

La capitale de Tile, Kandy, située au pied du pic d'Adam, offre dans ses envi- 
rons des paysages pittoresques et très-accidentés. Sur les ruisseaux ou torrents 
qui les animent sont jetés des ponts légers faits avec de simples troncs de bambous 
et appuyés sur quatre pilotis ; quand on marche sur ces hardis chemins , on les 
sent ployer sous les pieds avec l'élasticité d'une corde. La campagne dans tout ce 
rayon est couverte de rizières, même sur les versants des collines auxquelles l'in- 
dustrie chingulaise a su ménager des irrigations. Le riz est le principal produit 
agricole de Ceylan , et s^ récolte ne se fait pas sans donner lieu à quelques céré- 
monies religieuses. On couvre l'aire de cendres, sur lesquelles on dessine des 
iteurs et des arabesques ; ensuite on étalé des coquillages , des morceaux de fer ; 
après quoi chacun jette sa gerbe de.riz sur l'aîre.ainsi consacrée. IJn autre produit 
renommé de l'Ile est la cannelle. C'est un. arbre moyen, avec des feuilles comme 
celles de l'oranger, une fleur parfumée et blanche, un fruit jaqnâtre et gros 
comme une olive , d'où l'on extrait une huile propre à divers usages. La. seconde 
écorce, l'épiderme de cet arbre, est la cannelle. Séchée au soleil, elle prend 
la forme roulée sous laquelle, cette épice nous parvient en Europe. Parmi les 
antres produits végétaux de Ceylan, il faut compter l'arbre h paki, qui joue un 
grand rôle dans le système culinaire des * fiaturels , le vouren ou arbre puant, le 
godagandou ou arbre aux serpeilts, enfin: le. t^lipot, Vun des plus hauts arbres 
connus. * ; 

Le règne animal de cette Ile oOre .en première ligoe ses races d'éléphants , 
estimés dans toute l'Inde .pour' leur fprce et leur intelligence. On les emploie au 
service domestique , où' ils se montrent d'une docilité et d'une aptitude surpre^ 
nantes; d'autres fois à la guerre, et alors on les enivre d'opium pour que, furieux 
et presque fous, ils courent sur les bataillons ennemis. Invulnérables aux lances 
et aux balles , rien ne peut les arrêter. Quelques-uns de ces pachydermes sont 
dressés à l'ofGce de bourreau, et ils apprennent si bien leur rôle qu'ils se trompent 
rarement sur la progression des supplices. Quand un criminel doit, avant de 
mourir, passer par la torture, ils lui arrachent les membres un à un et l'écrasent 
ensuite. 

A côté de ces éléphants que l'homme a domptés et apprivoisés pour son usage , 
l'Ile de Ceylan en compte par milliers qui vaguent dans ses forêts , et qui sont 
plutôt les ennemis que les amis de Thomme. Cependant nul danger n'existe tant 
qu'ils vont par bandes, et les voyageurs en rencontrent ainsi groupés non- seule- 
ment sur les routes de l'intérieur, mais sur les chemins littoraux qui lient un 
comptoir à l'autre. Le seul péril est de tomber sur le passage d'un éléphant isolé 
(out-cast) et chassé, dit-on, de sa bande à cause de son mauvais naturel , ou plu- 
I. 45 



114 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

tAt forcé de Tabandonner à certaine époque de l'année, à cause du nombre impair. 
Devenu Furieux, ranimai entre dans les villages, écrase les habitants, renverse les 
cases, déracine les arbres. On racpnte qu*un major anglais et sa famille, allant en 
palanquin de Trincomalay à Batticola , furent rencontrés par un de ces éléphant? 
isolés : à sa vue les porteurs prirent la fuite , et Tanimal se jetant sur le palan- 
quin , le foula aux pieds , éventra les voyageurs , et , craignant de laisser parmi 
eux un être vivant , il les ramassa un à un avec sa trompe et acheva de les écraser 
contre les arbres voisins. 

Loin de prendre fait et cause pour les éléphants sauvages , les éléphants privé? 
leur donnent la chasse pour le compte de Thomme, et Percival nous a transmis la 
description de ces expéditions singulières : a Un mois ou deux avant de chasser 
réiéphant, dit-il, les naturels font une clôture autour d'un vaste terrain qu'ils 
choisissent toujours au milieu d*un bois de cocotiers et qui environne un étang. 
Cette clôture est formée de poteaux très -forts , joints ensemble par de grosses 
cordes dans lesquelles on entrelace les branches d*un arbre voisin , de manière à 
ce qu'elle ne soit pas visible. Lorsque cet enclos est achevé, les Chingulais se ras- 
semblent en grand nombre avec leurs fenunes et leurs enfants , qui portent des 
tambours ou d'autres instruments bruyants. Cette multitude dirige sa marche à 
travers la forêt, et, lorsque la nuit vient, elle se sert de flambeaux. On a eu soin, 
quelques jours auparavant, de faire entourer toutes les mares d'eau où les élé- 
phants ont coutume d'aller se désaltérer, par des hommes qui sont chargés de 
repousser ces animaux en les effrayant. Ils se portent donc , et par le besoin de 
boire et pour fuir les clameurs qu'ils entendent de tous les côtés, dans la partie 
du bois qui leur parait la plus tranquille , et où ils espèrent trouver de l'eau. 
Pressés de la sorte, ces animaux marchent en avant et gagnent enfin l'enclos, 
dont on ferme aussitôt toutes les issues. Il arrive souvent que la fureur trans- 
porte les éléphants sauvages lorsqu'ils viennent de perdre leur liberté , et l'on a 
recours alors à l'intelligence des animaux apprivoisés. Ceux-ci, dès qu'ils s'aper- 
çoivent que l'un des captifs est intraitable, se pressent contre lui et le frappent 
avec leur trompe , jusqu'à ce qu'ils l'aient rendu parfaitement souple et soumis. » 

Ceylan a en outre une foule d'autres animaux. On y voit le lion , le chat-tigre, 
l'hyène, l'ours, le porc-épic, le chacal , le renard-volant { énorme chauve-souris), 
le crocodile et une foule de serpents , dont M. Davy a décrit les variétés avec le 
plus grand soin. Comme médecin, il fit de curieuses expériences sur leurs poi- 
sons , et s'attacha surtout à combattre des craintes exagérées. A Ceylan , comme 
dans le continent d'Asie et d'Afrique , on trouve des psylles ou conjurateurs de 
serpents. Ils manient les plus venimeux de ces reptiles avec une hardiesse qui fait 
trembler, et ils prétendent avoir un charme contre leurs morsures. Leur seul 
charme est l'habitude de ce jeu plein de danger, une grande agilité dans les gestes, 
et une connaissance des moindres allures du serpent. 

L'histoire naturelle de ces reptiles n'est pas le seul travail qu'on doive à l'in- 
fatigable docteur Davy : il est le premier Européen qui ait posé le pied sur le pic 



ILE DE GETLAN. 115 

d'Adam , montagne sacrée à la fois et pour les adorateurs de Bouddha et pour 
ceux de Brahma. Son récit a quelques parties curieuses. Il s'y rendit de Colombo, 
passant par Pantoura et Ratnapoura, dans le Safifragan. Ce dernier endroit est un 
poste militaire situé sur une colline que dominent de majestueuses montagnes : 
dans cette halte , il fallut quitter les palanquins pour des chaises attachées à deux 
bambous qae des honunes portaient sur leurs épaules. Le premier village saillant 
dans ce chemin est Ghillemallé , assis dans une plaine riante et entouré d'une 
ceinture de palmiers et d*arbres à fruits. Tout ce canton est infesté de sangsues , 
très-communes dans l'Ile ; elles s'attachent aux jambes nues des naturels , et se 
glissent même sous les yôtements des Européens. On a vu des soldats anglais 
mourir d'épuisement à la suite de leurs morsures réitérées. 

Le dernier lieu habité sur la route ^du pic est Palabatoula , ou se trouve un 
wiharé qui sert d'hôtellerie aux pèlerins. Au-dessus de cet endroit il faut gravir le 
mont à pied , par un sentier étroit , frayé au milieu de forêts impénétrables au 
soleil. Cette route fourmille de dévots qui vont faire leurs adorations au pied de 
Bouddha : ils font halte auprès des torrents nombreux qui traversent le pic , y 
prennent un repas frugal et s'y désaltèrent. Auprès d'un de ces cours d'eau , 
commence la montée sur un roc vif et glissant : ce chemin serait inabordable 
sans les degrés que les rois chingulais y ont fait tailler dans la pierre. Les trois 
premiers escaliers n'ont que trente-sept marches en tout ; mais le dernier en 
compte quatre-vingt-dix. Au-dessus, commence avec le cdne du pic la seule partie 
périlleuse du chemin : il n'est pas de mois où , saisi de vertige, un visiteur ne 
tombe brisé au fond d'un gouffre. Sans de fortes chaînes en fer, scellées dans le 
roc, qui servent de rampe près du sommet, le pèlerinage en l'honneur de 
Bouddha compterait encore bien plus de victimes. 

Du haut du pic la vue plonge sur toute l'Ile de Ceylan , sur ses chaînes de 
montagnes qui se festonnent au nord et à l'est , et sur les plateaux plus rappro- 
chés , qui se présentent comme un tapis bigarré de vert, de brun et de rouge. De 
ce tableau si vaste , quand il faut revenir à chercher autour de soi le but de tant 
d'ascensions fatigantes, on trouve, dans l'enceinte d'un petit mur en pierres, le 
sri-piada, ou l'empreinte du pied de Bouddha. C'est un creux peu profond, long de 
cinq pieds trois pouces , et large, de deux pieds sept pouces. Un rebord en cuivre 
garni de pierres précieuses, un toit flxé au rocher par quatre chaînes de fer, sou- 
tenu par quatre colonnes et entouré d'un mur, complètent l'ensemble de ce mo- 
nument. Le toit est doublé d'étoffes bariolées, et ses bords sont parés de fleurs et 
de guirlandes. Tout porte à croire que cette empreinte, qui a quelque analogie 
avec un pied humain, a été taillée après coup. Les seuls abris que présente !e som- 
met du pic sont un petit bosquet de rhododendrons, regardé comme sacré par les 
naturels, et une petite maisonnette pour le prêtre officiant. Quand une bande de 
pèlerins arrive sur le pic, la cérémonie religieuse conmience : le prêtre, en robe 
jaane, se tient à côté de l'empreinte du pied et le visage tourné vers les fidèles 
rangés sur une ligne, les uns à genoux et les mains en l'air, les autres penchés en 



116 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

avant et les mains jointes ; ensuite Toificiant récite phrase par phrase les articles 
du symbole, et Tassistance les répète après lui. Quand la prière est finie, le prêtre 
se retire : alors les pèlerins poussent un cri et la recommencent sous la direction 
du plus âgé de leur troupe, après quoi ils se saluent respectueusement les uns les 
autres en commençant par les vieillards, puis ils s'embrassent et échangent entre 
eux des feuilles de bétel. La cérémonie finit par des offrandes au pied de 
Bouddha. 

L*un des derniers titres de célébrité de Ceylan est la pèche des perles qui s*y 
fait sur la côte occidentale , à peu de distance de Ttle de Manar. C'est vers le mois 
de février que cett| pèche a lieu. Quand le commissaire anglais a déterminé le 
jour de l'ouverture 'et les parages où elle se fera, on voit arriver de différents 
points plusieurs milliers d'individus, de mœurs, de nation, de croyance, de lan- 
gage divers. Leurs bateaux , longs et larges , avec un mât et une voile , ne tirent 
guère que dix-huit pouces d'eau. La pèche se fait par adjudication , et il est rare 
que les Chingulais se mettent sur les rangs pour l'obtenir. Leur poltronnerie les 
tient à l'écart. Les adjudicataires habituels sont des noirs qui font plonger leurs 
hommes , presque tous venus de la presqu'île de Dekkan. Pendant deux mois ils 
ont le privilège de cette pèche. Pour intéresser leurs plongeurs , ils les paient en 
nature, dans une proportion calculée sur les produits de la pèche. Chaque barque 
est montée de vingt hommes , dont dix plongeurs. Le plongeur prend entre ses 
deux pieds ou lie autour de ses reins une pierre qui Tentratne au fond de l'eau. 
Les cordes d'amarre le retiennent à la barque , et , à de certaines indications, on 
le hisse à bord. Tenant un sac en filet d'une main et bouchant de l'autre ses 
narines, il ramasse des huîtres tant qu'il peut stationner en bas, puis on le ramène 
à fleur d'eau, et après lui la pierre qu'il a laissée au fond. Souvent, dans ce péril- 
leux travail, le pécheur rend du sang par les oreilles et par les narines. Toutefois 
l'asphyxie n'est pas le plus grand danger que courent ces malheureux : sous ces 
latitudes équatoriales , les requins se montrent par bandes , et la pèche surtout 
leur offrant une proie quotidienne, ils n'ont garde d'y manquer. Contre de 
tels assaillants, les pécheurs malais n'ont que des ressources d'exorcisme. Un 
sorcier , à bord de chaque barque , conjure les voraces cétacés , et fournit les 
plongeurs d'amulettes et de préservatifs. En d'autres occasions, ces hommes 
hardis vont même jusqu'à se faire agresseurs ; ils cherchent le requin , le com- 
battent et le tuent. En 1823, un plongeur de perles, robuste Malais de quarante- 
cinq ans, était venu à la pèche avec son Gis. Dans une de ces immersions, un 
énorme requin attaqua ce dernier et lui emporta une jambe. A la vue du sang 
qui rougissait l'eau, à l'aspect du visage convulsif de son enfant, le Malais ne per- 
dit pas courage, mais il s'arrêta à fleur d'eau jusqu'à ce que la dorsale du cétacé 
eût reparu : alors, prenant un couteau entre ses dents, il plongea. Pendant quel- 
ques minutes on le chercha vainement ; mais bientôt un violent remous et quel- 
ques traînées de sang indiquèrent qu'un combat sous-marin venait de s'engager. 
Ce combat durait depuis plus d'un quart d'heure ; le Malais revenait de temps à 



ILE D£ GEYLAN. 117 

antre à la surface pour reprendre haleine , esquivait son monstrueux adversaire , 
le harcelait de profondes entailles dans les ouïes , dans le ventre , sur les flancs ; 
enfin , un dernier coup acheva Tanimal : la mer devint rouge , les ondulations 
cessèrent, et le cadavre flotta. Le Malais vainqueur poussait son trophée en 
nageant vers la barque. 

La quantité dhultres perliëres qui se trouvent sur les bancs varie suivant les 
saisons et selon le mouvement des sables. L* accroissement de ces huîtres dure 
sept ou huit ans : elles sont d une nature si délicate , qu'elles ne souffrent pas le 
transport. Les perles se trouvent dans la partie la plus profonde de riiuitre. Elles 
sont plus belles sur les bancs de Ceylan que dans les autres. Quand la récolte est 
faite, il faut laisser pourrir les huîtres dans des puits, pour ne pas courir le risque 
de briser la perle en les ouvrant vivantes. Rien n*est plus variable que le résultat 
de cette pèche : tel canot ne rassemblera que trois cents huîtres dans sa journée, 
tandis qu*un autre en recueillera plus de trente mille. 

Ces richesses du littoral de Ceylan nous conduisent à la nomenclature des comp- 
toirs européens qui le peuplent. A Textrémité septentrionale de la grande lie, se 
trouve rile de Jafna-Patnam, qu*un petit canal en sépare. Entre cette Ile et la pres- 
qu'île, et dans un détroit large de douze lieues, se trouve le barrage que les Euro- 
péens ont nommé /« pont d^Adam, barrage singulier qui semble être l'ancien point 
d'attache de File de Ceylan au continent asiatique. Ce barrage interdit la navigation 
du canal aux plus petits caboteurs. Récemment encore , des ingénieurs et des 
hydrographes anglais ont été envoyés sur les lieux par la Compagnie des Indes, 
pour voir si cet obstacle de la nature ne pourrait pas être surmonté par les efforts 
de Tart. Leur rapport a été favorable, et de gigantesques travaux vont être entre- 
pris, assure-t-on, pour la canalisation de ce bras de mer. 

L*ile de Jafna-Patnam est riche en pacages et en bestiaux. Jafna, son chef-lieu, 
est à peu de distance du rivage. On y voit un fort. Peuplée de Hollandais , de 
Maures et de Malabars, son commerce de châles et d'étoffes n'est pas sans impor- 
tance. De là , en reprenant la côte occidentale de Ceylan , on ne trouve rien jus- 
qu'au golfe de Manar , bù s'élève un ouvrage fortifié : ensuite parait Arippo , où 
campe le bataiijon de troupes anglaises chargé de protéger les pécheurs de perles ; 
plus loin vient Negumbo, charmant village encadré de prairies et de bois de can- 
nelliers. 

Dans le sud, à quelques lieues de là, est Colombo, capitale du gouvernement 
anglais dans l'Ile de Ceylan , cité importante et bien défendue. Les maisons sont 
passablement construites, mais mal couvertes et dégradées par des nuées de cor- 
beaux et des légions de «nges, qui en ébranlent les tuiles. Le port, ou plutôt la 
rade, n'est tenable que pendant quelques mois de Tannée , à cause des fortes 
brises de S. 0., qui y soulèvent une mer de tempête. Malgré cet inconvénient, 
Colombo est encore l'une des villes les plus peuplées de Tlnde; sa population est 
on mélange de Maures, d'Hindous, de Chinois, d'Arabes, de Persans, de Turcs, de 
Malais et d'Égyptiens, sans compter les colons européens, qui priment sur toutes 



118 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

ces peuplades d*Asie et d*Afrique. Od peut, sans rien exagérer, porter à 60,000 
âmes le chiffre de cette population. Le portugais corrompu est la langue habi- 
tuelle de Colombo et des autres comptoirs de Ceylan. Le commerce de ce port 
roule tout entier sur les produits de Tile et principalement sur la cannelle. On y 
imprime actuellement un journal sous le titre de Geylan-Gazette. 

Dans la famille européenne, ce sont aujourd'hui encore les Hollandais qui 
dominent à Colombo. Les mœurs de ces créoles sont molles et paresseuses. Leur 
vie se passe à boire, à fumer, et à se visiter les uns les autres. Le costume des 
fenunes , mélangé d'européen et de chingulais , ne manque pas d'élégance. Les 
vieilles Hollandaises mâchent continuellement une composition de feuilles de 
bétel, de noix d'arek et de chinam, espèce de chaux faite avec des coquilles brû- 
lées, puis pilées dans un mortier. 

De Colombo à Caltoura, la campagne est un verger continuel, coupé de rivières, 
de pâturages et de bois. La contrée abonde en gibier de toute espèce. Pointe-de- 
Galle se montre ensuite : c'est le port le plus commerçant et le plus populeux de 
nie après celui de Colombo. La ville noire , habitée par les Malais et les Hindous , 
est très-importante. Matourah, village armé d'un très-petit fort, est située à 
l'extrémité méridionale de Ceylan et à trente milles de la pointe de Galle. Ses 
environs sont célèbres par de belles chasses à l'éléphant. En 1797, on en prit 
soixante-seize dans une seule expédition de ce genre. De Matourah, si l'on 
remonte la côte orientale , on parcourt des forêts peuplées seulement de bétes 
féroces, et jusqu'à Trincomalay la seule halte qu'on puisse faire est à Batticola, 
petit fort bâti pour protéger la navigation des caboteurs. Comme comptoir com- 
mercial , Trincomalay n'est pas une ville aussi considérable que Colombo et Pointe- 
de-Galle , mais c'est le chef-lieu de la marine militaire à Ceylan ; sa large et pro- 
fonde baie étant le seul havre de cette lie qui puisse recevoir des vaisseaux de 
haut bord. La contrée environnante est stérile, le climat chaud et malsain ; mais 
ces désavantages sont compensés par la sûreté du mouillage , par des arsenaux 
bien fournis , et de beaux chantiers de construction. Le dernier poste en remon- 
tant au N. E. est Malativoe , petit fort bAti dans une position pittoresque et au 
milieu d'une campagne féconde. Les forêts qui l'avoisinent sont abondamment 
fournies de gibier. Telle est la bonne volonté des indigènes de ce rayon, qu'il 
sufDt de leur donner un peu de plomb et de poudre, pour qu'ils rapportent, quel- 
ques heures après, les pièces de chasse qu'on leur désigne ; et cela sans exiger le 
moindre salaire. 

Voilà ce qu*est Ceylan, tie plus importante jadis, à l'époque où le monde entier 
était tributaire de ses épices. Son commerce va décroissant chaque année , et ses 
perles, ses cuirs, ses cannelles sont cotés au rabais du prix courant européen. Ses 
exportations qui, à la paix de 181^, allaient à près de trois millions sterling, 
n'atteignent plus maintenant ce chiffre. Les registres des douanes de Trinco- 
malay constatent de jour en jour de nouveaux déficits. 

Quelque désir que j'eusse de visiter l'intérieur de Ceylan , la route de Trinco- 



PRESQU'ILE DE L'INDE. - PONDICHÉRY. 119 

malaf à Kaody était alors trop peu sûre poar qu on pût s*y hasarder. Une barque 
malaise non pontée allait mettre à la voile pour Pondichéry : je pris passage à son 
bord, qaoiqae je n'eusse pour me faire comprendre du patron que quelques 
mots de méchant portugais. Confiant dans mon étoile , je n*hésitai pas néan- 
moins à m'aventnrer sur un frêle morceau de bois : nous partîmes deTrincomalay 
le 22 avril 1830. 



CHAPITRE XIV. 

■ 

FEBBQV'ILB DB L'IMDB. — POMOIGHÉaT. 

De Trincomalay à la pointe N. de Ceylan , la côte est plate , basse et dan- 
gereuse. Il y aurait quelque péril pour les gros navires à l'approcher de plus de 
quatre ou cinq lieues , à cause de nombreux bancs de sable et de roc que la sonde 
seule peut révéler. Mais , grftce à la pratique de ces parages , mon patron malais 
put se tenir à peu de distance de terre , et j*y gagnai de connaître tous les mou- 
vements de terrain de cette partie de Ttle. A la nuit , Ceylan disparut pour nous 
laisser voir , le lendemain au jour , la côte de Coromandel. Servis par la brise , 
nous relevâmes le littoral de Tandjaore et du Kamatic > le cap Caliemara , les 
comptoirs de Negapatuam, de Karikal, de Tranquebar, puis Porto-Novo , Gou- 
delour et le fort Saint-David , au nord duquel se montra bientôt la rade de Pon- 
dichéry. Toute cette grève , noyée dans la mer , s*aperçoit à peine de quelques 
lieues au large : les pavillons des divers postes commerciaux en sont les points 
les plus distincts. Elle offre si peu dinclinaison jusqu'à la chaîne des Gattes, où 
commence la région montagneuse, que les rivières n'y ont presque pas de 
cours: aussi, à leur embouchure» se trouvent-elles sans force contre la pression 
de rOcéan , et de là naît presque toujours un barrage de sables , que les eaux 
fluviales traversent par filtration en temps ordinaire , et qu'elles surmontent avec 
violence dans les mois de fortes crues. Depuis le golfe de Manar jusqu'à Balassor, 
dans cette longue étendue qui forme tout un côté du golfe de Bengale , la plage 
offre le même accident : on y reconnaît partout un terrain d'alluvion qui va chaque 
jour empiétant sur la mer, et qui , au lieu de havres profonds et sûrs, ne déter- 
mine que des baies sans abri , praticables pendant une seule des deux moussons. 
De là aussi provient cette longue arête de sables sur laquelle les eaux du golfe 
déferlent en tout temps , de manière à interdire la terre aux moindres chaloupes 
eoropéennes. 

En effet , le mouvement du fond sous-marin provoque , dans les eaux qui 
battent la grève , un tel jeu, un ressac si violent et si brusque, qu'à Pondichéry, 
comme à Madras, des chelingues (barques du pays ) , peuvent seules accoster le 
débarcadère. La barre a ordinairement trois brisants, et le talent du pilote est de 
les recevoir de l'avant à l'arrière. Quand la chelingue est sur le dos du premier , 



120 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

les rameurs s'arrêtent ; ils calculent le moment opportun pour traverser le second , 
et ainsi de suite , jusqu'à ce que le dernier les jette sur la cAt«. Malgré toute 
Tadresse des équipages , parfois ces barques chavirent , et alors il faut se tirer 
d'affaire en nageant. Comme moyen de sauvetage, on tient à la remorque 
de chaque chelingue une espèce de radeau insubmersible , formé de trois ou 
quatre madriers joints ensemble. Deux nègres se tiennent là-dessus , agenouillés 
ou accroupis à l'orientale : ils font avancer le radeau avec leurs pagaies , rames 
légères et en forme de pelles, quMls manœuvrent à deux mains. 

Mon début dans Tlnde fut donc le passage de la barre de Pondichéry. Impos- 
sible de s*en tirer avec plus de bonheur. A part utie lame qui vint me souffleter 
sur Tarrière de ma chelingue, nul incident à citer, nul péril à faire valoir. 
J'abordai près d*une maison, au centre de laquelle flottait le pavillon de France. Là 
se trouvaient les agents de la douane coloniale , et autour d'eux une multitude 
d'hommes empressés se disputaient mes bagages. On eût dit un partage de butin. 
Heureusement , mon patron malais m'avait prévenu. C'était parmi ces hommes q^e 
je devais choisir un protecteur, un dubash ou daubachi , espèce de factotum^ de 
guide responsable, de cicérone à mes gages, intendant, interprète, entremetteur, 
homme d'affaires. Pour l'Européen qui débarque et môme pour l'Européen séden- 
taire , un daubachi est le meuble de rigueur à Pondichéry comme dans les autres 
comptoirs. 

11 me fallait donc un daubachi. Au milieu de toutes cçs figures qui me dévo- 
raient , je cherchai la plus avenante. Quand mon choix fut fait , ce fut comme un 
coup de théâtre. Mon daubachi se redressa fier de son investiture ; il groupa 
autour de lui quatre ou cinq serviteurs subalternes, fondit à coups de rotin sur la 
foule qui m'assiégeait, Técarta, porta sur mes effets une main de maître, m*enleva 
moi-même dans un palanquin, ordonna la marche, et me déposa dans un logement 
de son choix. Ce logement, surmonté d'une terrasse qui dominait la rade, était 
propre et aéré, meublé sans luxe, mais approprié au climat. J'étais à peine 
installé dans ce lieu , sous la. tutelle de mon daubachi , que je me vis assailli de 
domestiques. Celui-ci s'annonçait pour cordonnier , celui-là m*offrait ses services 
comme barbier, un troisième comme porteur de parasol. Il y en avait un pour 
couper les ongles , un autre'pour nettoyer les oreilles. En vain me plaignis-je à 
mon daubachi, il me répondit que c'était l'usage, et il fallut se résigner. Le 
malheureux ne me fit pas même grâce d'un/^ion. Un pion remplit dans l'Inde le 
service d'un janissaire de maison dans le Levant. C'est un soldat maure , brave 
quelquefois, mais toujours hargneux et fier. 11 porte le turban et le large vêtement 
oriental , pantalon et chemise en cotonnade blanche , retenus par une simple 
ceinture. Le pion se reconnaît à une bandoulière où , sur une plaque d'argent, 
est d'ordinaire gravé le nom de celui qu'il sert. L'emploi du pion est de devancer 
son maître quand il sort, ou de faire ses conunissions; il court devant le palan- 
quin, en criant gare ! Au nombre de ses pions se mesurent à Pondichéry l'impor- 
tance et la richesse d'un honmie. Le gouverneur a aussi les siens ; nrais ce n'est 



PRESQU'ILE DE L'INDE. —PONDICHÉRT. 121 

plus seulement alors un objet de luxe. Les pions du gouverneur sont chargés de 
la police ; ils veillent à la perception des droits : enrégimentés , ils obéissent à un 
ehef qui est sous les ordres du commandant de place et du percepteur ; on en 
distribue quelques-uns dans les villages ou aidées des environs. Ce sont les gen- 
darmes de la contrée. 

Ainsi j'avais un daubachi , j*avais des serviteurs , j'avais un pion , et tous ces 
gens-là se disaient à mes ordres quand c'était moi qui me trouvais aux leurs. Je 
croyais d'abord que f en serais quitte pour les gages modiques auxquels mon 
intendant les avait taxés ; je m'imaginais qu'ils seraient enchantés d'être payés 
pour n'avoir rien à faire. En cela j'avais compté sans mes Hindous, les plus 
formalistes créatures qui soient au monde. Le premier jour, par exemple, sachant 
l'hôtel du gouverneur à quelques pas de mon logis , je voulus m'y rendre à pied 
et sans bruit. Ce fut presque une émeute dans la maison. Le daubachi se scandalisa. 
D'autorité, il fit venir mon palanquin , espèce de bonbonnière à stores, kiosque 
portatif dans lequel il fallut s'étendre sur des coussins ; six porteurs m'enlevèrent 
au trot dans ce singulier hamac , dont les panneaux étaient d'or et les rideaux de 
soie écarlate. J'arrivai ainsi devant le palais où résidait M. de Melay. 

C'était un bâtiment avec corps de logis et ailes , sur le front duquel court une 
corniche d'un goût assez médiocre. Un vaste jardin entoure cette résidence. Le 
gouverneur me reçut avec affabilité. Après cette visite j'en fis une foule d'autres 
dans la ville, où j'étais recommandé. J'aperçus en passant l'église des Missions, 
édifice d'architecture sévère et assez correcte , près duquel circulaient quelques 
Pères affublés de leurs longues robes et la tête recouverte de leurs capuchons. 
De la place de l'église , j'allai à droite et à gauche pour butiner à ma manière 
quelques renseignements historiques ou scientifiques. Il m'importait de bien voir 
et de bien connaître ce dernier pied-à terre français, ce Pondichéry qui , avec les 
succursales de Yanaon , de Karikal , de Mahé et de Chandernagor , constitue tout 
notre avoir colonial dans un pays où les Anglais se sont fait une si large part; ce 
Pondichéry , riche de tant de souvenirs , qui vit les Dupleix , les Labourdonnais , 
les Suffren , disputer l'Inde aux flottes britanniques. 

C'est à l'an 1503 qu'il faut remonter pour trouver le premier armement fran- 
çais qui cinglait vers l'Océan indien. Un capitaine Gonneville , marin hardi et 
instruit pour son époque, partit du Havre avec un seul navire , faisant route vers le 
cap de Bonne-Espérance ; mais de gros temps l'ayant assailli après qu'il l'eut dou- 
blé, il courut mille dangers , et ne regagna l'Europe qu'après une longue naviga- 
tion côtière. Cet essai avorté refroidit les plus audacieux, et jusqu'en 1601 nous ne 
trouvons rien dans nos annales maritimes qui se rapporte à ces parages lointains. 
Cette année-là , il paraît que des armateurs bretons envoyèrent deux navires sous 
la conduite de Pyrard, qui vint échouer aux Maldives, vécut nombre d'années 
dans ces attols, et ne reparut en France que longtemps après. Plus tard Girard 
le Flamand équipa, en 1616 et 1619, des bâtiments pour l'Ile de Java, d'où ils 
revinrent pauvrement chargés. Malgré des résultats aussi précaires, une compagnie 



122 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

s'organisa vers ce temps « qui prit le nom de Compagnie des Moluques , mais qui 
fut dissoute sans avoir rien entrepris. En 1633, noavel essai isolé de la part de 
négociants dieppois. Le capitaine Réginon mit à la voile pour les mers indiennes; 
il visita le golfe de Rengale, relâcha à Madagascar, et revint en France engoué de 
cette dernière contrée. Les récits les plus pompeux circulèrent alors sur elle. 
Madagascar, suivant ces navigateurs, était de beaucoup préférable à Tlnde ; son 
terroir était plus fécond , ses produits plus riches. La chose en vint au point que 
le cardinal de Richelieu créa , en IGii^l , la Compagnie française des Indes , dans 
le but principal de réduire et de coloniser Madagascar. Nous avons vu le résultat 
de cette fausse combinaison. De Pronis et Flacourt occupèrent Ttle, qui fut évacuée 
vingt ans plus tard. 

On ne songea de nouveau à Flnde que lorsque Colbert eut reconstitué sur des 
bases plus larges la Compagnie française. Des secours en argent et un privilège 
de dix années lui avaient été accordés. Ses débuts furent malheureux. Comme la 
colonie de Madagascar existait encore , elle absorba Targent le plus liquide des 
subventions royales; il en restait peu de chose quand il fallut tenter un établisse- 
ment commercial sur le continent asiatique. Les Portugais d'ailleurs avaient pris 
les devants sur nous. Caron parut néanmoins dans le golfe Persique avec quelques 
vaisseaux : il atterrit sur la presqu ile de Guzurate , et voulut choisir Surate elle- 
même pour le centre de ses opérations. Ce créateur d'établissement était un 
Français vieilli au service de la Compagnie hollandaise des Indes : un long séjour 
à Sumatra lui avait donné Texpérience de ces marchés lointains. Aussi ne tardart-il 
guère à s'apercevoir du peu de convenance qu offrait un port où venaient tra- 
fiquer concurremment avec nous des nations plus marchandes et plus accréditées. 
Il chercha donc un point central et convenable , et choisit Trincomalay sur Vile 
de Ceyian. Une escadre , sous les ordres de Delahaie , vint le rejoindre dans la 
baie chingulaise; mais cette seconde échelle ne fut pas plus heureuse que la 
première. Ce côté de Tlle offrant peu de ressources territoriales , les nouveaux 
colons se virent à la veille de mourir de faim. On envoya chercher des vivres à la 
c6te de Coromandel , et n'en ayant trouvé ni chez les Danois de Tranquebar , ni 
ailleurs , en désespoir de cause , on se jeta sur l'établissement de Saint-Thomé , 
qu'on savait abondamment pourvu. Ce poste de la côte de Coromandel, fondé 
par les Portugais cent ans auparavant , avait été conquis en 16Gâ par le roi 
de Golconde; en 1672, les Français le prirent d*assaut. Caron s'y installa et 
s'y maintint pendant près de six ans ; mais vers 1678 , les Ilollandais étant 
venus, de concert avec les naturels, mettre le siège devant Saint-Thomé , force 
fut de céder à leur supériorité numérique. Les débris de la garnison fran- 
çaise se réunirent aux derniers colons de Trincomalay , et s* établirent , sous 
les ordres d un nommé Martin , dans la petite bourgade de Pondichéry , que le 
rajah de Gingi leur avait cédée. Là bientôt s'élera notre comptoir de Pondi- 
chéry. 

GrAce à l'intelligente activité de Martin , la nouvelle colonie prospéra ; on la 



PRESQU'ILE DE L'INDE. - PONDICHÉRY. 123 

ceignit de remparts, on la dota de quelques édifices. Déjà Ton pouvait prévoir 
qu'un bel avenir attendait la cité naissante , quand les Hollandais , alors tout- 
puissants dans rinde , vinrent l'investir. La première pensée des assiégeants avait 
été de la faire attaquer par les forces indigènes ; mais quand ils s'en ouvrirent au 
prince indien : « Non , répondit celui-ci ; les Français ont payé la place ; elle est 
à eux. » Alors les Hollandais s'en emparèrent par eux-mêmes. Leur occupation 
dura jusqu'en 1697, où la paix de Ryswick stipula son retour à la France. Martin 
y fut réintégré comme gouverneur. Politique habile et négociant éclaire , cet 
agent de la Compagnie française améliora ses affaires dans le continent indien. 
Sous son influence , Pondichéry devint une belle possession commerciale et un 
marché préféré par toutes les peuplades de l'intérieur. A une époque où le fana- 
tisme désaffectionnaît si souvent les naturels , Martin se montra tolérant et juste 
à leur égard : il traita d'égal à égal avec les rajahs des environs , eut chez eux des 
ambassadeurs , et obtint une foule de concessions utiles. Sous ses ordres , les 
Français avaient perdu cette turbulence fanfaronne , cette légèreté imprévoyante 
qui leur avaient attiré tant d'échecs : ils étaient devenus doux , modestes , appli- 
qués. Grâce à ce concours d'efforts, Pondichéry put bientôt passer pour le chef- 
lieu des compteur français dans l'inde. Tous les autres établissements tentés 
à Madagascar, à Surate, à Rajapour , à Tisseri, à Siam, s'éteignirent peu à peu : 
Pondichéry survécut et grandit. On eût dit qu'il absorbait tous les autres. Pondi- 
chéry seul fournissait à la Compagnie française des Indes quelques dédommage- 
ments, au milieu de pertes désastreuses ; seul il offrait de beaux revenus, pendant 
que les autres lui coûtaient annuellement plusieurs millions. 

A Martin succédèrent Lenoir et Dumas. Ce dernier obtint de la cour de Delhy 
la permission de battre monnaie , et la cession formelle du territoire de Karikal. 
L'attitude des colons était alors digne et imposante. Dans une guerre entre les 
Marattes et le^nabab d'Arcate, ce dernier prince ayant été vaincu et tué, sa 
famille n'eut bientôt plus d'autre asile que la ville neutre de Pondichéry : Dumas 
Ty accueillit , et quand le général victorieux Ragogi Boussola envoya un exprès 
pour réclamer ces proscrits : a L'hospitalité de la France , répondit le gouverneur, 
n'a jamais été ni une dérision , ni une trahison : la famille du nabab est sous la 
sauvegarde des colons de Pondichéry ; il faudra les tuer jusqu'au dernier pour 
arriver à elle. » Ce langage ferme eut son effet : les Marattes n'insistèrent pas. 

Après Dumas vinrent deux hommes qui devaient jeter un bien vif éclat sur nos 
possessions indiennes, génies d'une tendance toute diverse, l'un plutôt civil, 
Tautre tout militaire ; l'un habile et profond, l'autre bouillant et ingouvernable ; 
tous les deux fortement trempés , et destinés à donner l'Inde tout entière à la 
France , si au lieu de se combattre ils avaient su combiner leurs efforts. Ces 
deux hommes étaient Dupleix et Labourdonnais. Dupleix , de simple négociant , 
était devenu gouverneur du comptoir de Chandemagor, fondé sur les bords du 
Gange. Avant lui , quoique assis dans le plus riche pays du monde, ce poste allait 
dépérissant : dès qu'il y parut , une impulsion féconde lui fut donnée ; l'or et 



124 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Fargent y abondèrent : les marchandises y aflQuèrent de tout le Mongol , et même 
du Thibet. Dupleix n'y avait pas trouvé une chaloupe ; un an après sa venue , 
Chandernagor avait quinze vaisseaux qui naviguaient d*Inde en Inde : la mer 
Rouge , le golfe Persique , Goa , Surate , les Maldives , Manille , devenaient tribu- 
taires du poste gangétique. Il eût dépassé en richesse Pondichéry , si , en 1742 , la 
Compagnie n'eût appelé Dupleix dans cette possession. 

A la même époque, Labourdonnais rendait d'autres services dans les mêmes 
parages. Embarqué dès Fâge de quatorze ans, ce marin avait parcouru toutes les 
mers des Indes. Pour sauver un navire de la Compagnie , il s'était hasardé dans 
une simple chaloupe à faire la traversée de Tlle de France à File Bourbon ; il avait 
pris part au siège de Mahé, et s'était porté médiateur à Moka entre les Arabes et 
les Portugais. La Compagnie française , ayant discerné le mérite de Labourdon- 
nais, venait encore de se servir de lui pour organiser les îles de France et de 
Bourbon , quand un malentendu le ramena en Europe. Comme il y était question 
alors d'une guerre avec les Anglais , Labourdonnais offrit ses services. On lui 
donna cinq vaisseaux ; mais cet armement ayant eu lieu par les ordres de FÉtat 
et aux frais de la Compagnie « un conflit de pouvoirs annula plus tard la détermi- 
nation première. Arrivé le 30 septembre 174^1 devant Pondichéry, où Dumas gou- 
vernait encore, Labourdonnais eut à peine le temps d'aller secourir Mahé qu'as- 
siégeaient des peuplades de la presqu'île : au retour, il recevait de la Compagnie 
l'ordre de renvoyer tous ses vaisseaux. Les instructions étaient formelles ; il obéit 
et revint à Fîle de France. 

La guerre de ilkk donna raison à ses plans et à ses prophéties : on se repentit 
de ne l'avoir pas écouté. Le commodore Baruett et le capitaine Peyton venaient 
d'arriver dans l'Inde avec une escadre anglaise. La terreur régnait dans les 
comptoirs de la presqu'île ; le nouveau gouverneur de Pondichéry, M. Dupleix 
demandait du secours : Labourdonnais n'hcsita pas ; il arma tant bien que mal 
cinq vaisseaux qui se trouvaient dans Port-Louis , et partit le 2% mars 1746 pour 
Madagascar et Pondichéry. Aux atterrages de la côte de Coromandel parut Tes- 
cadre anglaise, composée de six voiles, sous les ordres du capitaine Peyton. 
lin combat s'engagea entre les deux forces navales, combat qui finit par la 
retraite des Anglais. A la suite de cette affaire , Labourdonnais mouilla dans la 
rade de Pondichéry. Son humeur impatiente et guerrière ne put pas y rester 
longtemps sans occupation. A plusieurs reprises, il chercha l'escadre anglaise 
pour la combattre; puis voyant qu'elle refusait la partie, il se rabattit sur 
Fun des principaux comptoirs britanniques, assiégea Madras, et y entra par 
capitulation La ville avait obtenu de lui la permission de se racheter; mais 
Dupleix , survenu en tiers dans cette affaire , empêcha que la parole de La- 
bourdonnais fût tenue : violant les termes de la capitulation, il garda Madras, 
et détruisit de fond en comble sa Ville-Noire , où se trouvaient les plus grandes 
richesses de l'établissement. Non content d'agir en sens contraire des engage- 
ments pris, Dupleix froissa Labourdonnais dans la sphère de ses attributions. 



PRESQU'ILE DE L'INDE.- PONDICHÉRY. 125 

et provoqua toutes les colères de cet esprit susceptible et impétueux. Les choses 
en vinrent au point qu'il y eut incompatibilité prouvée entre le chef de Tescadre 
et le gouverneur. La Compagnie donna raison à Dupleix ; le vainqueur de Madras, 
Labourdonnais , fut rappelé , emprisonné et mis en jugement. Au bout de trois 
années d'instruction , un arrêt proclama son acquittement ; mais le chagrin avait 
jeté en lui un germe de mort. Il ne survécut que peu de temps à sa mise en 
Uberté. 

Dupleix, de son côté, expiait cette mésintelligence funeste. Dans ces débats de 
préséance, une escadre avait péri tout entière, et les Anglais restaient maîtres 
de la mer de Tlnde. A son tour , Pondichéry fut attaqué , et , sans les efforts hé- 
roïques du gouverneur, il eût été pris. Quarante-deux jours de tranchée ouverte 
ne suffirent pas aux Anglais pour enlever la place. La paix survint, et elle fut 
sauvée. Plus tranquille alors , le gouverneur tourna vers des améliorations com- 
merciales son génie actif et entreprenant. Il avait rêvé de devenir Tarbitre de 
l'Hindoustan , d'assurer à la France un royaume d' outre-mer, et de devancer 
ainsi dans ces contrées l'intervention anglaise. Nul plus que lui n'avait les res- 
sources nécessaires pour réaliser cette pensée. Le pays lui était connu ; il en 
savait toute la politique ; point de rajah, point de nabab dont il n'eût deviné la 
pensée secrète; point de division locale, point d'intérêts religieux dont il n'eût la 
connaissance. Grâce à ces moyens d'influence , bientôt on put croire que notre 
puissance régnerait sans égale dans le triangle qui se prolonge entre Mazuli- 
patnam, Goa et Comorin, 

Hais à cette ère de prospérité succédèrent bientôt les jours de revers. Dans le 
nord de la presqu'île parurent alors tour à tour les Seiks et les Marattes, peu- 
plades nombreuses et guerrières , qui foulèrent les Hindous et menacèrent les 
comptoirs européens ; tandis que dans le Karnatic même les Anglais fomentaient 
des divisions intestines et cherchaient à rétablir leur influence détruite. Dupleix 
d'une part , Saunders de l'autre , luttaient avec toute la puissance d'une yolonté 
également forte, également habile. In traité conditionnel rapprocha pourtant les 
deux Compagnies rivales, jusqu'au jour où la guerre de l'indépendance américaine 
détermina un contre-coup dans l'Inde. Alors la prise du comptoir de Chander- 
nagor ouvrit les hostilités; elle fut suivie de celle de tous les postes secondaires. 
Dans l'intervalle, Dupleix avait été calomnié auprès du ministère français; on lui 
avait prêté des plans d'indépendance : on avait jeté des soupçons sur cette poli- 
tique profonde qui le rendait l'arbitre souverain des princes hindous. Récemment 
encore les rajahs lui avaient déféré la nababie du Karnatic. Au lieu de l'autoriser 
à l'accepter, le cabinet de Versailles, mal conseillé, le rappela. 

Lally fut son successeur. Anglais d'origine, on attendait quelque bien de lui; on 
croyait qu'il pourrait amener dans l'Inde un arrangement durable avec la Grande- 
Bretagne. Mais Lally était un fou, un fou dangereux , incapable de commander 
et indigne d'être obéi. Son administration fut frappée de démence. Dominé par 
^ esprit sombre et impétueux , il porta dans la lutte contre les Anglais tout 



126 VOYAGE AUTOUR DU MO>DE. 

le désordre et toute rinconséquence de ses idées. Parti avec le vice-amiral d*Acbé, 
il arriva à Pondichéry à la fin d'avril 1758. Les premières opérations parurent lui 
réussir. La bataille de Goudelour, la prise de ce poste par le comte d*Estaing, la 
reddition du fort Saint-David, signalèrent le début de la campagne; mais bientôt 
lasse d'engagements sans résultats , après trois affaires presque successives , l'es- 
cadre française quitta ces parages, et alors on perdit tour à tour Ttle de Scberin- 
gan, les provinces du nord et Mazulipatnam. Plus tard enfin, après une vaine et 
fanfaronne démonstration contre Madras, il fallut songer à se défendre dans Pon- 
dichéry que les Anglais assiégèrent. Bloquée de toutes parts et décimée par la 
famine , la ville fut obligée de se rendre le 15 janvier 1761. Une capitulation avait 
été signée , puis détruite ; de sorte que les Anglais purent venger complètement 
Madras de l'affront ruineux de 1746. La garnison et les habitants se virent tous 
renvoyés en Europe , et Pondichéry fut détruite de fond en comble. Aux cris de 
tant de colons jetés sur le sol de France sans pain et sans ressource, le parlement 
répondit par le jugement et la condamnation de I ally, sentence que Voltaire a si 
bien caractérisée. « Tout le monde, dit-il, avait le droit d'assommer Lally, excepté 
le bourreau, d On sait quels horribles incidents accompagnèrent le supplice du 
malheureux gouverneur. 

Le traité de 1763 ayant rendu Pondichéry au cabinet de Versailles » on sup- 
prima pour cette possession , comme pour les autres colonies de l'Océan indien , 
le privilège de la Compagnie , et l'on abandonna au commerc libre le soin de 
reb&tir et de repeupler Pondichéry. Dès 176'^^, on y vit reparaître une foule de 
colons français qui avaient peine à reconnaître les fondations de leurs anciennes 
demeures sous l'herbe qui les couvrait. A l'arrivée de ces maîtres du sol, les Hin- 
dous accoururent bientôt par milliers, et Pondichéry se releva peu à peu de ses 
ruines. Le nouveau gouverneur Law de Lauriston y aida de son mieux par une 
administration sage et paternelle. 

Cependant, autour de l'établissement régénéré, les Anglais étendaient chaque 
jour leur réseau de force et de prépondérance. Toute la presqu'île , surtout dans 
son littoral , devenait vassale de la Grande-Bretagne. Ses flottes parurent sur la 
côte de Malabar, à Surate, à Cochin , à Mahé, à Calicut, et sur toute la côte de 
Coromandel, depuis le royaume de Tandjaore jusqu'au Gange. Un nouveau chef, 
Bellecombe, avait remplacé Law de Lauriston à Pondichéry, et continuait son 
gouvernement réparateur. Quelques maisons de commerce venaient tout récem- 
ment de s'y étabUr , et une activité nouvelle semblait raviver les transactions , 
quand (1778) les Anglais sans avertissement, sans déclaration de guerre préalable, 
se jetèrent brusquement sur nos comptoirs, nous prirent tour à tour Chander- 
nagor etKarikal, firent prisonniers les chefs des loges de Mazulipatnam, d'Yanaon, 
de Surate, et se portèrent sur Pondichéry. Pendant les quinze années de 
possession récente on avait peu fait pour mettre la ville à l'abri d*un coup de 
main. Des ingénieurs avaient tour à tour exécuté une portion des revêtements ; 
mais l'enceinte de Pondichéry était loin d'être achevée quand les forces britan- 



PRESQU'ILE DE LINDE. — PONDICHÉRY. 127 

niques la menacèrent. Aux premiers symptômes d'hostilités, M. Bellecombe 
trouva dans son active énergie des ressources incalculables. La place fut pourvue 
de vivres, et cinq mille ouvriers travaillèrent jour et nuit aux fortifications. En 
un mois des fossés furent creusés, et les remparts mis en état de défense. I>e son 
côté, une escadre qui se trouvait en rade se disposa à recevoir Fennemi. 

Les choses en étaient là quand, le 8 août 1778, Tarmée anglaise, forte de vingts 
quatre mille hommes , sous les ordres du général Munroe , parut devant Pondi- 
chéry. En même temps fut signalée au large une escadre anglaise qui comptait 
cinq vaisseaux comme la nôtre. Un combat naval eut lieu dans lequel l'avantage 
nous demeura , et si le conunandant Tronjoly avait pris la chasse, nul doute 
que le conunodore Venion n'eût été obligé d'amener pavillon. Quinze jours 
plus tard la chance avait tourné : deux vaisseaux de renfort étaient arrivés aux 
Anglais; Tune de nos frégates, la Sardne^ avait été prise par suite de fausses 
manœuvres, et quand, le âO août, le commodore revint a la charge, nos vais- 
seaux n'osèrent tenir; ils se sauvèrent pendant la nuit, firent route pour l'ile de 
France, et laissèrent Pondichéry à la merci des forces anglaises combinées. 

Ainsi abandonné, Bellecombe persista dans la défense ; réduit à une petite, gar- 
nison, il la multiplia de telle sorte qu'il put tenter des sorties et ruiner à plusieurs 
reprises les travaux des assiégeants. Enfin , après deux mois de tranchée où les 
Anglais avaient perdu cinq mille hommes , bloqué par terre et par mer, désespé* 
rant d*6tre secouru , Bellecombe rendit la placé par capitulation. 

Maîtres de Pondichéry, les Anglais y régnèrent sans rivaux européens; mais 
alors se réveilla Ténergîe des peuplades indigènes. Hyder-Aly, roi de Mysore, 
poussa ses armes jusque sous les murs de Madras, et les Marattes de Touest cam- 
pèrent aux portes de Bombay. Malheureusement les Français ne se mêlèrent pas 
assez tôt dans la lutte. Envoyés dans l'Inde avec une escadre et des troupes de 
débarquement, le bailli de Sufi'ren et Bussy n'arrivèrent que lorsque le célèbre 
Hastings eut commencé l'organisation systématique de la puissance anglo-indienne 
dans le Bengale. Hyder-Aly fut attaqué par sir Eyre-Coote, qui l'isola de ses auxi- 
liaires et le harcela pendant deux campagnes. Plus tard , après la défection des 
Marattes de l'est et de l'ouest , qui tour à tour transigèrent avec les Anglais , ce 
prince, qui pour nous avait tenu tête à toute la puissance britannique, se vit forcé 
de s'humilier devant elle. 11 en mourut de désespoir. Son fils Tippoo-Saïb lui suc- 
céda; héritier des haines et des sympathies paternelles, ce jeune prince venait de 
reprendre la campagne dans le Karnatic, quand une diversion le rappela dans ses 
États de Mysore; il y rencontra les Anglais, les tailla en pièces, et assiégea Banga- 
lore sur la côte de Malabar, où l'escadre de Suffren et les troupes de Bussy le 
rejoignirent. Les deux armées allaient agir de concert au moment où la nouvelle 
delà paix de 1783 fit tomber les armes des mains des Français. Privé d'alliés, 
Tippoo crut devoir transiger aussi de son côté , et un traité fut signé à Bangalore 
en mars 1784. On sait l'histoire de ce malheureux sultan, qui reprit les armes en 
1790 et périt en 1799 écrasé par les Anglais, au moment où l'expédition française 



128 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

en Egypte lui donnait l'espoir d'une puissante diversion. Jusqn*au dernier mo- 
ment, il tendit la main aux Français; il crut à leur force, il espéra leur secours. 
Deux années avant sa chute éclatante , sons le Directoire , des ambassadeurs vin- 
rent réclamer à l'Ile de France l'envoi d*un corps auxiliaire, et Téclat de cette 
démarche ne fut pas un des motifs les moins déterminants de la sanglante cata- 
strophe. 

Mais avant ce temps nos comptoirs de l'Inde n'étaient déjà plus cpie des postes 
commerciaux sans importance militaire. Une petite garnison qu on avait envoyée 
^ à Pondichéry en 1785 fut ramenée quatre années après à Tlle de Fiance. 

Vers 1791 , une guerre paraissant imminente , la France envoya quelques 
troupes. Tour à tour, la gabarre la Bienvenue et la Chancelière de Brabant 
mirent à terre un petit nombre d'hommes. Huit cents Européens et autant de 
soldats cipayes, formèrent Teflectif de la nouvelle garnison. Unie elle n*eût pu 
résister longtemps ; qu'on juge de la chance qui lui resta quand toutes les nuances 
des partis formés dans la métropole se reproduisirent dans la colonie lointaine, 
quand elle eut ses séances de clubs et ses émeutes de rues. L'ancien régime figu- 
rait dans le corps d^ofliciers , la révolution dans la masse des soldats. Malgré ces 
funestes dissentiments , le jour où le colonel Braidwaith vint former le siège de 
Pondichéry avec huit mille hommes, tout le monde se trouva à son poste et 
oublia ses querelles devant Tennemi commun. Seize cents hommes, dont moitié 
soldats de couleur, tinrent treize- jours contre une armée, avec un fossé et un 
éboulement pour toute défense. Dans le comptoir de Yanoun, le savant Sonne- 
rat hasarda une résistance plus étrange. Chef d'un poste purement commercial, 
il avait voulu qu'on lui envoyât de Pondichéry huit Cipayes, et à ce risible corps 
de troupes joignant deux mauvais canons qu'il avait achetés, il parla de capitula- 
tion et en obtint une du colonel Yeats , qui prit la chose en bonne part. Grâce à 
Sonnerat, les négociants de ce petit comptoir eurent leurs fortunes sauves. 

Depuis cette époque jusqu'à nos jours , notre histoire dans ces parages est tout 
entière dans l'attitude qu'y prit notre marine , attitude énergique et digne de 
meilleurs résultats. Trop occupée sur ses frontières, la République ne songea 
guère à ces mers lointaines que vers 1796 et sous le ministère de Truguet; mais, 
avant cette époque, l'ile de France avait pris l'initiative des croisières. Un simple 
capitaine marchand , Robert Surcouf , devenu célèbre depuis, courut le premier 
sur les vaisseaux britanniques. Avec son Emilie, bâtiment de conunerce, il prit 
deux navires chargés de riz et un schooner armé; puis, avec son schooner, il 
amarina un vaisseau de la Compagnie des Indes le Triton , et rentra à l'île de 
France suivi de quatre prises évaluées à deux millions. Comme cette campagne 
avait eu lieu sans lettres de marque, il fallut que le Directoire envoyât au capteur 
un brevet de grâce. 

Notre marine militaire ne restait pas en arrière de cet élan spontané. Une 
escadre anglaise étant venue bloquer lile de France ; deux frégates , la Cybèle et 
la Prudente^ avec le brick le Coureur ^ se dévouèrent dans une lutte inégale contre 



PRESQU'ILE DE I/INDE. — PONDICHÉRY. 129 

denx vaisseaux , le Centurion et le Diomède, Le commandant Renaud appareilla 
de Port-Louis, au cri de : Vive la République! Son but était de maltraiter autant 
qoe possible les navires ennemis, afin que le poste ne fût plus tenable pour eux. 
Dût-il périr à rœuvre, il fallait y parvenir. Aussi , au lieu de pointer les pièces 
contre les hommes , les canonniers visèrent-ils , les uns dans les vergues et les 
mâts, les autres un peu au-dessus de la flottaison. Cette manœuvre fut suivie d'une 
réussite complète. Quoique la Cybèle se fût trouvée un instant compromise, 
elle put regagner le port avec sa conserve la Prudente et le petit Coureur y qui 
avait fait merveille pendant Taction. Le lendemain Tlle était débloquée , et les 
approvisionnements entrèrent de toutes parts. Le brave Renaud fut presque porté 
en triomphe sur le môle. 

Cependant le ministre Truguet venait de songer à Tlnde, et le contre-amiral 
Sercey partait des ports de Bretagne avec trois frégates et deux corvettes. Il 
arriva bientôt à Ttle de France, traînant à sa remorque quelques prises qu'il avait 
ramassées sur sa route. Les deux frégates la Cybèle et la Prudente se trouvaient 
là, un peu maltraitées par le dernier engagement ; il les Gt mettre en état, et reprit 
la mer avec elles et quatre autres : la Forte, la Seine, la Régénérée ^ la Vertu. La 
goëlette-corsaire C Alerte complétait l'escadre, qui fit route vers l'Océan indien. 

Presque au début de la croisière, la goëlette fut prise, et l'escadre n'eut plus 
d*éclaireur. On trompa le contre-amiral par de faux avis , et pendant qu'il aurait 
pu rançoDuer toute la côte de Coromandel , on lui fit battre en pure perte le 
détroit de Malaca , où il se trouva bientôt face à face avec deux vaisseaux anglais 
de 74, C Arrogant et le Victorieux, Six frégates contre deux vaisseaux, la partie 
était à peu près égale. L'amiral voulut d*abord éviter le combat; mais, chassé à 
son tour, il forma sa ligne de bataille. Les premières frégates engagées furent la 
Vertu et la Seine ^ qui seules soutinrent d* abord le feu des vaisseaux. Le calme 
soi'venu aurait pu les mettre dans une position fâcheuse , si le reste de Tescadre 
D*était venu les secourir à temps. Malgré leur supériorité de calibre , les deux 
vaisseaux furent obligés de fuir, Tun avec le feu à bord, Tautre avec ses agrès fra- 
cassés. Cependant Tescadre française se trouva tellement maltraitée , qu^elle fut 
obligée d'aller mouiller à Tile du Roi. A la suite de ce radoub, le contre-amiral 
reprit ^wc croisière, parut devant Batavia, au moment où les Anglais étaient sur le 
point de s'en emparer, sauva la colonie de leurs mains, navigua de nouveau pen- 
dant p doicurs mois, et revint ensuite à l'tle de France, où des prises richement 
chargées l'avaient devancé depuis longtemps. En 1799, à la suite d'une nouvelle 
croisière, accomplie avec une frégate et une corvette seulement, il passa sous le 
feu de deux vaisseaux et de quatre frégates afl|[laises , avant d'atteindre les passes 
" de Port-Louis. Ce fut là sa dernière campagne. 

Les corsaires seuls battirent alors la mer indienne avec audace et bonheur. A la 
paix d'Amiens , pourtant , une petite escadre sortit de Brest pour donner force 
d'exécution à Tun de ses articles qui nous restituait Pondichéry et nos autres 
comptoirs d'Asie. Elle mit à la voile le 6 mars 1803 ^ sous les ordres de l'amiral 

I. 47 



130 YOTAGE AUTOUR BU MONDE. 

Linois. Le vaisseau le Marengo de 71 canons , les trois frégates la Belle-Poule 
dé hO , CAtalante de ^0 , ^ Sémillante de 36 , et les deux transports la Côie-^Or 
et la Marie-Française^ composaient cet armement qui portait le général division- 
naire Decaen, nommé capitaine général des établissements français dans Tlnde, 
avec seize cents soldats sous ses ordres. Quatorze cents passagers suivirent la 
fortune de cette expédition. La Belle Poule prit les devants : bonne voilière, elle 
fit en quatre-vingt-dix jours cette traversée de quatre mille lieues. Le reste du 
convoi n'arriva que vingt-deux jours plus tard. 

Aux atterrages de Pondichéry, Tamiral Linois et le général Decaen furent sur- 
pris de voir flotter sur le môle le pavillon britannique. Malgré toutes les stipula- 
tions faites , le commissaire anglais CuUen s*était en effet refusé jusqu'alors à la 
remise de la place , et une escadre de deux vaisseaux et de cinq frégates ne sem- 
blait mouillée dans la baie que pour appuyer au besoin les résistances de cet 
agent. A l'arrivée des forces françaises , on mit à terre quelques compagnies de 
soldats et tous les passagers. Mais vainement Cullen insista-t-il auprès du général 
Decaen pour qu il vint à terre de sa personne : cet officier répondit que ses ordres 
ne lui permettaient pas de descendre ailleurs que dans un pays français. Bien lui 
en prit ; car, dans la nuit même, le Bélier, parti de Brest dix jours après Fes- 
cadre , jeta Tancre à ses côtés , et lui remit des dépêches. Un contre-ordre 
formel y était exprimé ; on enjoignait au général Decaen de quitter à Tinstant 
même Pondichéry, pour aller remplacer aux iles de France et de Bourbon le 
gouverneur actuel Magallon. Le lendemain , à l'aube , pas un vaisseau français ne 
restait sur la rade. 

Pour expliquer cet événement , il faut se remettre en mémoire combien fut 
précaire et désastreuse cette trêve , ce répit de quelques mois qu*on nomma la 
paix d* Amiens. Était-ce de la part des hommes politiques qui gouvernaient alors 
la Grande-Bretagne un leurre offert à dessein à la marine française , marchande 
ou militaire, pour fondre ensuite, à un instant donné, sur nos vaisseaux épars 
dans les deux Océans? ]S*y avait il pas, dans cette paix consentie avec tant 
de bonne grâce apparente , une espèce de jeu concerté , une préméditation for- 
melle contre notre renaissance maritime ? La conduite de Tagent anglais à Pondi- 
chéry serait une preuve nouvelle à Tappui de cette accusation. 

L'escadre de Linois était rentrée à l'Ile de France ; elle avait mis à terre son 
nouveau gouverneur, le général Decaen : désormais elle pouvait choisir le rôle qui 
lui convenait , car sa mission spéciale était accomplie. La guerre maritime indi- 
quait naturellement une croisière ; l'amiral s'y décida : il résolut d'aller inquiéter 
le commerce anglais dans les parafi^s indiens. Le 8 octobre 1803, Linois sortit 
donc de Port-Louis avec le Marengo , la Sémillante^ la Belle-Poule et la corvette 
le Berceau , récemment arrivée. En chemin , l'escadre captura quelques vaisseaux 
de la Compagnie , les expédia vers l'île de France , et vint atterrir sur Bencoolen 
avant de donner dans le détroit de la Sonde. Tous les navires anglais qui se trou- 
vaient soit dans la rade , soit dans le petit port de Sellabar , furent brûlés ou 



PRESQU'ILE DE L'INDE. - PONDICHÉRY. ISl 

;. Il résulta de cette expédition un dommage de douze raillions pou* le 
commerce britannique. Les propriétés des indigènes furent respectées. 

De Rencoolen, Linois cingla pour Batavia, où il jeta l'ancre le 1" djécembre 1803. 
Un mois de séjour dans cette colonie malsaine détermina des fièvres parmi tous 
ses équipages « et quand il remit à la voile» renforcé du brick hollandais t Aventu- 
rier , ses bAtiments comptaient un grand nombre de malades. Passant le détroit 
de Gaspard , il était » vers la fin de janvier 180^ , à vue et au vent de l'Ile de 
Pulo*Aor, à l'entrée des mers de Chine. C'était l'époque où le convoi de la Compa- 
gnie sortait de Canton en destination pour l'Angleterre. Il comptait le surprendre 
et y faire une belle récolte de prises. 

En effet » le 14 février au matin , on signala vingt voiles au vent. Mais trompé 
par les avis des neutres , ou se faisant illusion sur la force des navires en vue , 
Linois les attaqua mollement , et , quand ils lui répondirent avec du canon , il 
s'imagina avoir affaire à des bâtiments de guerre Tout s'est réuni néanmoins à 
prouver que la seule escorte du convoi se composait de vaisseaux de la Compa- 
gnie {country-ships) ^ armés dune simple batterie. Quoi qu'il en soit, après un 
court engagement , l'amiral français quitta ta partie. Le retour de cette riche 
flotte f qae des inspirations plus hardies eussent livrée à la France , causa en 
Angleterre la joie la plus vive ; une victoire éclatante n'aurait pas eu plus de 
retentissement. 

Rentré à l'Ue de France, Linois j prépara une nouvelle croisière, avec le 
Marengo, VAtalante et la Sémillante. L'amiral mit à la voile, alla visiter la baie 
Saint-Augustin dans le canal de Mozambique, remonta ensuite vers TOcéan indien, 
y fit deux prises de haute valeur, poussa jusque dans le golfe du Bengale , explora 
les rades de Mazulipatnam et de Consanguay , et parut enfin devant les comptoirs 
anglais de Visigapatnam. Là trois gros navires se trouvaient à l'ancre , dont l'un , 
le Centurion , était un vaisseau de gu:rre ; les deux autres des ships de la Compa- 
gnie richement chargés. Sous les couleurs anglaises notre escadre approcha l'en- 
nemi , et la bataille commença par les bordées de nos frégates. A leur tour le 
Centurion et les batteries de terre ouvrirent leur feu , puis le Marengo , sur lequel 
Linois avait son pavillon , entra en ligne. Au bout d'une heure de canonnade , 
le Centurion avait coupé son câble et s'était laissé dériver vers la côte ; et des deux 
vaisseaux marchands sous son escorte , l'un était amariné , l'autre échoué sur la 
plage. Linois ne voulut pas compléter sa victoire , et les rapports anglais la lui 
contestèrent plus tard. Le reste de sa longue navigation dans l'Océan indien offre 
peu d'épisodes saillants : assez heureux pour éviter la rencontre de forces supé- 
rieures , fl fit une nouvelle campagne , captura des navires de commerce , croisa 
vers l'entrée de la mer Rouge et sur les atterrages de Ceylan, combattit le Commo- 
dore Townbridge , jeta l'ancre au Cap , visita toutes les baies de la côte d'Afrique, 
pois, manquant de vivres et d'agrès , il se décida à faire route pour nos ports de 
France, coupa l'équateur pour la douzième fois depuis son départ de Brest, et se 
trouvait déjà près de nos atterrages avec le Marengo et la Belle^Poule , quand il 



132 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

tomba, le Ib mars 1806 , au milieu d*une escadre anglaise de sept vaisseaux , deux 
frégates et une corvette. Unois essaya d*al>ord de fuir; mais cerné et rejoint, il 
dut combattre pour l'honneur du pavillon. La Belle-Poule et le Marengo soutinrent 
le choc de neuf bAtiments de guerre > et ne se rendirent qu'après une vigoureuse 
résistance. 

De cette époque à la paix de 1814^ , la Grande-Bretagne concentra de telles 
forces navales dans le golfe de Bengale , que Thistoire de nos comptoirs indiens , 
sous son double aspect colonial et maritime , s'arrête là. La prise des ttes de 
France et de Bourbon ne laissa bientôt plus un port de ravitaillement, même à nos 
corsaires. On sait à quels efforts de glorieuse résistance donna lieu la prise de 
Port-Louis par les Anglais , combien fut belle l'attitude de notre marine dans les 
années qui précédèrent la catastrophe. Le commandant Duperré, qui montait 
alors la frégate la Bellone, poussa encore jusqu'aux bouches du Gange en 1809, 
y prit la corvette anglaise le Victor et la frégate la Minerve y de 48 canons, puis, 
jonction faite avec la frégate française la Manche, il rentra à l'ile de France , mal- 
gré la croisière britannique. Mais dès lors , au lieu d'attaquer , il fallut songer à 
se concentrer et à se défendre. Le combat du port Impérial , aujourd'hui port 
Sud-Est , où le commandant Duperré , secx)ndé par MM. Bouvet et Morice , ama- 
rina ou brûla , avec deux frégates et une corvette de guerre , quatre frégates 
anglaises, le Sirius, la Néréide, VIphigénie et la Magicienne; la prise de la fré- 
gate V Africaine par le capitaine Bouvet, enfin une foule d'engagements de détail, 
ne laissèrent ni sans éclat ni sans retentissement la chute de notre puissance 
maritime dans ces parages. 

A la paix de 1814, au milieu des comptoirs qui nous revinrent par la seule géné- 
rosité de l'Angleterre , il faut compter Pondichéry. Depuis lors , en dix-huit ans 
de paix , la ville s'est un peu refaite. Ce n'est plus une place de guerre , mais 
une simple échelle commerciale , avec des magasins au lieu de forts , et des allées 
d'arbres au lieu de remparts. Parcimonieux dans leurs dons , les Anglais , pour 
toute dépendance du poste cédé , ne lui ont affecté qu'une lieue carrée de terri- 
toire ; de telle sorte qu'au premier signal de guerre, ils pouiTaient rentrer dans 
ce domaine que nous aurions exploité et embelli pour eux. On a lieu d'espérer 
toutefois, par les idées plus saines qui courent aujourd'hui, que, même en cas 
d'hostilités, on créerait pour les colonies un droit international, une position 
neutre, qui les laisserait désintéressées dans un conflit entre les deux métropoles. 
Ce serait un premier pas vers une question plus reculée peut-être, mais également 
inévitable , celle de l'émancipation des comptoirs lointains livrés à leurs forces 
productives et à leurs moyens d'échange. Les expériences merveilleuses, faites à 
Cuba et à Sincapour, indiquent assez quel immense avenir attend ce système. 

Les environs de Pondichéry , ornés de longues avenues d'arbres , et coupés de 
magnifiques jardins, offrent une foule de villages hindous qu'on nomme Aldêes. 
C'est là que se fabriquent les toiles bleues ou guinées, pour lesquelles la vogue est 
restée à Pondichéry, comme à Madras celle des mouchoirs. Mon palanquin me 



PRESQU'ILE DE L'INDE. - PONDICHÉRY. 133 

porta dans plusieurs de ces aidées, où chaque famille a ses cases et son atelier de 
travail. Là se tient Touvrier tisserand devant un métier d*une simplicité extrême , 
consistant en deux rouleaux portés sur quatre morceaux de bois qui traversent la 
chaîne , et qui sont soutenus à chacune de leurs extrémités , Tun par deux cordes 
attachées au plafond , quelquefois même en plein air^ à un arbre ; l'autre par deux 
cordes liées au pied de Touvrier. A côté de cet homme se trouve le caquillier, qui 
noue les fils du pagne , la fiieuse de coton avec son rouet , la dévideuse , puis le bat- 
teur de toiles , le teinturier, le peintre : le tout disposé par castes et de telle sorte 
que chaque genre de travail a un personnel circonscrit et limité. Quoique arrivé de 
la veille , déjà j*avais pu reconnaître cette méthodique division de castes qui tient à 
un système à la fois politique et religieux. Cette manière de parquer les hommes 
par catégories , depuis le paria jusqu'au brame , de leur imposer une hiérarchie 
rigoureuse à laquelle sont affectés des droits et des devoirs , remonte haut dans 
rhistoire indienne ; elle devait frapper mes regards avant de parler à ma raison. 
C'était à Calcutta sealement et à Bénarès , ce sanctuaire du culte hindou , que je 
devais résumer ces impressions et leur donner la forme d'une appréciation philo- 
sophique. Jusque-là j'allais en curieux, en nouveau débarqué qui veut tout voir, 
sauf à se recueillir ensuite. Hdle de Pondichéry , je cherchais à démêler quel avait 
pu être son éclat sous Dupleix , sa richesse , son mouvement. Dans ses villages , 
dans ses rues , je courais à la recherche de notre patronage décrédité. 

Dans une course au travers des aidées , il me fut loisible d'examiner les habi- 
tudes et les mœurs de ces populations indigènes qui vivent ensemble sans se mê- 
ler jamais. A c6té des castes distinctes d'Hindous, on reconnaissait les Musulmans, 
lésons sectateurs d'Aly, les autres de Mahomet, à leurs traits réguliers et nobles, 
à leurs membres musculeux, à leur figure grave et composée, à leur turban blanc 
et à leurs larges pantalons. Les adorateurs de Wichnou portent d'ailleurs au mi- 
lieu du front deux raies blanches séparées par une raie jaune. Ces marques faites 
avec de la bouse de vache sont renouvelées chaque matin. Les bonzes, espèces de 
flagellants hindous, exagèrent aussi ce signe extérieur de dévotion ; ils se zèbrent 
le corps avec cette poudre blanchâtre. Les vêtements des Hindous consistent en 
un pantalon de toile blanche serré par le bas ; les hommes du peuple ont les 
épaules nues; les classes riches portent une chemise en coton. Le costume des 
femmes varie davantage ; tantôt c'est une jupe de guinée bleue , de cotonnade 
blanche ou rayée, qui descend jusqu'à mi-jambe, puis un pagne jeté en travers du 
nein et qui retombe sur l'épaule ; tantôt c'est une robe montante avec manches 
de corsage ; d'autres fois enfin une vaste pièce d'étoffe retenue par une ceinture. 

Les aidées de Pondichéry offrent un aspect d'aisance ; leurs cases toutes sem- 
Uables sont construites en paille et divisées en deux parties , Tune destinée aux 
hommes , l'autre aux femmes. Les meubles d'une case consistent en des nattes 
étendues sur le sol, quelques peaux de bêtes, ou tapis de laine, des pièces d'étoffes, 
et un coffre renfermant toutes les bardes de la famille. Les castes inférieures , 
celles qui vivent dans la domesticité, ou qui n'exercent que des métiers impurs, 



134 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

comme les parias , se logeât dans de misérables huttes avec un simple pagne qui 
leur laisse le torse nu et ne descend guère qu'à mi-cuisse. 

Dans une aidée , il est facile de reconnaître les logements des diverses castes. 
On distingue ceux des brames à leur étendue, à la forme de leur construction et 
à la nombreuse domesticité qui les peuple. Les femmes en habitent la partie éle- 
vée; elles y vivent en recluses, confinées dans les travaux du ménage, et trem- 
blantes esclaves de leurs maris. L'usage a établi dans ces contrées une ligne 
immense de démarcation entre Thomme et la femme. Le brame se distingue aisé- 
ment à son vêtement blanc drapé avec art sur les épaules, à ses membres chargés 
d'embonpoint, à sa démarche grave, hautaine et dédaigneuse. Leurs épouses, que 
rien ne force à des travaux pénibles , sont en général bien faites et jolies , avec 
des dents blanches, de beaux yeux noirs encadrés d*un cercle bleu, desseins bien 
posés , des pieds petits et des mains délicates. Passionnées pour la parure , elles 
chargent d*anneaux d'or leurs bras et leurs jambes , s* en entourent le cou , s en 
couvrent le front et les cheveux. Un pantalon large recouvert par une chemise et 
un pagne qu'elles drapent sur leur sein , sur leur tète et sur leurs épaules, com- 
posent leur costume habituel. 11 en est qui portent un anneau d'or dans leur 
narine fendue , ornement disgracieux auquel Tœil a peine à s'habituer. 

Après quelques heures de séjour dans ces aidées , mes porteurs reprirent le 
chemin de la ville. Dans la route se croisaient des chariots chargés de denrées, 
des voitures européennes , des calèches venues à grands frais de Calcutta ou de 
Londres, des palanquins couverts d'ornements; enfin des gadis ou voitures 
malabares, espèce de belvédères roulants traînés par deux bœufs aux allures 
vives comme celles des chevaux. Cet équipage singulier est l'un des plus usités 
parmi les riches naturels. Commode, rapide, léger, il comporte un luxe de tapis 
et de dorures incroyables. Les deux bœufs de l'attelage ont les cornes ornées de 
cercles ou de chaînes en or massif: on va même jusqu'à leur peindre la poitrine, 
les jambes et le corps. 

Avant de rentrer en ville , nous passâmes devant une chauderie ou chaulirie. 
Une chauderie indienne est, comme le caravansérail turc, une auberge pieuse, 
ouverte à tous les voyageurs. Là, dans ce pays d'exclusion, toute caste est admise, 
toute religion a sa place sous le même toit. Des logements y sont affectés même 
au paria, chassé des autres lieux comme une bête immonde, à l'Européen, aux 
Musulmans, aux Arméniens, aux Chinois, etc. C'est une hospitalité cosmopolite, 
c'est la charité religieuse dans sa plus large et sa plus noble acception. 

La chauderie se compose ordinairement d'un vaste bâtiment, qui se subdivise 
en un nombre infini de chambres nues. Chacune d'elles reçoit un ou plusieurs 
arrivants, et une galerie extérieure sert à abriter les castes réprouvées. Dans ce 
pêle-mêle de voyageurs régnent la tolérance la plus entière et la plus scrupuleuse 
moralité. Il est rare que les chauderies soient témoins d'une rixe ou d'un- vol. 

L'établissement de ces chauderies est quelquefois un moyen d'expiation. Un 
riche qui s'est souillé d'un crime , un concussionnaire , un malfaiteur opulent , se 



PRESQU'ILE DE L'INDE. — PONDICHER Y. 135 

relèTent à ce prix des fautes commises. Aussi la région indienne est-elle jonchée 
de pareils édifices. Presque toutes les chauderies sont ornées à Tintérieur de bas- 
reliefs, et ces sculptures sont les représentations les plus obscènes qu'on puisse 
imaginer. 

En rentrant à Pondichéry , je vis sur Tune des places un rassemblement de 
Datorels, qui piqua ma curiosité. Je voulus m'arréter un instant : c'étaient des 
jongleurs. Presque nus, avec un simple morceau de toile autour des reins, ils exé- 
cutaient les tours les plus étonnants d'escamotage. Devant eux étaient des boules 
et des gobelets qu'ils maniaient avec une rapidité extrême , sans avoir , comme 
DOS bateleurs européens , la ressource d'une gibecière. Tout cela était fait avec 
une prodigieuse dextérité, sans effort, sans hésitation. 

La scène de jongleurs dont je venais d'être témoin se passait près de la principale 
pagode de Pondichéry : j'allai la visiter. Dans l'avenue , se tenait sous un arbre un 
fakir^ sale et hideux mendiant, à qui Taccomplissement d'une expiation votive ne 
faisait pas oublier le soin de sa quête. Quelques prêtres et quelques femmes de 
bramines circulaient dans cette partie de la ville. Arrivé devant la pagode, je vis 
UD monument d'architecture massive, bâti d'une pierre grisâtre et dure comme 
du granit. Quelques sculptures ornaient la façade , et dans le nombre se trouvait 
la représentation d'une fête où un bœuf s'avançait processionnellement , escorté 
de musiciens et de bayadères. Ce fut dans une cour intérieure du temple que 
j'aperçus pour la première fois de ces femmes que les Indiens nomment dàvédassù 
ou devalliales^ c'est-à dire, en sanscrit , servantes de la Divinité. Le nom de baya- 
dères , qui nous est venu en Europe avec un tel parfum de grâce et de volupté , 
vient du mot portugais ballcideras ou danseuses, que leur donnèrent les premiers 
Portugais. Les poétiques exagérations de Raynal firent à ces femmes, vers la fin 
du siècle dernier, une réputation que des récits plus modernes ont à peine 
détruite. Au lieu de ces ravissantes créatures qu'il dépeint si minutieusement , la 
caste des bayadères n'offre , à côté des matrones vieillies au service des prêtres , 
qoe des beautés toujours fanées avant l'âge. Leur danse si lascive, leurs passes si 
provoquantes, ne se composent guère que de gestes forcés , de contorsions, et de 
postures sans grâce. 

Les dévédassis ou bayadères sont prises dans toutes les castes, hormis celle des 
parias. Quelquefois leur vocation est obligatoire, d'autres fois elle est facultative. 
Une jeune fille destinée à l'état de bayadère doit venir au temple avant d'être 
nubile. Là on l'examine, on l'analyse : on regarde si sa taille est bien prise, sa 
figure avenante , sa constitution saine ; puis on la livre à ses compagnes , qui la 
baignent dans l'étang de la pagode , la parent de vêtements neufs et l'ornent de 
bijoux. Ainsi arrangée, elle passe chez le grand prêtre, qui lui fait subir quelques 
formalités d'initiation et la marque ensuite, avec un fer rouge, du sceau du temple 
auquel elle appartient désormais. Alors elle est bayadère. Elle apprend à lire , à 
écrire, à clianter, à danser surtout. On a rédigé pour les néophytes une espèce de 
cours de minauderies , un recueil des secrets de la toilette. La bayadère apprend 



136 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

tout cela pour séduire, pour plaire, car tel est son métier, car il faut qu*eUe plaise 
aux brames d*abord, ses possesseurs de droit, puis au public, à qui elle vendra ses 
faveurs au profit des brames. 

La danse des bayadères se compose de figures où elles balancent face a face : 
une musique monotone dlnstruments à vent , qu'accompagnent des tambours et 
des cymbales, règle la mesure de lem's pas. Dans les pagodes, les bayadères 
chantent, sur un mode lent et triste , les louanges et les incarnations de Wichnou. 
Parmi ces femmes, il en est d'exclusivement vouées au service des temples ; mais 
plusieurs autres sont libres. Le riche Hindou ne donne point de fête sans avoir 
des bayadères , chanteuses et danseuses ; elles sont là pour distraire les convives. 
On conçoit qu'à une vie aussi déréglée les bayadères usent promptement leurs 
charmes et leur jeunesse. A dix-huit ou vingt ans commence déjà pour elles une 
vieillesse précoce. Les prélres les renvoient alors : elles rentrent dans leurs castes, 
et se marient sans que leur vie antérieure y fasse le moindre obstacle. 

Presque toutes vieilles et laides , les bayadères de la pagode de Pondichéry 
étaient occupées à laver le linge des prêtres , dans la cour intérieure où se trou- 
vait le bassin. A cette limite conunençait la seconde enceinte interdite au profane ; 
mon guide m'arrêta au moment où j'allais la franchir, et aujourd'hui encore je 
ne saurais ce qu'elle contient si M. La Place n'avait été plus hardi que moi. k La 
seconde enceinte est vaste et carrée ; la galerie en pierre qui l'entoure intérieu- 
rement est adossée à un mur épais et soutenue de l'autre c6té par un rang de 
colonnes. Dessous nous vîmes un grand nombre d'autels sur lesquels figuraient 
de petites idoles en pierre , fort laides , grossièrement sculptées et accoutrées 
d'une manière bizarre. Le premier objet qui s'ofirit à mes yeux était une colonne, 
haute d'environ trente pieds, peinte de plusieurs couleurs: au sommet une 
poutre , mise en travers comme une potence , soutenait à chacune de ses extré- 
mités de grosses boules rouges ; derrière la colonne et toujours dans le milieu de 
la cour faisant face à l'entrée, je vis une espèce dé petit temple, construit en 
grosses pierres de taille couvertes de sculptures représentant des animaux de 
formes bizarres. Entre les quatre colonnes qui soutenaient un dôme pointu , sur- 
monté d'une boule , était l'image d'un bœuf de grandeur naturelle, tirée d*nn seul 
bloc de pierre grise et parraitement sculptée : l'animal était debout , exhaussé sur 
un piédestal , la tête tournée vers le fond de l'enceinte du côté de la porte étroite 
et basse d'un monument. J'entrai dans une salle dont les murs étaient couverts 
de peintures grossières représentant des idoles : devant elles brûlait , dans des 
lampes en fer , de l'huile qui répandait une odeur infecte ; le sol était jonché de 
feuillages , offerts sans doute par les fidèles ; mais , comme les offrandes des jours 
précédents n'avaient pas été enlevées , il sortait de cet amas d'ordures des exha- 
laisons vraiment méphitiques. Au fond était une autre chambre également sans 
autre ouverture que la porte ; je m'en étais approché , et déjà j'entrevoyais une 
idole d'une figure hideuse , barbouillée de rouge et de graisse ; la multitude des 
lampes qui brûlaient devant elle augmentait la puanteur affireuse que cet antre 



PRESQU'ILE DE L'INDE. — PONDICHERY. 137 

exhalait; mais alors je fus entouré par la foule des prêtres, trës-in*ités que j'eusse 
osé aller si loin. Je battis prudenunent en retraite , et , forcé de quitter Ten- 
oeinte, je regrettai de n*ayoir pu visiter les monuments singuliers que j'apercevais 
dans le fond. » 

Cette pagode de Pondichéry , dont Textérieur offrait quelques détails curieux , 
ne pouvait pourtant pas se comparer aux merveilles en ce genre qui m'attendaient 
dans mon pèlerinage indien. Les environs mêmes du comptoir français possé- 
daient des temples plus beaux , plus ricbes et d*une antiquité plus incontestable : 
telles étaient les pagodes de Wilnour et de Trikiwaret. 

m 

Dans ma courte station à Pondichéry , aucune fête religieuse ne vint m'offrir 
ses épisodes si étranges et si caractéristiques. Plus heureux , M. La Place , qui 
arriva deux mois plus tard, eut Toccasion de suivre, dans leurs jours de pompe et 
d'apparat , les trois cultes qui vivent sur ce point avec des allures de bon accord 
et de tolérance. L'incident est trop remarquable pour être omis. 

c Nous ytmes trois fêtes , dit le commandant : celle du feu , célébrée par les 
Hindous, r Anniversaire funèbre d'un grand saint mahométan^ et enfln la Féie- 
Dieu des chrétiens. 

a La fêle du feu me semble plutdt une occasion de promenade qu'une céré- 
monie religieuse. Dans la plaine sablonneuse qui longe la mer au nord de la ville , 
je trouvai dans Taprès-midi une multitude d'Indiens au milieu desquels nos palan- 
quins eurent beaucoup de peine à passer ; ces figures si humbles , ces pliysio- 
Demies si ternes le matin encore , avaient pris un air de gaieté et de contentement 
qoi excita ma surprise. Le silence que j'avais remarqué dans les aidées avait Tait 
place à un bruit confus ; mais il devint assourdissant quand les sons rauques et 
discordants des instruments indiens et les acclamations de la foule annoncèrent 
farrivée de la procession, conduite par les brames et composée de dévots qui 
devaient expier leurs péchés par Tépreuve du feu. Sur un terrain assez uni , on 
avait étendu une couche de légers fagots qui couvraient un espace d'environ 
treate pieds de long sur la moitié de large. Longtemps avant que les patients se 
présentassent , le feu avait été mis et tout le bois consumé ; cependant les charbons 
étaient encore à demi enflammés , et , malgré une course rapide , je doute fort 
que ces pauvres victimes du fanatisme , ou ces complices de la friponnerie des 
brames , eussent pu impunément franchir le brasier , comme ils le firent devant 
moi , si leurs pieds n'avaient été enduits d'une préparation , ou endurcis peut-être 
par l'habitude qu'ont les Hindous d'aller toujours sans chaussure. Quarante en* 
viron se présentèrent ; quelques-uns , intimidés , abandonnèrent la partie et 
subirent la honte des huées de la foule ; les autres , encouragés sans doute par les 
acclamations générales , soutinrent l'épreuve avec un air résolu et furent reçus k 
Textrémité du brasier par leurs parents et leurs amis. Pendant et même après la 
petite course , les patients ne témoignaient aucune douleur et marchaient facile- 
ment ; je conclus de là qu'il y avait quelque arrangement dont le peuple était 
diçe. 

I. 48 



138 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

tf II était neuf heures du soir quand nous allâmes voir la fête du grand saint 
musulman ; jamais je ne pourrai rendre le spectacle extraordinaire qui s offrit 
à mes yeux. Le ciel était sombre; de nombreux éclairs témoignaient que la chaleur 
avait été excessive dans la journée; nos palanquins s*arrétërent dans une des 
grandes avenues bordées d*aldées ; j'avoue qu*au premier moment je crus être 
arrivé en enfer. Nous nous trouvâmes au milieu d'une foule d'hommes portant 
des torches et des réchauds remplis d'étoupes imprégnées dhuile de coco, dont la 
lumière blafarde et agitée par les contorsions des porteurs leur donnait Tair de 
véritables démons. 

<K Nous arrivâmes avec beaucoup de peine , et au risque d'être vingt fois 
asphyxiés , jusqu'à la chapelle du saint. C'est un petit monument carré en pierres 
de taille , dont une porte étroite et basse est la seule ouverture, condamnée, avant 
et après la cérémonie , pour tout le reste de Tannée. A travers l'épaisse fumée 
causée par une douzaine de sales lampes qui éclairaient la petite chambre, unique 
pièce de l'édifice , je distinguai une espèce de catafalque , placé sur le sol et 
recouvert d'un mauvais tapis, dont l'ancienneté faisait sans doute tout le prix. 
Le prêtre nous offrit de petits morceaux enflammés d'un bois odorant ; chaque 
visiteur reçut en outre de ses mains une chaine de fleurs blanches et rouges , qu'il 
fallut mettre autour de son cou. Cette attention fut récompensée , à la grande 
satisfaction du marabout. Enfin nous terminâmes le plus têt possible notre visite, 
pour aller voir les détails de la procession qui se préparait à quelques pas de la 
chapelle. 

a La principale pièce était en verre et en papiers peints de différentes couleurs; 
la partie inférieure offrait la forme d'un carré de quatre pieds sur trois de hau- 
teur ; elle supportait un dôme deux fois plus élevé , dont le mouvement continuel 
de rotation, donné par un homme caché à l'intérieur, était tout à fait indépen- 
dant. Une grande quantité d'ornements bizarres, brillants et disposés avec 
symétrie , couvraient la machine éclairée par dix rangs de bougies depm's sa base 
jusqu'au sommet , surmonté lui-même d'un foyer d où s'échappait une lumière 
éclatante. Tout l'édifice, ainsi illuminé , offrait un coup d'oeil aussi agréable que 
singulier : il reposait sur un énorme brancard , autour duquel vingt vigoureux 
porteurs étaient rangés. 

« Derrière le sandana colon (c'est le nom indien de la machine éclairée), se 
trouvait une charrette traînée par deux bœufs et portant un énorme tambour 
sur lequel deux hommes frappaient constanmient. En tête du cortège était un 
marabout d'une physionomie vénérable, vêtu de blanc, la tête couverte d'un 
large turban de même couleur , ayant à ses cêtés deux hommes porteurs de ban- 
nières , sur lesquelles on distinguait des signes particuliers : il prononçait avec un 
grand calme sa prière à haute voix , sans que les hurlements et les contorsions 
d'un jongleur, armé d'un sabre avec lequel il faisait des tours effrayan's, ni le 
vacarme de plusieurs autres acteurs frappant sur des tambours de basque , pa- 
russent seulement le déranger. Mais sa gravité fut mise à une bien plus forte 



PRESQU'ILE DE L'INDE. — PONDICHÉR Y. 139 

épnwre , quand la procession se mit en marche ; car alors commença un effroyable 
charifari : les mugissements de cornets à bouquin d'une grandeur démesurée , 
les cris aigus des flûtes , les roulements des gros tambours , enfin les sons rauques 
et déchirants des trompettes recourbées, instruments qu'on voit représentés 
dans les tableaux des batailles d'Alexandre , firent un vacarme auquel nos oreilles 
ne purent résister. Nous nous sauvâmes en grande h&te , aveuglés par la fumée , 
repoussés par l'odeur infecte qu'exhalait cette foule dont le bruit , à cinq heures 
du matin , me poursuivait encore dans mon lit. Rien de plus inoiOTensif que la 
gaieté des Indiens ; jamais de rixes , et , comme les parias sont bannis de toutes 
les fêtes , l'homme ivre serait une monstruosité au milieu de cette population qui 
s'abstient avec une sévérité religieuse de vin et de liqueurs fortes. 

c Cependant la Fête-Dieu approchait , et déjà de tous côtés dans la ville se 

faisaient les préparatifs pour les reposoirs La chaleur avait fait remettre 

la procession à six heures du soir ; j'y assistai accompagné de l'état-major de la 
Favorite. Les bannières , 1^ images , et surtout les anges , les saints et les saintes , 
représentés par de petits enfants dont les charmantes figures pouvaient à peine 
faire fermer les yeux sur le ridicule de leurs accoutrements , n'avaient pas été 
oubliés. Je voyais la population indienne , amassée sur notre passage , sourire 
de pitié à toutes ces imitations que l'éclat ne relevait même pas à ses yeux. Je 
tournai les miens sur les dames, qui accompagnaient la procession d'un air, je dois 
en convenir, peu dévot : je remarquai plusieurs jolies femmes, aux yeux vifs, à 
la physionomie spirituelle ; mais elles étaient en général pAles , et habillées avec 
peu de goût. 

« J'eus occasion , dans cette circonstance , de voir la suite du gouverneur pour 
les grandes cérémonies , et quoiqu'elle ne soit qu'un bien faible souvenir de la 
pompe imposante qui entourait la première autorité de Pondichéry, du temps de 
la puissance française dans la presqu'île , elle ne manque cependant pas d'une 
certaine dignité. Huit Hindous , habillés de blanc , pantalon et turban rouges , 
ayant un baudrier bleu, orné des armes de France en argent, tenaient sur deux 
rangs la tête du cortège. Ils sont appelés pions , portent les ordres du gou- 
verneur , et leur personne est sacrée. Après viennent huit Musulmans, habillés 
de la même manière ; ils ont des moustaches , et , au lieu d'un baudrier , ils 
portent de longues cannes en argent , surmontées d'une pomme ; puis arrive le 
palanquin du gouverneur , suivi de ceux des autorités de la colonie , également 
accompagné d'un nombreux domestique. 

ff Au milieu d'une population aussi tranquille , de mœurs aussi douces , les 
gardes armés sont inutiles ; aussi toute la police de la ville et de ses environs se 
fait--elle sans peine avec une seule compagnie de cipayes indiens qui compose 
toute la garnison. Quand, le soir, le gouverneur rentre chez lui, tous ses 
gardes forment une haie, baissent la tête jusqu'à terre, la main droite étendue 
sur la poitrine , et prononcent ensemble une suite de paroles en langage hindou : 
ce sont , à ce qu'il paraît , des vœux pour la nuit et le jour suivant. » 



140 Y0TA6E AUTOUB DU MONDE. 

Pondidiéry se diyise en Tflle blanche et en ville noire. La première s*étend 
snr les bords de la mer ; la seconde , délimitée par un vaste Tossé , se prolonge en 
arrière et josqa*aa rempart. La population générale des deux villes , sans y com- 
prendre sa banlieue d'aidées , atteint encore quarante mille âmes. Elle gagne tous 
les jours. Les rues, non pavées, sont semées de sable. Vers le milieu du jour il est 
pénible de les parcourir , à cause de la réverbération qui fatigue Tœil par ses 
reflets. Les maisons de la Ville-Blanche sont vastes, aérées, élégantes, toutes 
ornées de colonnes en stuc blanc , aussi beau que le marbre. Les parois des murs 
intérieurs sont enduites de ce stuc , qui les tient toujours brillantes et propres. 
Les cases de la Ville-Noire sont groupées par lies tirées au cordeau : chacune de 
ces ties sert à loger une caste. 

L'ameublement des habitations européennes se compose là , comme dans toutes 
les colonies de TOcéan indien , de chaises , de canapés et de lits venus de Chine , 
et faits avec le bambou et le rotin. Chacune des maisons a sa (errasse. Quelques 
monuments d'utilité publique se remarquent dans la yille-Blanche ; des marchés 
couverts où affluent les Indiens , des magasins où s*empile une réserve de riz pour 
les années de disette , témoignent de la sollicitude des autorités européennes en 
faveur des populations hindoues. En général , les vivres sont abondants et peu 
chers à Pondichéry ; mais leur qualité est inférieure et leur nombre très-limité. 
La viande , dont s'abstiennent tous les naturels ,. justifie , par sa qualité , l'horreur 
qu'ils en témoignent. La volaille est petite et maigre, les fruits sont sains et savou- 
reux , les légumes excellents. 

La société européenne de Pondichéry se réduirait à quelques tôtes , si l'on dési- 
gnait sous ce nom les familles seules dont le sang ne s'est jamais mêlé aux races 
indigènes. Aux premiers temps de la colonisation , avec ses femmes toutes d'ori- 
gine française, Pondichéry était cité dans l'Inde comme une résidence privilégiée 
sous ce rapport. Les riches Anglais , les Hollandais , les Portugais, venaient des 
comptoirs environnants pour prendre leur part des plaisirs de cette ville. Les 
relations y étaient établies sur un pied d'étiquette ignoré ailleurs ; le goût, le bon 
ton d'Europe s'y étaient naturalisés. Mais, à la suite de désastres successifs, il y 
eut déchéance : les plus riches maisons ayant disparu , les traditions de la haute 
compagnie se perdirent ; il n'en resta que les nuances reflétées sur les familles 
moins aisées et sur la société mixte , qui provenait d'alliances entre les Européens 
et les femmes du pays. Sur vingt maisons de Pondichéry , fl y en a aujourd'hui 
dix-neuf de cette race mêlée. 

Au moment où je vis Pondichéry , seize années de paix n'avaient pas encore pu 
le mettre , sous le rapport commercial , sur le pied des comptoirs rivaux et voisins. 
Quoique sa rade fût la plus sûre de Coromandel , et malgré la présence d'un 
gouverneur général de toutes nos possessions asiatiques , ce n'était qu'un point 
de très-médiocre importance échangeant un petit nombre de toiles fabriquées 
contre les rebuts des cargaisons européennes. Un trafic interlope s'était organisé, 
il y a peu de temps , sur le sel dont la compagnie anglaise des Indes s'est attribué 



PRESQU'ILE DE L'INDE. — PONDICHÉRY. 141 

k monopole ; mais qaelqnes réclamations du cabinet de Saint-James ont suffi pour 
faire interdire à nos colons cette branche de spéculation. Cette mesure ne doit pas, 
au reste, être prise pour un incident isolé ; elle dérive d'un système général qui 
remonte à 1814. La même pensée qui nous a valu Bourbon dépourvu de rade , 
DOQS a fait rentrer aussi dans les postes de Pondichéry , de Yanaon , de Karikal , 
de Mahé , déshérités de tout conunerce. Il était dans la politique de Castlereagh , 
que notre marine militaire n'eût pas un seul point de station dans l'Inde , et que 
nos vaisseaux de commerce n'y eussent pas un seul marché florissant. C'était une 
exclusion complète, déguisée sous une apparence de concessions plutôt ruineuses 
qu'utiles. Ainsi, toutes les fois que le hasard ou l'industrie régnicole donneront un 
démenti aux prévisions rivales , il y aura de la part de la Compagnie anglaise, si 
hostile à toute émancipation , il y aura réclamations instantes , entraves diploma- 
tiques , rase et violence s'il le faut , pour annuler des résultats qui peuvent 
nuire à ses vues d'absolutisme commercial. Car l'Inde est pour ce corps avide une 
ferme qu'il tient à bail. La Compagnie y a fondé une puissance que la métro- 
pole elle-même sera peut-être impuissante à combattre , quand le progrès des 
idées lui en donnera le désir. 

Depuis une semaine j'étais à Pondidiéry ; ce temps m'avait suffi et au delà pour 
recueillir tout ce que notre pauvre comptoir offrait de remarquable. Quelque 
peine qu'en éprouvât mon daubachi, je fixai au 3 mai 1830 le jour de mon départ, 
et je me décidai à faire par terre la route de Pondichéry à Madras. Un palanquin 
de voyage , un jeu de boès ou porteurs télingas , un passe-port en trois langues 
pour clouer la bouche aux |)ton5 ou gendarmes duKamatic, tels furent les derniers 
soins de mon intendant. Bien que je ne lui eusse pas donné de grands bénéfices , 
il pourvut à tout , il organisa tout avec un zèle admirable. Quand je fus sur le point 
de quitter la ville, toute ma maison se rangea sur mon passage ; mon daubachi en 
tête, mon pion, mon cuisinier, mon mastargi ou aide-cuisinier, mon maénate ou 
blanchisseur ; puis, les parias voués aux services impurs. A tout ce monde je don- 
nai un mois de gages, soixante francs en tout. 

Mes boès partirent en poussant leur cri plaintif et cadencé , et moi , mollement 
étendu, la tête appuyée sur un coussin élastique, je pouvais lire, fumer ou dormir, 
à ma guise. La journée ordinaire d'un palanquin de voyage varie de douze à quinze 
lieues. Les boès font à peu près deux lieues par heure, en courant plutôt qu'ils ne 
marchent, et se remplaçant sans que le palanquin cesse d'avancer. Le chemin de 
Pondichéry à Madras suit à peu de distance de la mer le pied des montagnes des 
Gattes. Vers Gingi , à sept lieues de Pondichéry, se voit la chaîne de Trikiwaret, 
remarquable par ses pétrifications. Toute cette côte bien observée par Sonnerat 
est habitée par les Tamouls, dont nous avons altéré le nom en celui de Malabars. 

Ces peuples sont noirs, assez grands et bien faits, mais mous et lAches. Leur 
humeur est naturellement joyeuse ; ils aiment les jeux , la musique et la danse. 
Sobres, ils ne vivent que de riz , de légumes , d'herbages et de fruits. La pratique 
hygiénique des gymnosophistes a été formulée dans ce pays par les brames en 



142 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

articles de foi. L*asage des liqaears fortes est également interdit aax naturelst 
Leurs habillements dans les aidées de Tintérieur diffèrent peu de ceux des côtes ; 
une pièce de toile qui part des reins pour tomber sur les genoux, un autre pagne 
ayec lequel ils se drapent et un turban en mousseline, voilà le costume le plus 
répandu dans la contrée. D'autres fois les Malabars se yëtent comme les Mongols, 
à la différence que les robes des premiers se croisent du c6té gauche » et celles 
des seconds du cAté droit. Lorsqu'ils ne vont pas nu-pieds , les Malabars portent 
des sandales ou des pantoufles à pointe recourbée. Leurs oreilles sont chargées 
d'anneaux d*or. Quant aux femmes, laides en général, elles s'aflTublent d'un pagne 
dans la classe moyenne, et de chflles du Thibet dans la haute classe, a La plupart 
de ces femmes, dit Sonnerat, portent à chaque bras, à chaque cheville de piedt 
dix à douze anneaux d'or, d'argent , d'ivoire ou de corail ; ces anneaux jouent sur 
la jambe et font, quand elles marchent, un bruit qui leur platt beaucoup; leurs 
doigts des mains et des pieds sont pour Tordinaire garnis de grosses bagues ; elles 
se teignent en noir le tour des yeux pour leur donner plus de vivacité ; elles se 
teignent aussi en rouge la paume de la main et la plante des pieds avec Tinfusion 
des feuilles du mindi ^hennéh des Arabes [Lawsonia],,.. Dans certaines castes, 
les femmes se frottent le visage et le corps avec du safran ; des colliers d'or et 
d'argent leur pendent sur l'estomac; leurs oreilles sont percées en plusieurs 
endroits et garnies de joyaux ; enHn elles poussent l'amour de ces riches bagatelles 
au point d'en attacher aux narines.... Les veuves quittent leurs joyaux, et ne 
portent qu'une seule toile blanche qui fart le tour du corps, et dont un des 
bouts, passant de droite à gauche, leur couvre le sein et revient sur Tépaole 
droite, après avoir passé sur la tète, d 

Telles étaient les populations au milieu desquelles je voyageais. Dans le cours de 
la journée , mes boès firent plusieurs haltes dans les chauderies les mieux four- 
nies et les plus fréquentées. Nous trouvions toujours près de là une boutique où 
l'on nous vendait du riz et des légumes. Toute la côte jusqu'à Madras est semée 
d'habitations malabares qu'entourent des bouquets de cocotiers , de palmiers , de 
tamariniers et de bambous. Des torrents descendus de la chaîne des Gattes cou- 
pent la route à chaque pas. 

Le soir nous arrivâmes à Sadras, petit comptoir sur lequel le Hollandais Haaf- 
ner a tant pleuré. Ce fut en 1781 que les Anglais de Madras en firent sauter le 
fort. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une grande aidée; les négociants malabars ont 
porté leur industrie à Madras. A peu de distance de Sadras se trouve le lieu qu'on 
nomme lesSept-Pagodes^ dont quelques-unes sont aujourd'hui au milieu de la mer. 
C'est à Mahabalipouram que se voient ces ruines. Aujourd'hui aidée déserte , ce 
lieu paraît avoir été une grande ville engloutie par un cataclysme , ou graduelle- 
ment submergée. En 1776 on y reconnaissait une pagode bâtie en briques, dont 
le sommet seul avec sa flèche en cuivre doré pointait au-dessus des eaux. A l'heure 
actuelle on distingue encore plusieurs ruines de temples dont l'ordonnance n'a 
rien de commun avec le style hindou même le plus anciennement connu. Les 



POSSESSIONS ANGLAISES. — MADRAS. 113 

archéologues veulent y voir» les uns le résultat d*nne colonisation étrangère : les 
autres, la preuve d'une civOisaUon indienne antérieure à celle dont les traces sub- 
sistent partout ailleurs. Quoi qu*il en soit » Varchitecture des Sept>Pagodes est un 
mélange admirable de style orné et de style simple. 

De Sadras à Madras, la distance est de quinze lieues que je parcourus en treize 
heures 9 traversant tour à tour les belles aidées de Tripatour, de Tirupolour et de 
THvantour, au milieu de pagodes magniDques et de superbes chauderies. 



CHAPITRE XV- 



POBBBBBIOMB AMOLAIBBB. — MADRAB. 



Aux approches de Madras, se déroula devant moi une plage sur laquelle battait 
la mer, et qui dans un de ses coudes formait la rade de Madras , rade foraine et 
moins abritée encore que celle de Pondichéry. Comme dans ce dernier poste , on 
voyait des cbslingues franchir la barre « et d'autres échouées sur la rive. Au loin 
se dessinaient déjà les hauts balcons ou vérandas de la ville, les algamasses ou 
terrasses, la tour du môle, le clocher pointu du temple, et le haut mât qui portait 
à son faite le pavillon britannique. 

La ville de Madras commence de fait à Saint-Thomas , ville tour à tour portu- 
gaise, hindoue, française, et enGn anglaise. Elle n'est guère habitée pourtant que 
par des descendants mêlés des Portugais, nommés Topas ^ et que Ton confondrait 
avec les Malabars, s*ils ne portaient Thabit européen. Us professent une religion 
catholique aussi altérée que leur sang, et sont fiers de posséder un cv. que qu*on 
leur enifoie de Goa. Ce haut fonctionnaire ecclésiastique n*est pas toujours un 
Européen, et Grandpré trouva en 1789 un nègre évèque à Saint-Thomas; cet 
homme avait introduit dans le culte catholique toutes les bizarreries de ridolâtric 
indienne. UofGcier français vit à Saint-Thomas , pendant la semaine sainte, jouer 
dans Véglise la tragédie de la mort de Jésus-Christ et de la descente de croix. Des 
hommes, vêtus à la turque, allaient, au moyen de longues échelles , dépendre un 
cadavre bien sculpté, dont toutes les articulations étaient à genouillères , ce qui 
les faisait mouvoir de manière à ce que l'illusion fût complète. Les noirs l'accom- 
pagnaient ensuite au tombeau avec le même bruit , les mêmes instruments dont 
les Indiens se servent dans leurs pagodes. Peut>être ces cérémonies sont-elles un 
moyen de prédication plus efDcace que les autres ; car Saint-Thomas compte une 
foule de parias convertis au christianisme , et les prêtres catholiques n*y épar- 
gnent aucun moyen de propagande. Du reste , ils font en cela assaut de zèle avec 
un collège protestant , qui envoie aussi dans toute Tlnde ses convertisseurs. Une 
société des missions , dont le siège est à Londres , recueille et constate chaque 
jour les succès de ses prédicants. 



144 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Amvé au centre de Madras, toute pensée de comparaison avec Pondidiérj 
cessa en moi. Cétait bien là une ville de près de 500,000 Ames , la seconde pré- 
sidence de l'Inde , riche de ses manufactures et de son mouvement maritime. On 
m*avait donné à Pondichéry l'adresse d'une maison où je devais trouver une 
hospitalité bourgeoise, quoique rétribuée. Je m'y fis conduire. Elle était tenue 
par une dame anglaise, veuve d'un officier mort au service civil de la Compagnie 
des Indes. J'y trouvai une société dont le ton était excellent, quoique froid. J'y 
fus l'objet d'égards et de ces prévenances de détail que les Anglais entendent 
mieux que nous. Le soir même, à table, je fis la connaissance d'un jeune créole 
de Calcutta, fils de mifiionnaire, arrivé depuis un mois d'Europe, et devant, sous 
peu de jours, repartir pour le Bengale. Affable, plein de savoir et d'esprit, 
M. Wilmot me convint , et je lui convins également. Le lendemain, au jour, il 
frappait à la porte de ma chambre , trop heureux , disait-il , d'être mon guide en 
pays anglais. 

Nous sortîmes aussitôt pour aller sur le mAle , qui se prolonge pendant une 
demi'lieue avec une magnifique rangée de maisons et d'édifices. On y voit le 
palais de la douane et Tarsenal de la marine , vastes et imposantes constructions. 
Au loin se balançaient mollement dans la rade des milliers de navires de toutes 
les formes et de tous les tonnages. La mer était calme, et un long cordon d'écume 
marquait seul la barre de l'atterrage, a Quel merveilleux aspect ! dis-je à mon 
nouvel ami. — Il n'en est pas toujours ainsi , reprit-il. 11 y a quelques années , 
j'étais à Madras vers la mi-octobre, à l'époque du changement de mousson. L'at- 
mosphère était embrasée, la chaleur suffocante, pas un souffle dans Tair; et 
pourtant quelques flocons nuageux avaient paru dans le N. E.: ils s'étaient 
comme déchirés, puis évanouis. Sur les eaux montait une brume qui devenait 
de plus en plus dense , sans pouvoir vaincre néanmoins la masse des rayons 
solaires qui pesaient sur elle. Vers le soir, les nuages et la brume eurent le des- 
sus. Le soleil se coucha dans un linceul rouge et noir. Les groupes de nuées 
allaient grandissant; ils jetaient des grondements sourds qui semblaient un pré- 
lude et une menace. Alors le vent et la pluie commencèrent , par rafales intermit- 
tentes d'abord, ensuite avec la plus grande violence. Les tiges de ces cocotiers , 
que vous voyez si droites , formaient à la lettre des arches de pont ; elles décri- 
vaient une courbe telle que leurs feuilles balayaient le sol. Le sable du rivage, 
d'abord soulevé par trombes , fut fixé par la pluie et par la lame ; il forma une 
masse inunobile et compacte. Des éclairs sillonnaient incessamment tout le ciel. 
La marée , qui survint , jeta sur la grève des masses d'eau bouillonnante ; eUe les 
lança cette fois à plusieurs centaines de mètres du rivage. Pendant le temps que 
dura la bourrasque, les poissons, vous le croirez à peine, les poissons venaient 
nous rendre visite sur les terrasses de Madras. J'en ai trouvé moi-même deux qui 
pouvaient avoir trois pieds de long. Une trombe de vent et d'eau les avait sans* 
doute portés là. Ce n'est pas tout : les insectes de mille espèces qui vivent sous 
ces climats chauds, sortaient tous de leurs retraites , comme effrayés de ce grand 



POSSESSIONS ANGLAISES. -MADRAS. 145 

ébranlement de la nature. L'eau qui les noyait, le bruit, la commotion, amenaient 
le long des murs et sur les parquets des fourmis , des lézards , des scorpions , des 
cancrelats , des myriapodes et jusqu'à des serpents. Us étaient plus que nous 
maîtres de nos chambres. >» 

Ce récit n'était guère fait pour inspirer le désir d'habiter Madras dans la mous- 
son du N. E., qui sévit d'octobre en décembre. Dans ce temps, d'ailleurs, la rade 
n*est pas tenable , et des centaines d'ancres qui s'y sont perdues contribuent à 
rendre le fond moins sûr encore. Pour avertir les bâtiments qui viennent du 
large , on hisse , à cette époque , ce qu'on appelle le pavillon du gros temps. Tant 
qu'il est déployé, toute communication cesse avec la terre. 

Du môle nous all&mes au fort Saint-George , ouvrage d'une grande étendue et 
assez bien fortiGé. Bâti à diverses reprises, il est d'une grande irrégularité, non 
pas quant au polygone, mais quant aux fronts, qui sont presque tous différents 
les uns des autres. Quelques bastions ont des flancs retirés , d'autres non : les 
flancs de ceux do nord sont casemates. Tous les ouvrages sont revêtus en briques; 
le chemin couvert est palissade , les places d'armes sont spacieuses. Le cAté de la 
terre n'a pourtant qu'une simple muraille et un fossé. Autrefois la Ville- Blanche 
tenait tonte dans l'enceinte du fort : on y voyait les maisons et les magasins de la 
Compagnie , les logements du gouverneur et les comptoirs des négociants euro- 
péens. Mais depuis que la suprématie britannique s'est consolidée dans F Inde, tout 
ce monde s'est senti à l'étroit dans la ligne fortiflée. La chaleur produite par la 
réverbération, l'encombrement, la poussière, ont paru insupportables à une popu- 
lation que la fortune avait rendue plus difficile. Les comptoirs et les caisses de 
paiement ont bien conservé leur domicile dans le fort; mais, hors de ses rem- 
parts, les créoles ont fait construire de vastes et fraîches habitations, dans les- 
quelles ils se retirent après l'heure des aH'aires, et où se tiennent constamment 
leurs familles. Le gouverneur lui-même occupe aujourd'hui un palais spacieux , 
dont la colonnade se prolonge jusqu'à la porte de la mer. Au nord des murs de 
la forteresse commence la Ville-Noire , qu'habitent les Hindous , les négociants 
arméniens et portugais, et quelques familles européennes. 

Malgré sa fabrication active de mouchoirs et de toiles , Madras, aux yeux de la 
Grande-Bretagne, est plutôt un poste militaire qu'une échelle commerciale. 
Soixante régiments composent le corps armé qui garde cette présidence. Sur ce 
nombre une partie occupe le fort Saint-George; une autre, casernée à peu de 
distance de la ville, y veille sur les parcs d'artillerie ; le reste, formant encore un 
effectif de vingt mille hommes environ, séjourne à Bangalore, ville du Mysore, 
située à soixante lieues dans l'intérieur, cité montagneuse et saine , où conduisent 
de belles routes, et qui, pendant les grandes chaleurs, sert de résidence aux pre- 
mières autorités de Madras. 

Ces soixante régiments ne sont pas tous, comme on le pense, de personnel 
européen. La plus grande partie consiste en bataillons cipayes, nom générique 
sous lequel on désigne toute la milice indigène à la solde des Anglais. Sur deux 

I. 49 



146 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

cent mille soldats qai constitaent Tarmée indienne, on compte à peine vingt* cinq 
mille blancs , que déciment toujours le climat et les molles habitudes de la vie 
coloniale; les autres sont des cipayes. Les cipayes, disciplinés à l'anglaise, ont 
un uniforme et touchent une solde. La solde est de deux pagodes et demie par 
mois. L^uniforme est rouge comme Tuniforme britannique. Les cavaliers ont des 
revers jaunes et des parements blancs sans collet « des habits rouges avec des 
boutons en métal blanc qui portent le numéro du régiment et les initiales N C 
(native Cavalry) ; un bonnet de carton entouré d'un turban bleu forme leur coif- 
Ture; leurs armes sont le sabre courbe, la carabine et les pistolets. Les fantassins 
ont l'habit rouge, avec brandebourgs blancs, la ceinture bleue et le pantalon tom- 
bant jusqu'aux genoux; on lit sur leurs boutons les initiales N I [native Infantry) ; 
ils sont armés d'un fusil avec sa baïonnette. Chaque régiment de cavalerie compte 
cinq cents hommes ; chaque bataillon d'infanterie huit cents , divisés en hait 
compagnies dont une de grenadiers et une de tirailleurs. On choisit parmi les 
naturels des capitaines, des lieutenants, des sous-officiers et des caporaux; les 
ofQciers de cavalerie sont pris surtout parmi les Européens, ou parmi les Maures 
plus habiles que les autres à manier un cheval ; les officiers d'infanterie se choi- 
sissent dans les Hindous des plus hautes castes, et surtout dans celle des Rajah- 
poutres, qui naissent tous soldats. 

On ne saurait se faire une idée des sommes énormes que coûte à la Compagnie 
l'entretien des moindres corps de cavalerie. Chaque cheval , outre celui qui le 
monte , doit avoir deux hommes de service : l'un , le cavallaire est chargé du 
pansement; il fait cuire et donne au quadrupède le coulon (espèce de lentille), 
tandis que l'autre, therbaire^ cherche l'herbe, qu'il lui faut arracher brin à brin. 
Comme le cavalier, le cavallaire et Fherbaire sont ordinairement mariés, voilà 
six individus par cheval , sans compter l'es enfants qui surviennent. D'après un 
pareil attirail pour le simple soldat , qu'on juge des embarras qui marchent à 
la suite d'un officier. Il faut à chacun d'eux palanquin , chevaux de selle , calèche, 
cuisine, etc. Dix mille combattants dans une armée cipaye impliquent une suite 
de cinquante mille hommes. 

Les cipayes de Madras sont réputés pour leur agilité et pour leur bravoure ; 
ceux du Rengale , pour leur taille et pour leur vigueur. D'autres bataillons hin- 
dous sont ceux des lascars, attachés d habitude aux corps du génie et de l'artil- 
lerie, et servant aussi comme équipage de marine. Ces lascars, dont le nom 
entraine une idée d'abjection et d'infériorité , sont d'assez bons matelots pour 
la navigation d'Inde en Inde. Sobres, agiles, intelligents, ils se montrent en 
outre bien plus dociles que les équipages arabes du golfe Persique. 

Cette organisation militaire , presque entièrement appuyée sur des indigènes, 
offre des dangers qui se révèlent de plus en plus. A mesure que les cipayes se 
rompent à la discipline et acquièrent cet esprit de corps qui supplée au courage, 
ils prennent le sentiment de leur force et des services qu'ife rendent. Les régi- 
ments de Madras ont fait preuve de valeur dans la guerre récente des Rirmans ; 



POSSESSIONS ANGLAISES. — MADRAS. 147 

ils ne sont pas restés au-dessous des meilleurs bataillons Yenus d'Europe. Est-il 
impossible qu'un jour ces cent cinquante à deux cent mille Hindous , enrégi- 
mentés pour le compte de la Grande-Bretagne , se réveillent avec la pensée de 
donner ce vaste empire à un homme de leur couleur ? Un précédent d'insubordi- 
nation leur a été fourni, il y a peu d'années , par les officiers blancs que la Com- 
pagnie entretient à si grands frais à leur tête : une réduction de so!de amena 
une révolte où les cipayes suivirent leurs chefs , sans pensée personnelle et par 
obéissance. Les autorités de Madras furent méconnues , les parcs d'artillerie enle- 
vés, et il fallut, pour apaiser le mouvement, non-seulement promettre l'impunité 
aux rebelles, mais subir encore quelques-unes de leurs conditions. Sans doute , 
dans tout cela la troupe indigène était purement passive; elle prenait fait et cause 
dans une querelle entre Anglais, voilà tout; mais le résultat obtenu a dû lui don- 
ner la mesure de son influence et de sa force pour le jour où elle voudra en user 
dans un intérêt national. 

En quittant le fort Saint-George, nous nous dirigeâmes vers les beaux et vastes 
quartiers de Madras. La ville européenne se montra lentement à nous, avec sa 
longue suite de palais et de maisons de plaisance. Chaque habitation avait sa 
pelouse sur le devant , et un jardin spacieux sur le derrière. Des pavillons jetés à 
droite et à gauche complétaient l'ordonnance de ces délicieux hAlels. On conçoit 
quelle étendue occupe une ville de cinq cent mille âmes qui prend tant d'air, d'es- 
pace et d'ombre , pour ses fortunés habitants ; aussi chaque visite dans Madras 
est-elle un voyage fatigant, même en palanquin. L'intérieur de ces palais ne donne 
pas un démenti à leurs dehors. Des meubles d'Europe et de Chine y garnissent 
de vastes et somptueux appartements. De toutes parts ce sont des glaces et des 
tableaux de prix, des pendules, des bronzes, des meubles, des tentures admirables, 
et , au milieu de toute cette richesse , une fourmilière de serviteurs indiens , 
reconnaissables à la livrée du maître. 

Tout ce luxe est le résultat du monopole commercial de la Compagnie des Indes. 
Les hauts employés, qu'on nomme civiliens pour les distinguer des militaires, 
y dépensent dans un faste oisif leurs énormes émoluments. Mais au milieu de 
tout cet édat, au sein de raouts merveilleux et de festins splendides, règne on ne 
saurait dire quel air de tristesse, de sérieux compassé, de lourd cérémonial. Les 
seules fêtes qui sortent de cette ligne d'étiquette empesée sont celles que donne 
le gouverneur général dans la grande et belle salle que fit construire lord Clive 
en 1802, en conmiémoration de la défaite de Tippoo-Saeb. Cette salle contient 
mille personnes. Elle est ornée à l'intérieur d'une vaste galerie avec des colonnes 
de trente pieds de haut, revêtues d*un stuc blanc plus brillant que le marbre. 
Autour de l'édifice règne une galerie découverte avec des verrines de distance en 
dislance. Cette saile^de bal touche au palais du gouverneur, qui est vaste, massif, 
grandiose plutôt qu'élégant. Le temple protestant se distingue par une architec- 
ture correcte et sévère. Les autres fondations européennes à citer sont le Collège, 
l'Observatoire ^ la Société asiatique et le Jardin botanique. 



148 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

La Viiie-Noire 8*étend en demi- cercle à ane portée de canon du fort; eUe 
occupe trois lieaes de terrain. C'est là qu'habitent les Malabars, parmi lesquels 
on compte de très-riches marchands. On en cite plusieurs à qui leur fortune per- 
met d*ayoir un corps de cipayes à leur service et un harem de plusieurs centaines 
de femmes. Dans^ cette ville se croisent des individus de toutes les castes et de 
toutes les religions, Mdabars de sectes diverses, Mahométans, Arméniens, Catho- 
liques , Luthériens et m^me Chinois. C*est le seul pays peut-être où Ton puisse 
rencontrer un iman , un bramine , un pasteur et un prêtre qui ne se querellent 
pas. Le nombre des pagodes , mosquées , églises et temples qui se trouvent entas- 
sés pêle-mêle dans ce qu'on appelle Madras , est impossible à préciser. On en peut 
porter le chiffre à 1,000. De vastes promenades, de magniGques avenues coupent 
en tous sans la Ville-Noire. 

Malgré les essais de l'Anglais Popham , et d'autres tentatives plus récentes , 
Madras n'a point encore de produits territoriaux : la population de la ville et des 
alentours subsisté d'industrie manufacturière. Le commerce des mouchoirs teints, 
autrefois fiié à Paliakat, est, à llieure actuelle, centralisé à Madras, qui a tué 
par ruse les ateliers voisins. A l'époque de la haute prospérité dFtissage hollan- 
dais, la Compagnie anglaise des Indes sut se résigner à vendre avec une perte 
énorme des produits analogues, sauf à prendre sa revanche quand elle aurait 
ruiné la concurrence étrangère. Ce machiavélique calcul lui a réussi. Aujourd'hui 
Madras a le monopole de ces beaux mouchoirs à grands carreaux, dont les cou- 
leurs sont si vives et si solides. 

Par suite de cette tendance plus industrielle qu'agricole, la vie est chère à 
Madras. Une maison de campagne coûte jusqu'à deux cents pagodes par mois. Tous 
les objets d'Europe y sont aussi à des prix fort élevés. La présence des riches délé- 
gués de la Compagnie des Indes, le séjour d'un gouverneur, la permanence d'une 
garnison énorme , dont la solde dépasse toute appréciation européenne , contri- 
buent à maintenir les produits à un taux exagéré. Comme toute cette richesse 
part d'une autre source que le sol ou l'industrie locale , il s'ensuit que les char- 
gements d'Europe ne trouvent pas à Madras des retours sufDsants, et qu'il faut 
gagner sur le bénéfice des importations ce que les exportations présentent de 
désavantage. Tant il est vrai que le commerce se compose dans le fond de doubles 
échanges, et que la richesse monétaire est chose stérile en soi quand elle ne se 
féconde pas par son application à des produits naturels ou manufacturiers. 

Pendant plusieurs jours , je continuai ainsi mes courses dans Madras , sous la 
tutelle de Wilmot. Il me présenta dans les premières maisons anglaises , et j'exa- 
minai de près et en détail cette société si ennuyée et si fastueuse. Cette vie de 
repas magnifiques mais tristes , de fêtes brillantes mais monotones , ne me con- 
vint pas longtemps. Je voulus partir : je n'étais pas venu dans l'Inde pour y cher- 
cher l'Europe. Aussi, quelque insistance que mit Wilmot à me faire accepter le 
passage gratuit sur un navire de son père , en charge pour Calcutta , je préférai 
m'embarquer sur un caboteur malabar qui devait faire échelle plusieurs fois le 



If 



1^ 




CORINGUI.— TANAOUN. — JAG6ERNAUT. 149 

long de la dangereuse côte de Golconde. Un arrangement fut bientôt pris avec le 
patron : le 8 mai au matin, j'entrai dans la chambre de mon ami pour lui faire 
mes adieux ; mais quelle fut ma surprise quand il vint à moi en habit de voyage I 
« Je pars avec vous, me dit-il. Mes malles sont à bord de la goélette, d Je lui ser- 
rai la main, et nous partîmes. 



CHAPITRE XVI. 



OORIMOUI. — TAHAOUH. — JAOOBRMAUT. 



Avec un gros navire, notre bordée eût d* abord été poussée au large pour éviter 
les hauts- fonds d*une côte dont Thydrographie est peu connue ; mais notre caboteur 
resta toujours si bien en vue de terre , que nous pouvions y distinguer tous les 
sommets des pagodes , seuls édiflces hindous de quelque élévation Vers Negapat- 
nam , nous abandonnâmes néanmoins la côte pour tirer sur la pointe de Divy et 
les bouches de la Krisna. Là , deux mois plus tard , un grave accident attendait 
la Favorite 9 magnifique corvette française qui resta échouée du l*** au 5 juillet 
sur un lit de vase et au milieu d*une mer tourmentée. Cependant , grâce à l'acti- 
vité du conmiandant et au dévouement de l'équipage, la corvette en fut quitte 
pour quelques insignifiantes avaries. 

Pour nous , à qui huit pieds d'eau suffisaient pour naviguer , nous n'avions pas 
de pareils accidents à craindre , et d'ailleurs notre patron malabar , habitué dès 
Tenfance à courir ces mers, pouvait sans crainte en effleurer la vase. Nous pas-' 
sions quelquefois à côté de brisants sans qu'il parût se soucier beaucoup de ce 
f&cheui voisinage. Ainsi nous longeâmes tour à tour la côte marécageuse de la 
Krisna , la pointe de Divy, et nous jetâmes l'ancre dans le golfe de Masulipatnam. 
Ce comptoir, longtemps français, rattache son nom à quelques beaux souvenirs de 
notre histoire en ces contrées. Les Anglais l'occupent aujourd'hui ; ils y laissent 
quelques soldats pour défendre le fort que nous y avons élevé, Masulipatnam 
était, aux jours de la prospérité du royaume de Golconde, l'entrepôt de ses riches 
produits et leur port d'embarquement. Cette gloire et ce commerce sont bien 
déchus : quoiqu'un géographe moderne ait porté le chiffre de sa population à 
75,000 âmes , on n'y compte guère plus que le tiers de ce nombre , que décime 
encore chaque jour l'insalubrité de la plaine marécageuse où la ville est assise. 

De Masulipatnam à Yanaoun, petit établissement français, il y a 30 lieues envi- 
ron, que nous fîmes en un jour. Yanaoun est situé sur la rivière de Godavery , un 
peu au-dessus d'une ville hindoue , Coringui , qui en occupe l'embouchure. Jadis 
commerçante et populeuse, Coringui se vit anéantie en 1789 par un phénomène 
affreux. Au mois de décembre, à l'époque de la plus haute marée, et par une tem- 
pête du N. E. , trois lames monstrueuses se levèrent contre la ville , anéantirent 
tout devant elles,^ noyèrent 30,000 Hindous, et portèrent les navires à l'ancre jus- 



150 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

que dans la presqalle qae forme le Godavery. Plus tard , quand cette mer se fut 
retirée , un tel amas de sables et de vase resta sur ce terrain , qu'aucune des an- 
ciennes habitations ne paraissait à sa surface. Les Hindous échappés au désastre 
n'eurent pas même la pensée de déblayer ce nouvel Herculanum ; ils bâtirent un 
peu plus loin quelques huttes qui formèrent la Goringui actuelle. Mais, à la suite 
de la catastrophe, un barrage s'étant formé aux bouches du Godavery, les facto- 
reries européennes disparurent de la presqu lie ; les milliers de navires anglais, 
espagnols, français, portugais, qui fréquentaient les chantiers renommés de 
Goringui, allèrent chercher d'autres lieux de radoub et de ravitaillement. Tout 
l'avantage d'une position maritime au confluent d'un fleuve navigable fut perdu 
pour cette ville. 

Notre projet, en débarquant à Goringui, avait été de voirYanaoun. Wilmot 
avait loué une barque , et nous devions partir le lendemain , quand je tombai 
malade : un violent accès de fièvre me saisit dans la nuit. Comme pas un docteur 
européen ne se trouvait alors dans ce poste, on fit venir le meilleur médecin mala- 
bar de toute la contrée. Gétait un homme dgé , d'une physionomie intelligente et 
ouverte. 11 s'approcha, me regarda fixement, promena sa main sur tout mon 
corps ; puis il ordonna une espèce de tisane au piment , dont j'avalai plusieurs 
verres. Cette potion détermina une transpiration abondante : au bout de quelques 
heures , j'étais mieux. Les médecins malabars ne cormaissent que trois sortes de 
maladies: les unes, disent-ils, proviennent du chaud; les autres du froid, et les 
troisièmes du vent. Pour celles du froid , ils ont le piment, et le kali ou lait de 
l'arbre sans feuilles; pour celles du chaud, procédant à la façon homœopathique, 
ils les traitent par les excitants les plus actifs , même dans les crises aiguës; quant 
aux maladies causées par les vents , ils les combattent par les ventouses et le 
massage. 

Gr&ce à l'ordonnance de mon médecin, je pus le lendemain remonter à bord de 
notre goëlette, et au bout de quelques joui*s ma santé et mes forces étaient 
revenues. Nous longions alors la côte basse , sablonneuse et déserte des Quatre- 
Gircars que continue celle d*Orissa, l'une et Tautre embrassant un développement 
total de 90 lieues environ du N. E. au S. 0. Le 15 mai, nous venions de jeter 
l'ancre sur une plage qui se dessinait comme un mince ruban à l'horizon , et au 
loin s'élevait comme une masse confuse d'édifices élevés et grandioses. Wilmot me 
rejoignit sur le banc de l'arrière, au moment où j'étais comme en extase devant ce 
spectacle, a Nous allons à terre, me dit-il; on ne passe pas devant Jaggemaut et sa 
merveilleuse pagode sans y stationner quelque peu. C'est le lieu de pèlerinage de 
tous les dévots hindous; c'est la Mekke des sectaires de Brama, d Nous descen- 
dîmes dans le petit canot, qui vogua vers la terre. Pour accoster la plage , il fallut 
que nos Hindous se missent à l'eau et tirassent leur embarcation sur le sable. Cela 
fait, l'un d'eux resta pour la garder , et les autres nous servirent de guides pour 
aller à Jaggernaut ou à Jaggemaut-Pouri (ville de Jaggemaut) , où nous arrivions 
une heure après. La ville, par elle-même, n*est rien, quoiqu'on ait porté sa popu- 



CORINGUI. — TANAOUN. -JA6GERNAUT. l&l 

iation fiie à 40,000 âmes; mais, à de certaines époques de l'anDée « les fêtes de la 
pagode y attirent un tel concours dlndigènes que toute la plaine environnante en 
est couverte. Nous arrivâmes en face du temple par une allée d*arbres qui nous 
laissaient voir, par échappées, une grande portion de ses vastes bâtiments. 

Jaggernaut-Pouri est dans le district de Cattak, sur la cAte d'Orissa. Son temple 
est dédié àTidole hindoue Jagatnatha (Dieu du monde), vulgairement Jagger- 
naut. Toute la terre, dans un rayon de 8 à 10 lieues , est regardée comme sainte ; 
mais la portion la plus sacrée, le sanctuaire mystérieux, se trouve entouré 
d*un mur d^enceinte qui forme presque un carré ; deux de ses cdtés ayant 612 
pieds et les deux autres 584 de long. Dans cette enceinte sont environ cinquante 
temples, dont le plus remarquable consiste en une espèce de tour en pierre, haute 
de 172 pieds, arrondie en courbe sur chaque cdté, et surmontée d*un dôme 
bixarre et indescriptible. Cest là qu*babitent l'idole Jaggernaut, son pèreBolo- 
ram et sa sœur Shabudra. Cette idole , aux pieds de laquelle accour. nt les dévots 
des régions les plus reculées , n*est remarquable ni par son élégance ni par sa 
majesté. Jamais plus grossière ébauche ne sortit du ciseau d un sculpteur. La 
statue ne va pas au delà des reins ; elle est sans doigts et sans mains , avec des 
moignons en guise de bras. 

Le temple de Jaggernaut est desservi par 4,000 familles , dans lesquelles il faut 
comprendre les cuisiniers chargés de la nourriture sacrée ' : elle est présentée en 
trois fois à Tidole. Pendant que ce repas dure, les portes sont fermées aux 
profanes ; et nul n*entre dans le sanctuaire, si ce n'est quelques serviteurs intimes : 
seulement, à Textérieur dansent les bayadères de la pagode. Jaggernaut compte 
douze fêtes dans Tannée; mais celle de Rnth-Jattra est la plus importante. Elle 
a lieu au mois de juin ou de juillet. Le nombre des pèlerins qu'elle attire varie , 
suivant Tétat de la saison , de 100 à 200,000. Des pluies périodiques rendent , 
vers cette époque , toute la contrée malsaine et déciment les visiteurs obligés 
de camper en plein air. D'autres Hindous entreprennent le pèlerinage dans la 
saison sèche, et à l'occasion de la fête nommée Chundmon-Jattra. Jaggernaut 
expédie alors plusieurs idoles qui vont prendre un bain dans son étang par- 
fumé d*eau de sandal , et qui fait partie d'un temple des environs. Ces petites 
idoles font plusieurs fois le tour de Vétang sur des radeaux , et le rajah de Khour- 
dah , grand prêtre héréditaire , conduit la cérémonie. 

La police de toutes ces fêtes est aussi de la compétence des brames ; ils y pro- 
cèdent au moyen de cannes et de bâtons dont ils usent avec largesse. C'est au 
point que souvent les pèlerins se ravisent ; ils désarment les prêtres et leur rendent 
avec usure les horions qu'ils en ont reçus. Du reste , la foule est en général 

1. Un Yoyagenr anglais a réussi à se procurer l*état de la consomma lion journalière. Pour Tidole 
et ses desservants, il faut chaque matin deux cent vingt livres de riz, quatre-vingt-dix-sept de kuUy 
(sorte de légume), vingt^quatre de moong (espèce de graine), cent quatre-vingt huit de l>eurre, qua- 
tre-vingts de mélasse, trente-deux de végétaux, dix de lait aigre, deux et demie d'épices, deux de 
bois de sandal , deux tolahs de camphre , vingt livres de sel , quatre roupies (11 firancs environ ) de 
bois, plus vingt-deux livres d'huile à brûler |K>ur la nuit. 



152 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

peu révérencieuse quand eUe parle des desservants de Tidole ; il n'est point de 
vice dont elle ne les charge, point de méfait qu*eUe ne leur impute. Le plus 
profond motif de cette haine vient des taxes auxquelles le collège assujettit les 
pèlerins. 

L*idole de Jaggemaut est renouvelée toutes les fois que deux nouvelles lunes 
se rencontrent dans le mois assan , ce qui arrive à peu près tous les dix-sept ans. 
On choisit alors dans les forêts un arbre sur lequel jamais corbeau ou un autre 
oiseau mangeant les débris des corps en putréfaction ne se soit perché ; les initiés 
le reconnaissant à certains indices. Quand le tronc est abattu , des charpentiers 
le dégrossissent , puis le livrent aux prêtres qui achèvent Toeuvre dans le plus 
grand mystère. L'esprit de Jaggemaut , retiré de la vieille idole , est transféré 
dans la nouvelle par un homme qui ne survit guère à la solennelle opération. 
Avant la fin de Tannée , il est enlevé de ce monde. Après la fête de Chundmon- 
Jattra vient la cérémonie du Chund-Jattra, qui consiste à porter Tidole hors 
de la tour, sur une plate-forme élevée au dedans du mur d'enceinte. Elle y reste 
un jour visible du dehors , après quoi Jaggemaut se fait celer de nouveau ; les 
prêtres le disent malade. Vers la fin de juin , il reparait pour la grande Ruth- 
Jattra. 

Quand, au premier jour de la fête, le temple de Jaggemaut s'ouvre à cette nuée 
d'adorateurs, ils s*y précipitent avec une si fervente énergie que, dans cette 
presse d'hommes et de femmes , on compte presque toutes les années un grand 
nombre de victimes ; mortes , on les rejette hors du temple avec des crocs en 
fer, et la fête continue. Un grand cri de sui^rise, poussé par la multitude, annonce 
la venue du dieu. Il parait , traîné par des prêtres qui font avancer la massive idole 
jusqu'au bas des degrés , où un char solennel le reçoit. Sur deux autres charâ plus 
petits sont guindées les idoles Roloram et Shabudra. Au coucher du soleil , le 
grand prêtre arrive : c'est le rajah de Khourdah , venu de ses domaines dans un 
palanquin , suivi d'un merveilleux éléphant avec ses riches caparaçons. Après 
lui marche sa suite, montée sur d'autres éléphants, puis les autorités anglaises, 
et enfin une noire traînée d'hommes qui ne finit qu'à l'horizon. Ce mur vivant 
d'animaux impassibles , avec des belvédères implantés sur leurs dos, ce char mons- 
trueux où se dressent les idoles , ces brames sortis par milliers de leur sanctuaire , 
cette tourbe qui hurle et adore , ce bruit de clochettes et de voix , cet aspect reli- 
gieux si étrange et si varié , ce tableau à mille scènes dont le temple de Jaggemaut 
forme le dernier plan , tout cela compose la plus étrange fantasmagorie que l'ima- 
gination puisse rêver. 

A son arrivée , le rajah met pied à terre près du char de Boloram. Il est vêtu 
de mousseline blanche et marche nu-pieds. Pour l'aider dans son chemin , un 
prêtre vigoureux lui tient le bras , tandis que d'autres écartent la foule. Silence : 
voici que le rajah monte sur le char de Boloram aux fanfares des trompettes 
indiennes et aux acclamations de la populace. Il a touché le sommet, il vient 
d'adorer l'idole et de nettoyer le plancher sur lequel il a jeté de l'eau de sandaL 



CORINGUL-YANAOUN. -JAGGERNAUT. 153 

n redescend avec ane ^irlande de fleurs que les prôtres ont enlevée à la statue 
pour la pendre au cou du grand prêtre ; il passe ainsi tour à tour et avec les 
mêmes cérémonies de Fidole Boloram à celle de Jaggernaut , puis à celle de Sha- 
budra , et chacpie adoration nouvelle a provoqué dans la foule de frénétiques 
explosions. EnGn, pour formalité dernière, le rajah vient donner un coup dVpaule 
au char comme s'il voulait 4e pousser en avant. Sans cette démonstration , jamais 
les prôtres n'oseraient le mettre en mouvement. 

Alors la scène change et s'anime. Disposés en files régulières, plusieurs milliers 
d*hommes , armés de rameaux verts , se fraient un chemin au travers des masses 
compactes; ils arrivent ainsi jusqu'au pied des chars; ils en touchent les parois 
avec leurs rameaux , enlèvent les plates-formes , s'attellent à de longs câbles , et , 
la tète tournée vers l'idole, ils commencent à la faire avancer. Boloram marche 
en tète,^ puis Jaggernaut, enfin Shabudra. Ce mouvement entraîne la multi- 
tude enthousiaste. Les pèlerins se précipitent aussitôt vers les chars , sollicitent 
une place de faveur aux câbles qui les trahient ; ils s'attachent aux essieux , se 
glissent sous l'immense caisse, cherchant de façon ou d'autre à donner leur 
part d'impulsion aux vastes machines roulantes. A mesure qu'elles avancent , les 
adorateurs jettent vers l'idole des pièces d'or et d'argent avec des noix de cacao. 
Pendant ce temps , de jeunes bramines , bondissant au milieu de la foule , stimu- 
lent avec leurs verges , tantôt ceux qui tirent les chars, tantôt ceux qui se pres- 
sent autour. De riches Hindous tendent la main pour toucher les câbles ; des 
fenunes cherchent à baiser les roues ; elles élèvent leurs enfants au-dessus de 
leur tète, pour que l'idole les voie et les bénisse. Nul aujourd'hui ne se dévoue 
plus conome jadis à l'honneur d'être écrasé. Cependant, au milieu de ce flux et 
reflux d'hommes , un câble rompu, un faux pas, une chute, déterminent des 
accidents et coûtent la vie à bien des victimes; mais quand une fois le char 
s'ébranle pour sa promenade processionnelle , il ne s'arrête plus pour personne ; 
il écrase, et continue sa course. Cette chance de mort n'est pas , au reste , la seule 
qui attende le pèlerin de Jaggernaut ; les maladies et la faim taillent largement 
dans cette population nomade. La route qui conduit à la ville sainte est en tout 
temps jonchée de cadavres , et les chacals des environs se partagent ainsi avec les 
brames les bénéfices de ces solennités. 

Tel est le culte du dieu Jaggernaut si célèbre dans l'Inde. Un mois plus tard, 
nous aurions pu , Wilmot et moi, voir de nos yeux la fête capitale du pays. Il fallut 
nous contenter de quelques cérémonies préUminaires, et nous confier pour le reste 
aux détails qu'un officier anglais nous donna , détails exacts et précis. Sur notre 
route, nous aperçûmes, soit dans la ville, soit dans les environs, une foule de 
dévots faisant leurs prières dans les postures les plus étranges. Ici sur des peaux 
de tigre étaient accroupis deux fakirs à demi nus , l'un avec les mains jointes et 
les genoux au ras du sol , l'autre avec les cuisses et les jambes traversées par une 
bande horizontale ; ailleurs deux autres de ces monomanes se tenaient , le pre- 
mier en équilibre sur sa tête et les pieds en l'air ; le second, droit sur une jambe, 
I. . 20 



154 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

avec Vautre posée h angle droit à la haoteor du genon. Wilmot se sentit pris 
de pitié pour ces pauvres fous ; il leur adressa quelques mots en bengali qu'ils ne 
comprirent pas. Ils paraissaient absorbés dans des idées contemplatives. Nous 
retrouvâmes nos guides, qui avaient profité de Toccasion pour aller remplir leurs 
devoirs pieux ; on reprit le chemin de la plage , et l'embarcation remise à flot 
nous ramena promptement à bord de la goélette. 



CHAPITRE XVII. 



OALOVTTA. 



Deux jours après, arrivés par le travers de Balassor, un changement dans la 
couleur des eaux nous signala les bouches du Hougly , bras du Gange sur le bord 
duquel Calcutta se déploie. Le bleu de TOcéan devint d*un vert sombre et sale. 
C'est à cette distance que viennent les bateaux lamaneurs chargés de piloter les 
navires au milieu des passes si dangereuses du fleuve. 

Au large des bouches du Hougly s'étendent les Sand-Heads (tètes de sable), 
espèce de delta sous-marin de cinquante milles de diamètre , qui s'exhausse 
chaque année d'atterrissements graduels , venus à la suite des inondations. Notre 
petite goélette donna hardiment dans ces passes ; elle longea l'ile de Sangor , plate 
et marécageuse , et remonta le même jour jusqu'à Kadjery. A cette hauteur une 
foule de bateaux, de yachts, navires gros ou petits, de toutes les formes et de 
toutes les dimensions , se croisaient dans le fleuve. De toutes les anses arrivaient 
des barques chargées de provisions , et leurs équipages nous harcelaient jusqu'à 
ce que nous eussions acheté quelque chose. Ces barques oflraient peu de diffé- 
rence avec les chelingues de Madras et de Pondichéry. 

A Kadjery se trouve, sur la droite de la rivière, la tête des vases qui terminent 
la pointe méridionale des bois de Sundry, fameux parleurs belles espèces de tigres. 
Quand le soir fut venu nous entendîmes rugir, comme s'ils eussent été à quelques 
pas de nous. Le lendemain nous devions les voir de plus près. Après une demi- 
journée de bonne navigation , nous étions venus mouiller a peu de distance de la 
rive droite , et nous y attendions le retour de ta marée , quand deux hommes de 
notre équipage se hasardèrent à débarquer pour cueillir quelques fruits. Ils avaient 
à peine mis pied à terre qu'un énorme tigre fondit sur eux. Saisir l'un des Hin- 
dous et l'emporter entre ses dents, ce fut l'affaire d'un clin d'oeil. Au lieu de s'ef- 
frayer, l'autre matelot retourna à l'arbre, en détacha quelques mangues^ et revint 
ensuite à bord paisiblement, a La part des tigres est faite , disait-il , personne ne 
risque plus rien à présent. » Ce préjugé est tellement fort chez les Hindous, qu'ib 
se sont résignés à payer une dime en nature à ces bêtes féroces , sans chercher à 
les combattre. Aussi, depuis le village de Koulpy jusqu'aux lies de Clives , les voit- 
on courir par troupeaux sur la rive. Leur audace va si loin, que des chaloupes 



CALCUTTA. 155 

européennes en ont souvent vu se jeter à la nage pour venir les attaquer jusque 
sur le fleuve. Cette énorme tête carrée qui sortait de Teau, ces gros yeux sanguino- 
lents couverts d'une forêt de poils, cette gueule haletante, cette langue couleur 
lie de vin, glaçaient d'effroi les plus intrépides. 11 fallait couper à coups de hache 
ces énormes pattes qui plantaient leurs griffes dans les bordages de Tembar- 
cation. 

Un peu au-dessus de Koulpy et aux approches du havre du Diamant , nous 
vîmes un cadavre flotter sur Teau. C'était celui d'un Hindou inhumé suivant la 
coutume religieuse du pays. Quand un naturel est à sa dernière heure, on le 
transporte au bord du fleuve ; on l'étend sur la berge , on lui remplit de limon les 
narines et la bouche. Expiré, il est jeté dans Teau où il se promène avec la marée, 
jusqu'à ce qu'un alligator le dévore, ou que le courant le porte à terre comme 
une proie offerte aux vautours et aux chacals. 

Le havre du Diamant est une espèce de relâche pour les vaisseaux de la Com- 
pagnie. Au-dessus du havre du Diamant parait Fulta, ancienne possession hollan- 
daise ; puis Mayapour, jadis aux Français; et enfin, à quelques lieues au-dessus, 
la riche et splendide Calcutta, métropole de l'empire anglo-indien , vaste et pom- 
peuse cité que révèlent de loin les aiguilles de ses monuments , la ligne de ses 
maisons blanches, et sa ceinture de jardins délicieux. 

Dans l'un des derniers coudes du fleuve paraît d'abord le fort William , et der- 
rière son esplanade la première rangée d'habitations qui est, à la détailler, une 
véritable suite de palais dont quelques-uns ont jusqu'à vingt-quatre colonnes au 
péristyle. Tous ces édifices, sur une ligne courbe de plus d'une lieue de longueur, 
offrent le coup d'œil le plus noble et le plus imposant. 

C'est auprès du fort que nous débarquâmes, Wilmot et moi, le 20 mai 1830. 
lii, sur l'esplanade, se trouvaient plusieurs centaines de palanquins, stationnant 
avec leurs porteurs comme nos voitures de place. Chaque palanquin compte quatre 
hommes à son service, plus un porteur de parasol. A côté de ces transports de 
louage se tenaient une foule d'Hindous qui se précipitèrent au-devant de notre 
barque. C'étaient encore des daubachis ou plutôt des sircars, nom qu'on donne à 
Calcutta à ces factotums indigènes. Quelques paroles de Wibnot suffirent pour les 
écarter. L'excellent jeune homme avait décidé à l'avance que je logerais chez son 
père. Il m'entraina vers un palanquin ; a Maison Wilmot 1 » cria-t-il, et les por- 
teurs s'ébranlèrent en chantant. 

Nous nous arrêtâmes à la porte d'un palais, que signalaient de loin un vaste 
péristyle à colonnes et une galerie supérieure ornée de statues. C'était la maison 
Wilmot , située dans le quartier de Chowringi. Un Bengali , devançant les palan- 
quins^ avait annoncé l'arrivée du jeune Anglais. Toute la maison était sur pied. 
Quand mon ami sauta à bas de son palanquin, c'était à qui toucherait le pan de 
ses habits , à qui montrerait sa joie par des gestes plus expressifs. Il courut vers 
la salle où sa famille l'attendait , embrassa son vieux père et ses jeunes sœurs * 
depuis longtemps il n'avait plus de mère ; puis il me présenta à son père et à ses 



156 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

sœurs. M. Wilmot était ua vieillard yert et robuste encore, avec un œil gris 
plein de pénétration et de sagacité, un front saillant et découvert , des sourcib 
velus qui tombaient sur ses paupières. Ses deux filles, miss Anna et Harrlett, 
Tune âgée de vingt ans , l'autre de dix-sept , étaient deux suaves et fraîches créa- 
tures , d'une carnation rose et blanche qui contrastait avec le ciel indien et avec 
le teint bronzé de leur entourage. J'étais ravi ; tomber ainsi , moi pèlerin nomade , 
au milieu de tout ce faste asiatique , vivre sous le môme toit que ces anges d'Eu- 
rope, si beaux quoique dépaysés; trouver, comme une oasis sur ma route, une 
amitié naïve et adolescente, les soins d'hôtes pareils, leur affection, tout cela rem- 
plissait alors mon àme et la livrait épanouie aux plus beaux rêves d'avenir. 

Le lendemain , je laissai Wilmot à ses épanchements de famille , et je courus 
Calcutta avec le sircar de la maison , Hindou fort instruit , qui savait également 
bien le bengali , l'anglais et le français. Le premier objet qui frappa ma vue fut 
une légion d'oiseaux d'une taille gigantesque qui se promenaient sur les tertres 
ou restaient perchés sur les glacis de la citadelle. C'est une espèce de cigogne 
{ardea argala) qu'on nomme dans le pays hurgila (mangeur d'os), on ae//tf- 
dant à cause de la gravité particulière de sa démarche. La hauteur de cet oiseau 
va jusqu'à cinq pieds. Ces adjudants marchent dans les rues et sur les places de 
Calcutta d'une manière digne et processionnelle. Loin d'avoir peur de la foule, ils 
ne se dérangent pas pour elle , et viennent s'embarrasser dans les jambes des 
hommes et des chevaux. Leur séjour de prédilection est le fort William , où les 
débris de l'abattoir militaire leur fournissent une proie quotidienne. Chaque jour 
à une heure , ils se portent en masse devant les casernes , et se disputent à grands 
coups de bec les os énormes que leur jettent les soldats. Quelquefois ceux-ci 
imaginent contre eux des plaisanteries d'assez mauvais goût. Récemment un os 
chargé de poudre et pourvu d'une fusée allumée avait été jeté au milieu de la 
troupe famélique. Un malheureux adjudant le dévora et sauta en l'air conune 
un fourneau de mine. On punit à l'anglaise l'auteur de la plaisanterie ; il passa 
aux verges. 

Calcutta est assise sur un terrain d'alluvion produit d'inondations presque con- 
temporaines. Depuis que la Compagnie des Indes a centralisé sur ce point son 
administration politique et commerciale , la ville a pris un développement fabu- 
leux. Là où plusieurs milliers d'hommes vivants se souviennent d'avoir vu un 
misérable village hindou, bâti en jonc, perdu au milieu des marécages, s'étend 
aujourd'hui une capitale de plus de 600,000 âmes. Des monuments d'architecture 
indigène s'y sont élevés à côté d'édifices européens. La Ville-Noire, ou quartier 
hindou , se trouve dans la partie occidentale. On n'y voit guère , en fait de monu- 
ments , que des pagodes et des mosquées d'un assez mauvais goût , au milieu de 
rues sales et tortueuses. Les seules constructions dignes d'être citées, ce sont un 
vaste bazar en ruines, placé sur la limite de Chowringi , et les demeures de riches 
habous ou nobles indiens , qui par leur étendue et leur ordonnance , avec leurs 
loils plats et leurs croisées étroites , rappellent un peu l'architecture de nos vieux 



CALCUTTA. 157 

eooyents. Cette YiUe-Noire occupe nn espace immense ; eUe est peuplée de Ben- 
galis, de Marattes, de Malabars * de Birmans» de Chinois, d'Arabes, de Persans , 
d'insulaires de Varchipel malais , de Juifs , et de marchands venus de tous les 
points de TAsie. C'est une véritable Babel pour la confnsion des langues. 

Chowringi , au contraire , c'est l'Europe , l'Europe élégante; c'est Londres avec 
son Hyde-Park, Paris avec ses Champs-Elysées. Le soir, quand le soleil est 
tombé y quand l'eau du Gange a rafraîchi le cours de Chowringi , vous voyez se 
croiser, courir, stationner des landaus, des tilburys, des bogheys, chargés de 
femmes élégantes et de lourds et graves officiers de la Compagnie, de négociants 
anglais, d'Arméniens au bonnet pointu, ou de babous au turban aplati, tous 
jaloux d'afficher un peu de luxe européen. Parmi les édifices de Chowringi, il 
faut citer la maison de ville, le palais du gouvernement , la cour de justice , les 
deux églises anglicanes, celles des presbytériens, et quelques temples destinés 
aux autres cultes. Les établissements publics sont le Collège sanscrit du gouver- 
nement, le Collège de FËvéque (bishop's collège) y le wedresseh ou Collège maho- 
métan, le Gymnase de Calcutta, l'Académie arménienne, TËcole de commerce, 
l'École des jeunes filles indiennes , la Société asiatique , la Société de médecine 
et de phrénologie , le Théâtre , le Jardin botanique , et plusieurs typographies. 
D'après M. Hamilton, on publiait à Calcutta, en 1826, onze journaux, dont quatre 
en bengali et deux en persan. 

Le Jardin botanique de Calcutta qui , dans ses trente années d'existence , a pu 
former déjà un catalogue de quatre mille plantes, est situé sur la rive droite du 
Hougly, à quelques milles de la ville ; son circuit compte près de deux lieues. 
Fondé par le docteur Roxburg, ce jardin souffrit quelque peu à l'époque où cet 
habile botaniste partit pour l'Europe ; mais le docteur Waliich , Danois d'origine, 
homme plein de science et de dévouement, continua bientôt le mouvement d'im- 
pulsion donné par son prédécesseur. Grâce à lui, ce local est devenu un petit 
Ëden où toutes les plantes du globe grandisssent et se développent dans tout leur 
luxe de végétation originaire. Outre le jardin de botanique de Calcutta, le docteur 
Waliich en dirige un autre à Titty-Ghur , près de Barrackpour ; mais cet établis- 
sement est plus spécialement destiné aux plantes utiles qu'on veut acclimater 
dans le Bengale. 

Barrackpour, situé à seize milles au nord de Calcutta, est en même temps un 
cantonnement militaire et une résidence favorite du gouverneur général qui y 
possède une maison de plaisance. Touchant aux bords du Hougly, Barrackpour 
fait face à l'établissement danois de Sérampour, qui se dessine au delà d'une vaste 
nappe d'eau avec ses habitations blanches, son pavillon national et sa petite flèche 
élancée. Pendant mon séjour à Calcutta , lord Bentinck , gouverneur général de 
fempire anglo-indien, habitait Barrackpour. Le logement y est commode et vaste, 
entouré de pavillons destinés aux visiteurs et aux aides de camp de service. Un 
parc de trois cents acres , dépendance de ce palais , réunit les plus beaux massifs 
d'arbres , les plus riches prairies qu'on puisse imaginer. 



/ 



158 VOYAGE AUTOUB DU MONDE. 

Outre son camp de Barrackpoor , qui contient pour la troupe des logements 
aérés et sains , Calcutta a un second village militaire , celui de Dum-Dum , où se 
trouye le plus beau parc d'artillerie de tout l'empire anglo-indien. Les casernes 
sont de petites constructions toutes basses et ornées de vérandahs à la façon du 
pays. Un général réside sur ce point dans une maison charmante , entourée de 
jardins ravissants. Lord Clive en faisait son séjour habituel. 

Comme je voulais, dans ces courses aux environs, voir tout ce qui se rattachait 
à nos souvenirs français sur ce point de THindoustan , un buggero , bateau du 
Gange, me porta jusqu'à Chandernagor. H. Cordier, le même qui soutint jadis 
rhonneur de notre pavillon avec trente-deux cipayes, gouvernait alors au nom de 
la France ce poste misérable et insigniflant : il ne se faisait , du reste, aucune 
illusion sur son avenir; il avait même la bonne foi de reconnaître que sa présence 
n'y était d*aucune utilité réelle. Quelques rues désertes, quelques maisons basses 
et inhabitées, un port vide de navires, un quai sans marchandises, voilà Taspect 
désolé qu'offrait Chandernagor. L'établissement danois de Sérampour, quoique 
déchu, n'avait pas des dehors aussi tristes. Situé près de Calcutta, dans une con- 
trée assez salubre, il recrute une population d'Européens que la cherté des vivres 
éloigne de la métropole. C'est une ville fort jolie et parfaitement bien tenue. Le 
colonel Krefting, qui Ta longtemps administrée, y a organisé une police et un 
ordre admirables, avec trente cipayes ou pions armés à ses ordres. Vers 1823, des 
pirates du Gange étant venus attaquer la place , le brave colonel , vieillard à che- 
veux blancs, se mit à la tète de ses deux douzaines de méchants soldats du pays, 
joignit les malfaiteurs, en tua plusieurs de sa main, et en Ot prisonniers quelques 
autres qui furent pendus pour l'exemple. Depuis cette répression hardie , nulle 
tentative nouvelle n'a eu lieu contre Sérampour. Mais si ce comptoir n'a plus rien 
à craindre des violences des indigènes , d'autres germes de destruction existent k 
ses côtés, dans cette concurrence anglaise qui l'absorbe et l'épuisé. Son impor- 
tance commerciale s'efface de. jour en jour, et dans peu d'années Sérampour en 
sera réduit à solliciter la naturalisation anglaise. 

Au milieu de ces petites excursions , je cherchai à plusieurs reprises à pénétrer 
dans les cases des indigènes ; mais chaque fois que je faisais une tentative de ce 
genre , mon sircar me retenait avec un geste d'effroi , et je reconnaissais à l'atti- 
tude des propriétaires qu'il n'eût pas été prudent de persister. Aux yeux des 
Hindous, la présence d'un Européen dans leurs habitations est une souillure 
indélébile ; on n'entre dans les pièces intérieures qu'à leur corps défendant. Les 
Mahométans sont moins susceptibles : à part le logement des femmes , qui reste 
celé, leurs maisons sont ouvertes aux visiteurs. La race des Musulmans visible- 
blement plus belle qu'aucune des races originaires ; la régularité des traits , la 
teinte moins foncée de la peau , la proportion et la vigueur des membres , la 
noblesse du port, tous ces caractères ne servent pas moins à la distinguer que 
l'élégante simplicité de leur costume. 

A Chandernagor, à Sérampour, à Barrackpour, je vis des pagodes dont Far- 



CALCUTTA. 159 

chitectore laissait bien loin celle des temples mesquins de Calcutta. Je retrouvai 
là quelques-unes des magnificences de Jaggemaut , placées comme un avant- 
goût sur la route de Bénarès. Pour la première fois aussi, je vis des éléphants . 
chargés de houdahs. Ces houdahs sont des sièges couverts ou des pavillons qu'on 
assujettit sur le dos de ces montures , et qui servent aux voyageurs. Un éléphant 
ainsi chargé de housses d*or et de caparaçons coquets présente un des tableaux 
asiatiques les plus familiers à l'Europe, et en même temps les plus caractéristi- 
ques. Quoique l'éléphant indien passe pour être inférieur en taille aux espèces 
qu'on trouve dans l'Afrique centrale, il a des allures d'une noblesse imposante,. 

il conserve même dans l'état de domesticité quelque peu de sa fierté native et 

• 

san?age. On a trop de fois parlé de la merveilleuse intelligence de ces animaux , 
pour qu'il soit utile de revenir sur la foule d'anecdotes débitées à ce sujet. A voir 
l'éléphant, si monstrueux et si fort, obéir à un geste imperceptible du mahout ou 
cornac à cheval sur son cou , il est impossible de ne pas reconnaître en lui un 
instinct d'obéissance uni à la plus subtile sagacité. Quand un éléphant marche 
avec des voyageurs , il a , outre le mahout qui le dirige , un porteur d'ombrelle 
placé sur sa croupe; puis à ses côtés un guide qui chemine à pied et fait la con- 
versation avec lui, pour lui indiquer le bon côté de la route : a Prends garde... 
vold une ornière... le sentier est glissant...! » Ce monologue dure parfois tout 
le long du voyage. Le mahout , au contraire , n'ouvre jamais la bouche ; s'il 
veut changer de direction , il avertit son éléphant en pressant avec la jambe 
l'un des côtés du cou : s'il veut hAter sa marche , il le pique avec son aiguillon , 
ou bien l'arrête en lui donnant un coup sur le nez. On a mille exemples de 
l'empire que ces cornacs exercent sur la bête qu'ils ont dressée. L'évêque Haber 
raconte que peu de temps avant son arrivée au Bengale, vers 1822, on venait de 
condamner à mort un de ces mahouts. Contrarié ou offensé par une femme , cet 
homme avait fait un simple signe à son éléphant, qui , saisissant avec sa trompe 
la victime désignée , l'avait écrasée sous ses pieds. Aussi , soit pour éviter les 
accidents , soit à cause de la peur que les chevaux ont de l'éléphant, il est défendu 
de les faire circuler à Calcutta et à cinq milles à la ronde. Ces éléphants domesti- 
ques servent dans l'Inde è toutes sortes d'usages. Animaux de parade, de voyage 
ou de combat, ils sont en outre les plus sûrs auxiliaires de l'homme dans la chasse 
aux bêtes féroces. Le tigre, devant qui le cheval tremble de tous ses membres, 
réveille le courage de l'éléphant. On en réunit un certain nombre , sur lesquels 
montent les mahouts et les chasseurs armés de fusils , de pieux, d'arcs et de flè- 
ches; quand le tigre se trouve traqué, il conmience une vaillante résistance, 
mais cette lutte inégale ne dure pas longtemps; les éléphants plongent leurs 
défenses dans son corps ou l'écrasent en posant le pied sur lui. 

Quelques jours après, j'eus le spectacle d'un durbar ou grand lever du gouver- 
neur général , auquel j'assistai avec Wilmot. Le durbar est une audience solen^ 
nelle qu'à certaines époques lord Bentinck donne aux riches babous de Calcutta, 
ou aux wakiU ou envoyés des princes indiens. A notre arrivée , nous vîmes une 



160 VOYAGE AUTOUR DU MO.NDE. 

foule de notables hindous rangés dans la galerie sur une double haie. Quelques 
savants indigènes, des voyageurs orientaux, des rajahs et d'autres naturels, atten- 
daient Varrivée du véritable monarque de l'Hindoustan. Sans doute il répugnait 
à lord Bentinck, vieux soldat de la guerre d'Espagne, philosophe aux manières 
simples , de jouer dans son palais une comédie asiatique ; mais la politique le vou- 
lait ainsi. Aux yeux des Orientaux , la puissance est dans la représentation ; on 
n'aurait pas accepté la suprématie anglaise avec les formes bourgeoises de nos 
gouvernements européens ; il fallait plus de faste au trdne de Calcutta qu*à celui 
de Saint-James. Aussi , à peine lord Bentinck fut-il entré dans la salle qu'il revêtit 
un rajah d'un kkélat ou manteau de brocart. Aux uns il donna des aigrettes 
de diamants , aux autres des colliers de perles ; à tous on versa sur les mouchoirs 
plusieurs flacons i'atiar ou eau de rose. Les wakils d'Oude , de Nagpour et du 
Népaul, des khans persans, des émirs arabes, des rajahs et des nababs, passè- 
rent tour à tour sous mes yeux au milieu d'un cortège d'ofOciers anglais, et ces 
vêtements de mousseline blanche, relevés par for et les pierres précieuses, ces 
uniformes britanniques semés de broderies, cette forét de plumes qui ondoyaient 
sur les chapeaux , tout cela formait un contraste qu'il faut renoncer à dépeindre. 
Une fois lancé dans les fêtes, je ne m'arrêtai pas. J'allai dans les raouts de la 
ville , dans les soirées, au spectacle , puis enGn à une fête indigène , à un naiche 
/y que donnait un riche babou. Nous arrivâmes devant la façade de son palais , illu- 
minée d'une manière brillante et assiégée de curieux. On nous introduisit dans 
une vaste salle à l'intérieur de laquelle régnaient deux galeries. La galerie sui)é- 
rieure était pour les femmes du babou, qui jouissaient du coup d'œil cachées der- 
rière un grillage ; l'autre était livrée aux visiteurs. Des colonnes en stuc suppor- 
taient ces deux galeries , et cette salie immense , éclairée par des candélabres en 
cristal , offrait une scène magique à voir. Le natche commença. On appelle natdie 
une danse entièrement hindoue, qui n'a rien de commun avec celles qu'exécutent 
les bayadères et autres desservantes des pagodes. Les Ggurantes du natche sont 
des sum-djenies : elles se groupent trois par trois, et, au lieu d'affecter les atti- 
tudes lascives des bayadères , elles mettent dans tous leurs mouvements autant de 
réserve que de grAce. Le costume est assorti au caractère de la danse : au lieu du 
pagne léger qui laisse voir des formes demi-nues, les zum-djenies ont de larges 
robes brodées d'or et d'argent : le vêtement inférieur est très-ample : il s'enfle 
comme un ballon lorsqu'elles tournent avec vitesse ; de larges pantalons tombent 
sur leurs chevilles, et leurs pieds sont garnis de grelots destinés à marquer la 
cadence. L'orchestre des Hindous se compose d'une foule d'instruments pamu 
lesquels le tambour domine ; réunis , ils formeraient un étourdissant orchestre ; 
mais jamais on n'a pu réussir à les accoupler tous ensemble. Les natches se 
contentent d'une réunion de sept ou huit musiciens , nombre sufOsantetau delà 
pour écorcher des oreilles européennes. 

Quoique les babous de Calcutta se donnent le plaisir de fùter leurs coreligion- 
naires et les visiteurs anglais à toute époque de l'année , il est cependant un mois 



CALCUTTA. 16f 

où Vasage des natches est plus fréquent. Cela se passe aux 9 , 10 et 11 octobre , 
lors de la fête de la Dourga-Poujah. Alors le Calcutta indien est en carnaval. 
Durant le jour ont lieu les processions, et , le soir , les demeures des plus riches 
babous sont ouvertes à toute personne passablement vêtue. Dans la salle du 
natche est Fimage de la divinité, couchée, sculptée en bois, et richement décorée. 
Quand les visiteurs entrent, on les aligne auprès de Dourga et on les asperge 
d*eau de rose. Dans ces jours de fête eitraordinaire , on a vu de riches Hindous 
dépenser josqu*à 100,000 roupies, soit par dévotion , soit par vanité. 

Une fête qui ne le cède en rien à celle de Dourga est la fête de Churruck-Pou- 
jah, en Thonneur de la déesse Kali , qui a lieu le 10 avril. Avant le jour, la mu- 
sique indigène parcourt les rues et appelle les fidèles au meïdan. Là bientôt trois 
cent mille Indiens se pressent et se foulent; de tous côtés flottent des pavillons 
aux nulle couleurs, et dans tous les coins se dressent des théâtres pour les danses 
religieuses. Cette foule vêtue de blanc, ce bruit d'instruments aigus, ce mouve* 
ment, ce tumulte, ne sont que le prélude de la marche processionnelle. Voici le 
cortège dévot. Ses acteurs et une grande partie des spectateurs ont le visage , le 
corps et les vêtements barbouillés de rouge ; on dirait qu'ils sortent d*un bain de 
vermillon; des couronnes , des ceintures et des colliers en fleurs complètent leurs 
ajustements de fête. En avant et en arrière du cortège viennent des trophées et 
des théâtres ambulants tradnés par des chevaux ou par des bœufs. Arrivent ensuite . 
les pénitents armés de fers rouges qu'ils s'appliquent sur les côtés , ou de petits 
poignards avec lesquels ils se transpercent la langue ou le bras. Nus jusqu'à la 
ceinture , le corps couvert de fleurs et peint de vermillon , avec leurs longues et, 
graisseuses chevelures , ils s'efl'orcent de paraître gais ; mais le sourire n'est que 
sur leurs lèvres : on voit qu'ils souffrent et qu'ils se raidissent contre la douleur. 
Pendant tout le temps du déGlé l'ordre le plus admirable règne parmi cette mul- 
titude immense. 

Le soir elle se rend à Boitaconnah , quartier de Calcutta habité par la populace 
hindoue, et dans lequel se dressent les arbrrs tournants. C'est une machine desti- 
née à une expiation : elle consiste en un mât d'une douzaine de pieds de haut , 
fortement fixé dans le sol et surmonté d'une perche qui , pivotant sur son centre , 
a en même temps un mouvement de bascule sur cet axe. A chaque extrémité de 
cette perche est une corde, l'une avec des crocs en fer pour le patient, l'autre 
pour les prêtres qui doivent le soulever. Quand la victime bénévole , toute cou- 
verte de fleurs et escortée par le collège des bramiqes, parait sur la place de Boi- 
taconnah, l'assistance entière pousse un cri de joie. Le patient s'arrête au pied 
de l'arbre; il regarde ces préparatifs d'un œil indifférent, il commande lui-même 
le supplice. Alors les bramines lui enfoncent au-dessus des hanches deux énor- 
mes crocs qui s'engagent dans la masse des muscles longitudinaux , et qu'on 
assujettit par une large bande en toile tournée autour des reins. Cette opération 
achevée , quelques hommes pèsent sur l'autre extrémité de la perche et enlèvent 
le malheureux à dix pieds du sol. A cette hauteur, un mouvement de rotation est 

1. 24 



162 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

imprimé à la machine, et le patient jette delà sur la foule, tantôt des fleon, tantM 
des noix de coco. On voit qaelquesnms de ces fanaticpies , près d'être décrochés, 
demander eux-mêmes avec instance une prolongation de supplice. 

Toutes ces cérémonies de détail que j'avais recueillies soit à Jaggemaut , soit 
aux environs de Calcutta, m'avaient donné l'envie de connaître dans son ensemble 
ce culte indien si rempli de pompes extérieures, si rigide , si barbare, si exchisif , 
si profondément enraciné dans ces indolentes populations. De loin je m'étais bien 
promis de remonter le Gange jusqu'à Bénarès, cette Rome hindoue, comme 
l'appelle l'évêque Haber qui l'a si bien décrite ; maïs à la veille d'accomplir ce 
pèlerinage d'intérieur, quand on me plaça en face des réalités qui trompaient 
tous mes calculs , quand on me menaça de soixante jours de route pour atteindre 
à la ville sainte , je sentis défaillir toute ma ferveur de voyageur curieux, je cher* 
chaf d'autres moyens de concilier les exigences de mon itinéraire avec ma volonté 
de tout connaître et de tout constater. J'en parlai à Wihnot. a Mon Dieu 1 me dit- 
il, j'ai votre affaire; nous irons ensemble chez Ramaswani Pundit, un bramine 
unique dans son espèce, savant comme un Européen, tolérant, éclairé, compre- 
nant nos préjugés , parce qu'il a eu la force de se mettre au-dessus des siens ; 
maître passé dans les doctrines bramaniques , et qui vous les expliquera à votre 
choix en bengali, en hindoustani, en sanscrit, en anglais ou en français; car il 
a le don des langues. — Eh bien I lui dis-je , menez>moi chez votre bramine. » 
Dix minutes après nous étions chez Ramaswani, et, pendant les dix jours que je 
demeurai à Calcutta, j'allai chaque matin passer quatre heures avec mon théo- 
logien hindou. Le chapitre suivant contient le résumé de cet entretien. 



CHAPITRE XVIIl. 



GALGVTTA. ^RBLiaioa laDiBavi. 



L'Hindoustan , tel que l'a fait depuis peu la domination anglaise, est le pays 
du globe qui offre la plus grande variété de cultes. Le judaïsme, le mahométisme 
dans toutes ses nuances , le magisroe, le catholicisme , l'église du rite grec , l'église 
arménienne, les églises luthérienne, anglicane et presbytérienne, la religion 
de Gonfucius, y vivent en paix et côte à côte avec les deux cultes indigènes, le 
bouddhisme et le bramanisme. 

On a vu, quand il a été question de Ceyian, ce qu'est le bouddhisme; le bra* 
manisme est bien plus vaste et bien plus compliqué. Jugeant les choses sous 
l'aspect le plus rationnel, une foule de savants avaient été portés à conclure que le 
bramanisme était la religion ancienne de THindoustan, et que Bouddha n'était 
intervenu que comme réformateur. Cette opinion a été combattue par des auteurs 
modernes : le bouddhisme ayant été retrouvé dans toute sa simplicité, parmi 



CALCUTTA. — RELIGION INDIENNE. 163 

quelques populations des Alpes Tibétaines, ib en ont induit que c'était là le yrai 
eulte, le culte primitif de Tlnde, dont le bramanisme n'était qu'une dégénération. 

Cette dissidence n'est pas la seule que la religion indienne ait soulevée. Toute 
cette théogonie , si obscure et si complexe , a eu plus de commentateurs que 
d'interprètes. Dans un pays où chaque caste n'a qu'un droit circonscrit d'appré- 
ciation et d'examen, on conçoit que les renseignements donnés à des Européens 
varient suivant la position du naturel qu'ils interrogent. Ainsi un brame de troi- 
sième ordre , même en loi supposant la bonne volonté de tout dire , ne pouvait 
en venir à une manifestation de la vérité Gnale que le brame Pundit possédait à 
son exclusion. Aussi, à plus forte raison, toutes les fois que le voyageur curieux 
s'adresse à d'autres castes qu'à celles qui dominent dans la hiérarchie indienne, 
ne recueille-t-il que des données livrées au vulgaire , des choses de pratique et 
non de dogme , des futilités de détail , et jamais l'ensemble d'un système reli- 
gieux. De tous les hommes qui ont procédé de la sorte , il en est peu qui n'aient 
conclu à faux en ne voyant dans le culte de Brama qu'idolâtrie et polythéisme. 
C'est à peu près comme si de l'adoration des saints et de la Vierge on arrivait à 
condure le même jugement contre le christianisme. 

Le culte hindou , comme le nôtre , reconnaît un Être suprême , étemel , infini, 
tout-puissant, Para-Brama, qui s'est associé trois êtres inférieurs à ses perfeo- 
tiùDS. Ces trois esprits célestes, sont Brama, Wichnou et Chiva, qui sont trois 
et un, et forment la Trinité indienne connue sous le nom de Trimourti, com- 
posée du triple attribut : créateur, conservateur et destructeur. 

Brama , l'une des trois personnes de la divinité indienne , est l'esprit créateur. 
Au moment de notre naissance , Brama imprime dans notre cerveau ce qui doit 
nous arriver. C'est lui qui a divisé les Hindous en quatre castes. Quelques discus- 
sions s'étant élevées entre Brama et Wichnou , il en résulta un conflit dans lequel 
l'Être suprême intervint , et pour ce fait Chiva condamna Brama à n'avoir jamais 
de temples sur la terre. 

Brama» ou ses fils les Menous, ont rédigé les lois religieuses de l'Inde. De ses 
quatre bouches sont sortis les Vedas que le philosophe et poëte Vyasa n'a réunis 
pourtant et mis en ordre que li^OO ans avant Jésus-Christ. 

Chiva est la divinité dont le culte paraît rallier le plus d'adorateurs parmi les 
populations indiennes. Dans ses attributs de destructeur et de réparateur , il sem- 
ble offrir une analogie avec les opérations de la nature qui n'anéantit que pour 
transformer. On invoque Cldva sous une foule de noms dont les principaux sont 
Budra , Iswaa et Mahadeva. Sous le premier , il est cruel ; sous le second , maître 
de tout, et grand sous le troisième. Chiva est la divinité favorite du peuple, qui 
prétend que toutes les autres lui sont subordonnées. Les sany assis, religieux 
indiens , lui vouent un culte particulier sous le nom de Dorghati. Rarement on le 
représente avec plusieurs têtes ; mais le nombre de ses mains varie de quatre à 
trente-deux. Chaque main tient une arme , hache , épée, massue, etc., et autour 
de son cou figure un chapelet de crânes humains. 



164 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Le dernier diea de ia Trinité indienne est Wichnou, qui ne se révèle à lliunia- 
nité que par une bienveillante influence ; on le peint avec quatre bras , quelquefois 
davantage ; il a une physionomie noble et gracieuse ; sa tête est ornée d*une triple 
tresse qui figure , dit-on , les trois grands fleuves du Gange , de la Jumma et du 
SaresoualL 

A cAté de ces trois divinités principales qui se transforment à l'infini, existent 
encore, dans le culte indien , des myriades de dieux et de déesses avec leur des- 
tination et leurs attributs. Tels sont : Tehandra , la lune ; Yama, dieu de la mort; 
Couvera , dieu des richesses ; Lacshmi , déesse de la fortune ; Agni , dieu du feu ; 
Wiswacarman , dieu des ouvriers; Pavan , dieu des vents et dieu de la musique, 
père d'Hanouman, à la figure de singe; Indra, dieu des météores, le plus grand 
après la souveraine Trinité indienne ; Mariatta , adorée seulement par les gens de 
la basse classe ; et enfin le Lingam, qui est moins un dieu qu'une obscénité symbo- 
lique, répondant au phallus des Romains. 

Tel est en aperçu le polythéisme indien. Quant aux dogmes qui s'y rattachent , 
on peut en résumer la pensée dans une métempsycose universelle. Une certaine 
quantité d'esprit et de matière , l'un et l'autre impérissables , se trouve , d'après 
eux , en jeu constant de transmigration : la punition des esprits méchants est de 
déchoir dans leur enveloppe matérielle ; ainsi , du corps de l'homme ils descen- 
dent dans celui de la béte, en suivant la progression des animaux plus ou moins 
nobles, de manière à courir la chance d'habiter jusqu'à des pierres. Dans cette 
partie comminatoire de leurs dogmes, il n'est point venu à la pensée des bra- 
mines de menacer les hommes d'un enfer perpétuel : quand on leur en parle, ils 
se scandalisent, et disent que c'est injurier Dieu, en mettant des bornes à son 
droit de clémence , en préjugeant de sa justice et lui donnant des passions hai- 
neuses qui sont incompatibles avec son essence. Si grand que soit un forfait, ajou- 
tent-ils , la bonté divine est encore plus grande. 

Cette croyance à la métempsycose leur sert encore à expliquer le contraste des 
conditions humaines et l'inégalité de nos destinées. Pour eux la compensation 
n'existe pas toute dans un monde meilleur, elle est dans ce monde transitoire. 
Que si voué au sort le plus humble, un mortel achève une vie méritante et pieuse, 
sa récompense est de renaître riche , honoré , au milieu de toutes les jouissances 
du luxe et du bien-être. De cette sorte , la métempsycose indienne est un peu 
mêlée de prédestination et de fatalisme. Le libre arbitre ne peut pas aller jusqu'à 
effacer un mot de ce que Brama a écrit dans la tête d'un homme : mais certaines 
pratiques, certaines expiations peuvent lui compter dans la balance de ses bonnes 
et de ses mauvaises œuvres. 

La croyance à la métempsycose a certainement été la raison déterminante de 
l'horreur des Hindous pour toute nourriture animale , horreur poussée jusqu'au 
ridicule parmi certaines castes. Chez les fondateurs de la religion , cette loi a eu 
sans doute quelque but d'hygiène ou de conservation des espèces utiles à l'homme; 
mais depuis les temps anciens , de telles modifications sont survenues dans notre 



CALCUTTA. -RELIGION INDIENNE. I6& 

globe , qaé ce système d^alimentation est une anomalie et une cause d'abâtardis- 
sement. Outre cette abstinence générale de toute chair, il existe parmi les castes 
hindoues une yénération pour certains animaux, comme la vache, le bœuf, le 
vautour « le cigne. Foie, le singe, le poisson, Téléphant, le serpent à chaperon, et 
une foule d'autres, dont chacun a ses dévots, sans préjudice d'une bienveillance 
générale pour toutes les espèces. 

Comme les autres religions , le bramanisme a eu ses schismes : le plus écla- 
tant est le bouddhisme , qui a déjà été expliqué à propos de Tile de Ceyian où il 
domine. 

En regardant de haut cet amalgame de croyances et de pratiques qui consti- 
tuent la religion indienne , on est porté à y voir avec plusieurs savants le berceau 
de presque toutes les religions connues. A les analyser, en effet, on n'en trouve 
aucune qui n'ait un chaînon d'attache avec le bramamisme; le judaïsme par ses 
stipulations hygiéniques; le mahométisme par son fatalisme et ses pratiques 
d'ablutions ; le paganisme par ses quatre Ages, puis par une foule d'analogies et 
de concordances , soit dans les traditions cosmogoniques, S4)it dans la tendance 
polythéiste ; le culte des Ëgjptiens par l'adoration envers les animaux ; et enOn le 
pythagorisme par ce grand système de métempsycose et de transmigration qui se* 
mêlait à beaucoup de religions anciennes. En présence d'un concours semblable, 
n'est-il pas plus rationnel de croire que ce sont là autant de rayonnements du 
bramanisme , plutôt que de supposer à ce culte , si stationnaire de sa nature, une 
série d'emprunts faits tour à tour aux autres cultes? La preuve historique pour- 
rait se tirer au besoin de rimmutabilité de l'Inde en matière de croyance : le même 
système de castes et d'adoration, que Diodore, Arrien, Strabon, ont constaté 
pour les siècles d'Alexandre et de Ptolémée, existe encore de nos jours avec ses 
innexibles catégories et ses pratiques immémoriales. Les bayadëres, les fakirs, 
les suttis ou bûchers de veuves , toutes ces distinctions, toutes ces atrocités super- 
stitieuses , contre lesquelles viendra se briser la suprématie anglaise , ont survécu 
au temps et à la conquête. Quand l'Egypte a péri tout entière , religion et mœurSi 
rinde est restée debout, mœurs et religion. Elle n'a pas résisté, elle a plié, 
puis s'est relevée comme le roseau , et la ruse, la souplesse , la puissance de l'ha- 
bitude , ont plus fait pour elle que la force. Les temples de Memphis et de Thèbes 
sont au ras du sol ; les vieilles pagodes de Bénarès n'ont eu à vaincre que la bru^ 
talité des âges. 

Le grand code religieux des Hindous consiste principalement dans les Vedas , 
qui sont au nombre de quatre, le Rhish-Yeda, le Jagiour- Veda , le Samah-Veda 
et TAtarvana-Veda. Ces quatre livres , qui résument tout le savoir humain , sor- 
tirent de la bouche de Brama au commencement du monde ; ses 61s , qui sont des 
riehis ou demi-dieux , les répandirent sur la terre. Les brames seuls ont le droit 
de les lire et d'en communiquer une portion aux xattryas; à toute autre caste, 
cette lecture est interdite sous les peines les plus sévères. Outre ces Vedas , les 
Hindous ont encore une foule d'autres livres: les Upavedas, commentaires des 



( 



166 VOYAGE AUTpUR DU MONDE. 

Vedas, les Vedangas, les Sastras, et enfin les Ponranas, qui sont des poèmes 
sacrés au nombre de dix-huit 

La division des Hindous en quatre castes principales est , comme on sait , un 
fait de la plus haute antiquité. Les livres sacrés constatent que Brama présida loi- 
môme à ce classement imprescriptible. Mais il serait difficile à un Européen de 
suivre d'une manière précise les divers degrés de cette longue échelle. Tout ee 
qu*il en voit , c'est une grande répugnance de la part des Hindous à sortir du 
métier spécial auquel leur naissance les voue. Un couli ou porte-faix , qui charge 
un fardeau sur sa tète, ne l'accepterait pas sur ses épaules ; celui qui vend du grain 
ne peut vendre de l'huile; le sommelier d'une maison ne toucherait paà à une 
cruche d'eau; le cuisinier ne plumerait pas sa volaille. Il y a des individus qui 
naissent cordonniers , tailleurs , barbiers, cornacs, porteurs d'ombrelles , potiers, 
orfèvres , pécheurs , etc. Bon gré mal gré il faut qu'ils subissent la vocation impo- 
I sée; toute autre leur est interdite , à moins qu'ils ne consentent à devenir pariis 
ou poulias , c'est-à-dire à se mettre hors de toute caste , à se déclasser ; car les 
parias ne forment pas une caste comme on l'a souvent dit : on désigne par ce 
^nom le rebut de toutes les autres; ce sont les individus qui, volontairement, ou 
par une suite de fautes , ont mérité d'être mis hors de la loi comnuine. 

C'est grâce à cette loi d'exclusion et de torture morale que la religion indienne 
a pu se passer d'une arme dont tous les cultes^ont usé et abusé , soit pour attaquer, 
soit pour se défendre; je veux dire Tintoléranee. Après avoir ainsi parqué les 
populalioDS , de manière à ce que l'apostasie fût non-seulement une honte , mais 
encore une ruine; après avoir marqué au front et réduit à un rAle inamondé 
ceux qui voulaient sortir de leur cloison sociale , elle a pu ouvrir ses portes, lais- 
ser sa frontière sans grande muraille , s'inquiéter peu d'un débordement d'étran* 
gers , parce que ces nouveaux venus étaient placés d'avance en dehors de sa 
sphère d'activité , qu'ils étaient étrangers à toute classe et moins que des parias. 
Avec une telle force d'inertie , la religion indienne pouvait être tolérante sans 
danger : elle le fut de tout temps. Les mêmes causes la firent également l'enne- 
mie du prosélytisme; car elle ne pouvait offrir à un néophyte aucune classifi- 
cation , aucun état civil sans déroger à son privilège fondamental. 

Les conséquences de ce système religieux ont été qu'aucun Européen n'a pu 
se voir initier aux mystères du bramanisme ; comme aussi pas un Hindou de 
^elque importance ne s'est fait chrétien ou musulman. La conquête mongole a 
été impuissante à obtenir ce résultat , et les prédications récentes de quelques 
missionnaires catholiques ou luthériens ont à peine trouvé quelques têtes crédules 
parmi les parias , hommes déclassés et méprisables aux yeux des Hindous. 

Les brames , dont la caste se subdivise à l'infini , sont reconnaissables i la 
marque qu'ils portent au front ; ils doivent aller la tête et la poitrine nues, se raser 
la barbe et les cheveux, en ne laissant qu'une petite touffe sur le haut de la tête. 
Cependant, quand ils ne se vouent pas au sacerdoce , ils peuvent porter le turban 
et l'habit long. Les femmes ont la marque dislinctive du mari : une large pièce de 




/cC- 



CALCUTTA. - BELI6I0N INDIENNE. 167 

toile et nn eanezou étroit composent leur vêtement. Les plus instruits parmi les / 
brames sont les faiseurs d'almanacbs, qui savent un peu d'astronomie. Ib connais- 
sent le gnomon , s'en servent pour calculer le méridien , et pour orienter leurs 
pagodes. On distingue encore les Pandidapapans, brames au service d*un prince 
du pays, qui dérogent jusqu'à servir de caissiers aux négociants de Madras et de 
Calcutta ; les Taioidipapans , sectateurs de Chiva , qui doivent vivre d'aumônes 
et marmotter constamment quelques prières; les Papan-Vaichenavens ^ prêtres 
de Wichnou , chaînés du service de ses pagodes. Dans la hiérarchie sacerdotale , 
il y a quatre grades ou degrés : les deux premiers se prennent dans Tenfance ; 
mab tes deux autres sont le prix d'un long exercice. Cehii de vanaprastra ne s*ob- 
tient qu'à Vège de quarante ans, et, pour aspirer au grade de vaniaui^ il faut 
avoir yécii ensuite vingt-deux ans dans la solitude et la contemplation. 

On sait du reste quel penchant ont les Hindous pour ces expiations contre ^ 
nature. Nul pays au monde n'a une plus belle collection de pénitents et de mar- 
tyrs volontaires, il y a dans ce pays des fakirs, des joghis, des fadins, des panda- ^ 
rotts de la secte de Chiva, espèce de pèlerins quêteurs; des pootcharis, religieux 
delà secte de Mariatta, divinité des parias; enfin une foule d'autres fainéants, 
dont le métier est d'exploiter la charité et la conmiisération publiques. Les fakirs 
et les joghis, les uns plutôt Musulmans, les autres Hindous, sont en première 
ligne parmi ces hordes sales et fainéantes. Hideux à voir, morts à toute honte et 
presque nus , ils font assaut de singeries et d'extravagances pour toucher les Ames 
dévotes; réunis parfois en bandes de 10,000, ils ont changé en attitude menaçante 
leurs formes quêteuses. La crédulité populaire a une grande foi aux fakirs et aux 
îoghis ; elle affirme qu'ils vivent plusieurs années sans boire ni manger; elle leur 
suppose des pouvoirs surnaturels ; et les femmes surtout n'ont rien , absolument ^ 
rien à refuser à cette robuste canaille. Fakirs ou joghis , le nombre de ces vaga- 
bonds s'élève , d*éprès un auteur anglais , à près de 800,000. 

Les joghis sont presque tous des deux premières castes. Les pénitents des 
castes inférieures prennent le nom de tadins : ne pouvant par leur naissance 
prétendre aux hommages et aux respects réservés aux brames , ces hommes ont 
cherché à se faire une célébrité par l'exagération des tortures qu'ils s'imposent. 
Ce qu'ils en recueillent est le glorieux titre de Hchis^ demi-dieux ; mais leurs souf- 
frances, avant d'arriver là, sont au-dessus de toute croyance. Les uns vivent 
quarante ans dans une cage de fer ; les autres se chargent de chaînes pesantes. 
Gelui-ci doit constamment tenir les poings fermés pour que les ongles en crois- 
sant entrent dans ses chairs, et unissent par percer la main d'outre en outre; 
ceux-là se tiennent pendus à un arbre jusqu'à ce que leurs bras, privés de vie , se 
dessèchent et perdent leur jeu d'articulation ; les uns font le vœu de se tenir con- 
stamment debout; les autres de se coucher sur un lit à pointes de fer. Il en est 
qni regardent fixement le soleil à en devenir aveugles. On a vu de ces malheureux 
se faire enterrer la tête en bas, de manière è ce que les pieds seuls restassent hors 
du sol , tandis que d'autres , la tète seule hors de terre, n'avaient que le jeu des 



168 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

paupières pour se défendre contre les oiseaux de proie. Plusieurs se sont amputé 
eux-mêmes le bras ou la main, ou bien se sont coupé la langue. Un de ces fana- 
tiques franchit la distance de Bénarës è Jaggemaut , en s*étendant par terre et se 
relevant constamment le long de la route. La démence allait môme plus loin 
autrefois, et Thiefenthaler raconte qu'on voyait à Ghazipour une espèce de hache 
suspendue , sous laquelle quelques pénitents enthousiastes venaient se faire tran- 
dier la tète en Thonneur de la divinité. 

n faut dire que de nos jours la ferveur des tadins va s*amortissant : leurs expia- 
tions sont moins rigoureuses et moins rudes ; ce n*est guère qu*à des époques 
solennelles, et en face d'un grand concours de monde , qu'ils se dévouent à des 
risques sérieux; car le fanatisme a aussi sa vanité. L'une de ces eipiations est 
celle de la fête du feu , où les pénitents marchent nu-pieds sur des charbons allu- 
més ; l'autre est celle qu'on nomme djambe : elle a lieu au moyen d'un écha- 
faud è deui ou trois étages, du haut duquel les dévots se précipitent sur des 
matelas en paille ou en coton, garnis de poignards, de sabres, de couteaux et 
d'autres instruments tranchants. Les brames qui tiennent les matelas cherchent 
à atténuer le danger de la chute , car ce qui importe , ce n'est pas que la bles- 
sure soit mortelle, mais qu'il y ait beaucoup de sang répandu. Aux fêtes de Kali, 
l'une des plus solennelles qui se célèbrent à Calcutta et aux environs , Solvins 
raconte que les pieds baignaient dans le sang. Quand le djambe est 6ni , on se 
rend à la pagode au bruit d'un orchestre assourdissant , et les pénitents jouent 
en route avec le fer et le feu ; ici se perçant la langue avec une aiguille ; là se 
traversant les doigts avec du fil de fer ; ailleurs se tailladant le corps de cent vingt 
blessures , nombre cabalistique , nombre de rigueur. Il en est même qui se pra- 
tiquent au-dessus des hanches des ouvertures dans lesquelles ils passent des 
cordes, des tuyaux de pipe et des roseaux. 

La deuxième caste primitive des Hindous . celle des xattryas , est vouée au 
métier des armes. Elle comprend les rajahs et les guerriers. Aussi se compose- 
t-elle du sang le plus robuste et le plus beau de toute l'Inde, soit en hommes, soit 
en femmes. Les rajahs sont princes hindoux comme les nababs sont princes 
musulmans. Le luxe de leurs maisons consiste en femmes « en domestiques, en 
éléphants, en chameaux et en chevaux. Leurs femmes marchent vêtues des 
étoDes les plus précieuses. Parmi les autres guerriers de la caste de xattryas, il 
faut compter les Rajapouts, les Sykeset les Marattes, tribus militaires qui mar- 
quent dans l'histoire de l'Inde. LesNairs, qui habitent lacAte de Malabar, consti- 
tuent une caste particulière qui se rapproche de celle des xattryas ; chez eux la 
communauté des femmes parait être en usage. 

La caste des vaiscias est la troisième de l'ordre religieux. Elle se compose d'agri- 
culteurs, de jardiniers , d'éleveurs, et de tous les négociants. C'est une caste riche, 
bien vêtue , en possession de toutes les aisances de la vie. Elle se divise en tribus 
de la main droite et tribus de la main gauche ; les banians en font partie. L'usage 
de la viande, interdit aux banians, ne l'est pas au reste des vaiscias. La quatrième 



CALCUTTA. — RELIGION INDIENNE. 169 

caste, celle des sondras, comprend» les artisans, les ouvriers, les serviteurs. 

Après les soudras il n*y a plus que des castes mixtes et méprisées, provenant / 
de mariages illégitimes entre castes diverses , et vivant à Fabri d*ane sorte d'am- 
nistie légale. Au-dessous d'elles viennent les parias. Les Européens, les Musul- ^ 
mans , sont des parias aux yeux des Hindoux orthodoxes , parce qu'ils mangent de 
la viande. Les parias exercent les métiers les plus vils ; ils écorchent les animaux /] 
morts de maladie, se nourrissent de leur chair et en tannent la peau. Rien de ce 
qu'ils touchent ne peut servir à une autre caste ; on ne leur permet pas Fusage 
du puits banal ; ils ont des fontaines particulières , et pour les signaler il Tant 
qu'ils les entourent d*os d'animaux. Dans les villes, ils sont obligés de camper 
hors de Fenceinte commune ; dans les campagnes leur place est dans les lieux les \ 
phis solitaires. Élevés ainsi sous le coup d'un opprobre indélébile , les parias sont 
tels qn*UDe loi pareille doit les faire , sales , impudents , grossiers , farouches ; 
membres inutiles d'ailleurs de la société indienne, ils ont privilège pour les emplois 
les plus pénibles et les plus bas; ils sont domestiques, palefreniers, cuisiniers, T 
pécheurs , porteurs de palanquins , etc. Les poulias sont encore au-dessous des 
parias ; ils vivent dans le dernier degré d'abjection et de misère : ce n'est guère ^ 
que sur la côte de Malabar qu'on les trouve : esclaves des Naïrs, campés au milieu 
de rizières malsaines, ils se logent pèle-môle dans des huttes infectes , et n'ont 
pas le droit de regarder en face uu Hindou des castes supérieures. Il en est qui 
vaguent dans les montagnes, perchent sur les arbres, et hurlent quand ils ont 
faim, en se frappant le ventre. 

Au ibilieu de cette variété de conditions que le code bramanique a créées et 
maintenues , il est difBcile d'assigner au peuple hindou des mœurs et des cou* 
tûmes générales. Chaque caste a son type comme elle a ses droits. Cependant on 
peut dire qu'en masse le caractère hindou est paisible , grave , froid , tolérant , 
point railleur, patient, et peu enclin à la barbarie, si ce n'est en matière reli- ^\ 
gieuse. Par contre, on trouve dans ces naturels de la mollesse , de la lâcheté , et 
une impudente habitude du mensonge. Chez eux, les femmes ne sont pas astrein- 
tes, comme chez les Musulmans, à une vie murée ; si la jalousie des brames a fait 
adopter à quelques-uns d*entre eux le régime des harems pour leurs épouses , les 
autres castes laissent aux leurs une liberté assez grande, et l'on en voit beaucoup 
qui exercent les mêmes professions que leurs maris. 

Le point sur lequel FHindou se montre le plus formaliste , c'est la composition 
de ses repas et la manière de les prendre. Quand son plat de kary est prêt, il se 
lave les pieds et les mains, se jette un peu d'eau dans la bouche , s'assied devant 
son assiette posée sur un terrain uni. Ce terrain doit avoir la forme d'un carré 
pour un brame , d'un triangle pour un xattrya , d'un cercle pour un vaiscia, d'un 
croissant pour un soudra. Dans ces repas, les Hindous ne se servent ni de sièges, 
ni de tables, ni de couteaux, ni de fourchettes, ni de serviettes; ils s'asseyent sur 
des peaux , des nattes , des coussins ou des tapis, et prennent le riz avec tous les 
doigts de leur main droite. 

I. M 



t 



170 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

A part la teinte foncée de lenr peaa, les Hindous des deax sexes se rappro- 
chent beaucoup des Européens par les traits et la stature. La polygamie est tolé- 
rée chez eux ; mais elle n'existe guère que chez les riches. Les paurres n*ont j 
qu'une épouse, qui s'occupe des soins du ménage. On cite dans le Karnatic une 
tribu où les femmes, invisibles à tout homme, ne reçoivent leurs maris que dans 
Fobscurité et sans lumière. Dans la même province, pays de singularités, existe 
une autre secte qui jeûne tous les jours où le soleil n'a pas dardé un rayon sur 
elle. 

Les mariages entre Hindous sf contractent pour les filles entre sept et neuf / 
ans, et pour les garçons entre douze et quatorze. Après une longue cérémonie 
nuptiale, à laquelle préside un brame, on reconduit Tépousée à la maison pater- 
nelle, où elle doit rester jusqu'à ce qu'elle soit nubile. A cette époque, nou- 
velle fête , suivie d'autres formalités. Une femme n'habite avec son mari que 
lorsqu'elle est devenue mère : jusque-là elle doit se glisser dans sa^chambre sans 
être aperçue et presque à la dérobée. 

Les funérailles des Hindous ont aussi leur cérémonial , gradué suivant les 
castes. Quand un riche Hindou est décédé, on va lui construire son bûcher hors de 
la ville, et quatre parias l'y transportent, aux sons d'un orchestre lugubre où 
domine le tam-tam. Aux approches du bûcher, on pince le nez du mort, on lui 
presse fortement l'estomac, on lui jette de l'eau au visage, on sonne bruyamment 
de la trompette, le tout pour s'assurer qu'il n'est pas seulement endormi, ensuite 
les parents étendent le corps sur le bûcher. Quand ce pieux devoir est rempli, ils y 
déposent du riz, des fruits, du bétel et de la fiente de vache ; après quoi le chef de 
la famille met le feu au bûcher. Au lieu de brûler les cadavres , on les jette souvent 
dans les fleuves saints, tels que le Gange, le Risbna, le Jumma, etc. Les basses 
classes ne brûlent pas leurs corps, mais les enterrent. 

L'usage indien qui prescrit aux femmes de se brûler sur le bûcher de leurs 
maris défunts a acquis en Europe une célébrité exagérée. Quelques épisodes acci- 
dentels ont tellement passé pour une règle générale, qu'on se figure assez volon- 
tiers tout l'Hindoustan comme jonché de bûchers de veuves. Les suttts (c'est 
ainsi qu'on nomme ces sacrifices] ne sont plus tolérés à l'heure qu'il est. En 1829, 7^ 
le gouverneur général lord Bentinck, au grand scandale despundits de Bénarès 
et de quelques babous de Calcutta, a déclaré que le gouvernement britannique 
ne souffrirait plus d'aucune manière ces atrocités contre nature. Avant cette 
époque, déjà une restriction imposée par les autorités anglaises en avait limité le 
nombre. Chaque fois qu'une veuve voulait suivre son mari sur le bûcher, il fallait 
qu'elle vint faire spontanément cette déclaration devant le magistrat du pays. 
Après de vives instances pour la détourner de son projet , on commettait à un 
délégué européen le soin de surveiller le sacrifice , afin que , si la présence de la 
mort et la crainte de l'agonie arrachaient à la victime une rétractation, les brames 
ne pussent lui faire violence. Ces rétractations en face du bûcher étaient rares 
pourtant , car les prêtres avaient eu soin de préparer la suttie. Tantôt ils Peni- 



CALCUTTA, — RELIGION liNDIENNE. 171 

Traient d'opium ou de liqueurs spiritueuses ; tantôt ils la fanatisaient par le détail 
des récompenses attachées à c0 grand holocauste. Et d'ailleurs la malheureuse 
savait bien que, si le cœur venait à lui faillir, elle était désormais vouée à une vie 
de honte et de misère. Rejetée de sa caste, non-seulement elle devenait infâme, 
mais elle appelait sur son pays la peste, la guerre, la famine , tous les maux enGn- 
On conçoit qu*avec de telles illusions d'une part, et de l'autre avec un amour pro- 
fond pour le mari qu'elles venaient de perdre , des sutties aient pu marcher au 
bûcher Tœil calme, le front serein. Mais ces femmes sont des exceptions. Sur vingt 
créatures ainsi immolées, dix-neuf au moins ne cédaient qu'aux importunités des 
brames, et jusqu'au dernier moment on les voyait lutter contre Tinfluence de ces 
bourreaux. 

Un fait« choisi entre une foule d'autres, donnera la mesure du râle que jouaient 
dans ces scènes les prêtres et les parents qui profitaient des dépouilles de la vic- 
time. En 1822, près de Rombay , la veuve d'un bramine fut conduite en grande 
pompe , et au son de nombreux instruments , vers le bûcher, sur lequel se trouvait 
déjà le cadavre de son époux. Sa démarche était assurée, sa contenance calme. 
Quand les ofHciers anglais lui demandèrent si c'était volontairement qu'elle mou- 
rait : « Oui , répondit-elle , c'est volontairement. » On pouvait juger qu'elle met- 
tait une espèce de fierté à confondre ainsi des chrétiens qui senablaient douter 
d'elle , au moment où les chants des brames exaltaient son héroïsme. A un signal 
donné , la suttie s'approcha du feu qui commençait à flamboyer ; elle embrassa 
ses parents , fit ses adieux à l'assistance , distribua à ses amies ses bijoux et ses 
ornements ; puis demi- nue , encouragée et presque poussée par les brames, elle se 
jeta dans le feu. La douleur fut vive, car au môme instant elle fit un mouvement 
pour sortir du bûcher. Vainement renversa-t-on sur elle la pile de bois; elle se 
dégagea, bondit hors des flammes, et, crispée par la soufl*rance, elle s'élança 
vers la rivière. Les brames l'y suivirent, et, malgré la résistance des Anglais pré- 
sents , ils la ramenèrent vers le foyer qui pétillait avec violence. Là une espèce 
de lutte s'engagea entre la victime et les bourreaux. La foule vociférait : les Euro- 
péens demandaient qu*on fit trêve au sacrifice , jusqu'à ce que le magistrat eût 
décidé. Alors , pour mettre fin au conflit , trois prêtres vigoureux enlevèrent la 
veuve sur leurs bras , et la précipitèrent au milieu de ce brasier ardent. Elle s'y 
tordit encore désespérée , et se releva pour fuir; mais, à mesure qu'elle sortait de 
ce cercle de feu , les brames l'y repoussaient en lui jetant à la tête d'énormes 
bûches flamboyantes. Un instant de répit lui permit toutefois de s'échapper encore 
et de courir vers le fleuve. Oh ! à ce second désappointement la rage des prêtres 
fut au comble; quatre d*entre eux se mirent à sa poursuite, et, lui plongeant 
avec violence la tête jusqu'au fond de l'eau, ils cherchèrent à la noyer. Il fallut 
pour la sauver qu'une escouade de soldats arrivât sur les Ueux. Les principaux 
coupables furent mis en prison ; mais la pauvre Hindoue ne survécut pas à cet 
horrible drame ; le lendemain elle mourut de ses blessures, délaissée de sa famille 
et maudite comme une infflme par toute la population scandalisée. 



172 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Cette coutume barbare D*est point prescrite par les lois de Menou ; elle est plu- 
tôt , ainsi qu'un petit nombre d^autres, le résultat de quelques combinaisons sacer- 
dotales. Les brames , ayant trouvé dans les populations hindoues une tendance à 
de fanatiques dévouements , ont dû nourrir et exploiter ces superstitions à leur 
profit. De là sont nés aussi ces sacrifices dont les siècles antérieurs offrent de 
nombreux exemples; ces morts de dévots qui se noyaient yolontairement dans le 
Gange , ou qui, soit à Jaggemaut , soit ailleurs , aux fêtes du Ruth , quand le char 
processionnel marchait dans la ville, se faisaient par centaines écraser sous ses 
roues, dans un but d'expiation et de céleste récompense. 

Toutes les pratiques du culte bramanique n*ont pas ce caractère de stupidité 
féroce : au lieu d'exiger des sacrifices humains, les codes religieux repoussent 
môme les holocaustes d'animaux; quelques castes inférieures ont seules conservé 
l'habitude d*immoler des béliers, des chèvres et quelques poules. Le reste des pra- 
tiques imposées consiste en offrandes de lait , de miel , de grain , de beurre et de 
fleurs ; en pèlerinage aux fleuves saints, aux pagodes de Rénarès , de Jaggemaut, 
de Konjeveram , de Tritchinopoli et de Tandjaour , ou bien aux montagnes du 
Thibet ; en jeûnes qui précèdent assez souvent une fête solennelle ; en prières ; 
enfin en ablutions avec de Teau des rivières sacrées. 

Par suite de la nature théocratique de son gouvernement, l'Inde n'a d'édifices 
remarquables que ses pagodes : elles sont le plus souvent de forme carrée , bien 
orientées, sans toiture, et flanquées d'un nombre infini de chapelles. Devant la 
porte règne un péristyle couvert, orné des statues des deoulas et des deiti. Les sta- 
tues des dieux placées à l'intérieur doivent être de bois , de pierre , de cuivre ou 
d'or; jamais d'argent ni d'autres métaux. 

Les plus belles pagodes sont érigées à Wichnou et à Chiva : celles de Gha- 
lembroun, de Jaggemaut, de Rénarès, de Maduré, de Siringam, près de Tritchi- 
nopoli, frappent le regard par leur aspect grandiose et leurs massives colonnades : 
on cite la pagode de Siringam, près de Tritchinopoli, comme le plus vaste temple 
de toute l'Asie. Elle compte, dit-on, quatre milles de circonférence, et les pierres 
de sa terrasse extérieure ont trente-deux pieds de long sur six de large. Au reste, 
rien n'est uniforme ni suivi dans ces sortes de constructions : quelquefois c'est un 
système de tours hautes ou basses , régulières ou irrégulières : tantôt ce sont 
des carrés, des parallélogrammes, des trapèzes, avec des façades sculptées et des 
parvis décorés de statues, se terminant en dômes ou en plates-formes qui portent 
à chacun de leurs angles une corne de vache, ou bien finissant en aiguilles pyra- 
midales, rarement en frontons triangulaires. Quant à l'intérieur de ces monuments, 
le seul caractère qui lui soit propre , c'est une grande profusion de colonnes sans 
proportions fixes , les unes grosses par le bas, et diminuant peu à peu de diamètre 
jusqu'à prendre la forme conique; d'autres, au contraire, minces par le bas et 
grosses par le haut. Ces sanctuaires sombres et massifs ne manquent pas d'une 
certaine majesté. On a lieu de croire que leurs parois étaient autrefois ornées de 
quelques peintures , art dont les Hindous possédaient les notions élémentaires. 



4 

S 



CALCUTTA. — RELIGION INDIENNE. 173 

Plusieurs pagodes offrent môme qaelques-unes de ces décorations. Les mission- 
aaires anglais ont parlé récemment d*un tableau fort estimé des Hindous ; tableau 
d'un caractère piquant et nenf , lequel se rapporte à Tun des contes débités au 
sujet des orgies de Kishna et de ses maîtresses. Kishna est le nom de Wichnou 
dans son incarnation en berger : la tradition dit qu*un certain nombre de jeunes 
filles se vouèrent à son service dès l'enfance, et que plus tard neuf d'entre elles 
devinrent ses compagnes. Pour lui plaire elles s'amusaient à former des groupes » 
figurant tantôt un objet, tantôt un autre. Dans la peinture dont il s'agit , elles 
sont arrangées de manière à former un éléphant sur lequel le dieu est monté. 
Ces obscénités sur Kishna et sur ses femmes sont en grand honneur parmi les 
Hindoues, qui en font le texte ordinaire de leurs entretiens. 

Les temps d'opulence et de grandeur sont passés pour les lieux saints du bra- / 
manisme. L'ère de déchéance, venue à la suite de la conquête mongole, a été con- 
tinuée par le monopole anglais. Mais, avant ce temps, les richesses des pagodes y 
réalisaient les plus merveilleuses traditions des contes orientaux. L'histoire assure 
qu'à la prise du château de Soumenat dans le Guzurate , Mahmoud P% malgré les 
réclamations des prêtres qui offraient dix millions de rançon , fit briser Fidole 
d'une pagode , et qu*on trouva dans une cachette intérieure pour plus de cent 
millions en diamants, perles et rubis. Il faut dire que la pagode de Soumenat était 
alors une des plus célèbres et des plus largement dotées. Elle était desservie 
par 2000 brames et 500 bayadères , par 300 musiciens et par 300 barbiers qui 
rasaient les dévots avant qu'ils fussent admis en présence du dieu. Outre la grande 
idole aux flancs merveilleux , on comptait dans les sanctuaires plusieurs milliers 
de statuettes en or, et les cinquante-six colonnes qui soutenaient le dôme de la 
nef étaient toutes garnies de pierres précieuses. En dehors de ces joyaux de toute 
espèce , les dotations du temple s'élevaient en biens fonds à 2000 villages avec 

leurs territoires. 

L'entretien des temples est du ressort des bayadères ; elles doivent y maintenir 
la propreté, veiller à l'entretien des lampes , et s'occuper en outre du ménage des 
brames. Chaque pagode a son étang pour les ablutions ; son péristyle est une espèce 
de chauderie qui sert à abriter les voyageurs. 

Outre les livres saints dont on a parlé, les Hindous ont des livres de morale, des 
pièces de théâtre, dont quelques-unes ont été traduites par MM. Wilson et Cole- 
brooke; des poëmes, des recueils d'apologues, remarquables parleurs naïfs ensei- 
gnements. Parmi ces derniers, le plus remarquable est celui d'Hotopadesa , qui a 
obtenu une mention européenne sous le titre de Fables de Pilpai. Quant aux lois, 
elles ont été de temps immémorial réunies efl traité par un certain Raghunandam, 
que les Anglais appellent le Tribonianus de l'Inde. C'est une compilation en vingt- 
sept volumes de tous les livres des mounis (saints), livres inconnus du vulgaire et 
à Vusage des brames seuls. Il est impossible d'entrer ici dans le détail de ces lois 
civiles; mais leur examen attentif fait ressortir la preuve évidente d'une civilisa- 
tion ancienne très-avancée. Si nos codes européens ont tant emprunté au droit 



174 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

romain soas le point de vue fondamental ou réglementaire, avant eux les Institntes 
avaient dû copier les lois antérieures , soit de la Grèce, soit de FÉgypte , soit de 
rinde. Il n*est donc pas surprenant que la pensée de nos codes soit en grande 
partie dans les Vedas ; que leur moralité, leurs définitions , leurs formules méoie 
s'y trouvent à chaque ligne. Les lois de Menou traitent du serment et de la récu- 
sation des témoins ; elles parlent des qualités requises chez un juge, en termes qui 
donneraient à réfléchir à nos modernes magistrats. Entre autres conditions, il en 
est une qui causerait presque une révolution parmi eux : c'est une exclusion for- 
melle pour tout juge âgé de plus de soixante ans, attendu, dit Menou, que Tesprît 
s*aflaiblit toujours à cet Age. Les Hindous connaissent les jugements par épreuves 
ou ordalies : ces jugements sont de neuf sortes, la balance, le feu, Teau, le poi- 
son , Teau consacrée, le riz, Thuile bouillante, le fer rouge et les images. Toute- 
fois la vogue des ordalies est passée , et de nos jours la partie criminelle des lois 
hindoues offre des applications moins fréquentes que leur partie civile, les natu- 
rels ayant plutôt Finstinct chicanier que Thumeur cruelle. 

L*Hindoustan possède une grande variété de dialectes. En première ligne 
vient naturellement se placer le sanscrit , langue primitive de Tlnde , langue 
sacrée, d'une perfection merveilleuse, avec son ordre grammatical et sa régu- 
larité étymologique, idiome qui semble être devenu le peiwi en Perse et le 
grec sur les bords de la Méditerranée. Autrefois langue vivante et vulgaire de 
toute rinde, le sanscrit n'est plus aujourd'hui qu'une langue morte , possédée à 
fond par quelques pundits du pays et livrée depuis un demi-siècle aux curieuses 
investigations de nos orientalistes. Après elle viennent le pracrit ou langue parlée 
qui, dans les drames, est celle des femmes et des bons génies ; le païsachi, langue 
des démons quand on les introduit sur la scène ; enfin, le magadhi, qui parait être 
la même langue que le pâli ou le bali des Chingulais et des Birmans. A ces deux 
dernières langues - mères on substitue quelquefois apabhransa ou jargon, et 
le misra ou langue mêlée. 

Les dérivations vulgaires de ces langues primitives sont le pracrit, parlé sur les 
bords du Savarati ; le canyacubja ou hindoustani , racine du moderne hindou ; le 
gaura ou bengali ; le maithila ou tirhuctya , en usage dans le circar du Tirhuc ; 
Touriga, qui se parle sur la côte d'Orissa ; le gourgera , usité dans le Guzurate; le 
tamoul ou malabar, dialecte de la presqu'île du Dekkan ; le maratte, le camate, 
enfin le telinga, cultivé par les poètes et parlé dans le pays de ce nom. A la cour 
des princes musulmans, on parle la langue mongole, mélange darabe, de tartare- 
mongol et de persan. 

C'est dans cette dernière langue que se traitent les affaires diplomatiques entre 
les Anglais possesseurs de fait de toute la contrée, et les empereurs mongols ses 
possesseurs nominaux résidant à Delhi. Les nababs , princes feudataires de l'em- 
pereur , la parlent et l'écrivent également. Ces nababs sont des autorités mon-^ 
goles comme les rajahs sont des autorités hindoues. La différence de leurs habi- 
tudes tient à la différence de religion. Ils poussent plus loin que les aborigènes le 



CALCUTTA. -RELIGION INDIENNE. 175 

lue des habits, des armes, des femmes » des chevaux et des éléphants. Il est dans 
rinde telle cour de nabab qui affecte plus de représentation que la cour d'Aur- ' 
triche ou celle de Prusse. Quand un nabab sort en palanquin , ce qui est une 
allure de négligé , il n*accomplit pas cette promenade sans se faire escorter par 
une légion de pions qui le devancent ou qui le saivent. Du reste, la partie musul- 
mane de la population n'a pas conservé dans Tlnde ce fanatisme qui caractérise 
d'ordinaire les sectateurs du Koran. Sans attirer ni repousser leurs vainqueurs, les 
Hindous ont su les réduire à un râle inoffensif : une obéissance purement poli- 
tique , dans une contrée où l'action religieuse se superpose à toutes , devait à la 
longue devenir plus Gctive que réelle. Ne laissant point de prétexte à la persécu- 
tion et point de prise à Tempiétement, elle aboutissait à donner plus tard Fempire 
au plus grand nombre sur le plus petit, c'est-à-dire aux Hindous sur les 
Mongols. Sans la venue des Anglais , comme tiers-possesseurs , nul doute que 
ce résultat ne se fût réalisé à la longue. 

Les Musulmans, du reste, ne forment pas dans THindoustan une seule et même 
famille ; on les classe en Belloutchis , en Afghans , en Zinganes , qu'on croit être 
la souche de ces hordes de Bohémiens qui parcourent TEurope. A côté de ces 
races diverses , il faut nommer les Parsis ou Guèbres qui descendent des anciens 
Persans , émigrés à la suite des invasions mongoles. Ces sectaires habitent plus 
particulièrement Surate et Bombay. Voués au commerce comme les Juifs de la ^ 
dispersion, ils y apportent une moralité moins suspecte. Ils ont fondé une foule 
de manufactures qui prospèrent, ils arment un grand nombre de vaisseaux 
destinés à la navigation des mers indiennes, et possèdent des maisons , des hôtels, 
de beaux jardins, des terres et des villages. Comme toutes les sectes dépaysées, / 
les Parsis s'entr*aident et se soutiennent; ils ne souffrent point de mendiants parmi 
eux, sont obligeants , probes , actifs , industrieux. Leur taille est belle , leur teint - 
blanc; leurs traits sont réguliers et nobles, leurs yeux noirs et beaux. Ils préten- 
dent que seuls ils ont conservé les institutions de Zoroastre , et le culte du feu est 
en vigueur parmi eux. C'est un curieux spectacle , de voir sur l'esplanade de Bom- 
bay ces adorateurs du soleil , avec leurs robes blanches et flottantes et lem'S tur- 
bans de couleur, épier le moment où l'astre les saluera d'un premier rayon. 
Quand il commence à poindre à l'horizon , ils poussent un long cri : le soir , ils 
reviennent à la même place et restent prosternés jusqu'à ce que son dernier 
reflet de pourpre se soit effacé à l'occident. Chaque maison de Parsis est un temple 
pour leur Dieu ; un foyer allumé lui sert d*autel , et des bois précieux ou odorifé- 
rants l'alimentent sans cesse. La pratique ordonne aux fidèles de n'éteindre jamais 
ni un feu, ni une lampe. Quand un domestique parsis a une lumière à éteindre, il 
prie un Hindou de le faire pour lui. En cas d'incendie, ils ne le combattent pas ] 
autrement qu'en isolant la maison en flammes et en circonscrivant le foyer. 

Les variétés les plus saillantes de la famille hindoue sont les races militaires des 
Harattes, des Rajahpouts et des Seyks. Les deux premières professent le brama- 
nisine , la troisième le nanekisme , culte mixte qu'introduisit dans le nord de l'Hin- 



176 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

doustan Nanek , prince de la province de Lahore » vers le milieu dn xy« siècle. 
Le dogme fondamental da nanekisme est le déisme pur : il admet à la fois 
et le Koran et les Védas; seulement il en modifie les pratiques, rejette la division 
des castes, et n'impose que la vocation des armes. Gorou Govine, qui réforma 
ce culte en 1707 , est regardé par ses adhérents comme un saint et comme un 
prophète. 

Les Seyks, les Rajahpouts et les Marattes offrent entre eux des analogies de 
mœurs qui résultent de la similitude de leur vie guerrière. Les premiers , formés 
en Ëtat tout à fait indépendant, habitent les royaumes de Lahore , de Kachmyr , 
et de Moultan. Ils sont sobres , rompus à la fatigue , courageux , et jaloux de lenr 
indépendance. Les Rajahpouts , situés au sud des Seyks, quoique appartenant à la 
deuxième caste bramanique, mangent de la chair de mouton, de chèvre^ et d'autres 
animaux. Presque toujours à cheval, ils ont pour vêtement une robe qu*on 
nomme cahaille : un mouchoir de mousseline leur serre la taille ; ils portent des 
pantalons et des babouches mauresques, et une espèce de bonnet qui se termine 
en touffe, à peu près comme le bonnet grec. Les Marattes, peuplades plus méri- 
dionales encore , s'étendent dans tout le Dekkan. Régies par de petits princes 
qui se combattent entre eux , ces tribus reconnaissent pourtant un peichwa ou 
chef suprême. De toutes les races hindoues , c*est la plus fourbe et la plus 
rapace. Les cavaliers marattes, nommés pandaries, vivent de butin dans la 
gueiTe et de brigandage dans la paix. Ce sont les Bédouins de TAsie. Ils n*ont 
pas de villes, mais seulement des camps. Ce qui distingue la religion des Marattes 
de celle des autres Hindous, c*estune différence dans les signes extérieurs, dans 
le costume et dans les pratiques; mais par-dessus tout une tolérance inconnue 
aux sectes puritaines du bramanisme, tolérance qui va jusqu'à Tadmission parmi 
eux des sectaires d^une autre croyance. 

Voilà, en somme, quel est l'aspect religieux de THindoustan. Pourbien juger le 
culte dominant de cette contrée, il faut le voir ainsi ; car ses détails absorbent et 
désespèrent. On se perd à chercher la raison de mille et une pratiques ridicules 
ou atroces, à coordonner en séries complètes ces myriades de dieux et de déesses 
subalternes que les prêtres livrent au peuple comme des jouets ; on userait une 
vie entière à définir leurs attributs , à classer leurs adorateurs , et , en fin de 
compte, on n'aboutirait qu'à cette démonstration que la religion bramanique, 
source de presque toutes les autres , culte moral , intelligible et sérieux dans sa 
synthèse , est absurde , obscène , insaisissable dans son analyse. Dans le brama- 
nisme et le bouddhisme , il faut admirer par-dessus tout ce génie du premier 
inventeur, qui a si fortement tissé les liens des peuples hindous, qu'aujourd'hui 
encore ils ne peuvent ni les secouer ni même les relâcher. Ce système d'infran- 
chissables catégories , qui stérilise aujourd'hui et conduit lentement ces nations à 
une ruine inévitable , fut un bienfait sans doute à ses débuts , et devait être long- 
temps un avantage dans la pensée de celui qui le créa. Quand plus tard d'autres 
conditions de voisinage exigèrent une réforme religieuse, le réformateur n'arriva 



COMPAGNIE ANGLAISE DES INDES. 177 

pas à point comme le législateur primitif était arrivé. L'œavre ancienne résista : 
elle s*enchdssa tant bien que mal dans un nouvel ordre politique. Ce qui était 
une religion changea de forme et devint une nationalité. La nationalité hindoue, 
c'est le culte de Brama et celui de Bouddha; elle ne cédera pas plus à la 
tolérance anglaise qu'elle n'a cédé à la persécution mongole. 



CHAPITRE XIX. 



GOW 



Entre l'époque d'Aleiandre et l'ère de Mahomet, l'Hindoustan , gouverné par 
des dynasties originaires , traversa plusieurs siècles sans secousses ni déchire- 
ments. Mais vers l'an 93 de l'hégire (711 ans après J.-C.) et sous le khalyfat de 
Walid, les Arabes débouchèrent par la Perse sur la contrée indienne, et pous- 
sèrent leur marche jusqu'à Delhi. 

Ces premiers envahisseurs de l'Inde , que les Perses nommèrent Afghans (des- 
tructeurs), et que les Hindous vaincus ont appelés Patanes, se maintinrent dans 
la région centrale pendant près de sept cents ans. sans pouvoir gagner du ter- 
rain vers le Gange , ni s'établir même dans la portion conquise d'une manière 
déBnitive et incontestée. Il y eut bien sous Mahmoud-le-Gasnévide une période 
de succès et d'accroissement de territoire ; mais les efforts constants des Rajah- 
pouls, qui s'étaient retranchés dans les montagnes des Gattes, en avaient annulé 
les résultats, lorsqu'en 1396 parut sur la Jumma et le Gange le célèbre Tamerlan 
(Tymour-Lenk) à la tête de 100,000 cavaliers. Il marcha sur Delhi, Tenleva 
d'assaut , la livra au pillage, et poursuivit ensuite les Patanes jusque dans les mon- 
tagnes de Kandahar. Après lui régna Géham-Guir qui vécut peu et fut remplacé 
par Mirza-Miram-Cha, chef de la dynastie mongole , dynastie qui règne encore. 
Ces nouveaux maîtres eurent à se défendre , et contre les Patanes , et contre les 
Rajahpouts. Les premiers furent défaits par Mohammed-Baber; les seconds se 
virent chasser du Guzurate en 1535, et du Bengale en 1540. Quelques années plus 
tard, une nouvelle réaction eut lieu en faveur des Patanes ; leur sultan Tchir-Kan 
enleva Delhi à Mohammed-Hemaïoun , qui se réfugia en Perse et implora le 
secours de Sophi-Cha-Tamas, fils du célèbre Cha-Ismaïl. Après cinq ans d'exil , il 
recouvra ses États indiens, grâce à ses auxiliaires , et son fils Hohammed-Akbar, 
qui vint après lui , consolida l'autorité mongole jusqu'alors mal assise. 

Geham-Guir et Cha-Geham passèrent ensnite sur le trône de Delhi sans qu'au- 
cun fait saillant caractérisât leurs règnes; mais Âureng Zeb, qui parvint au pou- 
voir eu dépossédant violenunent son père Gha-Geham , marqua son époque par 
une série de victoires et par l'organisation politique de l'Hindoustan. Ce fut lui 
qui soumit en partie' la presqu'île du Dekkan et en fit une dépendance de la cou- 
ronne mongole. Au lieu d'adopter un système de violence envers les croyances 

I. ^ 23 



178 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

religieuses et les habitudes domestiques des naturels , les empereurs de Delhi 
posèrent en principe , comme les Tartares Mantchoux l'avaient fait en Chine , le 
respect des usages établis; ils laissèrent subsister les vieilles distinctions de 
castes , tolérèrent les pratiques extérieures du culte , et maintinrent l'organisa- 
tion des propriétés et les codes de Menou en vigueur depuis tant de siècles. 

A la mort d'Aureng-Zeb, arrivée en 1707, une guerre de succession éclata 
entre ses trois 61s , et dès lors la porte fut ouverte à Tinvasion étrangère. Chacun 
des compétiteurs s*étant mis en campagne avec une armée de 300,000 hommes, 
la victoire resta au fils aine Bahader-Cha. Après lui , les émirs , devenus tout- 
puissants , déposèrent tour à tour trois empereurs et finirent par porter sur le 
trône Mohammed--Cha, qui était destiné à subir les plus éclatants revers. Ce fut 
en effet sons lui qu*apparut dans TUindoustan , comme un sanglant météore, ce 
célèbre Nadir-Cha , plus connu sous le nom de Thamas Kouli-Khan. Appelé par 
la trahison de Témir él-Moulouk, cet aventurier persan entra sur le territoire 
mongol en 1739 , marcha sur Delhi , la mit à feu et à sang , y égorgea 
150,000 personnes, hommes, femmes, vieillards et enfants, imposa aux vaincus une 
rançon de 3,000,000,000 à peu près, se fit céder tout le pays situé à Touest de 
la rivière Altock, et reprit ensuite le chemin de la Perse avec 1,000 éléphants, 
7,000 chevaux et 10,000 chameaux, chargés de butin. 

Quand cet ouragan fut passé, forts de raffaiblissement des Mongols, les Patanes 
et les Rajahpouts reprirent les armes. Mais Théritier présomptif du trône de Delhi, 
Ahmed-Cha , se trouva être un héros adolescent : il attaqua les Patanes, les tailla 
en pièces, les rejeta hors de Fempire, et, après cette glorieuse campagne, vengea 
le meurtre de son père que les émirs avaient assassiné. Malheureusement les 
plaisirs du harem énervèrent le bras du jeune empereur : comme épuisé par ses 
succès, il s'arrêta, laissa les Patanes et les Rajahpouts se disputer la préémi- 
nence, ne croyant pas devoir se mettre en souci de leurs excursions, tant que 
leurs chevaux ne venaient pas hennir sous les remparts de Delhi. Au point d'af- 
faissement où il était tombé, chacun des deux partis militaires en qui était la force 
aurait pu le pousser hors du trône ; mais se tenant en échec Tun Tautre , ils con- 
servaient Ahmed-Cha comme un pouvoir neutre qui laissait toujours indécise entre 
eux la question de supériorité. Toutefois ces symptômes de division intérieure 
devaient bientôt s^effacer devant Tinvasion rapide et graduelle de la prépondé- 
rance anglaise. 

Depuis le jour où Yasco de Gama avait ouvert la route de Tlnde aux vaisseaux 
européens , toutes les nations s'étaient tour à tour essayées dans ces mers loin- 
taines. Les Portugais, débarqués les premiers sur le territoire mongol, avaient 
contracté alliance avec le roi de Delhi , Akbar. Les Vénitiens étaient venus ensuite» 
puis les Hollandais , qui restèrent tout-puissants pendant près d'un demi-siècle , 
ensuite les Français, les Danois et les Anglais. Ces derniers, arrivés presque de^ 
la veille , ne tardèrent pas à dépasser tous les autres. 

Ce fut vers 1000 , à la suite des essais de Drake , de Stepbens et de Cavendish , 



COMPAGNIE ANGLAISE DES INDES. t79 

que se fonda , sous le règne d'Elisabeth , la Compagnie anglaise des Indes. A une 
époque où les principes de liberté commerciale étaient plutôt dans les coutumes 
que dans les lois, un privilège d*eiploilation « accordé à une association de négo* 
dants, à Texclusion des autres , devait être mal accueilli par la chambre des com- 
munes ; elle en témoigna, en efTet, un tel mécontentement, qu'un décret d Elisa- 
beth limita cette concession à qumze années , à l'expiration desquelles le privilège 
ne serait point renouvelé s'il était reconnu nuisible à la prospérité publique. 

Les premiers essais de la Compagnie se réduisirent à l'envoi de quatre vaisseaux 
qui partirent, en 1601, sous la conduite de Lancaster, et revinrent à bon port, 
diargés d*épices et de poivre. Elle continua en petit, fonda quelques factoreries, 
où la conduite de ses agents, mesurée et bienveillante, forma un contraste avec 
le fanatisme portugais et la légèreté française. Ne trouvant pas de secours dans 
les souverains qui gouvernaient alors la Grande-Bretagne, la Compagnie chercha 
à se safQre à elle-même ; elle persévéra seule , suppléa à tout par d'excellents 
choix , et accrut peu à peu la liste des comptoirs. Elle s'était constituée avec un 
capital de 400,000 livres sterling seulement, et des actions de 50 livres sterling 
chacune. Bientôt ces valeurs atteignirent un chiffre nominal hors de toute appré- 
ciation. Des bénéBces énormes se réalisaient. Thomas Best s'établissait à Surate 
en 1612 , malgré les Portugais ; le marché de Bender-Assi s'élevait florissant et 
rival de celui de Goa. 

Mais ce premier éclat de la Compagnie ne fut pas durable. En 1655 , Cromwell 
lui retira son privilège, mais il le rétablit deux ans après. Reconstituée en 1676, 
elle parcourut une phase de troubles et de dépérissement. Les brutales dépré- 
dations de Jean Child , frère du directeur, attirèrent sur elle les forces de l'em- 
pereur Aureng-Zeb; déchue de son importance commerciale, la Compagnie 
traîna une existence précaire jusqu'en 1702, époque à laquelle une nouvelle 
société de marchands de Londres se réunit aux anciens coprivilcgiés du com- 
merce indien. De cette fusion naquit la nouvelle Compagnie anglaise , venue jus- 
qu'à nous, et fondée sous le titre de Compagnie réunie de marchands pour le 
commerce des Indes Orientales {East-India Company). De cette organisation data 
pour la Compagnie une période de prospérité graduelle. Son privilège , fixé en 
1750 à une durée de trente-quatre années, fut depuis renouvelé à chaque expira- 
tion par un vote du Parlement. 

Au temps où ces choses se passaient , toutes les nations européennes de quel- 
que importance maritime avaient dessiné leur situation dans l'Inde. Les Français 
occupaient Pondichéry et Chandemagor, les Hollandais Chinsura, les Danois 
Tranquebar et Sérampour. Quant à la Compagnie anglaise, elle porta d'abord ses 
efforts sur trois points^ Calcutta, Madras et Bombay. A Calcutta, l'établissement 
fut fondé avec Tautorisation du nabab du Bengale, qui, mourant, disait encore 
à son successeur : « Regardez les comptoirs des Européens comme autant de 
ruches d'abeilles dont vous recueillerez le miel ; mais , si vous troublez leur tra- 
vail, craignez leurs piqûres. » La tolérance des Mongols et de leurs dignitaires 



180 



VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 



provinciaux alla même au point de permettre la construction de quelques oarrages 
pour défendre Calcutta contre les déprédations des peuplades environnantes. En 
même temps , autour du poste principal , s'élevaient des comptoirs de moindre 
importance. L'harmonie entre les autorités indigènes et les nouveaux colons dura 
jusqu'à la mort du soubab Aly-Verdi-Khan ; mais Cbiragi-éi-Doulad , qui gou- 
verna après lui, se montra moins accommodant. Un Mongol» officier de sa cour, 
coupable de péculat, s'était dérobé au châtiment par la fuite. A l'aide de riches 
cadeaux , il avait acheté la protection anglaise, et vivait à Calcutta , défiant la jus- 
tice de son maître. Le soubab, à diverses reprises, réclama le coupable; puis, 
voyant qu'on ne lui répondait que par des paroles évasives, il marcha vers le comp- 
toir britannique avec 60,000 hommes, força son gouverneur à une fuite honteuse, 
s'empara du fort et livra la ville au pillage le 19 juin 1756. A la suite de ce désastre, 
toute considération de rivalité cessa parmi les Européens du Beugale. Les Français 
de Chandernagor, les Hollandais de Chinsura vinrent en aide aux malheureux 
colons de Calcutta, entassés sur quelques navires mouillés dans le Gange. 

Cependant, le colonel Clive et Tamiral Watson reparurent bientôt devant Cal- 
cutta pour venger l'affront subi par les armes anglaises. La ville fut reconquise 
sur les Mongols dans les premiers jours de janvier 1757 , et , à son tour, le soubab 
se vit alors menacé dans ses possessions. Dès ce jour, le prince mongol fut à 
la discrétion des Anglais, qui le contraignirent à signer un traité désastreux; il 
assista, sans pouvoir y intervenir, à la prise du comptoir français de Chanderna- 
gor dont les ouvrages furent rasés et les habitants déportés. La ruine de ce 
cheMieu de nos établissements sur le Gange fut suivie de l'abandon de tous les 
postes secondaires. 

En même temps qu'ils opéraient ainsi par la force, les chefs anglais se ména- 
geaient d'autres avantages en pratiquant des intelligences dans le camp ennemi. Le 
général et parent du soubab, Jaffer-Aly, devint leur créature dévouée. A la bataille 
de Plassy, livrée le 7 juin 1757, une partie de l'armée mongole défectionna , et le 
malheureux soubab, saisi par ses propres officiers, fut étranglé et traîné ensuite 
nu sur un éléphant. Le plan principal du colonel Clive, qui avait été de faire in- 
vestir son partisan Jaffer-Aly de la soubabie du Bengale, se trouva dès lors 
réalisé. La cour de Delhi se résigna à un fait accompli ; elle envoya même au 
colonel anglais le titre d'émir de l'empire avec le surnom de Sabet-Zing (guer- 
rier intrépide). Ce fut à la suite de cette campagne décisive que commencèrent 
les travaux du fort William à Calcutta; le Bengale était aux Anglais. 

Ce qtii suivit ne peut être en effet regardé que comme le corollaire de ce pre- 
mier acte d'autorité. Investi du pouvoir, Jaffer-Aly chercha à secouer ce joug 
britannique si lourd à supporter; mais, à sa cour, déjà s'étaient ourdies les 
mêmes trames qui avaient déterminé son avènement. Jaffer-Aly était entouré à 
sou tour d'espions anglais. Vainement voulut-il traiter secrètement avec les auto- 
rités hollandaises , le colonel Clive déjoua ses projets , arrêta un armement hol- 
landais qui remontait le fleuve , battit les troupes débarquées et les força à une 



COMPAGNIE ANGLAISE DES INDES. 



181 



capitulation onéreuse. A la suite de ce dernier exploit , cet habile ofBcier repartit 
pour l'Angleterre où le roi le créa lord Piassy. Quoique les brillantes qualités de 
Clive fussent ternies par quelques défauts, on ne peut nier que raffermissement 
des Anglais dans Tlnde ne lui soit dû en grande partie. Il avait contribué à sous- 
traire à l'influence française le Karnatic, dans lequel Madras se trouve située. Au 
Bengale , il avait fait prévaloir la suprématie anglaise sur toute autre ; enfin 
c'était lui qui devait la consolider quelques années plus tard par son traité défi- 
nitif avec Tempereur du mongol , Allun-Cha. L'interrègne qui sépara ces deux 
époques fut marqué par le gouvernement de Vansittart qui continua tant 
bien que mal la politique de Clive. Jaffer-Aly-Kban, remplacé dans la soubabie 
da Bengale par Kassem-Aly-Khan, ayant été réintégré plus tard, la Compagnie 
anglaise prit Talarme et s'adressa de nouveau à lord Clive comme à un sauveur. 
Avant de partir, il exigea une réforme complète dans le personnel des directeurs» 
se fit assigner un revenu de 30,000 livres sterling, et ne s'embarqua pour l'Ind^ 
que conune major général , décoré de Tordre du Bain. Dans l'Inde, pendant son 
absence , avaient eu lieu divers combats entre les troupes du soubab et les soldats 
anglais. Tour à tour, on avait enlevé à la Compagnie ses comptoirs du baut Gange, 
et il ne lui restait plus que Calcutta et qu'une petite armée pour le défendre. 

Lord Clive parut de nouveau dans l'Inde, le 3 mai 1765. Il reconnut d'un 
coup d'œil sur quels éléments il fallait fonder la paix et la prospérité du nouvel 
empire. Isolant le soubab Kassem-Aly de ses auxiliaires mongols, il le força 
à fuir chez les Seyks, tandis qu'il entrait en négociations directes avec le sou- 
verain de Delhi et obtenait de lui la cession formelle du Bengale, du Bahar et 
d*Orissa. Par ce traité , tous les droits des empereurs mongols sur ces provinces 
entrèrent dans les attributions du conseil de Calcutta et du gouverneur général 
des possessions hindoues. En retour de cet abandon, la Compagnie anglaise affecta 
au souverain dépossédé un revenu de 430,000 livres sterling (10,000,000 de francs 
environ], revenu qui a été graduellement diminué depuis. Ainsi fut démembré 
par une transaction honteuse le bel empire d'Aureng-Zeb , dont les revenus 
annuels avaient atteint le chiffre de 300 millions. Si , à cette époque , lord Clive 
avait voulu pousser ses empiétements jusque dans le pays de Bénarès , il l'aurait 
pa ; mais soit modération , soit prudence , il se contenta d'y lever 8 millions de 
contributions de guerre. 

De ce traité date l'organisation des privilèges conunerciaux de la Compagnie , 
privilèges qui devaient ruiner si vite le pays, et profiter si peu aux exploitants. 
^ monopoles furent établis sur les principaux produits, sur le thé, le sel, le tabac» 
le bétel , le coton, le riz même, ce pain des Hindous. Comme de pareilles innova- 
tions froissaient les habitudes et les intérêts des naturels , il fallut souvent procé- 
der avec l'appui des baïonnettes. A ces mesures odieuses se joignit bientôt un 
ïûanque de récoltes , et la famine décima les populations que la guerre avait épar- 
gnées. Des auteurs contemporains portent à cinq millions le nombre des Hindous 
q^e ce fléau emporta dans la seule année 1770. « On les voyait, dit Raynal, le 



182 VOYAGE ADTOUR DU MONDE. 

long des chemins, au milieu de nos colonies européennes, pfties, défaits, eiténnéSy 
déchirés par la faim ; les uns couchés par terre et attendant la mort ; les autres 
se traînant avec peine pour chercher quelques aliments autour d'eux, et embras- 
sant les pieds des Européens en les suppliant de les recevoir pour esclaves. » Le 
Gange fut couvert de cadavres, les chemins en furent jonchés; et pourtant aucun 
symptôme de révolte n'éclata parmi ces populations indolentes. Elles ne conçurent 
pas la pensée , même dans les tortures de la faim , de se venger des Européens 
par une insurrection générale , de se jeter sur leurs propriétés et de piller leurs 
riches magasins. 

Cette année de désastre porta un coup mortel à la prospérité de la Compagnie. 
Ses dettes s accrurent au point qu'en 1773 on parlait de la suspension de ses 
paiements , lorsque le Parlement vint à son secours, après une solennelle enquête. 
Des embarras politiques compliquèrent bientôt ces embarras financiers. Une 
guerre ayant éclaté entre la France et la Grande-Bretagne , il fallut attaquer ou 
se défendre dans les possessions de la côte de Coromandel. La France vaincue, 
un nouvel ennemi se présenta : c'était Hyder-Aly , roi de Mysore , qui tint long- 
temps en échec dans le Karnatic toutes les forces anglaises ; ensuite vint le tour 
des Marattes qui, d'une part, menaçaient Bombay, de l'autre Madras et Calcutta. 
Hyder-Aly fut battu; on tint les Marattes en échec, tantôt par des négociations, 
tantôt par des armées de cipayes. Vainement le cabinet de Versailles essaya4-il 
depuis , à diverses reprises , de prêter main forte à ces soulèvements des Hindous 
contre les Anglais; partout il fut prévenu ou déjoué. 

Un seul instant , à la mort d'Hyder-Aly, il se présenta une occasion favorable 
pour ressaisir dans l'Inde les avantages que nos fautes multipliées nous avaient 
fait perdre. Ce fut quand Tippoo-Saeb, dont la haine pour le nom anglais fut si 
profonde et si opiniâtre, reprit la lutte glorieuse de son père, Hyder-Aly, contre 
les oppresseurs de l'Inde. Alors on aurait pu agir efficacement, venger Pondi- 
chéry d un sac récent et réaliser dans la presqulle indienne l'organisation puis- 
sante qu'avait méditéj le génie de Dupleix. Mais les ministres de Louis XV et de 
Louis XVI s'en tinrent à des demi-mesures , à de fanfaronu^s démonstrations. 
C'est ainsi qu'avorta la mission de Suffren , cette mission nulle en résultats , et 
qu'on a tant et trop vantée. Le dénouement de ces essais ruineux fut que les 
Anglais ne perdirent pas dans l'Inde un seul pouce de terrain, un seul degré 
d'influence : combattant leurs ennemis les uns par les autres, Tippoo avec les 
Marattes, les Marattes avec le nizam du Dekkan, ils acculèrent peu à peu le roi 
de Mysore dans ses dernières positions; le réduisirent à demander un armistice 
en 178'» ; lui enlevèrent par le traité de 1792 tout le pays à l'ouest des Gattcs , 
depuis les frontières de Travancor jusqu'à la rivière de Bawar. Enfin , quand 
Tippoo, croyant à la fortune du général français qui avait conquis TÉgypte, vou- 
lut, en 1798, lui créer une diversion au sein de l'Asie, les Anglais, rassemblant 
à la hâte toutes leurs forces, et s'unissant aux nababs et aux nizams de la pres- 
qu'île, marchèrent vers le Mysore central des deux côtes de Malabar et de Coro- 



COMPAGNIE ANGLAISE DES INDES. 183 

mandel, taillèrent en pièces les troupes envoyées à leur rencontre, assiégèrent 
SeriDgapatnam, lui livrèrent un assaut dans lequel Tippoo périt avec ses ofTiciers 
les plus dévoués, et entrèrent de vive force dans cette capitale du royaume. Le 
commandant des forces anglaises y trouva une épargne royale qu'on estima à 
80,000,000 de francs. Ainsi flnit Tun des ennemis les plus ardents qu'eût rencon- 
trés dans rinde la puissance britannique. Dans la distribution du territoire con- 

■ 

quis, le vainqueur se Gt la part la plus belle; il garda les districts de Bangalore et 
de Seringapatnam, et partagea le reste entre le descendant direct de Tippoo et le 
nizam, son allié dans cette guerre. 

Cet agrandissement de territoire fut un coup de fortune pour la Compagnie. 
Depuis lors il y eut bien des soulèvements partiels , des attaques de peuplades, 
mais ce ne furent pour la plupart que des échauffourées étouffées à leur début. 
Ainsi , le gouverneur général Hastings eut à comprimer à Bénarès une révolte 
qui se termina par la fuite du zemindar Cheit-Sing. Le chef Haratte Mahadje- 
Scindia donna aux gouverneurs des inquiétudes plus longues et plus sérieuses. 
TantAt neutre , tantôt ennemi , il avait organisé une guerre d'escarmouches et de 
surprises : il se jetait sur une province pour la ravager, puis se retirait dans ses 
montagnes. Dans le principe , la force de ses peuplades guerrières ne consistait 
qu'en cavalerie ; mais le hasard ayant conduit à la cour de Scindia , vers la fin du 
siècle dernier, l'ofBcîer savoyard de Boigne, le prince des Marattes se décida, 
d'après ses conseils, à former un corps d'infanterie, et à le discipliner à l'euro- 
péenne. Une confédération maratte s'organisa , et Agra en devint la capitale ; 
Scindia y créa des fonderies d*armes et de canons. Son armée, pourvue d'une maté- 
riel suffisant, se composa bientôt de 50,000 cavaliers, réguliers ou non régu* 
liers, et de 20,000 fantassins. A Texemple de Scindia , les autres chefs marattes 
forcèrent leur effectif de guerre, et bientôt la confédération compta près de 
250,000 combattants à pied ou à cheval. Tel fut au moins le chiffre constaté en 
1801. Les premières années de ce siècle furent marquées par de nouvelles luttes 
entre les Marattes et les Anglais. Le successeur et neveu de Scindia, nommé 
Dolut-Rao, livra entre autres combats celui d'Assaye , où l'armée britannique 
remporta une victoire décisive sous les ordres du marquis de Wellesley, plus tard 
duc de Wellington. 

Il serait trop long de suivre ces résistances de détail qui occupèrent si longtemps 
la prudence et la longanimité anglaises. La Compagnie fit plus avec une attitude 
d'observation que par des attaques brusques et hasardées. Ce que l'habile sang- 
froid et l'énergie de Clive avaient si bien préparé, le machiavélisme d'un Hastings, 
Taudace d'un Wellington, la loyauté d'un Cornwallis, l'administration intelligente 
de Duncan à Bombay, de Colebrooke à Calcutta , le continuèrent et l'achevèrent. 
Ces esprits d'une trempe diverse en vinrent à enclaver les Marattes dans un ter- 
rain que leur turbulence ne put franchir ; ils réussirent à grouper sur leurs fron- 
tières des populations inoffensives , qui opposaient une force d'inertie aux débor- 
dements de ces terribles cavaliers ; puis, à la longue, ils organisèrent à l'intérieur 



184 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

des camps armés, en les échelonnant dételle sorte, qulls formaient comme on 
cordon entre les Hindous guerriers et les Hindous paisibles. En procédant ainsi, 
les gouverneurs de Calcutta ont annulé et presque désarmé les peuplades les 
plus remuantes de Tlnde : vaincues en 1818 à Pounab, ces tribus guerrières en 
sont aujourd'hui réduites h se classer comme les autres. 

Mais tandis que la Compagnie des Indes triomphait de la résistance des Harattes, 
une nouvelle puissance, non moins hostile et peut-être plus redoutable encore, 
s'élevait dans l'Inde septentrionale. C'étaient les Seyks , disciples de Nanak , qui 
sortis du brahmanisme , comme tant d'autres sectes philosophiques et religieuses, 
se distinguaient par un esprit ardent de prosélytisme. Ces sectaires avaient trouvé 
dans Runjet-Sing un chef digne de maîtriser leur zèle fanatique et de le diriger 
vers un but commun. Réunis sous son drapeau, et rompus à la discipline militaire, 
ils formèrent bientôt une armée d'une force redoutable. Runjet-Sing attaqua suc- 
cessivement tous les petits chefs hindous, qui s'étaient constitué des principautés 
indépendantes avec les débris épars de l'empire du Mogol. Grâce à son intelli- 
gence supérieure, à sa rare énergie et à son grand courage, il réussit dans toutes 
ses entreprises ; l'aventurier s'éleva aux honneurs pour lesquels ïi était fait et le 
chef de bande devint roi. Runjet-Sing ne tarda pas à ajouter à ses conquêtes la 
fertile vallée de Kachmyr. Le nouveau royaume de Lahore , ainsi appelé du nom 
de la ville de Lahore, sa capitale, devint célèbre dans toute l'Asie et attira 
même Tattention des peuples de T Europe. Quoique par son éloignement il ne 
parût pas menacer la Compagnie anglaise d'un péril immédiat et direct , il ne 
pouvait manquer de se trouver tôt ou tard en collision avec elle. Runjet-Sing 
s'appliqua à former Tinstruction militaire de ses troupes : il attira à sa cour, ou 
plutôt dans son camp, plusieurs ofQciers français parmi lesquels on distingua les 
généraux Ventura et Allard, le colonel Mouton et M. Lafon, fils de Tactcur, et 
aujourd'hui capitaine d'infanterie au service de la France. Il leur dut la consolida- 
tion de sa puissance et de nouveaux succès qu'il reconnut par une hospitalité et 
des procédés magnifiques. Mais plus Runjet-Sing s'agrandissait , plus se resserrait 
l'espace qui le séparait de l'empire Anglo-Hindou : dès qu'il voulut s'étendre 
au sud, dans le Penjaub (pays des cinq fleuves} et passer le Sutledge, les chefs 
seyks menacés par ses armes, invoquèrent la protection de la Compagnie anglaise. 
Le roi de Lahore se rappela la fin de Tippoo-Saeb : il s'arrêta devant cette puis- 
sance formidable contre laquelle il se serait brisé ; il s*unit même à elle par une 
alliance qu'il observa fidèlement jusqu'à sa mort. D'autres ennemis exercèrent son 
courage ou occupèrent son ambition ; portant la guerre dans le pays des Afghans 
au nord de Tlndus, il leur enleva la province de Peshava. Lorsqu'il mourut, en 
1839, on évaluait le nombre des Hindous groupés sous son autorité à 4 ou 5 mil- 
lions d'âmes : sur cette faible population il avait levé une armée de 100,000 soldats 
de toutes armes, dont 40,000 hommes de troupes régulières. 

Après la mort de Runjet-Sing , ses nombreux héritiers directs se disputèrent sa 
succession : dans l'espace de deux ans, cinq d'entre eux prirent le titre de roi et 



COMPAGNIE ANGLAISE DES INDES. 185 

périrent assassinés. Denx seulement parvinrent à se maintenir au pouvoir ayec 
des chances égales : fiooIab-Sing, un des chefs les plus puissants de la cour de 
Runjet-Sing, et Ranl-^Ihanda, veuve d*un de ses flls et m^re de sonpetit-6ls Dhalip- 
Sing. Cette femme , douée d*un esprit remarquable , mais dévorée de l'ambition 
de régner et portée par Tardeur de son sang à tous les excès de la débauche, vint 
compliquer encore du scandale de ses amours les embarras de cette situation cri- 
tique. Alors éclata une affreuse anarchie. On vit la lutte armée dans les palais, la 
guerre ciyfle dans les rues et la révolte dans les camps , où la plupart des géné- 
raux tombèrent sous les coups de lem*s soldats. La reine Ranl-Chanda, pour faire 
diversion à ces troubles, jeta Farmée de Lahore sur l'Inde anglaise. C'était an 
mois de janvier 1846. Depuis la mort de Runjetr-Sing , le gouvernement général 
de rinde avait passé des mains de lord Auckland dans celles de lord Ellenborough. 
Celui-ci fut rappelé par la cour des directeurs de Londres , qui opposa à l'invasion 
sir Henri Hardynge, ancien ofBcier de Wellington. Sir Henri, après avoir mis en 
réquisition toutes les troupes de l'Inde anglaise, reconnut qu'il était encore de 
beaucoup inférieur en forces aux Seyks : il ne s'en porta pas moins résolument 
contre les redoutes derrière lesquelles ils se tenaient toujours retranchés , et que 
protégeait une immense artillerie. En deux mois , il leur livra quatre combats de 
géants, quatre grandes batailles. Dans la dernière, celle de Sobraon, qui fut 
livrée sur les bords du Sutledge , les restes de l'armée des Seyks furent dispersés. 
Cette victoire ouvrit les portes de Lahore aux Anglais. Ils y mirent une forte gar- 
nison , laissèrent un corps d'occupation dans le pays, et en confièrent le gouver- 
nement à ses principaux chefs. Dhalip-Sing ne conserva qu'une autorité nominale, 
et sa mère , Rant-Chanda, à la suite de nouvelles intrigues, fut enfermée dans une 
étroite prison. 

Quatre années avant la conquête duPenjaub, en 1842, la Compagnie des Indes 
avait envoyé des forces considérables dans le Scinde, sous le conunandement de sir 
Chartes Napier. Cette campagne fut marquée par les sanglantes batailles de 
Miami et de Hyder-Abad; dans la première, les troupes anglo-hindoues, mena- 
cées d'une destruction complète , ne durent leur salut qu'à la charge intrépide 
du ^ar régiment de la Reine. Si les deux victoires de sir Charles Napier n'eussent 
fait qu'assurer aux Anglais la possession du petit État du Scinde, elles auraient 
eu un résultat peu important; mais elles leur ont livré Tembouchure de l'Indus, 
dont le cours immense est maintenant placé sous leur dépendance, et sur lequel 
ils ont installé la navigation à vapeur. 

En dehors de l'Inde, les Anglais ont profité habilement des guerres intestines 
des royaumes de Népaul et d'Aoud pour étendre au loin leur influence ; le mo- 
ment n'est pas éloigné où ce dernier royaume sera annexé à leur vaste empire. 
Dans l'Afghanistan, la Compagnie des Indes a été , il est vrai , moins heureuse 
en 1839; se croyant menacée de ce côté par les intrigues de la Russie , elle dé- 
clara la guerre à Témir Dost-Mohammed. En moins d'une année, l'invasion , la 
conquête et l'occupation de l'Afghanistan furent accomplies. Les Anglais, dépouil- 
I. 24 



166 VOYAGE AUTOUB DU MONDE. 

laat l'émir de ses États, le conduisirent prisonnier à Bombay : Shah ShoiM^^ 
concurrent qa*ils lui avaient suscité, monta sur le trône; mais ses dét>auches 
et ses emportements sanguinaires Ten firent bientôt chasser. Âkbar« un des 
fils de Dost-Hobammed , avait soulevé les Afgbans contre les Anglais : envelop- 
pant le corps d'armée qui occupait Caboul sous les ordres de lord EUphinstone , 
il le détruisit entièrement en décembre 1841. Cest à peine si trente officiers des 
troupes anglo-hindoues échappèrent à ce désastre. La Compagnie des Indes vou- 
lut en tirer une vengeance signalée : elle chargea sir George Pollock d'exerca* 
de cruelles représailles dans l'Afghanistan ; la campagne du général anglais fut 
marquée par Tincendie de la ville de Caboul , et la destruction de celle de Gaznah. 
On revint, après tant de ravages, à des idées de paix. La mise en liberté et le 
retour de Dost-Mohammed dans ses États , rétablirent entre les Afghans et les 
Anglais une bonne intelligence, qu'aucun démêlé n*a-troublée depuis six ans. 

La Compagnie des Indes a obtenu , en 1833 , la continuation de son privi- 
lège pour vingt années, et il sera probablement prolongé de nouveau lors- 
qu'en viendra Texpiration, en 1853. Cependant le gouvernement anglais s*est 
réservé la faculté de se substituer, à cette époque, au lieu et place de la Compa- 
gnie. Dans le cas où il prendrait la résolution de se saisir directement du magni- 
fique empire de l'Inde , il devrait rembourser aux actionnaires la valeur du capital 
de l'association, estimé à 6 millions sterling, ou 150 millions de francs, non 
compris le matériel, qui sera payé à part. 11 est impossible de dire aujourd'hui 
quelle sera la durée de la puissance anglaise dans Tlnde ; mais elle n'en oflre pas 
moins un spectacle extraordinaire, bien digne de l'admiration des hommes , et un 
exemple inouï des grandes choses que l'esprit de persévérance et d'audace peut 
accomplir avec de petits moyens. Quels qu'aient été les motifs d'intérêt et d'am- 
bition qui ont dirigé la politique de l'Angleterre , il est hors de doute que sa 
domination a, en définitive , exercé une influence bienfaisante et civilisatrice sur 
les peuples de l'Inde. Cet empire d'une prodigieuse étendue , mais sans racines 
profondes dans le sol , résistera-t-il aux nouveaux dangers dont il peut être en- 
core menacé ? Sans parler de la France , il a beaucoup à cramdre de la Russie, 
qui depuis longtemps convoite ces riches contrées, dont elle n'est plus séparée 
que parla Perse, et qui, lentement et sourdement, dispose toutes choses pour 
s'en assurer un jour la conquête. 



CHAPITRE XX. 



L'Hhidoustan , aux jours primitifs de son histoire , fut appelé par ses naturels 
des noms dé Djambou-Wypa (arbre de Djambou) et de Baratak-Handa (le pays 
de Baratha ). Us le divisaient en pays septentiîonal , pays moyen et pays méridio- 



HISTOIRE NATURELLE DE L'HINDOUSTAN. 187 

nal. Qaaot à sa déDomination moderne, les saYants ne s'accordent point sur sa 
valear étymologique : la racine la plus Yraie semble pourtant se trouver dans le 
nom du fleuve Sindh ou Hind qui coule à TO. du pays. 

Quoi qu'il en soit, ce qu*on nomme Uindoustan est aujourd'hui enclavé entre 
l'Hymalaya au N. ; le Khamti à l'E. ; le Kaboul , le Moultan et le Sindh à 1*0. ; 
enfin au S. la mer des Indes : c'est tout le pays gisant du S"" au 35^ de lat. N. et du 
Gd"" au 90* de long. É. La chaîne de l'Hymalaya» qui le termine sur toute la fron- 
tière septentrionale , offre les plus hauts sonunets de tout le globe connu. Tandis 
que le point culminant du continent européen s'élève à peine à 2,400 toises au- 
dessus du niveau de la mer, l'Asie nous montre son pic de Tchamoulari , sur les 
limites du Boutan, haut de 4,400 toises , le Dhowalgiry et le Djawahir dans le Né- 
paul , avec 4,390 toises pour le premier, et 4,026 pour le second. 

Là coulent aussi des fleuves beaux et bienfaisants : l'Indus ou le Sindh qui se 
jette dans le golfe d'Oman ; le Nerbuddah qui flnit au golfe de Cambaye ; le Ka- 
very, le Kishna , le Godavery ; enfin le Gange et ses affluents qui tous descendent 
vers le golfe du Bengale. Ce dernier fleuve est pour l'Inde ce que le Nil est pour 
rÉgypte ; sacré comme lui , comme lui fécondant par ses crues périodiques. 

Situé presque tout entier dans la zone torride , mais limitrophe d'une région / 
d'alpes et de glaces , THindoustan jouit d*une température douce , quoique incon- 
stante. Les ouragans y sévissent avec une violence inconnue ailleurs , et nulle 
part la foudre ne retentit avec plus d'éclat. Ces phénomènes ne sont toutefois ni 
généraux ni uniformes ; ils varient suivant les localités. Ainsi la chaîne des Gattes, 
qui coupe la presqu'île du Dekkan du nord au sud , détermine presque toujours 
des contrastes atmosphériques entre ses deux versants d'est et d'ouest. La côte de 
Halabar est le point le plus malsain et le plus inondé de pluies; ensuite vient la 
côte de Coromandel, puis le Bengale, où il tombe souvent vingt-deux pouces d'eau 
par mois. Les parties les plus saines de la contrée ce sont les plateaux intérieurs 
entre les Gattes, les provinces entre la Junrnia, le Gange et le Sutledge, le Penjaub, 
le Lahore, le Kachmyr, le Népaul , dont le climat se rapproche de celui de l'Eu- 
rope centrale. C'est là que les anciens voyageurs plaçaient de miraculeux exemples 
de longévité , là que vivaient les Cyrni , dont un grand nombre , suivant leurs ré- 
cits , arrivaient à l'âge de cent cinquante ans ; là que vieillit ce prétendu fakir 
que l'historien Faria fait vivre trois siècles. Aujourd'hui qu'on y regarde de plus 
près , les habitants de ces pays ne dépassent pas les limites d'une existence 
moyenne. L'Hindoustan offre même , en général , plutôt des vieillesses précoces 
que d'étonnantes longévités. Des affections aiguës telles que le choléra y déci- 
ment fréquenmient les populations. Toutes les maladies de la peau, la lèpre sur- 
tout, y sont communes et intenses. Les Européens végètent dans ces régions hu- 
mides et chaudes : aucun n'y conserve son teint vif et coloré ; la peau devient 
promptement blafarde , l'œil perd de sa vivacité. La moyenne de la vie y est beau- 
coup moins élevée qu'en Angleterre et en France. 

Le sol de l'Inde avec ses nombreux accidents et ses plateaux étages, o0re 



188 VOYAGE ADTODR DD MONDE. 

presque toutes les variétés des productions terrestres. On y fait deux récoltes par 
an. La principale est celle du riz, qui est le pain des Indiens. La flore indienne est 
Tune des plus riches qui aoient au monde. Les roses de Delhi et de Ghazjpour, 
d*où Ton tire Vailar ou essence , ont une célébrité venue jusqu'à nous dans les 
poésies des Orientaux. Au nombre des plantes utiles à Tindustrie, il faut citer 
rindigo, le tabac , le chanvre Je lin, la salsepareille, le datura, le coton, le bétel» 
Topium, le sésame et plusieurs espèces tinctoriales. Les provinces des Gattes et 
d'Aoud produisent du poivre en abondance. La canne à sucre prospère dans tout 
le Bengale, et surtout aux environs de Bénarès. 

L'inde a des forêts de bambous et de palmiers de toutes les sortes. Au nombre 
des arbres à fruit, il faut distinguer le figuier ou arbre des Banians, qu'on appelle 
encore arbre de Bouddha ou figuier des pagodes (ficus religiosa) . Il est sacré dans 
rinde, et chaque établissement religieux, temple ou chauderie , a d'ordinaire son 
arbre des Banians. Les branches sortent du tronc horizontalement , et se projet- 
tent ainsi à de telles distances , qu'elles pendent peu à peu vers la terre ; puis , 
quand elles l'ont touchée, elles s'y transforment : de tiges elles deviennent 
racines, s'implantent, prennent appui dans le sol et fournissent de nouveaux sucs 
au rameau qui les a poussées si loin. Cette reproduction spontanée se multiplie à 
l'infini , et un seul arbre suffit quelquefois pour créer autour de lui comme une 
petite forêt. Le plus célèbre de toute l'Inde est le cohir-bar^ dans le Guzurate. 11 
a aujourd'hui deux mille pieds de circonférence autour de ses principaux troncs, 
tous plus gros que ceux de nos hêtres. C'est une tradition , parmi les naturels , 
que cet arbre a trois mille ans d'existence. 

Quoiqu'on ait exagéré les richesses minérales de l'Inde, cette contrée oOre 
encore des mines de toutes espèces , et si ses hautes chaînes de montagnes étaient 
explorées, on y trouverait sans doute de nouveaux et inappréciables trésors. L'or, 
le cuivre, l'étain, le fer, le sel , s'y rencontrent , sans qu'on ait cherché à les uti- 
liser par aucune exploitation bien conduite. Les mines de diamants de Golconde, 
qui des merveilleux récits de quelques aventuriers sont passées dans toutes les 
géographies , ces mines dont la crédulité européenne s'est longtemps repue , 
n'ont jamais existé que dans des imaginations romanesques. Des minéralogistes 
anglais ont coupé cette province dans tous les sens, fouillé le sol ; ils ont inter- 
rogé patiemment les traditions indigènes, consulté les archives de Seringapat- 
nam ; et après tant de recherches, ils sont arrivés à cette conclusion que Golconde 
n'a point de mines de diamants. En revanche on trouve des pierres précieuses 
dans le Nirzham et le Balaghar. On y recueille aussi des rubis, des saphirs, des 
améthystes, et du beau cristal de roche. 

Mais toutes ces beautés le cèdent à celles du règne animal. Nulle part la créa- 
tion ne se montra en ce genre plus prodigue et plus gracieuse. Au nombre des 
mammifères, nous signalerons d'abord les singes, qui viennent par milliers dans 
les villes, se perchent sur les toits des maisons , se font les commensaux des 
pagodes, et vivent presque à l'état de domesticité. La prodigieuse multiplicité de 



HISTOIRE NATURELLE DE L'HINDOUSTAN. 18» 

ces animaux avait, du reste, été remarquée dans les temps antiques. Lorsque 
l'année d'Alexandre déboucha de la Perse dans le Penjaub , elle vit venir à sa 
rencontre une telle quantité d'êtres vivants qu'elle crut avoir en face Tarmée 
indienne ; elle s'apprêtait à combattre ces ennemis imaginaires, quand elle recon- 
nut en eux des légions de singes. 

Dans le nord de THindoustan courent des antilopes et des cerfs de toutes 
sortes. Les forêts du Bengale sont habitées par des axis mouchetés de blanc , 
comme nos daims en été : celles d'Orissa recèlent le jungly-gau ou ghyal, souche 
sauvage des bœufs domestiques de l'Inde. Le delta du Gange nourrit les superbes 
races de tigres aux rayures noires. Ailleurs se trouvent le buffle à la peau noire, 
aux cornes proclives ; la brebis à la laine soyeuse , la chèvre niaykay aux longues 
jambes; la chèvre du Népaul, à la queue si fournie, si ondoyante, qu'adaptée à 
des manches d*argent massif, elle flgure, sous le nom de chowries^ dans toutes les 
cours des nababs de l'inde ; les écureuils, les paons, les faisans, les coqs sauvages, 
naturalisés aujourd'hui dans tous les pays du monde. L'éléphant, le rhinocéros, 
le guépard, le chacal, peuplent les forêts, tandis que les fleuves offrent plus de 
deux cent cinquante espèces de poissons autochthones, à la tête desquels sont les 
gavials et les crocodiles bicarénés, monstrueux pythons qui dévorent les espèces 
plus petites. Puis vient cet immense reptile, le boa, qui atteint jusqu'à quatre- 
vingts pieds de longueur. 

Pamii les oiseaux, même variété : ce sont le loris au plumage cramoisi, le caca- 
toès à la livrée blanche; ensuite les couroucous au plumage d*or et vermillon, 
les malcohas au gros bec, les coucals aux plumes rigides, les boubous, les barbus, 
les pics et autres oiseaux grimpeurs ; enDn les magnlGques espèces de drongo, 
dont l'azur est si vif. A cette multitude innombrable d'êtres animés, il faut 
joindre les insectes les plus brillants ; des abeilles, presque toutes sauvages , et 
fournissant un miel aromatique ; des papillons de toutes les couleurs , des vers à 
soie , des fourmis noires et blanches , des sauterelles énormes et qui volent et 
s'abattent par nuées. 

n faut s'arrêter dans cet aperçu des richesses de THindoustan « car on ne les 
saurait dire toutes. La nature a fait beaucoup pour cette contrée ; mais elle ne doit 
presque rien au travail de l'homme. Ce qu'on appelle l'industrie indigène se ré- 
duit à quelques manufactures de toiles de coton , qui de temps inunémorial ont 
formé un des principaux objets des exportations de la contrée. L'art de tisser et 
de teindre le coton, d'en assortir les qualités de manière à arriver du fort canevas 
à la percale et à la mousseline diaphane, est un secret traditionnel qui s'est per- 
pétué de pères en Gis parmi certaines castes hindoues. On ne compte pas moins 
de cent vingt-quatre espèces d'étoffes de coton travaillées dans Tlnde et qui toutes 
ont leurs qualités et leurs destinations particulières. Outre ces étoffes de coton, 
on estime encore les soieries brochées de Surate , les draps et les châles de 
Kachmyr,les tapis de Patnah, les nattes de Bénarès, les armes blanches de Delhi, 
et les ouvrages en filigrane du Bengale. A côté de ces articles manufacturés 



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190 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

sont les produits du sol , qni complètent la nomenclatare des exportations , tels 
que le coton , le riz , Topium , le sucre , le nitre , le poivre , le bois de sandal , la 
gomme laque, Tindigo, la cannelle, la soie, la cochenille, les diamants et autres 
pierres précieuses, les perles, les poissons et les peaux de tigre. Quant aux impor- 
tations , la liste en est plus longue encore : elle se compose de tous les objets 
manufacturés de TEurope, draps, velours, armes à feu, eaux-de-vie, vins, fils 
d'or, quincaillerie, etc. L'Arabie envoie dans le Bengale ses cafés, son encens et 
ses chevaux; la Chine, ses thés; la Birmanie, ses bois de teck; les Moluqnes, 
leurs clous de girofle et leurs noix muscades. 

Fractionné par des conquêtes successives , peuplé de tribus militaires qui y 
campent plutôt qu'elles ne l'habitent , l'Hindoustan n'offre pas des divisions ter- 
ritoriales bien exactes et bien précises. 11 faut chercher l'explication de l'état 
actuel des choses non plus dans la géographie ancienne, mais dans l'organisation 
imposée au pays par la puissance anglaise. Deux genres de divisions peuvent 
être adoptés , l'un purement géographique , qui coupe cette vaste contrée en 
Hindoustan et en Dekkan,runet l'autre septentrional et méridional , le second 
politique, qui la partage en empire anglo-indien, en confédération desSeyks, en 
principauté du Sindhy, en royaumes de Scindia et de Népaul , enfin en comptoirs 
européens. 

L'empire anglo-indien proprement dit se divise en trois présidences : Calcutta, 
Madras et Bombay. Elles sont gouvernées par des directeurs de la Compagnie et 
subdivisées en districts où résident un juge, un receveur-général et quelques 
autres employés. On a vu ce qu'étaient Madras et Calcutta. Le chef-lieu de la 
troisième présidence , Bombay , est une grande et belle cité de 300,000 Ames 
environ, située dans l'tie de ce nom, sur la côte de Malabar. Bombay est, après 
Calcutta, la ville la plus commerçante de l'Inde; elle est dans ces parages le pre- 
mier port militaire de la Grande-Bretagne. De belles frégates et une multitude 
d'excellents navires de commerce sont sortis de ses chantiers. Outre les maisons 
européennes qui exploitent ce comptoir, on y remarque une foule de Guèbres 
et d'Arméniens, tous voués au négoce et possesseurs d'énormes fortunes. Aussi 
le cabotage est-il plus actif sur ce point que dans tous les autres ports de l'Hin- 
doustan. Bombay est l'entrepôt des marchandises de la Malaisie, de la Perse, de 
l'Arabie et de l'Abyssinie. On y publie un journal en langue indigène et plu- 
sieurs gazettes en anglais. 

Dans la présidence de Bombay, on remarque Pounah, cité de 100,000 âmes 
qui fut la résidence du Peichwa ou chef de la confédération maratte jusqu'en 
1818, époque à laquelle lord Hastings l'occupa avec des forces anglaises; puis 
Surate, ce célèbre marché de l'Orient, qui, bien que déchu, a encore une popu- 
lation de 170,000 âmes; Ahmedabad, ancienne capitale du Guzurate, une des 
plus riches villes de l'Asie au temps du voyageur Thévenot , cité plus mongole 
qu'hindoue, qui a conservé 100,000 habitants et de magnifiques mosquées; Yi- 
sapour, capitale d'un empire célèbre, et aujourd'hui si déchue que Mackinston l'a 



HISTOIRE NATURELLE DE L'HINDOUSTAN. 191 

■odmiéé la Palmyre du Dekkan; Bisnagar, ville aux mwreiHettses ruines, reine 
de rinde par les restes de ses monuments , qai remontent aux plus beaux jours 
dn culte braroamique et de Tarchitecture hindoue. 

La présidence de Calcutta , outre les grands centres de population déjà énumé- 
rés, offre encore Dakka sur le vieux Gange, cité manufacturière de 200,000 âmes, 
ancienne capitale de rHiodoustan ; Mourchidabad, capitale des Mongols de 17Û& 
à 1711 , aujomrd*hui siège d*une cour d'appel , où Ton compte 160,000 habitants, 
et résidence du nabab pensionné par la Compagnie ; Berhampour , lune des six 
grandes stations militaires de Tlnde , établissement tout moderne , dopt les ca- 
sernes et les maisons s'alignent avec élégance et symétrie le long des rives du 
Gange; Patnah, capitale du Bahar, et n'ayant pas moins de 300,000 âmes; 
Mandji, célèbre par son arbre des Banians, dont Tombre, en plein midi, a 
1,116 pieds anglais de circonférence ; Monghir , le Birmingham de llnde pour 
ses fabriques d'armes et d'acier; Boglipour, qui tisse la soie et le coton; puis 
Bénarès, la métropole du Bramamisme. cité sainte, où les rajahs hindous ont 
leur wakîl ou représentant religieux. 

Bénarès, qui compte. plus de 600,000 âmes, est assez mal bAtie; ses mai-^ 
sens, décorées de verandabs et hautes de plusieurs étages, s'étendent le long 
du Gange ; elles renferment une population d'ouvriers, de pèlerins, de fakirs, 
population permanente ou flottante, mais toujours primée par la foule des brames 
(pà habitent ce siège de la suprématie religieuse. Dans les rues circulent libre- 
ment des taureaux consacrés à Chiva , des singes protégés par le dieu Hanou- 
man , et des mendiants qui harcèlent l'étranger de leurs lamentations et de leurs 
suppliques. Les monuments les plus remarquables de Bénarès sont la mosquée 
d*Âoreng-Zd>, le temple de Yisvischa et l'observatoire du rajah Djelsing. Bénarès 
possède en outre une foule d'écoles hindoues et mahométanes, au nombre des- 
qoelles est l'université bramamique , fondée par le gouvernement anglais sous 
le nom de Vidalaya. Dans les environs se trouve Ghazipour, où stationne un 
camp anglais depuis la révolte de 1781 ; belle et florissante ville , célèbre par son 
délicieux climat et ses champs de rosiers. C'est à Ghazipour que mourut Com- 
wallis : on lui a élevé une espèce de monument tumulaire en forme de dôme , 
d'une architecture bizarre et incorrecte. Les champs de rosiers de Ghazipour, 
dans une étendue de plusieurs centaines d'acres, offrent un coup d'œil ravis- 
sant. L'attar ou essence de roses s'extrait de l'eau de roses en exposant celle-ci 
pendant la nuit à l'air libre, dans de grands bassins découverts. Au lever du soleil, 
on enlève avec soin toute l'huile essentielle qui nage à la surface : cette huile 
€st l'attar. Pour obtenir en attar le poids d'une roupie (pièce d'argent de 2 fr. 
50 c.], il ne faut pas moins de deux cent nulle roses épanouies. Aussi paie-t-on 
cette essence des prix fous. Le campement de Ghazipour est le plus sain de toute 
llade; on y envoie d'ordinaire les régiments dont la santé a été gravement 
dtérée dans des localités malsaines. 

Haniki rayon de Bénarès et trente-quatre miHes plus loin dans l'ouest, au con- 



192 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

flnent de la Joinma et du Gange , est Allahabad, réputée sainte parmi les Hindws 
et but d'un pieux pèlerinage. Ensuite parait Agra sur la Jumma, jadis résidence 
du Grand-Mongol Al&bar, aujourd'hui toute pleine de ruines. Les géographes lui 
donnaient récemment encore, sur la foi du voyageur Legoux de Flaix , 800,000 
Ames, chiffre exorbitant qu'Hamilton vient de réduire à 60,000 dans une tournée 
féconde en rectifications pareilles. Le palais impérial d'Akbar, le Moti-Mesjid, 
mosquée bâtie en marbre, le Tadj-Mahal,- monument funéraire élevé par Cha- 
Djinnam à son épouse favorite, attestent, par leurs somptueux décombres , la 
magnifioence passée de ce séjour impérial. 

La dernière et principale ville de ce rayon est Delhi , résidence de cet empereur 
mongol qui n*est plus guère qu*un prisonnier et un pensionnaire de la Compa- 
gnie des Indes. 11 habite le palais, magnifique édifice que l'évéque Haber regarde 
comme supérieur au fameux Kremlin de Moscou. C'est un vaste assemblage de 
bâtiments en granit rouge, environné de hautes murailles et d'un fossé profond 
dans un circuit d'un mille à peu près. Là végète obscurément le titulaire actuel 
de Tempire, Cha -Mohammed- Akbar, qui tient ses durbars (cours) aussi régu- 
lièrement que s'il était le maître sérieux de l'Inde. Delhi a été pendant long- 
temps le séjour des empereurs, et on le reconnaît à la grandeur et au faste 
des monuments qui lui restent. Des palais et des mosquées s'y montrent de 
toutes parts. La plus belle parmi ces dernières est le Djenia-Mesjid , qu'enceint 
une coloiinade de granit rouge marqueté de marbre. Avant l'invasion de Tha- 
mas-Kouli-Khan , Delhi était un vaste dépôt de trésors amassés par les souve- 
rains mongols. Cette catastrophe l'a ruinée : sa population qui, sous Aureng-Zeb, 
s'élevait à 2,000,000 d'habitants, n'en compte aujourd'hui guère plus de 300,000. 
Un résident anglais se tient constamment à Delhi pour surveiller le titulaire 
mongol. 

Dans la présidence de Madras se trouvent Kondjeveran , remarquable par ses 
pagodes ; Arcot , ancienne capitale du Komatic méridional ; Vellore . station mili- 
taire ; Tripetty , célèbre par son temple ; puis plus bas dans le Kamatic , Trino- 
mali avec une pagode à quatre tours dont l'une a deux cents pieds de hauteur et 
douze étages ; Tchillambaram , qui renferme aussi plusieurs pagodes de construc- 
tion pyramidale : c'est dans l'une d'elles que se trouve le ISerta-Chabei ou cha- 
pelle de l'éternité , composée de mille colonnes qui , se groupant en quinconce , 
forment un parallélogramme au milieu duquel est le naos ou sanctuaire ; les 
colonnes , hautes de trente pieds , sont en granit et couvertes de sculptures reli- 
gieuses. Cette pagode parait être un des plus anciens temples indiens. Plus loin 
est Tandjaore , voisine du Kavery , dont la population est de 30,000 Ames. Là 
aussi se trouve une pagode que lord Valentia regarde comme un des plus beaux 
édifices pyramidaux de l'Hindoustan ; ensuite viennent Tritchinopoli , cité de 
80,000 Ames , et Seringham , l'une et l'autre remarquables par leurs temples ; 
Ramisseram , dont la garde se perpétue dans la famille des Pandarams ; Madou- 
rah, jadis très-importante et très-forte; Kotchin,' Kalikut, commerçantes et 



HISTOIRE NATURELLE DE L'HINDOUSTAN. 193 

maritimes; enfin Maogalore, dont les habitants , au nombre de 30,000, s'occa* 
pent de navigation et de cabotage. 

En dehors de ces villes qui sont du ressort inmiédiat de la Compagnie aifglaise, 
l'Inde en coRipte d*autres qui relèvent d'une façon moins directe de cette puis- 
sante association de marchands. Telles sont, dans le royaume d'Aod, Lucknow 
avec sa population de 300,000 âmes , et dans laquelle un nabab tient une icour 
magnifique; dans le royaume du Dekkan, Hyder>Âbab, résidence du nizam et 
peu|riée de 200,000 Hindous ; Ellore, remarquable par des eicavations dans le 
roc, ornées de sculptures comme les hypogées égyptiens; enfin Mysore, dans le 
royaume de ce nom, d'où Hyder-Aly et son fils Tippoo résistèrent si longtemps 
aux Anglais. Au nombre des annexes le plus récemment acquises à l'empire 
angio -indien , annexes qu'on a désignées sous le nom d'Inde transgangétîque , 
sont les contrées détachées de l'empire des Birmans : à savoir les royaumes de 
d'Arrakan et d'Assam, des pays de Katchar, de Djinthia, de Garraus, etc., et 
ceux situés à l'ouest du Saluen , tels que Martaban , Yeah, Tavay, Tanasserim. La 
seule ville birmane qui mérite d*étre distinguée dans ces nouvelles conquêtes est 
celle d'Arrakan, cité bien dépeuplée et bien déchue aujourdhui. Du reste, jalonné 
de havres sûrs et profonds, le littoral contraste si fort avec les grèves plates et 
dangereuses de Coromandel , que tôt ou tard les navires de relâche dans le 
gidfé du Bengale prendront le chemin de Martaban et de Merguy . 



CHAPITRE XXI. 



SUMATRA. 



Calcutta est un si bon» un si beau pays, on y entend si bien le comfort de la vie 
matérielle, on y trouve de si douces jouissances de luxe et de bien-être , que vrai- 
ment on a peine à lui dire adieu. Depuis plusieurs jours le terme fixé par mon 
itinéraire était échu , et je n'osais m'avouer que j'eusse désiré un prétexte de 
retard. Enfin la raison me vint en aide; sans prévenir Wilmot, j arrêtai mou 
passage sur un bâtiment hollandais qui mettait à la voile pour Sumatra. Je pris à 
peine le temps d'embrasser mon ami , de serrer la main à son père et de saluer 
ses jeunes soeurs ; puis , aidé de mon sircar , je gagnai le bord avec tous mes 
bagages. Contre ces petits chagrins de la tête et du cœur, le bord est un excellent 
spécifique ; c'est un monde flottant où l'on oublie les tracas de ce monde plus 
stable ; c'est un autre élément, un« autre horizon, une autre vie ; ce sont d'autres 
hommes, d'autres habitudes. Il y en a pour un jour ou deux à combattre un 
serrement intérieur, un regret ou une crainte ; mais ce tribut une fois payé , les 
poumons se dilatent à l'air du large , la tête se dégage , et de ce qui fuit au loin 
rien ne reste si ce n'est un indéfinissable et tendre souvenir. Alors commence 

25 



1% VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

la vie maritime, vie nomade , insoucieuse, active seulement par saccades, si bonne 
pour ceux qui la pratiquent, que tous Taiment et y persistent. Il est heureux que 
notre nature soit ainsi faite ; car, sans cela , où trouveriez-vous ces milliers 
d'hommes qui laissent femmes et enfants pour aller courir TOcéaa à raison de 
25 francs par mois? 

A 'peine avais-je respiré la brise du golfe que j'étais guéri. J'avais devant moi 
de Tespace pour mes rêves de voyageur : Tlnde me fuyait ; mais j'entrevoyais 
déjà Tarchipel Malais, Siam, la Cochinchine, les PhUippines, la Chine, et ces 
terres australes si neuves encore et si curieuses. 

Après quelques jours de navigation par une brise de TO. S. 0., nous arrivâmes 
par le travers de l'archipel des Ândamans , à 200 lieues environ des Bouches du 
Gange. Le nom de ces Iles fut longtemps Teffiroi des navigateurs. Peuplés d*ane 
race farouche et cruelle, qui appartient à la grande famille malaise , les Anda- 
mans n'ont pas encore été colonisés. Un essai fut fait, il y a peu d'années , sur la 
côte orientale du Grand-Andaman : on y créa l'établissement du port Cornwallis, 
excellent mouillage, bien fermé, où Ton trouve de l'eau et du bois en abondance ; 
mais rinsalubrité du climat et les mœurs insociables des naturels forcèrent bien- 
tôt les nouveaux colons à évacuer ce territoire. Le Grand-Andaman a kO lieues de 
long et 10 de large; à son extrémité sud, paratt le Petit- Andaman , également 
élevé et couvert de bois , mais beaucoup moins étendu. Ces parages offrent des 
périls de plus d'une nature ; des écueils en rendent l'abord difficile , en même 
temps que la piraterie les infeste. Les naturels y épient, du sein de leurs forêts, 
les navires surpris par le calme ou violentés par la tempête : on a vu parfois des 
vaisseaux faibles et mal armés assaillis par une multitude de pirogues et enlevés à 
l'abordage : l'équipage était mis en pièces , la prise dépouillée et coulée à fond. 
D'autres fois, quand un bâtiment venait se briser sur les hauts-fonds de l'ile, 
c'était une fête pour les indigènes , qu'on dit anthropophages. 

Au sud des Andamans et à une distance de 80 lieues environ , gtt l'archipel de 
Nicobar, au vent duquel nous étions trois jours après. La principale tiedu groupe, 
le Grand Nicobar, avait jadis un petit établissement danois au fond d'une baie 
spacieuse et sûre : les fièvres d*un pays humide ont détruit ce comptoir. Vue du 
large, Nicobar offre un aspect triste et sombre : son sol montagneux et couvert 
de forêts n'a pour population qu'un petit nombre de tribus sauvages. Ces natu- 
rels , à l'opposé des peuples des Andamans , sont doux, craintifs , hospitaliers.^ 
mais dépourvus de toute industrie , mourant de faim et de misère. Des pluies 
constantes qui durent pendant toute la mousson du S. 0., des exhalaisons maré- 
cageuses sous un soleil brûlant , y déterminent des maladies qui n'épargnent pas 
même les individus acclimatés. 

Nicobar, assez étroite, peut avoir 12 lieues de long. Le reste de cet archipel 
se compose d'tles plus petites , qui paraissent beaucoup plus saines. Leurs habi- 
tants ne Semblent pas aborigènes comme ceux de Nicobar; ils cultivent des légumes 
et des fruits , réc<ritent des cocos et vendent tous ces produits aux bâtiments de 



SUMATRA. 195 

rdâche dans les havres bien abrités de la côte. Les femmes de cet archipel sont 
belles et bien faites : rien ne tient chez elles du malais , et l'on pourrait croire ces 
terres peuplées d'Hindous que la tempête ou l'émigration y ont conduits. 

De Nicobar à Padang, située sur la cdte 0. de Sumatra, il y a 180 lieues envi- 
ron : nous les franchîmes en six jours, et, le 20 juin 1830, nous relevâmes le mont 
Ophir ou Gounong-Pasaman , qui s^élève à 2,165 toises au-dessus du niveau de la 
mer. Comme le mont Cayambé en Amérique , le mont Ophir est littéralement 
traversé par la ligne équatoriale. Le soir môme nous étions mouillés dans la rade 
de Padang, ville de 10,000 Ames que les Portugais, les Anglais et les Hollandais 
ont tour à tour possédée. Elle est restée aux derniers par un traité d'échange 
signé en 1824. 

L*lle de Sumatra , la plus occidentale du groupe que les anciens géographes 
nommaient les iles de la Sonde, termine auN. 0. la portion de TOcéanie à laquelle 
nous donnerons le nom de Malaisie. Sumatra s'étend du N. 0. au S. E. dans une 
longueur de 380 lieues ; sa largeur varie de 20 à 85. Elle est coupée par une 
chaîne de montagnes qui court dans le même sens que Tlle , c'est-à-dire du S« B. 
au N. 0. Quoique traversée par la ligne équatoriale , Sumatra n*a pas à sribir les 
dialeurs qui brûlent des contrées plus rapprochées des tropiques. La température 
varie dans rile suivant les zones ; dans certains plateaux intérieurs les naturels 
sont obligés de faire du feu pour combattre le froid des matinées. Malgré cette 
circonstance, il n'y a point de neige à Sumatra, môme sur des sommets plus hauts 
que le pic de TénériSe. La gelée et la grêle y paraissent inconnues. 

On a souvent eiagéré l'insalubrité du climat de Sumatra : la c6te occidentale 
n'est pas saine à la vérité; marécageuse et infectée de brumes, elle décime les 
équipages européens qui viennent y faire la traite du poivre ; elle semble justiGer 
son surnom de Côte de la Peste \ mais tout le littoral qui fuit à TE., depuis la pointe 
d'Achem jusqu'aux ties de Banca , oiïre des sites salubres et délicieux. 

Le sol de Sumatra est en général une terre grasse , rougeâtre, recouverte d'une 
couche noire et quelquefois calcinée. Sur cette enveloppe fécondante poussent des 
gazons épais, des broussailTes , ou de belles forêts. Les marais qui abondent sur 
toute la partie occidentale en font parfois comme un vaste lac parsemé d'tles , 
tandis que vers le S. des bois touffus et impénétrables occupent tout l'espace. 
Dans la chaîne de hautes montagnes qui forment comme une muraille au centre 
de rtle , se présentent des richesses minérales de toutes sortes. L'or, le cuivre, le 
fer, rélain, le soufre, le salpêtre, le charbon de terre, le cristal de roche, 
abondent en divers endroits de l'Ile. 

Les terres de Sumatra , malgré leur fertilité apparente , ne tiennent pas ce 
qu'elles semblent promettre en produits agricoles. La nature argileuse des couches 
supérieures, et leur peu d'épaisseur, rendent le sol ingrat pour les semences 
qu'on lui conBe. Aussi les Européens et les Malais s'occupent-ils peu d'agricid- 
tare : les colons chinois seuls, plus patients et plus laborieux que tous les autres, 
parviennent à amender, à l'aide d'engrais, ces plateaux déshérités. Les princî- 



196 VOYAGE ABTOUR DD MONDE. 

pales récoltes sont celles da riz, du bétel, du poivre, du girofle, des fruits du coco- 
tier et de quelques plantes tinctoriales. De tous les produits de Sumatra, nul 
n*est plus précieui que le poivre, principale exportation du pays. La plante qui 
produit cette épice est une espèce de liane rampante et à tige ligneuse. Les poi- 
vriers sont plantés comme les vignobles d^Europe, en lignes uniformes, parallèles 
et à angles droits. Leur fécondité commence d'ordinaire à la troisième année ; 
elle dure quelquefois jusqu'à i9i vingtième. On compte deux récoltes, la grande 
au mois de septembre , la petite au mois de mars. 

La seconde denrée essentielle de Sumatra, c*est le camphre. Depuis une époque 
assez reculée, Bornéo et Sumatra furent célèbres dans TOrient pour ce produit 
dont les Arabes exaltèrent les vertus. Le camphre est le résultat d'une cristalli- 
sation concrète qui s'opère au cœur du camphrier, arbre aussi haut et aussi gros 
que les plus beaux bois de charpente , atteignant parfois jusqu'à quinze pieds de 
circonférence. Au son que l'arbre rend sous le bâton, les naturels devinent s'il 
contient du camphre. Dans ce cas, ils l'abattent, le fendent avec des coins et 
recueillent dans le cœur du tronc une matière concrète, mais légère, friable et 
très-soiuble. C'est le camphre pur dont le prix varie suivant les qualités : le plus 
grand débouché de ce produit est dans les marchés de la Chine. 

Le benjoin est aussi un produit qui abonde à Sumatra. Il découle d'un arbre 
commun dans le pays des Battas. Cette espèce de gonune ou de résine est blanche* 
molle, odorante : pure à la première incision, elle se détériore peu à peu et Boit 
parue distiller qu'une qualité commune. Celle là s'exporte pour l'Arabie, qui en 
fait une consommation prodigieuse; la belle sorte vient en Europe, où elle sert à 
divers emplois. 

Sumatra compte beaucoup d'espèces d'animaux qui lui sont communes avec 
l'Asie méridionale. Ses chevaux sont petits , mais bien faits , hardis et vigoureux. 
Ses forêts nourrissent l'éléphant, le rhinocéros unicorne , plus petit que ses con- 
génères d'Afrique, avec la peau toute pavée d'écussons et hérissée de poils raides 
et courts; l'hippopotame, le tigre royal. Tours noir qui dévore le cœur des 
cocotiers, la loutre, le pon>épic, des daims, des antilopes noires à crinière grise , 
des sangliers , des civettes et plusieurs espèces de singes , parmi lesquels on 
remarque le singe à menton barbu, qui semble être particulier à cette Ne. 

Dans ces forêts se trouvent encore quelques-uns de ces orangs-outangs (Pythe- 
euê Satyrus) qui semblent être plutôt l'analogue du pongo de Wurmb que du 
chimpanzée africain. Dans des temps plus reculés, cette singulière espèce parait 
avoir abondé à Sumatra; aujourd'hui elle y est devenue très-rare. L'un des plus 
beaux individus de ce genre qu'on y ait vus est celui dont parle le docteur Abel 
Qark dans le quinzième volume des Recherches asiatiques de 1826. « L'équipage 
d'un canot sous le commandement de MM* Craggyman père et fils, officiers du 
brick Mary-AnnSophia , dit la relation anglaise, venait de mettre pied à terre à 
Ramboun près de Touraman dans le N. 0. de Sumatra, quand, au milieu d'une 
plantation d'arbres clair-semés , il aperçut un orang-outang d'une taille gigan- 



SUMATRA. 197 

tesqne. A l'aapect des nouveaux débarqués > l'animal descendit de Tarbre sur 
lequel il était perché ; mais » quand il vit qu'on voulait l'attaquer, il grimpa aussitôt 
sur un autre tronc. Là , sa vigueur se révéla tout entière ; il sautait d'une branche 
à une autre , avec la même agilité que les plus petites espèces de singes. Vaine 
eût été la chasse dans un bois touffu et serré, car dans sa course aérienne l'orang- 
outang allait aussi vite qu'un cheval au galop. Sa mobilité, sa souplesse, étaient si 
grandes, qu'on ne put d'abord parvenir à l'ajuster. Ce ne fut qu'en procédant 
avec une espèce de tactique et après avoir abattu plusieurs arbres, qu'on parvint 
à l'isoler, et alors il fut frappé successivement de plusieura balles , dont une , sans 
doute, -lésa les poumons, car il vomit à l'instant presque tout son sang. On le 
croyait expirant , mais à la grande surprise des chasseurs on le vit bondir de 
nouveau et courir vers d'autres arbres ; on s'élança encore vers lui, on parvint à 
le cerner : alors, loin de céder au nombre, il se redressa, et prit l'attitude d'un 
homme déterminé à se défendre jusqu'à son dernier soupir. Comme l'équipage 
le harcelait à coups de piques, il en saisit une qu'il rompit en deux comme il eût 
fait d'une baguette. Après cet effort, se sentant épuisé, l'animal prit l'expression 
d'une douleur suppliante : il montra ses blessm*es d'une manière si touchante, que 
les Anglais qui avaient poursuivi cette chasse avec le plus d'ardeur se sentirent 
émus. Lorsqu'il fut mort, ce fut un objet d'étonnement pour les naturels eux- 
mêmes qui n'avaient jamais vu d*espèce pareille. Étendu sur le sol , l'orang sem- 
blait avoir six pieds de hauteur ; il eût dépassé de toute la tête l'homme le plus 
grand de l'équipage. Le corps était bien proportionné ; la taille large et carrée ; 
les yeux grands, quoique petits comparés aux nôtres : le nez paraissait plus sail- 
lant que chez aucune espèce de singe ; la bouche était très-fendue. Une barbe 
frisée, couleur noisette et de trois pouces de long, ornait les lèvres et les joues : 
les bras étaient bien plus longs que les membres postérieurs. La beauté des dents, 
dont pas une ne manquait, indiquait que l'animal n'était pas vieux; le poil qui 
recouvrait tout le corps était poli, doux et luisant. Ce qui surprenait le plus les 
assistants était la ténacité de la vie, qui avait résisté à tant de coups. La force mus- 
culaire devait avoir été bien grande, car rirritabilité de la Gbre se manifestait 
encore lorsque le cadavre eut été transporté à bord pour y être disséqué. Dans 
cette opération, faite longtemps après la mort, l'action du couteau détermina un 
mouvement effroyable de contraction. Cet animal, dépaysé sans doute, devait 
avoir voyagé durant un certain temps avant d'arriver au lieu où on le surprit, 
car il avait de la boue jusqu'aux genoux. Sans doute il était sorti par hasard 
d'impénétrables forêts qui commençaient à quelques lieues de là, et dans les- 
quelles nul habitant n'aurait osé s'aventurer. Les naturels accourus à cette chasse 
attribuèrent alors à cet animal les cris singuliers qu'ils entendaient depuis quel- 
ques jours, et qui n'appartenaient à aucun des animaux sauvages de la contrée. 

I^ catalogue 'des oiseaux qui habitent les forêts de Sumatra serait long à dres- 
^. Les variétés les plus éclatantes et les plus belles s'y produisent. Le faisan y 
est de la plus rare beauté, plus gros que le faisan ordinaire , d'un plumage plus 



198 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

saillant et plus riche. Les poules d'Inde y abondent; elles atteignent dans le midi 
de nie une hauteur extraordinaire. Les autres espèces d'oiseaux sont celles du 
continent indien. 

Les reptiles fourmillent à Sumatra, depuis le grand alligator des rivières qui 
dévore les hommes, jusqu'aux lézards qui infestent les maisons et courent sur le 
plafond des appartements. Le caméléon et le lézard volant se montrent dans les 
broussailles. Nulle part les insectes ne sont plus nombreux et plus importuns 
que dans cette tle. On y trouve des fourmis de toutes les sortes, et surtout cette 
fourmi blanche ou termite qui dévaste tout, maisons, bois, meubles, vivres, véri- 
table fléau de ces contrées orientales , fléau contre lequel Thuile de pétrole parait 
seule avoir une vertu de préservation. 

La population de Sumatra est un amalgame de peuples divers et de races dis- 
tinctes, qu'il serait difBcile de ramener à des classements généraux. Quelques 
géographes ont imaginé la division vague d*idol&tres et de mahométans; d'autres 
ont songé à une nomenclature, où les aborigènes seraient distingués des naturels 
moins anciennement établis dans la contrée. Le savant Marsden, dont les travaux 
font encore autorité, a subordonné le classement des races aux délimitations géo- 
graphiques. Ainsi, il a reconnu les Malais dans le royaume de Menang-Kabou , 
les Achinais, les Battas, les Rejangs, les Lampoungs , dans les provinces qui por- 
tent ces noms. Toutefois , il a semblé à ce judicieux observateur que le peuple 
autochthone de Tilc était plutôt le peuple rejang que tout autre. Sa position cen- 
trale qui le défendait mieux contre les innovations étrangères , sa langue , son 
alphabet distincts, semblent autoriser et justifier cette hypothèse. 

Les Rejangs sont d'une taille au-dessus de la moyenne, avec des mend)res 
petits, mais bien proportionnés. Les femmes ont l'habitude de pétrir la tête de 
leur nouveau-né, comme cela se pratique dans quelques lies de l'Océanie : elles 
aplatissent leur nez, compriment leur crâne, et tirent leurs oreilles de façon à 
ce qu'elles se tiennent droites hors de la tète. Les yeux des Rejangs sont noirs 
et vifs, quelquefois obliques comme ceux des Chinois ; leurs cheveux sont épais , 
noirs, et si longs chez les femmes qu'ils pendent souvent jusqu'à terre. Les 
hommes se brûlent le poil avec du chunan, espèce de chaux vive. 

Du reste , au premier aspect, on voit que ce n'est plus là le type du continent 
indien. La coupe régulière du visage, l'ovale de ses contours, Tharmonieuse disr- 
position des traits, tout a disparu pour faire place aux pommettes saillantes, aux 
joues creuses, à l'œil petit et faux , au nez épaté , aux lèvres larges et disgra- 
cieuses. C'est le type malais, tempéré dans l'intérieur, soit par d'anciens croise- 
ments , soit par cette vie de montagnes qui conserve toujours mieux les formes 
et la couleur de la peau. Les Malais et en général tous les naturels de l'Ile parti- 
cipent de ce caractère physionomique qui leur est commun avec les Rejangs, à 
peu de nuances près. 

Rien n'est uniforme à Sumatra , ni coutumes , ni lois , parmi les cinq peuples 
distincts qui l'habitent. Les Rejangs, type le plus large de cette population , sont 



SUMATRA. 199 

d*un Datnrel paisible et eDdarant, de vertus passives et inertes, moins fourbes, 
moins cruels que les Malais, réservés , graves, intelligents , peu susceptibles de 
liaîr, mais implacables quand ils haïssent. Sobres, ils vivent de végétaux, et ils ne 
tuent une chèvre que pour faire honneur à un étranger. L'hospitalité est chez 
eux la seule qualité active : elle va jusqu'à la dernière limite de leurs moyens. En 
revanche , ils sont chicaneurs , indolents , adonnés au jeu , fripons quelquefois , 
soupçonneux et serviles. Leurs femmes sont bonnes , modestes et chastes. 

Le mariage est de trois sortes à Sumatra, par^'at^/ovr, par ambel-ana, et par 
semoundo. Le joujour est un prix d*achat donné en retour de Tépousée, au 
moyeu de quoi elle devient la propriété du mari. Quelquefois le joujour stipulé 
se compense dans les familles où Ton a tout à la fois des filles et des garçons à 
établir ; en cas de divorce ou de répudiation, Tépoux peut réclamer le joujour 
moins 25 piastres. Le mariage par ambel-ana détermine une position inverse : 
c'est le jeune homme qui, moyennant une faible indemnité, devient le commensal 
et rhôte du beau-père. Sa femme alors est le chef du ménage ; elle répond de 
ses dettes, paie ses amendes quand il en encourt : sous ce régime le mari vit dans 
mi état neutre entre celui de fils et celui de débiteur. Ce qu'il cultive n'est point 
i lui ; ce qu'il gagne est versé dans la caisse commune. Le mariage de la troisième 
espèce, le semoundo, est emprunté à la coutume malaise : c'est le terme moyen 
entre le joujour et i'ambel-ana ; c'est l'alliance libre, établie sur le pied de réci- 
procité, et presque identique avec notre régime de communauté de biens. 

La cérémonie du mariage est fort simple : le chef du village joint les mains des 
époux et les déclare mari et femme ; alors on donne une fête ou bimbang ; nom 
qui s'applique à toutes les fêtes indigènes. On y consacre un jour entier, dont la 
matinée est employée en repas ou en combats de coqs, et la soirée à des danses. 
La soirée et une portion de la nuit se passent ainsi. Quand l'heure est venue de 
laisser les époux ensemble, on les conduit vers leur case, puis on les fait placer sur 
des coussins élevés, vêtus de leurs costumes d'apparat et chargés des bijoux de 
toute la famille. Même après cette cérémonie, la coutume du pays veut que la 
femme se défende encore contre la possession légitime : elle lutte donc tant 
qu'elle a de force, et cette lutte, dont le dénouement est prévu, va parfois se 
prolongeant pendant plusieurs jours. Quoique la polygamie soit tolérée à Suma- 
tra, il est rare que les naturels aient plus d'une femme : les chefs seuls, et encore 
les plus riches parmi eux, usent de cette liberté pour contracter plusieurs alliances 

par joujour. 

Comme tous les peuples d'origine malaise, les naturels de Sumatra, et surtout 
ks peuplades littorales, aiment passionnément l'opium. Le pavot qui produit ce 
narcotique ne croissant pas dans Vile , on en tire du Bengale deux cents caisses 
environ par année. L'opium s'importe en gftteaux de cinq à six Uvres , enveloppés 
de feuilles sèches. Les naturels l'emploient de deux manières : ils le prennent eu 
substance ou ils le fument. Le premier de ces deux emplois est celui que préfè- 
rent les Turcs et la plupart des Orientaux ; les Malais, au contraire, sont avides du 



n 



200 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

second : ils s'enivrent de fumée d'opium , au point d'en devenir frénétiques et 
fous. Surexcités par ces vapeurs puissantes , ils se précipitent hors de leurs mai- 
sons , éperdus , l'œil hagard , la main levée pour le meurtre , et le consommant 
presque toujours quand on ne les prévient pas. L'usage du bétel , moins coûteux 
et plus accessible au peuple , est du reste plus général parmi les naturels. Le ta- 
bac, roulé dans des feuilles de palmier, compte aussi beaucoup de consommateurs. 

La plus grande durée de la vie à Sumatra excède rarement 60 ans. Quand un 
enfant naît, on lui donne un nom , mais il n'a les honneurs du surnom que beau- 
coup plus tard. Dans quelques pays rejangs, la coutume , évidemment empruntée 
aux Arabes , affecte aux pères le nom de leur nouveau-né. Ainsi l'on' dit , par 
exemple, Pongon-Pah-Lindoo (Pongon, père de Lindoo), conune on dit en arabe , 
Mohammed-Abou-Beker (Mahomet, père de Beker). Du reste, jamais un Suroa- 
trien n'articule son propre nom ; l'usage le veut ainsi. Il n'apostrophe jamais à la 
première personne, mais h la troisième. 

Les funérailles se font au moyen d'une grande planche commune à tout un vil- 
lage et sur laquelle on étend le cadavre frotté avec de la glu , pour qu'il se con- 
serve plus longtemps ; on le porte ainsi au cimetière où le reçoit une fosse pro- 
fonde à peine de deux pieds. Des femmes suivent le convoi, criant et glapissant, et 
lé bruit ne cesse que lorsque la terre a recouvert la dépouille du mort. On jalonne 
alors le tour de la fosse de petites banderoles, et l'on y plante un arbrisseau s}m- 
bole de deuil. Les mânes de leurs ancêtres sont sacrés aux naturels ; c'est par 
eux qu'ils jurent; c'est à eux qu'ils s'adressent aux époques calamiteuses , dans 
une guerre, dans une famine, dans une épidémie. Leur croyance à la métempsy- 
cose est étrange en ce sens qu'ils pensent que les Ames humaines vont se loger 
dans les corps des tigres. De là vient leur respect pour ces animaux^ qu'ils ne 
combattent guère qu'à leur corps défendant. Le culte des tigres est à Sumatra le 
culte de la peur ; les alligators qui dévorent les baigneurs sont adorés pour la 
même cause. 

Ces mœurs , ces lois et ces coutumes , qui sont plus particulières aux Rejangs , 
se reproduisent, à quelques variantes près , dans le pays des Lampoungs qui con- 
fine au leur. Les Lampoungs habitent l'extrémité méridionale de l'Ile depms 
Palembang jusqu'à la frontière de Passoumah. Les mœurs des Lampoungs sont 
plus relâchées que celles des Bejangs; ils sont enclins au vol et au mensonge , et 
ne pratiquent l'hospitalité que par esprit d'ostentation. Les femmes des Lam- 
poungs sont les plus belles et les mieux faites de toute File. 

Au centre de Sumatra s'étend le royaume de Menang-Kabou , long de cent 
milles à peu près, et peuplé de Malais. Ce pays, qu une lutte récente a mis aux 
mains des Hollandais , prime encore tous les autres par sa puissance et par son 
industrie. C'est là que sont les mines d'or, les manufactures d'armes et de crids. 
Ces crids si usités parmi les Malais méritent d'être dépeints : la lame a li pouces 
de long; veinée, damassée, dune trempe admirable, elle n'est ni droite, ni éga- 
lement courbe , mais accidentée dans ses inflexions : cette forme rend les coupa 



SUMATRA. 201 

phis meortriers. Le manche est ordiDairement d'ivoire orné d'or, ou d*une espèce 
de crisoealque appelé saasso , avec nne figure au sommet, qui ressemble à Tlsis 
égyptienne. Le fourreau est fait aussi d'une belle espèce de bois creusé, garni à 
Teitrémité inférieure d*un bout de rotang fendu , teint en rouge. La coutume 
d'empoisonner les armes » en vigueur dans la Malaisie, n'est pas fréquente 
aujourd'hui à Sumatra ; mais il est probable qu*elle y a jadis eu de nombreux par- 
tisans. 

Les États malais sont régis par un rajah, qui prend le titre de sultan. Ses délé- 
gués sont des seigneurs ou dattaus qui administrent en son nom. Partout où Ton 
rencontre de ces dattous, on peut se dire hardiment en pays malais. Longtemps 
ce peuple fut regardé comme originaire de l'étroite péninsule de Malacca qui a 
gardé son nom. Aujourd'hui Ton sait pertinemment qu il ne s'y est installé qu'à 
une époque assez récente. D'ailleurs, à voir seulement l'espace qu'occupe cette 
race d'hommes, il est impossible d'admettre qu'elle ait eu ce point de départ. On 
la retrouve dans tout l'archipel que nous nommons la Malaisie , sans tenir même 
compte des similitudes de types et des ressemblances de mœurs qu'elle trouve 
au delà de cette limite. Maintenant de quel point central a-t-elle rayonné dans 
ces directions diverses? Où est le berceau de ce peuple malais, si original et si 
caractérisé ? A ces questions , on ne peut répondre que par des hypothèses. 

Quoi qu'il en soit , ces Malais, dont l'espèce domine tous ces parages, sont une 
repoussante nature d'hommes, aux membres ramassés et musculeux, mais petits 
et souvent mal conformés. Une peau rouge et cuivrée , des cheveux raides sur un 
front déprimé, des pommettes saillantes, des yeux enfoncés et jaunes qui ont le 
regard du tigre ; un nez aplati , une large bouche aux lèvres épatées , d'où le jus 
du bétel s'échappe comme des caillots de sang ; tel est leur ensemble, bien fait 
pour inspirer un dégoût mêlé d'effroi. A cela, si l'on ajoute le caractère le plus 
faux , le plus débouté ; des mœurs de bandits et de pirate , des habitudes sales et 
crapuleuses , un mépris de toute loi et de toute foi , on aura la mesure de ce que 
sont les indigènes de ce vaste archipel malais. Outre le royaume de Menang-Kabou, 
ils habitent presque tout le littoral de Sumatra. 

Vers le nord et sur les limites du royaume d'Achem se trouve la nation des 
Battas , la plus curieuse de toute l'Ile , la plus bizarre par ses traditions et par ses 
mœurs. Eux et les Rejangs sont , sans doute , les deux vraies nuances d'abori- 
gènes. Moins grands que les Malais , les Battas ont le teint plus beau : ils sont 
actifs, courageux , passionnés pour les chevaux et pour les jeux de hasard. Cette 
contrée intérieure où nul Européen ne pénétra avant Miller en 1772 , et que 
M. Andersen a observée et décrite en 1823, offre le contraste d'une civilisation 
fort avancée et de coutumes atroces. Presque tous les Battas savent lire et écrire ; 
ils ont une langue , un alphabet à eux , une religion plus arrêtée qu'aucune des 
religions locales : on les dit hospitaliers, et pourtant, par une étrange anomalie, 
ils sont anthropophages. Cette anthropophagie, aujourd'hui bien prouvée, est 
moins un vice de nature chez les Battas qu'un respect pour les coutumes de leurs 

1. 26 



202 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

ancêtres. Cest dans an code de lois de la plus baate antiquité qnUs relèvent les 
cas où Ton peut manger de la chair bomaine. Ce code condamne à être dévorés 
vivants : 1* cenx qui se rendent coupables d'adultère ; ^ ceux qui commettent on 
vol au milieu de la nuit ; 3* les prisonniers faits dans les guerres importantes ; 
b* ceux qui , étant de la même tribu, se marient ensemble , unions sévèrement 
défendues, parce que les contractants sont censés descendre des mêmes père et 
mère; 6"* ceux qui attaquent traîtreusement un village, ou une maison , ou une 
personne. 

Quiconque a commis un de ces crimes comparait devant le tribunal compétent 
Les témoins une fois entendus , la sentence est prononcée ; après quoi les juges 
boivent un verre de liqueur, cérémonie qui équivaut à signer l'arrêt. On laisse 
ensuite deux ou trois jours s*écouler pour que le peuple ait le temps de s'as- 
sembler ; et , dans le cas d'adultère » la sentence n'est exécutoire que lorsque 
tous les parents de la femme sont en mesure de prendre part au festin. Enfin , au 
jour fixé 9 on amène le prisonnier, on Fattacbe à un arbre, ou à un poteau, les 
mains en croix. Le mari s'approche et choisit le morceau qui lui convient le 
mieux , en général les oreilles ; ensuite les autres convives viennent les uns après 
les autres se servir, suivant leur rang et selon leur goût. Ce repas fait , le mari 
coupe la tête du condamné, l'emporte chez lui comme un trophée, la place sur le 
devant de sa case, et dépose avec soin dans un bocal la cervelle qui a, suivant les 
naturels, des vertus magiques. On ne touche point aux intestins, mais on se 
dispute, comme morceaux friands, le cœur, la paume des mains et la plante des 
pieds. La chair du criminel est mangée, tantôt crue, tantôt grillée, mais toujours 
sur place. Il y a là des citrons, du sel et du poivre pour Tassaisonner, quelque- 
fois du riz , mais jamais de liqueur, ni de vin de palmier ; seulement plusieurs 
convives apportent des bambous creux , au moyen desquels ils aspirent le sang 
du supplicié. Les hommes seuls assistent à cette scène de cannibales, la chair 
humaine étant défendue aux femmes. 

Les Battas préfèrent , dit-on , la chair humaine à toute autre chair; mais , mal- 
gré ce goût, il est sans exemple , d'après sir Stamford Raffles, qu'ils cherchent à 
se satisfaire hors des cas où la loi le permet. Il y a plus : c'est que, dans ces occa- 
sions mêmes , ils ne procèdent ni par passion , ni par esprit de vengeance , mais 
avec une gravité, un cahne, un sang-froid incroyables. Cette assertion toutefois 
est contredite par le récit plus moderne de H. Andersen, qui afHrme que le rajah 
de Tanah-Jawa , l'un des plus puissants chefs de cette contrée , ne pouvait plus 
supporter d'autre nourriture que la chair humaine. Quand elle lui manquait, il 
expédiait dans la campagne une bande d'esclaves, qui tuaient un homme au hasard 
et lui rapportaient son cadavre. Du reste, le calme habituel des Battas fait place à 
de frénétiques fureurs quand il s'agit de manger des prisonniers de guerre. Us 
vont même parfois jusqu'à déterrer un corps. Jadis la coutume voulait qu'on man- 
geât les vieillards quand ils devenaient trop vieux pour travailler. Ces victimes , 
résignées è leur sort , choisissaient une branche horizontale et s'y suspendaient 



SUMATRA. 203 

tranquillement par les mains, tandis que leurs familles et leurs voisins dansaient 
autour d'eux en chantant : «c Quand le fruit sera mûr, il tombera! » Ces immola- 
tions avaient lieu ordinairement dans la saison des citrons, et à Tépoque où le 
poivre et le sel abondaient aussi. Dès que les victimes se laissaient choir, les 
assistants se jetaient sur elles et les dévoraient. Cette coutume est tombée en 
désuétude : c'est un pas vers l'abolition graduelle de Tanthropophagie , quoique 
aujourd'hui encore, et en temps de paix, cent malheureux soient mangés annuel- 
lement par les Battas. 

Au-dessus du pays des Battas et dans tout le rayon N. 0. de Sumatra , s'étend 
le royamne d'Achem , le seul de la contrée qui ait joué un râle historique de 
quelque importance. Les annales de ce pays ont une foule de points de contact 
avec les victoires portugaises dans l'Inde. Dès 1511 , Albuquerque mettait le pied 
sur la côte de Sumatra où [parurent ensuite et tour à tour Ferez d'Andrade et 
Diego Pacheco : ce dernier y périt en cherchant d'imaginaires ties d'or. Depuis 
cette époque une lutte commença entre les rois d'Achem et la puissance portu- 
gaise qui venait de fonder sa métropole de Malacca. 

La population du pays d'Achem a un caractère bien distinct de celui des popu- 
lations qui ont été décrites; elle se compose d'hommes plus grands, plus beaux , 
plus vigoureux et d'un teint plus brun : on suppose que c'est un mélange de Bat- 
tas, de Malais et de Maures indiens. Ces naturels professent tous le mahométisme; 
plus industrieux, plus intelligents que leurs voisins, ils se sont créé des ressources 
qui n'existent pas dans les autres parties de l'Ile. Le sol d'Achem est fertile ; ses 
produits sont ceux des cantons les plus favorisés. Le gouvernement est hérédi- 
taire; le sultan, maître presque absolu, se fait garder par un corps de cent 
cipayes qu'il tire de la côte de Coromandel. 

La justice s'exerce à Achem d'une façon très-rigoureuse. Les plus petits vois 
sont punis comme des crimes : tantôt on suspend le coupable à un arbre avec un 
canon ou un poids très-lourd à ses pieds; tantôt on lui coupe un doigt, une main 
et une jambe , suivant la gravité du cas. Une foule de malheureux ainsi mutilés 
circulent dans les rues d'Achem ou servent à bord des navires malais. Les voleurs 
de grand chemin sont brûlés, puis exposés sur un pieu. L'adultère est puni à 
Achem presque aussi sévèrement que chez les Battas. On livre le coupable aux 
parents de Tofiensé, qui forment un cercle serré autour de lui. Alors on lui donne 
une arme, avec laquelle il doit chercher à s'ouvrir un passage au travers de ses 
exécuteurs; s'il y parvient, il est désormais à l'abri de toute poursuite ; mais d'or- 
dinaire il est mis en pièces au même moment. On l'enterre alors sans formalités 
et sans funérailles. 

Le territoire de Sumatra , bouleversé par les invasions et par la conquête , a 
souvent varié dans ses divisions secondaires. Aujourd'hui il faut diviser l'Ile en 
deux parts , l'une indépendante, l'autre hollandaise. 

La partie indépendante comprend les royaumes d'Achem et de Siak , et le pays 
des Battas. Le royaume d'Achem , dont le territoire s'accule de plus eu plus vers 



204 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

l'extrémité nord de Tlle, a pour capitale Achem , située k sa poiote. Cette Tille est 
presque enveloppée d'une forêt de cocotiers, de bambous, d'ananas, de bananiers, 
au milieu de laquelle passe une rivière couverte de bateaux. Dans cette forêt sont 
jetées huit mille maisons , tantôt éparses , tantôt groupées par petits quartiers ; le 
tout tellement voilé par de grands massifs d'arbres , que de la rade on ne soup- 
çonnerait jamais Texistence d'une ville. Les coteaux des environs, disposés en 
symétrique amphithéAtre , offrent plusieurs milliers de fabriques, huttes en bam- 
bous 9 mosquées , usines , qui se détachent sur un fond de champs cultivés et de 
plantations régulières. Le sultan habite un palais ceint d'un fossé et d'une muraille 
armée de quelques gros canons. On estime encore à 30,000 âmes la population 
d'Achem. 

Le royaume de Siak occupe la partie moyenne de la côte orientale de Sumatra, 
que traverse le fleuve de ce nom. On n'avait sur cette contrée que des notions 
fort incertaines, et le savant Harsden lui-même, si bon observateur des autres 
portions de l'ile , n'articulait rien de précis. On sait aujourd'hui que tout ce litto- 
ral offre de beaux terrains bien arrosés et couverts de riches cultures, des havres, 
des criques d'une sûreté admirable : on y a trouvé des chefs de districts se dispu- 
tant leurs petits domaines et tour à tour oppresseurs ou opprimés , des peuples 
adonnés k la piraterie et lançant au travers du détroit de Malacca près de deux 
milles pros armés, navires marchands en apparence, mais forbans à l'occasion. 
Les principales villes de ce royaume sont : Siak située sur ce fleuve et résidence 
du sultan ; Delhi, sur la rivière de ce ftom ; Campar, port commerçant ; Langkat , 
ville de commercé qui compte deux cents pros ; Batou-Bara , non moins appa- 
rente pour sa marine et résidence d'un puissant rajah. 

Le pays des Battas conflne avec le royaume d' Achem, le ci-devant empire de 
Menang-Kabou et le gouvernement hollandais de Padang : il se trouve mi-partie 
sur la côte occidentale et dans l'intérieur des terres. 

Dans la partie hollandaise de Sumatra il faut comprendre le gouvernement de 
Padang et le ci-devant empire de Menang-Kabou, le pays des Lampoungs et le 
royaume de Palambang. Le gouvernement de Padang a pour chef-lieu la ville 
de ce nom avec une population de 10,000 âmes. Depuis les récentes guerres 
entre la Hollande et les Malais de Menang-Kabou, cet empire est devenu vassal 
de cette puissance européenne. Le royaumet de Palembang a subi un sort pareil; 
il relève aujourd'hui des Hollandais : Palembang sa capitale , qui est construite 
sur pilotis au bord du Mousi , est le point le plus commerçant de toute l'Ile ; elle 
a des relations étendues avec toutes les Iles malaises , la Chine et le continent 
indien; sa population est de 25,000 âmes. Quant au pays des Lampoungs, c'est 
la partie la plus ingrate de Sumatra. 

L'île de Banca, si fameuse par ses étains connus dans le conmierce sous le nom 
d'étains Banca, se prolonge à l'est du royaume de Palembang eu courant dans la 
même direction que Sumatra. Le bras de mer qui sépare les deux Ues a pris le 
nom de détroit de Banca : les côtes de cette dernière sont peu habitées, et les 



SUMATRA. 205 

naturels préfèrent bâtir leurs hameaux loin des atterrages et dans les vallées inté- 
rieures, où ils sont à Tabri des forbans malais. Près de Banca est Ttle de Bel- 
lington qui en relève, et dont la richesse consiste en mines de fer. Ses habitants, 
plus hardis, plus braves que ceux de Banca, se livreraient à la piraterie s*ils 
n'étaient contenus par une petite garnison hollandaise. 

La dernière île à citer autour de Sumatra est Poulo-Nias, que d'anciennes rela- 
tions avaient injustement dépréciée. C'est la plus grande de celles qui bordent la 
côte occidentale de Sumatra, et en même temps la plus peuplée et la mieux culti- 
vée ; elle a 70 milles du S. E. au N. 0. : montueuse , sillonnée de rivières , elle 
compte plusieurs mouillages excellents ; son aspect , du large , est délicieux ; 
tout y signale la fertilité et Tabondance. 

Les naturels, qu*on évalue à 200,000 sont de taille moyenne, bien faits, robustes, 
plus beaux que les Malais ; le type et le teint de THindou s'y retrouvent ; les 
femmes surtout sont sans contredit les plus belles de tout cet archipel. Quelques 
géographes, et dans le nombre Malte-Brun , avaient placé dans cette tle une race 
dont les oreilles étaient démesurées et dont la peau semblait couverte d'écaillés. 
Les observations récentes ont prouvé que c'était là une fable ; les affections cuta- 
nées, même les plus bénignes , sont fort rares parmi ces naturels. 

Les mœurs et les lois de ces insulaires ne diffèrent pas beaucoup de celles des 
Somatriens ; les coutumes du mariage et les peines pour l'adultère et pour le vol 
rappellent ce qui se pratique chez les Rejangs. Le mode d'inhumation dans cer- 
tains districts méridionaux de Nias parait seul un fait particulier au pays. Au lieu 
de déposer le corps dans la terre , on l'enferme dans un cercueil de bois qu'on 
exhausse sur quatre poteaux, et au-dessous on place quelques plantes grimpantes 
et des arbrisseaux à fleurs, qui bientôt l'enlacent et l'ombragent. Au bout de 
quelques mois une enveloppe de verdure tapisse le coffre mortuaire. 

Le conunerce d'esclaves n'a pas dans l'Inde de marché plus actif et mieux 
foomi que cette petite tle de Nias. Malgré les croiseurs anglais et toute la sur- 
vefllance hollandaise, l'usage de vendre et d'acheter des hommes s'y est propagé 
et maintenu. Il y a quelques années, la chose en vint au point que des commis- 
saires anglais se transportèrent sur les lieux , pour aviser aux moyens de prévenir 
ce trafic odieux. 

A Nias comme en Afrique, ce trafic ne se consonune qu'au milieu de circon- 
stances révoltantes. Les esclaves sont livrés pieds et poings liés aux marchands , 
qui les gardent ainsi garrottés pendant toute la traversée. Des exemples d'éner- 
gique désespoir de la part des captifs ont été mis en avant pour justifier ces vio- 
lentes précautions. En effet , on a vu de ces malheureux qui , libres un moment, 
s'emparaient d'un couteau, d'une hache, d'un bâton , frappaient tout ce qui s'op- 
posait à eux, tuaient, égorgeaient, assommaient, jusqu'à ce que, acculés et cernés 
dons un coin du navire, ils finissent ce drame en se jetant dans la mer. 



CHAPITRE XXtïI. 

POULO-PIWAWO. — MALAQQA. — •IWQAPOVR. 

Après avoir fait éclielle à Padang , mon capitaine hollandais remit à la voile 
ponr Halacca. Le 28 juin , on vira sur Tancre dans la nuit, et une jolie brise de 
terre servit merveilleusement notre appareillage. Le 29, au soleil levant, quand je 
reparus sur le pont, la côte sumatrienne nous restait à quelques lieues à tribord, 
et la goélette naviguait pour doubler l'île par le N. Pendant cinq jours, nous nous 
ttnmes ainsi en vue de terre jusqu'à ce que la pointe d*Âchem fût restée au S. O.; 
après quoi on laissa porter à TE. plein pour donner dans le détroit de Malacca. 
Dès que la goélette eut doublé la grande tle et eut senti Tabri de la côte, une 
mer calme et plane s'étendit devant elle; la brise, passant sur les hautes terres, 
lui arriva plus molle et plus variable. Bientôt les hauts-fonds du détroit se révélè- 
rent, Teau changea de couleur, les lits de marée rendirent la mer bruissante; les 
courants drossèrent le navire presqu'à vue d'œil. Le 4 juillet , on releva Pouio-Bou- 
ton, et le 5 parut Poulo-Penang ou Ile du prince de Galles, qui semble n'être que 
la pointe avancée du royaume continental de Quedah, tant se trouve étroit le canal 
qui les sépare. Poulo-Penang (lie de Tarek en malais] git à rentrée du détroit 
de Malacca par 5"* 26^ de latit. N. et par 98* de long. £. Vue du large, elle s*oRjre 
dans la forme d'un carré long , et sous l'aspect d'une de ces terres enchantées, 
si communes dans l'archipel austral. Sa côte étale des bois de mangliers, tandis 
que ses sommets intérieurs dressent leurs forêts vierges toutes tapissées de lianes 
sarmenteuses et de bambous épais. Ces grands massifs de verdure se prolongent 
jusqu'à la ligne des plus hautes eaux. Au point culminant de l'ile et vers le nord 
saillit un pavillon de signaux qu'entourent des habitations clair-semées. C'est là 
que les malades du Bengale et des comptoirs anglais des Holuques viennent cher- 
cher la santé, ce qui a valu à Poulo-Penang le surnom de Montpellier des Indes. 
On se ferait difficilement une idée de la salubrité, de la transpai*ence , de la dou- 
ceur de l'air dans cette partie montagneuse de 1 île. C'est à peine si, dans le cou- 
rant de l'année, le thermomètre y varie de 6** à 6\ Aussi ces hauts plateaux sont- 
ils pour les Européens un but de pèlerinage et un rendez-vous de plaisirs. Montés 
sur d'excellents chevaux de Sumatra, les créoles s'y rendent en gravissant des 
sentiers rocailleux que la hache a frayés au travers d'aii)res de haute futaie , ser- 
rés comme des pilotis. 

La seule ville de Poulo-Penang est George-Town, que les natifs appellent Tan- 
jong-Peinaigue : George-Town est bâtie au N. E. de l'ile ; ses rues, qui se cou- 
pent à angles droits, sont larges, aérées et bien entretenues , ses marchés de 
ravitaillement abondent en denrées de toute espèce. En voie de progrès , la ville 
s'enrichit chaque jour d'établissements nouveaux. Plusieurs hôpitaux , un asile 



POULO-PENANG. — MALACCA.— SINGAPOUR. 207 

poor les orphelins créoles , ont été fondés grAce aui soins de la société mission- 
naire de Londres. La part des besoins intellectuels a été faite aussi à Georglî- 
Town : elle possède un grand nombre d écoles, une bibliothèque et une feuille 
politique et littéraire. Devenue un point de relâche entre le Bengale et la Chine , 
George-Town s*est transformée en un vaste entrepôt , où chaque pays voisin a 
versé ses produits, soit contre du numéraire, soit contre des denrées équiva- 
lentes. Comme havre militaire et comme comptoir marchand, Poulo-Penang 
servit si bien , dès le début, les intérêts de la Compagnie anglaise des Indes , 
qu'eUe chercha à lui donner un pied-à-terre sur le continent . Un traité signé en 
1802 avec te roi de Quedah stipula la cession du district maritime qui fait face 
à rtle de Galles, moyennant une redevance annuelle de 10,000 piastres ou dollars. 

Poolo-Penang était déjà loin ; ce n*était plus à Thorizon qu*un bouquet de ver- 
dure, au milieu d*une ceinture d*eau. De plusieurs centaines de pros caboteurs 
qui tout è rheure nous croisaient dans tous les sens, il restait à peine quelques 
rares embarcations, cinglant à toutes voiles vers la cAte. Une longue suite d'Iles, 
les unes habitées, les autres désertes, marquaient comme autant de jalons le gise- 
ment de la presqu'île. La nuit CQmmençait à tomber ; la brise était fraîche et 
bonne, la mer était unie, le ciel scintillant. La goëlette glissait mollement sur 
cette eau lumineuse et pailletée, quand tout à coup son élan s*arréta , puis reprit 
par saccades. Nous labourions la vase du détroit. Le capitaine fit jeter la sonde ; 
elle rapporta huit brasses : le haut-fond était franchi , nous en avions effleuré la 
pointe. C'était en effet l'endroit où les passes du détroit commencent à se resser- 
rer entre deux bancs de sable, dont les profondeurs sont inégales et caprideues; 
nous avions talonné , mais l'aire du navire nous avait remis à flot. 

Ce fut là notre seule malencontre : le lendemain, au jour, nous relevions le mont 
Parcelar sur la péninsule, et les petites lies d'Aru noyées sur la droite du détroit. 
Le 11 , la goëlette tournait sa proue sur Malacca ; et le soir même nous venions 
mouiller à droite de la petite île aux Pécheurs, et en face de la ville. Ainsi vue , 
Malacca est belle encore sur la limite de sa plaine immense, avec sa ceinture de 
jardins et son horizon de montagnes agrestes. On conçoit sans peine qu'une 
pareille situation ait pu attirer des conquérants , et que trois puissances d'Europe 
s*en soient disputé la jouissance. Mais, quand on débarque sur lemAle, on se 
prend à douter que ce soit là cette cité rivale de Goa , ce comptoir européen qui 
date d'Albuquerque, cette clef des mers de Chine que les Portugais, les Hollan- 
dais et les Anglais se sont disputée tour à tour avec un acharnement si opiniâtre. 
Un quai en ruines, un fort démantelé, quelques maisons sur le second plan et un 
clocher sortant d'un bouquet d'arbres ; sur le premier plan quelques habitations 
chinoises bizarrement peintes et alignées sur la plage, voilà quel était le premier 
aspect de la ville. Le détail ne la relève pas ; une rivière étroite et profonde sert 
à abriter quelques barques de caboteurs malais, bateaux pontés qui se rappro- 
chent de nos chasse-marées de l'Océan. Celte rivière détermine à son embou- 
chure une espèce de port encaissé et peu profond, praticable seulement pour les 



208 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

barques indigènes. Quant aux navires européens , ils mouillent en rade à près 
d'une lieue de terre. 

En peu d'heures, nous avions vu tout Halacca ; nous avions parcouru son cime- 
tière chinois b&ti en amphithéâtre sur la déclivité d'une colline , imposant et 
mélancolique avec ses monuments en briques échelonnés au milieu de bouquets 
d'arbustes; le quartier malais et le petit noyau de maisons européennes, au 
nombre de douze tout au plus, restées fidèles à la ville en décadence ; nous avions 
donné un coup d'œil à la maison du résident anglais, où logent les 50 dpayes, 
seule force du pays ; nous avions foulé les débris de la cité ancienne, ses fortifica- 
tions au ras du sol , et il ne nous restait plus rien à voir quand la nuit fut venue. 

Malacca , jadis si peuplée , en est réduite aujourd'hui à 5,000 habitants : c'est 
un gros bourg que les Anglais ont tenu à se faire adjuger moins parce qu'il pou- 
vait leur être utile , que parce qu'il était situé de façon à leur nuire. Comme la 
Hollande possédait , avec Batavia , la clef du détroit de la Sonde, la Compagnie 
anglaise a voulu garder pour elle celle du détroit de Halacca dans les trois postes 
de Poulo-Penang , de Malacca et de Sincapour. 

Si j'avais eu à Malacca un désappointement de curieux, comme spéculateur et 
comme marin, mon capitaine Grundmann n'en avait pas éprouvé un moindre. Je 
le trouvai soucieux sur le môle : a Maudit pas ! disait-il^, avec ses banians chinois 
et ses voleurs malais!— C'est bien pour la dernière fois que mon ancre fait son 
trou dans ta rade. — Et il héla sur-le-champ les matelots de service. Quelques 
heures après, le petit clocher de l'église de Malacca fuyait vers le N. 0., et nous 
donnions dans les passes les plus étranglées du détroit. 

Nous naviguions avec sécurité depuis quelque temps et nous nous trouvions au 
vent des Iles Carimon quand nous vimes débouquer des criques qui l'entourent 
sept à huit pros malais, naviguant è la voile et à la rame et poussant leur bordée 
vers la goélette. Ces pros étaient de longues embarcations pontées, étroites, effilées, 
pointues aux deux bouts et taillées pour la marche. Aucune tête d'homme ne 
paraissait & bord; car de larges nattes formaient une espèce de toiture sur le pont 
et cachaient un équipage mystérieux. Aussi, à voir ces barques s'approcher avec 
une agilité merveilleuse, on eût pu croire qu'une puissance surnaturelle les pous- 
sait de la sorte sur les eaux. Le capitaine Grundmann n'envisagea cependant 
point la chose sous un aspect aussi poétique, a Tout le monde sur le pont ! » 
cria-t-il, et à l'instant les douze matelots de la goélette se rangèrent près des 
bastingages. Quelques méchantes piques d'abordage , six fusils rouilles et huit 
sabres furent tirés de l'arsenal de la chambre ; on poussa hors des sabords quatre 
canons en bois peint avec lesquels on simula une espèce de manœuvre ; on 
arrangea enfin une sorte de branle-bas de combat. Les pros n'en poursuivaient 
pas moins leur route , mornes , silencieux. Le premier d'entre eux était à portée 
de fusil, et sous son dôme de nattes on pouvait déjà distinguer des visages bruns, 
des têtes d'une expression farouche, coiffées du turban , du mouchoir roulé , ou 
du chapeau de paille en forme de cône. I.es autres pros s'échelonnaient de 



POULO-PENANG. — MALACCA. — SINGAPOUR. 209 

distance en distance, de manière à soutenir au besoin la tète de Fescadrille : 
La terreur fut au comble quand le pros le plus avancé ne se trouva plus 
qu'à une demiencâblure. Alors mon Néerlandais pensa qu*il était temps de se 
montrer : il se dressa de toute sa taille sur une cage à poules, emboucha le plus 
vaste porte-voix du bord, et d'une yoix tonnante : « Au large ! dit-il en mauvais 
malais ; au large, ou je te coule I » Il lui eût été difficile de donner suite à cette 
menace ; et pourtant, toute fanfaronne qu'elle fût, elle produisit son effet. Le pros 
laissa arriver et passa sur Tarrière de sa goélette ; les six autres imitèrent la 
manœuvre , et bientôt nous vîmes défiler ces embarcations , dont quelques-unes 
portaient un ou deux pierriers. A Tombre de leurs tentes on pouvait distinguer 
alors des équipages dix fois plus nombreux que le nôtre. 

Quand les pros furent hors de portée, le capitaine vint vers moi. « Nous Favons 
échappé belle , me dit-il ; Dieu me pardonne I j'avais oublié de vous donner mon 
mousquet de chasse ; vous auriez fait le coup de feu comme les autres t — Sans 
doute, capitaine ; mais il m3 semble que vous vous êtes exagéré le danger. Ces 
gens-là ont passé bien tranquillement à côté de la goélette 1 -- Monsieur, vous 
avex devant vous un vieux routier des mers indiennes. Ces tles que vous voyez là, 
le grand et le petit Garimon , sont deux nids de pirates : on y compte cent pros 
armés pour détrousser les vaisseaux marchands. Il y a quelques années de 
cela, sous l'administration du baron Van der Capellen, gouverneur de Bata- 
via , des canonnières hollandaises balayaient cette écume de la mer : aujourd'hui 
elle reparaît. Race infernale d'hommes, ajouta- t-il avec un soupir, ils m'ont tué 
mon fils! — Que dites-vous là, capitaine? — Hélas I ce n'est que trop vrai. 

Mon fils était embarqué sur un sloop de commerce et naviguait vers Palem- 
bang , quand ici , devant ces rochers maudits, une pirogue de Malais accosta son 
vaisseau et vendit à l'équipage des fruits et du poisson. Ces vivres étaient empoi- 
sonnés, et la pirogue portait des espions chargés d'apprécier les moyens de 
défense. Une heure après la fatale visite, trente pros armés sortaient des anses 
du grand Carimon , accostaient le sloop et achevaient à coups de crids tous ses 
marins dont une partie agonisait déjà, atteinte par le poison. Mon pauvre fils était 
du nombre. Un brick de guerre qui survint sauva le navire; mais l'équipage 
n'existait plus. Jugez si c'est à tort que mes entrailles se soulèvent à la vue de ces 
lies et de leurs habitants. — Capitaine, il me semblait impossible que sur une mer 
aussi belle, sous un ciel aussi pur, les hommes fussent aussi méchants. D'ailleurs, 
à quelques lieues de Sincapour, de Malacca , de Poulo-Penaug et de Batavia , 
sous le regard de deux nations puissantes, intéressées à la sûreté du détroit, 
j'avais peine à croire que la piraterie fût praticable. — Elle ne l'est que trop, et 
aujourd'hui , je vous le répète, nous l'avons échappé belle. Notre attitude de défi 
en a seule hmposé à ces pillards. Depuis quatre mois, cinq navires anglais ont été 
escamotés par les indigènes de Carimon , sans qu'on ait pu savoir ce qu'ils sont 
devenus. Quelques colis de leurs chargements retournés en contrebande à Pe- 
nang ont seuls révélé vaguement une catastrophe : matelots, passagers, officiers, 
I. n 



210 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

cargaison, coque da bâtiment, tout a disparu : la carcasse a été coulée , les mar- 
chandises ont été dispersées, les hommes ont péri sans doute après d'horribles 
tortures. — Ce sont là des détails affreux, capitaine. Eh quoil pour quelques 
barateries de peu d'importance , lord Exmouth s'aventura jusqu'à quelques toises 
du môle d'Alger ; et ici , où il suffirait d'une corvette de guerre , en station per- 
manente, la Compagnie anglaise n'a pas ce secours à donner à son pavillon! Elle 
laisse dévaliser ses nationaux dans un pareil coupe-gorge ! — De temps à autre , 
Monsieur, on cite bien quelques leçons sévères données à ces pirates ; mais elles 
sont rares et insuffisantes. En voici un exemple : en 1802, une frégate anglaise, 
saisie par le calme dans les passes du détroit , vit arriver sur elle une centaine 
de pros de toutes les dimensions. On la prenait pour un bâtiment de commerce. 
Elle devina l'erreur et voulut la faire servir à d'éclatantes représailles. Les 
sabords furent baissés , les hommes cachés dans les entreponts ; on ne laissa sur 
les gaillards que le personnel approximatif d'un covninj-ship naviguant d'Inde 
en Inde. Trompés par les apparences, les pros se hasardèrent à portée de 
pistolet; déjà même plusieurs d'entre eux avaient accosté la frégate, quand 
celle-ci, à un signal du commandant, démasqua toutes ses batteries et révéla 
sa force par deux formidables bordées. A cette riposte inattendue , les embarca- 
tions voulurent fuir; mais le feu des Anglais les coula presque toutes. Soixante- 
voiles malaises périrent dans cette échauffourée : le reste , à demi désemparé , 
parvint à regagner la cAte de Sumatra. Depuis ce jour de répression exemplaire , 
ces forbans ont montré plus de circonspection. » 

Pendant que cet entretien durait, la brise s'était faite, et nous laissions der- 
rière nous ces terres dangereuses. Bientôt le détroit du Gouverneur s'ouvrit 
devant la goëlette avec ses scènes imposantes : nous voguions dans un bassin qui 
fourmillait d'Iles , les unes montagneuses et coupées à pic , les autres mourant en 
pelouse au bord de l'eau ; toutes d'une fertilité et d'un coup d'œil ravissants. De 
loin , ces tlots , au nombre de cinquante à soixante , se fondaient les uns dans les 
autres, de manière à former un demi-cercle qui touchait d'un côté aux grandes 
chaînes de l'île de Bantam, et de l'autre aux sommets boisés de la péninsule. Ainsi 
de toutes parts à l'horizon se déployait un mur de terres , et l'œil ne pouvait dis- 
cerner encore l'étroit passage qui existe entre les écueils. Enfin nous donnâmes 
dans le chenal, et, après avoir doublé les récifs qui bordent l'Ile de Sincapour , 
nous laissâmes tomber l'ancre devant cette ville le 12 juillet. 

Sincapour a deux rades, l'ancienne et la nouvelle , l'une assez bonne , quoique 
ouverte , l'autre merveilleusement sûre ; nous choisîmes la dernière , située à l'O. 
de la ville. Quand la goëlette s'y trouva mouillée , nous descendîmes dans la yole, 
et six rapides avirons nous emportèrent vers l'embouchure de la rivière qui tra- 
verse Sincapour et qui en porte le nom. Le premier aspect de ce comptoir ne 
démentit pas l'idée que je m'en étais faite. A peine avions-nous doublé la Pointe 
de la Batterie, que déjà l'activité de la ville libre se révélait à nous. Nous voyions 
s'agiter au loin des groupes confus aux vêtements variés et bizarres; puis, quand 



POULO-PENANG. — HALACGA. — SINGAPOUR. 211 

fembarcation eat fait route pendant quelques minutes encore, nous pûmes à loi- 
sir détailler le tableau. Devant de hautes et vastes habitations se prolongeait un 
quai élevé de plusieurs pieds au-dessus de Teau^ et garni de nombreux escaliers 
qui servaient de débarcadère. Ce quai , nommé le quai Marchand , était jonché 
d*hommes ; ceux-ci roulant des tonneaux ou portant des caisses ; ceux-là inspec- 
tant des marchandises ou assistant à leur pesage. Cette population , active et 
affairée offrait les contrastes les plus étranges. Dans un premier coup d'oeil , il 
était impossible d*en reconnaître les types et les races ; mais on pouvait déjà deviner 
quel péle-mèle régnait dans cette Babel commerciale. Plus loin , la rivière s'étant 
élargie, ce spectacle animé fit place à une ligne de maisons droites et régulières, 
jusqu'à ce que les rives se fussent de nouveau resserrées. Alors nous nous trou- 
vâmes en face de cette colline où flottait le pavillon britannique et devant un 
pont de bois. C'est là que nous primes terre. Sur le môle et en face de pros 
amarrés se tenait un groupe de portefaix malais avec leurs larges braies descen- 
dant jusqu'aux genoux , leur pagne jeté sur l'épaule ou leur large chemise , leurs 
chapeaux de paille tressée à forme conique. A côté d'eux figurait un grave Chi- 
nois qu'escortait son domestique, digne marchand à la barbe de bouc, aux che- 
veux pendants et nattés, à l'œil oblique et fin. Sa tête était coiffée d'une calotte; 
sur des pantalons étroits et sur des manches assez justes flottaient une chemise 
et un ample gilet ; sa chaussure consistait en sandales portant sur une semelle de 
bois. 

Sincapour était pour moi un lieu de prédilection , une espèce de pays modèle , 
où s'étaient réalisées en dix ans d'existence les merveflles devinées par Adam 
Smith et ses continuateurs. Je voulus voir ce pays favorisé et le bien voir. Ma pre- 
mière visite fut pour la ville européenne, où je trouvai un logement : elle est située 
sur la rive gauche de la rivière. J'y aperçus l'hôtel du résident, bâti en briques 
que la chaux a blanchies , habitation vaste , mais peu élégante malgré sa belle 
galerie à colonnades. Non loin de là , je passai tour à tour en revue le palais de 
justice , les prisons , l'hôtel des douanes , le jardin de botanique , l'hospice et une 
foule de vastes entrepôts. Chaque quartier attira tour à tour mon examen : à l'E. 
de la rivière , le camp Boughi, et le camp arabe avec ses mosquées, à l'O. le 
camp chinois avec ses rues dites de Hacao et de Canton , avec ses temples et son 
curieux cimetière; le camp Choulia peuplé d'Hindous; enfin le camp malais jeté 
plus loin du centre marchand et groupé avec ses maisons plus modestes sur les 
bords d'une petite rivière navigable. Les naturels qui peuplent ce quartier sont 
plus doux , plus civilisés qu'aucun des peuples de la môme race : comme les Su- 
matriens , ils portent la veste à manches et le pagne autour du corps : ils ont 
aussi le crid à la ceinture « et le mouchoir roulé autour de la tète. 

Les environs de Sincapour offrent des sites ravissants : autour de la ville ce 
sont des allées et des promenades où chaque soir, au coucher du soleil, les 
créoles viennent se croiser dans leurs jolis équipages traînés par de petits che- 
vaux javanais , aux formes gracieuses , aux allures fringantes. Plus loin , et au- 



212 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

dessus des terrains inondés que couvrent les cases malaises, commence oo coteau 
dont la rampe est douce et ombragée. A son sonunet se groupent les plus jolies 
habitations qu'on puisse voir, villas charmantes, où les négociants européens 
vont respirer un air plus frais et plus salubre que celui du littoral. La vue est 
admirable du haut de ces monticules. Au travers de massifs de verdure , Sinca- 
pour blanchit à leurs pieds avec sa ligne de rues symétriques et sa rivière animée 
de barques et de navires ; plus loin se dessine l'entrée du port avec quelques 
canons en batterie ; plus loin encore la rade avec son hémicycle peuplé de mAts ; 
enfin sur le dernier plan quelques petites lies malaises éparses , qui vont s'absor- 
ber dans les grands et hauts reliefs de Sumatra. Les maisons de plaisance qui gar- 
nissent ces sonunets sont presque toutes à un seul étage : élevées sur des pieux , 
elles se trouvent à l'abri des reptiles et des insectes si communs dans ces climats 
à la fois chauds et pluvieux. Leur ameublement intérieur est commode , riche , 
élégant. Des jardins et des bouquets d'arbres entourent le corps de logis : de 
jeunes plants de cannelliers et de girofliers tapissent le versant intérieur des 
collines. 

La fondation de Sincapour est un fait contemporain qui peut être raconté en 
quelques mots. Après le traité qui rendit à la Hollande presque toutes ses posses- 
sions de l'archipel malais , le dernier gouverneur anglais de Batavia , sir Stamford 
Raffles, trouva qu'il était utile et politique d'assurer à la Grande-Bretagne un 
poste avancé dans les mers de Chine. 11 visita donc tour à tour les points les plus 
favorables , songea à Riou , aux tles Carimon , à la presqu'île de Johore, et finit 
par fixer ses vues sur Sincapour. Autorisé par le gouverneur général du Bengale, 
le marquis de Hastings , il en prit possession avec le colonel Farquhar, le 6 février 
1819. Par une coïncidence bizarre , la cession de Sincapour avait aussi été faite 
un siècle auparavant par le roi de Johore au capitaine anglais Hamilton , dont le 
récit avait prodigieusement exagéré la fécondité de l'ile. Les colonisateurs mo- 
dernes ignoraient toutefois ce droit préexistant , quand ils se firent céder par les 
possesseurs indigènes la portion du littoral où ils fondèrent leur factorerie. On 
ne chercha pas aloi*s à dresser des stipulations formelles et définitives : ce ne fui 
qu'à la suite des progrès de l'établissement et vers 183& , qu'un accord fut signé 
entre les fils dépossédés du sultan Mahomet , mort en 1810 roi de Johore , et le 
résident anglais de Sincapour. La propriété et la souveraineté de l'tle furent cédées 
au gouvernement britannique moyennant la somme de 60,000 piastres et une 
annuité de 2<h,000 piastres à chacun d'eux. 

L'tle de Sincapour que ce traité a placée sous le patronage anglais a , dans sa 
forme elliptique , 37 milles dans sa plus grande longueur , et 15 milles dans sa 
largeur. Elle n'est séparée de la presqu'île de Malacca que par un canah étroit; 
son front méridional regarde une chaîne d'Iles désertes pour la plupart ou peu- 
plées de races sauvages. L'aspect général de Sincapour présente une surface iné- 
gale et onduleuse ; le terrain qui avoisine le comptoir est sablonneux quoique fer- 
tile. Ses forêts abondent en bois de construction ; elles recèlent presque tous les 



P0UL0-PENAN6. — MAL AGGA. — SINGAFOUB. 213 

quadrupèdes , Mtes de la péninsule ; des singes de plusieurs espèces , le chat 
sauvage y la loutre y récureuil , le porc-épic , le daiin y et le moschus pygmeus^ 
espèce de lièvre sans oreilles, commun dans les contrées tropicales. Les bêtes fé- 
roces, comme le tigreje léopard, etc., paraissent inconnues à Sincapour. Quant 
anx oiseaux , ils s'y rencontrent nombreux et variés ; les plus conununs sont les 
grimpeurs et les palmipèdes. Les reptiles infestent Vile ; M. Crawfurd y reconnut, 
pendant son séjour, plus de quarante espèces de serpents. 

Grice à sa température égale et variant à peine du 20"* au 27<» centigrade , Sin- 
capour partage , avec Poulo-Penang , la réputation d*un site salubre et favorable 
anx malades. Les Anglais que les fièvres et la dyssenterie chassent du Bengale ou 
de la cAte de Coromandel viennent chercher dans lUede Stamford la guérison et 
la santé. Les produits du sol aident autant que le climat à des cures inespérées. 
On conçoit que Sincapour, née à peine , ne peut avoir encore d'industrie manu- 
facturière , qui est toujours le résultat d*une civilisation lente et laborieuse. Quel- 
ques chantiers de construction , et des fabriques de sagou perlé , voilà à quoi se 
réduisait en 1830 la liste des établissements industriels. Hais son commerce 
d'échanges , ses transactions d'entrepôt, ont déjà dépassé la plus haute somme 
des espérances préconçues. Grflce à de larges franchises obtenues cette fois de la 
Compagnie privilégiée des Indes , les navires européens , les pros malais , les bar- 
ques de Siam , les jonques de la Chine , de la Cochinchine et du Japon, les bateaux 
du Boughis et de Tarchipel des Philippines , semblent se donner rendez-vous 
aujourd'hui sur cette rade de Sincapour , espèce de terrain neutre pour tous les 
peuples commerçants. Ce mouvement commercial , imperceptible au début , a 
grandi d'une façon si merveilleuse et si rapide, qu*on l'évalue aujourd'hui à plus 
de 150 millions de francs par aimée. La progression a été la même pour la popu* 
latioD , composée de Chinois , de Malais, de Boughis, d'Hindous, d'Européens, 
de Javanais et de Siamois. Parmi ces peuples d'origine différente, il en est deux 
qui dominent à Sincapour par le nombre : ce sont les Chinois et les Malais, for- 
mant ensemble les cinq sixièmes de la population. Les Chinois de Sincapour se 
subdivisent en cinq classes toutes marchandes, mais distinctes par leurs mœurs, 
leurs habitudes et leur langage. Les Malais de Sincapour ne viennent qu'après 
les Chinois pour l'activité et l'intelligence. La partie marchande de la ville 
forme une petite presqu'île qui finit en langue dans le golfe : concentrée sur ce 
point , les marchés , les entrepôts , les magasins lui donnent l'air d'une foire 
perpétuelle. 

Quoique la puissance anglaise soit respectée à Sincapour autant que dans les 
localités les mieux gardées de l'Inde, la force armée aux ordres du résident s'élève 
à peine à cent cinquante cipayes , dont l'entretien coûte quelques milliers de 
piastres par an. Quelques droits de détail sur la vente de l'opium, une taxe sur 
la fabrication à domicile des liqueurs fermentées ; une autre taxe sur les jeux ; 
enfin quelques droits de licence , toutes charges légères et presque inaperçues , 
suffisaient pour couvrir les dépenses coloniales. A l'aide de pareils moyens Sin- 



214 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

eapour, en quelques années d'existence , a renouvelé , dans notre monde com- 
mercial , ces miracles de prospérité que l'histoire attribue à Tyr , le plus opulent 
entrepôt de l'antiquité. 



CHAPITRE XXIV. 



A Sincapour commençait pour mon itinéraire le chapitre des éventualités. 
Devant moi y dans toutes les directions y à chaque aire du compas , s'offraient des 
pays que je voulais et que je devais voir. Archipel ou continent , Malaisie ou Asie, 
Java, Bornéo, les Philippines, la Chine, le Tonquin, la Cochinchine, Siam, 
c'était a choisir au milieu de tant de terres promises. Je n'osais me décider ; j'hé- 
sitais quand le hasard prit Vinitiative ; il me servit mieux que ma volonté. Un jour 
que j'allais rendre visite au résident anglais , je trouvai dans son salon un étran* 
ger, homme dans la vigueur de l'âge, mais portant sur sa 6gure un reflet indi- 
cible de rêveuse misanthropie. Des cheveux blonds, déjà clair-semés, venaient 
couvrir des tempes légèrement creuses ; ses traits avaient de la noblesse et de la 
régularité; son teint hâlé par les voyages avait eu autrefois la pureté et la blan- 
cheur des plus beaux teints du Nord. 

Dès que je vis cet homme , je me sentis entraîné vers lui. On nous présenta Tun 
à l'autre , et l'entretien s'engagea. Il fut contraint d*abord , cérémonieux ; mais 
peu à peu l'abandon prit le pas sur la défiance. Avec mes allures ouvertes j*eu8 
bientôt vaincu la réserve systématique de l'étranger. On eût dit que , placé depuis 
longtemps à un point de vue pessimiste , il lui semblait neuf de trouver un voya- 
geur qui procédait par la visée contraire, découvrant quelques charmes dans tout 
ce qu'il voyait, cherchant du bien même dans le mal. Soit que ce contraste le pi- 
quât , soit que ma bonne foi l'eût gagné , après deux heures d'entretien il me 
tendit la main : « Monsieur, voulez-vous permettre au baron Norberg de se dire 
de vos amis ?» Il me raconta ensuite comment, riche seigneur de la cour de Suède, 
il était arrivé à quarante ans, après bien des chagrins soufferts, au dernier degré 
du blasement et du dégoût. La pensée des voyages lui était alors venue comme 
épreuve et c^mme remède. Depuis quatre années, il courait le monde ; il était ar- 
rivé de la Suède au Bengale, par terre, traversant la Russie et la Perse, cent fois 
exposé à périr, sauvé cent fois par son étoile, cr Du Bengale à Sincapour, ajouta-t-il, 
j'ai fait le métier de caboteur, en battant toute la côte péninsulaire; il faut que 
j'en fasse autant pour la mer de Chine. Cette fois encore mon étoile m'a servi ; 
un Chinois avait ici , prête à partir , sa belle et bonne jonque, lourd morceau de 
bois qui porte six mille pikouls : j'ai fait affaire avec lui ; nous mettons à la voile 
demain pour le golfe de Siam ; nous verrons Banckock , Poulo-Condor , le Kam- 
bodje, la Cochinchine, les Philippines, avant d'aller mouiller à Macao et à Can- 



ROYAUME DE SIAM. -^BANGROCK. 215 

ton. » Je mourais d*envie de in*offrir poar son compagnon de route, a Monsieur* 
loidis-je, y art-il place encore pour un passager sur votre jonque chinoise? — 
Toute la chambre est à moi.... et à vous par conséquent, o répondit-iL Je Taurais 
embrassé de toute mon Ame. 

Le lendemain 18 juillet 1830, nous nous embarquions» le baron et moi , dans 
nne chaloupe qui devait nous conduire en rade. Bientôt « au milieu d*une foule 
de navires européens de toutes les formes , se montra à nous » dans sa majesté , 
notre massive jonque , avec ses bordages en relief et sa mâture déprimée et ché- 
tive. C'était pourtant un bâtiment à trois mâts; mais celui de Tarrière, perché 
sar la dunette , ne servait que comme bâton de pavillon , et celui de Tavant ne 
portait qu'une misaine étriquée ; le mât du milieu seul avait une grande voile 
assez respectable , et un morceau de toile au-dessus qui jouait le hunier. Toutes 
ces voiles soit en cotonnade , soit en fibres de cocotier , étaient traversées par des 
morceaux de bambou léger qui les unissaient. Le pont de la jonque était libre 
et ras, si ce n*est vers le couronnement où se groupaient les logements des offi- 
ciers et des passagers. Ces logements formaient un pâté confus et pyramidal de 
petites cahutes entassées les unes sur les autres sans grâce et sans symétrie. La 
pins haute n'allait pas à moins de dix-huit pieds au-dessus du pont. C'était la place 
d'honneur , et nous devions l'occuper. 

Le baron voyageait en nabab. Des malles pleines de livres et d'instruments de 
mathématiques; des provisions à ne savoir où les loger; un domestique nonn 
brenx , un interprète qui savait l'indou , le malais , le chinois et tous les jargons 
qui en dérivent; des vins de France, du tabac de Turquie, des pipes, de l'essence 
de rose , et même un peu d'opium pour ses douleurs européennes ; voilà avec 
quel attirail il se présenta le long du bord. Moi , j'étais moins chargé de bagages : 
deux valises et mon portefeuille ; c'était assez pour mon tour du monde. 

Le graye Tsin-fong , commandant de la jonque , crut de son devoir de nous 
faire les honneurs de son bord. Il nous reçut à la porte de la chambre , et ne 
se retira que lorsqu'il nous y eut installés lui-même. Dans un espace de dix pieds 
carrés sur six pieds de hauteur, deux hamacs à cadres furent suspendus au plancher; 
c'étaient nos lits se balançant si près l'un de l'autre, que couchés nous pouvions 
nous toucher la main. Nos effets, nos vivres prirent place dans les aménagements 
de cette cabine. Quand nous reparûmes sur le pont en costume de passagers, avec 
DOS vestes de nankin et nos larges chapeaux de paille, déjà le cap 0. de File de 
Sincapour nous masquait la rade du comptoir anglais, ses maisons blanches grou- 
pées sur la rive, et ses habitations clair-semées sur les hauteurs. Nous entrions 
dans les mers de Chine. Deux Européens perdus au milieu de cet équipage 
étrange et sur ce transport à la coque bizarre, à la voilure mesquine , auraient 
fourni matière au plus piquant tableau qu'il soit possible d'imaginer. 

Ije lendemain, la mousson du S. 0. ayant fraîchi dans nos voiles, les derniers 
sommets de la péninsule malaise se perdirent derrière nous , et au jour suivant 
de hautes terres se relevèrent par le bossoir de tribord. Nous approchions de Tar- 



216 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

chipel des Anambas , ties peu visitées par les Européens et dont Bougainville et 
Laplace ont tour à tour relevé les côtes. Notre capitaine chinois ne me parut 
. pas avoir besoin de nos cartes , pour éviter les récifs qui les entourent. De cap 
en cap, il arriva jusqu'à une baie assez sûre située sur la côte occidentale de 
Djimadja , la plus grande tle du groupe des Anambas. Du point où nous étions 
mouillés , nous voyions fm*r dans tous les sens des coteaux couverts de plantations. 
La canne à sucre et le maïs y poussaient au pied du sagoutier , qui fournit à ces 
insulaires leur principale nourriture. Cet arbre, de la famille des palmiers, pro- 
jette à une grande hauteur son tronc légèrement annelé. Pour obtenir la subs- 
tance blanchâtre et glutineuse connue sous le nom de sagou, on coupe Tarbre par 
tronçons; alors Técorce, quoique épaisse et lisse, s^écaille et se détache pour lais- 
ser voir une moelle blanche qui , séchée au soleil, se pulvérise , et cuite ensuite à 
la vapeur devient grumeleuse comme de la semoule. Moins fin, moins soigneuse- 
ment préparé que celui de Java, le sagou des Anambas est plus substantiel. 

A peine avions-nous jeté l'ancre devant le village où réside le rajah de Tile , 
qu'une foule de pirogues couvrirent la rade et accoururent le long du bord pour 
nous offrir des provisions. Des poules, des canards, des cabris , des noix de coco , 
encombraient ces sveltes et gracieuses embarcations. Rien n'était plus joli au coop 
d'œil que cette escadrille aux bordages blancs couverts avec du rotin et relevés 
d'une bande rouge. Un homme avec sa pagaie et un enfant pour l'assister au be- 
soin, sufBsaient pour guider une pirogue. 

Les insulaires de cet archipel appartiennent à la famille malaise. Leurs mem- 
bres trapus et vigoureux , leur physionomie hautaine et soupçonneuse , ne pré- 
viennent guère en leur faveur. Aussi , quelque désir qu'ils eussent de nous possé- 
der à terre , nous crûmes qu'il était plus prudent de les observer de loin. Le temps 
nous manquait d'ailleurs , car le capitaine Tsin-fong allait remettre à la voile. 
Avant la nuit , nous avions relevé les lies de Siantang , de Poulo-Mata , de Poulo- 
Mobour, et une foule d'autres plus petites. 

Le reste de notre traversée , jusqu'au fond du golfe de Siam , n'offrit rien qui 
soit à signaler : toujours en vue des hautes chaînes de la presqu'île , nous n'étions 
cependant pas assez voisins du rivage pour qu'il fût possible d'en relever la géo- 
graphie. Passionné pour la science , Norberg avait avec lui les instruments de 
marine les plus perfectionnés , les cartes les plus exactes. Chaque jour, à midi , il 
faisait ce qu'on nomme , en termes de mer, son point. Armé de son sextant , il 
suivait le mouvement ascensionnel du soleil , jusqu'à ce que l'astre fût arrivé à 
son apogée ; puis , par un calcul prompt et sûr , il déterminait,- au moyen de cette 
observation, le chiffre exact de la latitude où se trouvait alors le navire. Un jour 
qu'il se livrait à cette distraction habituelle , le capitaine chinois s*approcha de lui 
et parut curieux de savoir ce que signifiaient un pareil travail et un pareil instru- 
ment. Norberg le lui expliqua aussi clairement que possible par le canal de l'in- 
terprète ; il lui fit sur les divisions terrestres et sur les calculs maritimes un cours 
de théorie auquel le Chinois semblait prêter la plus vive attention; enfin, le croyant 



BOTAUME DE SIAM. — BANGKOGK. 2i7 

Gon?aioca et iostniit à demi, il lui montra comment , au moyen d*an réflecteur 
et de Terres colorés, on ramenait sur la ligne de Vhorizon le disque du soleil 
dépourvu de rayons. Cette expérience physique le frappa plus que tout le reste : 
il voyait Fastre se promener sur le del y se baigner dans la mer, au gré de la tige 
de cuivre sur laquelle ses évolutions étaient graduées : cela le saisissait, le stupé- 
fiait. A plusieurs réprises, il voulut s'assurer du fait par lui-même, il prit Tinstru- 
ment , fit jouer l'alidade , puis se fit de nouveau expliquer Tutilité de la machine. 
Norberg était enchanté y il venait de faire un prosélyte à notre supériorité mathé- 
matique, quand Tsîn-fong secoua la tète avec un mouvement d*incrédulité : a Oui, 
c'est bien , dit-il , tu fais venir le soleil sur le niveau de l'Océan ; tu sais de cette 
manière à quelle hauteur il est ; je comprends tout cela : mais , si tu calcules ainsi 
l'élévation , tu dois calculer aussi la profondeur. Combien y a-t-il de pieds d*eau 
sous le navire? » A cette incroyable interpellation , Norberg faillit éclater; le sex- 
tant lui échappa des mains, a Eh bien I insista le capitaine , tu ne peux pas me 
dire la profondeur de la mer? — Tu vois donc que ta science est vaine, poursui- 
vait-il ; vous autres d'Europe, irons n'en savez pas plus que nous. » Depuis ce jour, 
le digne homme prit en pitié notre théorie nautique ; et ce fut pour lui sans doute 
un nouveau motif de se complaire dans les procédés de la navigation chinoise. 

Les deux sinus intérieurs du golfe de Siam ne sont encore tracés sur aucune 
carte d'une manière exacte et complète. Dans son ambassade de 1821, M. John 
Crawfurd en explora la partie orientale. Il visita Poulo-Ubi et la longue ligne 
d'ilôts qui la continuent. Quant à nous , voulant à la fois profiter et de la mous- 
son et des brises de terre , nous longeâmes la presqu'île de Malacca jusqu'à 
Poulo-Lozm ; puis , nous allâmes reconnaître le cap Lyant , et , traversant une 
foule d'Iles désertes ou habitées, nous jetAmes enfin l'ancre dans la rade de Siam 
le 31 juillet. Sans les hautes montagnes de Bang-Basoë qui restaient à notre 
gauche , nous aurions pu nous croire encore au large ; tant la terre qui s'étendait 
en face était basse et noyée dans Feau. 

Le lendemain la jonque leva l'ancre , elle traversa la barre avec la marée mon- 
tante. Trois lieues au delà, nous donnâmes dans les bouches du Meinan , labou- 
rant de temps à autre une vase molle et inconsistante. A notre arrivée à Pak- 
Nam, premier village qu'on trouve sur la rive gauche du fleuve et à trois 
milles de l'embouchure, il nous fallut compter avec les préposés siamois, chargés 
de la police de cette frontière. Le baron était chandement recommandé , une lettre 
de lord Bentinck lui-même lui aurait ouvert au besoin jusqu'aux portes du châ- 
teau royal de Banckock. Aussi le chef de Pak-Nam nous accueillit-il avec les plus 
grands égards. C'était nn vieillard vert encore qui avait voyagé dans l'Asie, qui 
avait vu Quedah , Penang et le Bengale ; il parlait malais d'une façon passable , et, 
pour nous prouver qu'il n'était pas complètement étranger à nos manières d'Eu- 
rope, il nous toucha la main à l'anglaise, en la secouant de toute sa force. 

Après vingt-quatre heures de délai , le capitaine Tsin-fong obtint la permission 
de remonter la rivière , et le flux nous vit déraper et remettre à la voile. Au-des- 

I. 28 



218 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

SUS de Pak-Nam , le Meinan, qui jusqu'alors a conservé p^ës d'un mille de large, 
commence à se rétrécir et à s'encaisser. Sur Tune de ses rives paraissent, à une 
demi-journée plus loin , les ruines d'un fort que les Hollandais ont bâti , il y a cent 
cinquante ans environ, à Fépoque où florissait leur commerce avec Siam. Ces 
ruines que Veau couvre aujourd'hui forment, avec un banc de sable, les seuls 
dangers de cette navigation fluviale. Quand ils sont dépassés, un navire peut 
croiser le Meinan dans tous les sens, ranger l'une et l'autre de ses rives, frôler 
les arbres avec ses vergues , sans courir aucune chance d'échouage. Pendant une 
vingtaine de milles au-dessus des bouches du Heinan , la contrée siamoise offre 
l'aspect d'un terrain en friche et impropre à la culture ; mais au-dessus de ce 
rayon ingrat commencent des vallons fertiles aveé de riches rizières et de nom- 
breux villages. Des bouquets de palmiers, des vergers, de petits bois, varient un 
paysage animé par des troupeaux de buffles. 

Le 1*' août, après une journée de délicieuse navigation, Banckock^parut, Banc- 
kock la capitale actuelle de Siam , la résidence du roi , depuis que Sio-Thya a été 
ruinée par l'invasion birmane. Située sur le Meinao qui l'enceint tout entière , 
Banckock nous montrait en perspective les aiguilles dorées de ses pagodes mon- 
tant au ciel en cônes ou en pyramides. Nous voyions sur la rive ses maisons avec 
leurs dômes de cocotiers et de banians ; puis sur le fleuve et plus près de nous 
une foule de barques chargées de naturels , qui venaient nous ofirir leurs denrées 
ou nous proposer leurs services. Au loin , pour compléter l'ensemble du tableau , 
le palais du souverain étalait sous sa pyramide conique des tranches de murs qui 
semblaient s'ouvrir comme un éventail. Sur chaque bord du fleuve fuyait une ran- 
gée d'habitations flottantes, construites sur des radeaux de bambou que de fortes 
amarres fixaient au rivage. C'étaient les boutiques des marchands chinois, pro- 
pres , bien décorées et bien tenues , et près desquelles venaient mouiller les jon- 
ques du commerce. Du milieu du fleuve on pouvait entendre ces infatigables 
revendeurs crier à haute voix leurs denrées. Notre patron chinois n'avait touché 
à Siam que pour y faire une courte reiftche. Prévenus , nous voulûmes utiliser le 
peu de jours qui nous étaient donnés , et le canot de la jonque nous conduisit à 
terre, presque en face de la maison du résident portugais. Ce ne fut pas une 
petite peine que celle de traverser la foule bienveillante mais curieuse, qui se 
pressait autour de nous; hommes et fenunes, vieillards et enfants, talapoints ou 
officiers du roi , semblaient être accourus pour nous examiner, et nous détailler 
des pieds à la tête : enfin la porte de dom Silveira s'ouvrit à nous , et nous pûmes 
respirer à l'aise. 

Le Portugais nous reçut de la façon la plus affable : le thé , les confitures chi- 
noises, le bétel, nous furent tour à tour offerts. Pour mieux nous préparer aux 
singularités du pays, notre hôte voulut nous donner un avant-goût de ses usages ; 
il nous parla de la cour du monarque actuel , de l'ambassade récente de M. Craw- 
fiird, et de l'audience qu'il avait obtenue de S. H. siamoise. « Ce n'est pas sans 
peine , nous dit-il , qu'on se décida à recevoir les Anglais. Quelques Chinob 



BOTAUME DE SIAM. - BANCEOCK. 219 

ataient persuadé aa Prah-RIang ( premier ministre ) que ces peuples arrivaient 
toujours avec de douces paroles, puis qu^ils demandaient à fonder une factorerie, 
ensuite à bfttir un muraille , enfin à la garnir de canons ; que c'était ainsi qu'ils 
avaient fait au Bengale, et qu'ils n'agiraient pas autrement à Siam. Après bien 
des ordres et des contre-ordres, on résolut de les entendre, sauf à se tenir en 
garde contre eux. Le 8 avril 4821 , M. Crawford et ses secrétaires d'ambassade 
se rendirent au palais dans des hamacs couverts de tapis brodés et portés par 
deux hommes de la maison du roi. Une foule immense couvrait les avenues par 
lesqudles Os devaient passer ; deux haies de soldats étaient impuissantes à conte- 
nir ces flots de curieux. A la porte du palais ils descendirent de litière et furent 
obligés de se dessaisir de leurs armes : devant la salle d'audience, l'usage exigea 
plus encore ; il fallut que les envoyés de S. M. britannique quittassent leurs sou- 
liers. Alors on les salua d'une assourdissante musique , composée de gongs , de 
lambours , dé flûtes et de flageolets. A peine étaient-ils entrés que le roi parut. 
A son aspect» cette foule de courtisans saluèrent leur maître , en levant par ti*ois 
fois les mains jointes au-dessus de la tète , et en se prosternant ensuite par trois 
fois de manière à ce que leur front touchât la terre. Les envoyés anglais se rési- 
gnèrent à la première partie de ce salut ; on les tint quittes de la seconde. 

« La salle d'audience, ajouta dom Silveira, est un vaste parallélogramme de 
80 pieds de long sur 40 de large. Deux rangs de pilastres en bois conduisent de 
la porte d'entrée au trône , lequel est sur un plan plus élevé que le reste. Le 
trAne , doré et voilé à demi par des rideaux brodés d'or, ressemble à une chaire 
ou plutdt à une niche de madone. C'est là que le monarque s'assit avec un bâton 
d*or à la main : à sa gauche étaient les présents que le gouverneur général du 
Bengale envoyait à S. M. siamoise. Quand un secrétaire en eut lu la liste, une 
espèce d'interrogatoire commença entre le roi et les ambassadeurs anglais , par 
l'intermédiaire de deux truchements. Les questions les plus importantes furent de 
la nature de celles-ci : « Qui vous envoie? Le roi d'Angleterre sait-il que vous 
êtes venu vers moi? Le gouverneur général du Bengale est-il frère du roi d'An- 
gleterre? Qui est le plus âgé du roi d'Angleterre ou du gouverneur général? Où 
irez-vous en quittant Siam? Irez-vous à Touranne?yisiterezvousHué?etc.,etc.i> 
Enfin S. M., après avoir épuisé le catalogue de ses questions, conclut ainsi : a Je 
sois heureux de voir un envoyé du gouverneur de l'Inde. Ce que vous avez encore 
^ me dire, communiquez-le à mon ministre. Quant à nous, ce qui peut nous être 
agréable de votre part, c'est que vous nous fournissiez des armes : voilà tout ce 
dont nous avons besoin, b A ces mots, un choc singulier, un bruit aigre et 
discordant retentit dans la salle d'audience. Le rideau se tira sur le roi, et les 
courtisans se jetèrent de nouveau la face contre terre. « Voilà tout ce que l'am- 
bassade anglaise obtint du souverain siamois. Plus tard , M. Crawfurd obtint , il 
est vrai , un traité du ministre des aflaires étrangères ; mais avec ces chefs de 
l'Asie orientale toutes stipulations sont vaines ; le caprice d'un dignitaire annule 
souvent les conventions le plus péniblement débattues. » 



220 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

A la suite de cet entretien, nous sortîmes avec le résident pour explorer la ?ille. 
Le palais du roi étant presque à la porte dedom SilTeira , nous y allAmes d'abord. 
Auprès du mur d*enceinte , un curieux spectacle nous attendait : c'était le Prah- 
Klang, le premier ministre, qui, monté sur un magnifique éléphant , se rendait è 
la résidence royale. A ses côtés, devant et derrière lui , galopaient des cavaliers 
et marchaient des fantassins. Ces gardes du corps, avec leur costume moitié euro- 
péen, moitié asiatique , avaient la tournure la plus grotesque du monde. Leur 
uniforme consistait en un justaucorps de méchant drap écarlate boutonné sur le 
devant ; en culottes larges et flottantes qui n'allaient qu^aux genoux : leur tète 
était couverte d*un singulier chapeau à larges bords et terminé en pain de sucre; 
coifiure peinte au vernis et faite de cuir de rhinocéros à Tépreuve du sabre. Leurs 
armes les plus communes étaient de longues piques : quelques-uns avaient pour- 
tant des fusils sans baïonnette. Tout ce cortège allait au château , qui se voyait 
près de là avec ses ailes formant comme des découpures de portiques et mon- 
tant par assises jusqu'au pied d'une aiguille tout annelée. 

Après le palais, nous vîmes les temples. Le plus beau d'entre eux était celui que 
KrontChiat , le prince actuel , avait fait construire ; magnifique pagode boud« 
dhique, pleine de somptueux sanctuaires et d'habitations ombragées pour ses tala- 
poins. Le culte de Bouddha ou de Fo étant commun aux Siamois, aux Birmans et 
aux Chingulais, la forme des édifices religieux, comme aussi les usages et les rites 
qui s'y rattachent, sont à peu près les mêmes dans ces diverses localités. Après les 
pagodes de Kandy et de Ragoun, il me restait peu de surprises à éprouver en ce 
genre. 

En nous rapprochant du centre de la ville , nous entrâmes dans quelques habi- 
tations ; elles étaient presque toutes construites en bambou et recouvertes de 
feuilles de pahnier, avec des fenêtres treillagées pour les tenir plus aérées : un 
petit clos planté d'arbres fruitiers lejir servait ordinairement d'appendice. Devant 
l'une de ces cases, nous vtmes un couple siamois, homme et femme; l'homme 
était à demi nu ; une seule pièce de toile l'enveloppait depuis la chute des reins 
jusqu'à mi-jambe. La femme, assise sur un canapé en rotin , tenait à la main un 
éventail ; elle avait les cheveux ras comme un homme ; un pagne rayé drapé sur 
son épaule lui laissait la poitrine à demi découverte ; son pantalon assez ample 
venait se nouer au-dessous du genou. La physionomie de cette femme était douce, 
gracieuse, avenante; cette chevelure rase, ce costume étrange et simple, enchan- 
tèrent mon compagnon de voyage. Il voulut entrer dans la case, où nous trou- 
vâmes d'abord quelque peu de défiance , puis de l'abandon et une cordiale hos- 
pitalité. 

Les maisons des riches marchands , celles des dignitaires du royaume » les 
temples, les palais, sont ordinairement faits de matériaux plus solides et plus 
coûteux que le bambou et les feuilles de palmier. Le marbre, la pierre, la brique, 
le mortier , le bois de charpente, entrent dans ces constructions. La toiture est 
souvent en tuiles rouges, parfois en étain laminé ou câlin, qui luit au soleil. 



BOTàUME de SIAM. — BANGKOGK. 221 

Fatîgaés de cette première coarse k travers Banckock, nous regagnâmes les 
bords du Meinan où nous primes congé de l'obligeant Silveira. Le lendemain, 
Norberg me réveilla de fort bonne heure, a Allons revoir la ville, me dit-il, mais 
seuls cette fois ; il faut examiner ce peuple-là de plus près qu'hier pour savoir 
qu'en penser. Je n'aime ni les explications toutes mâchées, ni les opinions toutes 
£adtes. i> Peu de minutes après, nous accostions l'un des radeaux qui bordent là 
rive, et bientôt une populace empressée nous entoura et nous suivit eu grossis- 
sant toujours. C'étaient, sur notre passage , tantôt des cris confus, tantôt de stu- 
pides questions auxquelles notre interprète ne répondait qu'en haussant les 
épaules. Ce qui préoccupait le plus cette foule, c'était de savoir de quelle étoffe 
étaient nos habits , et à quel usage servaient les petits colifichets de la toilette 
européenne. Ainsi escortés , nous parcourûmes les quartiers les plus populeux ; 
nous vîmes le bazar chinois, où se trouvaient étalées une foule de marchandises 
d'Asie et d'Eui^pe; nous passâmes sous les remparts de la forteresse, ouvrage 
sans fossé et sans canons ; nous visitâmes la prison , la manufacture de poudres, et 
quelques asiles publics qui ressemblent aux chauderies hindoues. 

Banckock est bâti sur un terrain d'alluvion qui a partout de la fermeté et de la 
consistance. De grands canaux, avec une foule de petits embranchements, l'en- 
lacent et en font une espèce de Veiyse. Ces canaux sont couverts de bateaux 
marchands qui, chargés de riz, de coton, de sel, d'huile et de poisson salé , for- 
ment autant de magasins de gros et de détail le long du quai. De temps en temps, 
sur ces étroites lagunes , paraissent des ponts informes composés de simples 
troncs d'arbrea projetant leurs arches jusqu'à trente pieds de hauteur. Pour 
les traverser, il faut avoir la hardiesse et l'aplomb d'un équilibriste. 

Nous cherchions encore à nous frayer un chemin parmi ce peuple d'oisifs et de 
badauds , quand un naturel vint proposer à notre interprète de nous conduire 
vers les éléphants blancs , ces objets d'une vénération si profonde dans la région 
indo-chinoise. La distraction était toute trouvée; nous l'acceptâmes avec plaisir. 

Le roi de Siam était alors possesseur de six éléphants blancs, nombre inouï 
dans les annales de ta contrée , et regardé comme un favorable augure pour la 
prospérité de son règne. Nous en vîmes quatre ; les deux autres étaient de trop 
capricieuse nature pour être visités sans péril. Ces animaux avaient la robe 
vraiment blanche , sauf quelques taches de couleur de chair dans les endroits où 
le poil était tombé. Nul indice de faiblesse et d'imperfection ne témoignait que 
cette blancheur fût une maladie. Leur taille variait de six à neufs pieds. Leur 
généalogie, soigneusement constatée, les faisait originaires du royaume de Laos ; 
aucun d'eux n'était né en pays siamois ou malais. 

La rareté des éléphants blancs est sans doute le seul motif de l'exorbitante 
considération dont ils jouissent. Les sectaires de Bouddha , dans leurs idées de 
métempsycose, ont dû croire qu'un animal peu commun, né dans les paya où l'es- 
pèce analogue est très-perfectionnée, devait se classer au nombre des êtres mor- 
leb les plus purs et les plus parfaits. Le corps de l'éléphant blanc loge donc. 



228 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

suivant eux, une Ame supéneare à qui le préjugé populaire a donné sur-le-champ 
le titre et le nom de roi. Celui-ci est le roi pur , Tautre le roi terrible, un troi- 
sième le roi clément, et ainsi des autres. Chacun de ces éléphants a une étable 
séparée avec dix gardiens pour son service. Les défenses des mâles sont garnies 
de clochettes d*or ; une chaîne de mailles d*or leur couvre le sommet de leur tête, 
et un petit coussin de velours brodé est fixé sur \eur dos. Dans le clos commun 
des nobles animaux , notre guide nous montra deux singes blancs, de haute taille 
et aimés de longues queues, qui, disait>il, étaient là pour conjurer toute maladie 
loin des royaux pensionnaires. Des éléphants blancs, nous passâmes aux autres 
éléphants que leur couleur faisait rentrer dans la classe ordinaire et vouait aux 
plus pénibles services. Ils n'avaient rien extérieurement qui les rendit remar- 
quables; leur taille était moyenne, leur port assez lourd ; mais leurs cornacs par- 
laient avec enthousiasme des qualités intelligentes et précieuses dont ils étaient 
doués. 

Au sortir des écuries royales, le hasard nous procura le spectacle d'une céré- 
monie funèbre qui avait attiré un grand concours de peuple. La scène se passait 
sous un banian qui étendait son feuillage sur la cour d*uii temple. Le cercueil 
était là , élevé à six pieds du sol , revêtu d'une couverture blanche et surmonté 
d*un dais orné de fleurs de jasmin. Quand une musique bruyante de gongs et de 
tambours eut préludé aux funérailles, la prière commença sous la direction du 
talapoin. Elle était en pâli, et les assistants la lisaient sur des feuillets de palmier. 
Quelques fenunes assises sur une plate-forme derrière le prêtre avaient chacune 
un cierge à la main. 

Après les prières dites, les talapoins s'approchèrent, enlevèrent la couverture 
de drap qui parait le cercueil et se la partagèrent ; ensuite on livra le corps aux 
serviteurs qui devaient le laver. Pendant que ce pieux devoir s'accomplt^it, nous 
pûmes examiner l'attitude des parents du mort : leur tenue était grave et décente, 
mais aucun symptôme ne révélait en eux une grande douleur. Une seule fenune 
semblait profondément aiTectée : c'était TépoUse du défunt, âgée de Vingt ans à 
peine, ayant, comme signes extérieurs de deuil, les cheveux ras et la robe 
blanche. Elle était assise devant le cercueil , et la vue de ce cadavre lui arrachait 
des larmes et des sanglots. 

Le bûcher funéraire se composait d'un amas de matières combustibles sur 
lequel le cercueil fut posé. Le talapoin , à la suite d'une nouvelle prière, vint dis- 
tribuer alors à l'assistance des flambeaux ou des morceaux de bois enflammés. 
Norberg et moi nous en reçûmes comme les autres, et il fallut qu'à notre tour 
nous missions le feu aux restes du Siamois. Autour du foyer pétillant, les parents 
se réunirent encercle, firent un paquet de leurs bardes, les secouèrent par six 
fois, en se gardant bien de les laisser tomber ; puis quand le bûcher n'offrit plus 
que des braises et des cendres , chacun se retira en faisant la conduite à la veuTO 
éplorée. 

Nous nous étions remis en route vers le fleuve , après avoir vinté les mines de 



ROYAUME DE SIAM. — BANGKOGE. 823 

deux forts. Tan hollandais , Taatre français, et déjà noas touchions à l'embarca- 
dère, quand un homme nous accosta. C*était yisiblement un Siamois , mais son 
costume demi-indigène, demi-européen, lui donnait un aspect si grotesque, que 
nous ne savions que penser de lui. a Je suis un envoyé de Tévéque catholique, nous 
dit-il dans un jargon inqualifiable ; voulez-vous me suivre auprès de Sa Gran- 
deur? Quoique la forme de Tinvitation et la personne du mattre des cérémonies 
n'eussent rien d'engageant , nous fûmes charmés que l'occasion s'offrit de voir les 
restes d'une Mission célèbre ^ et ses modernes titulaires* En peu de minutes nous 
DOQS trouvâmes sous le toit de Tévèque, vieillard septuagénaire , homme d'eq^rit 
et de tète , natif d'Avignon , mais résidant depuis près de quarante années tantôt 
en Cochinchine, tantôt dans le royaume de Siam. On le nommait M. Sozopolis; il 
était de l'ordre des dominicains, et successeur de cette longue série d'évèques que 
la cour de Rome maintenait dans ce pays depuis Fan 1659. Son autorité s'éten- 
dait sur tous les catholiques du royaume siamois et de la péninsule malaise. Trois 
miHe néophytes à peu près formaient le troupeau de ce digne pasteur. 

La vue d*nn compatriote fit sur le bon prêtre une impression que je renonce 
i décrire. « Parlez , Monsieur , me disait-il ; oh ! de gr&ce , parlez 1 j'ai besoin 
d'entendre une voix française. Dans ma vie pérégrinante , j'ai souvent resté bien 
des années sans que l'idiome natal frappât mon oreille. Notre Avignon est-il 
toojours debout, avec son château sur la hauteur, ses rues étroites, ses murailles 
sans fossé? J'aime bien mon troupeau, Monsieur; je lui ai voué ma vie, ma 
science évangélique ; mais le souvenir de la patrie m'est aussi bien cher ; je puis y 
renoncer pour eux ; Toublier ce serait exiger trop. » Je répondis au prélat du 
mieux que je pus, je le fis avec un entraînement qui le toucha : connaissant 
bien Avignon, j'entrai dans des détails si vrais, si minutieux, qu'il en versait des 
larmes; puis de l'aspect des localités, étant venu aux événements politiques qui s'y 
rattachent , je continuai comme si j'eusse parlé encore à un auditeur informé. 
Ge ne fut qu'au bout de plusieurs minutes que je m'aperçus de son changement 
de physionomie. La surprise avait fait place à l'émotion ; M. Sozopolis m'écou- 
tait comme si je lui eusse raconté un roman. En effet , depuis que l'ecclésiastique 
avait quitté la France, et son départ datait de 1787, aucune de nos révolutions 
contemporaines n'était arrivée jusqu'à lui. En mission dans leThibet, dans le Laos, 
ou dans la Cochinchine intérieure, il n'était descendu que tout récemment à Banc- 
kock : j'étais le premier compatriote qu'il voyait. Qu'on se figure un homme, un 
Français, ignorant jusqu'au nom de Napoléon ! Norberg crut d'abord que c'était 
un jeu, ou une absence d'esprit de la part du prêtre; mais sa bonhomie et sa 
candeur eurent bientôt désarmé nos défiances. Quoique l'évêque de Siam eût 
entendu vaguement parler de révolte populaire, de changements survenus en 
France, ces rumeurs arrivées jusqu'à lui par les récits des indigènes ne lui avaient 
pas paru dignes d'une créance absolue. Quand je lui racontai sommairement notre 
histoire depuis quarante années , nous vîmes se reproduire tour à tour sur cette 
figure vénérable des impressions d'étonnement, de terreur et de pitié. 



22* VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

A mon toar, je voalas savoir sa vie aventurense et ses courses pénibles an 
cœur de l'Asie orientale, cherchant au milieu du récit de la mission religieuse à 
constater quelques résultats d'observations purement profanes. Il fut assez franc 
pour nous avouer que presque toutes ses tentatives de prosélytisme avaient été 
infructueuses, ce Les talapoins gouvernent ces contrées, nous dit-il avec amer- 
tume; ils 7 rendent les hommes aveugles à la lumière; ils leur bouchent les 
oreilles pour la parole de Dieu. Leur morale relâchée et facile convient aux habi- 
tudes indolentes des naturels, et, quand on leur parle de nos saintes pratiques ils 
répondent que c'est là un chemin trop rude et trop pénible pour monter au del. 
Du reste les Siamois sont vains et fiers comme leurs prêtres : ils se regardent 
comme le peuple par excellence , se croient supérieurs à tous les autres dans les 
arts comme dans les sciences, et repoussent la prédication évangélique moins par 
antipathie que par orgueil national. i> Cette longue conversation avec Tévèque 
nous avait conduits jusqu'au soir ; et, désireux de la prolonger encore, le prélat 
nous força de partager un souper assez modeste, composé de volaille , de riz et de 
confitures chinoises. 

Il était neuf heures du soir quand nous primes congé de lui : contre la coutume, 
la ville était encore vivante et peuplée, surtout dans les quartiers riverains. L'as- 
pect du fleuve nous donna le mot de Ténigme : les Chinois fêtaient un anniver- 
saire. Le long des boutiques flottantes qui bordent le Meinan , des guirlandes de 
lanternes en papier peint et huilé jetaient dans l'eau leurs reflets colorés et cha- 
toyants. Les jonques de la rivière étaient illuminées dans le même style : le pour- 
tour des bastingages, le gréement, la mAture, tout resplendissait de feux bariolés, 
pendant qu'à droite et à gauche des orchestres bruyants entonnaient des airs 
nationaux à grand renfort de gongs et de tambours. Nous regagnâmes ainsi notre 
cabine aux sons de la musique. 

Dans les deux jours qui suivirent, nous ne quittâmes pas la jonque. Norberg, 
un peu souffrant , avait besoin de repos ; moi , j'étais bien aise de me recueillir 
pour classer ce que j'avais vu et observé. Je désirais étudier Thistoire et la géo- 
graphie de la contrée siamoise; son histoire qui, sous Louis XIV, prit une 
couleur toute française, et sa géographie si peu connue, qu'on ne s'accorde pas 
même encore sur les véritables limites de cet empire. 



CHAPITRE XXV. 

BAanxooK. — BiSTOiaB BT aAoaaArB» du aotavmb nu siam. 

Comme une foule d'autres noms, le nom de Siam a dérouté jusqu'ici la science 
des étymologistes. Les Siamois s'appellent dans leur langue rhai; les Birmans les 
connaissent sous Iç nom de SAan, les Chinois et les Malais , sous celui de Seam> 



BÀNGKOGK.— HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 225 

L'ancienne capitale Sio-Thy a semble avoir nne appellation d'origine mythologique 
et dérivée de Sri-Ayudhxa , nom sanscrit du royaume du dieu et roi hindou 
Rama« si célèbre dans la légende siamoise. De là viennent sans doute les profondes 
altérations que ce nom de capitale subit dans diverses cartes, où on la nomme tour 
à tour Siam, Yuthia, Odia et Judia. La Loubère divise les Siamois en deux nations, 
les T'haï-Yaî et les T*haî-Noë, ou les grands et les petits; les premiers composant 
les SianM>is proprement dits, et connus comme tels des Européens; les autres for- 
mant un peuple plus ancien et moins bien caractérisé. Cette assertion n'a été 
encore ni prouvée, ni détruite : seulement on sait que le peuple de Laos s'appelle 
Thaï-Yaî en dialecte siamois. 

L'histoire authentique de ce peuple ne remonte guère au delà de quelques siè- 
cles. En cherchant plus loin, tout ce que l'on trouve c'est qu'en Tan 638 de notre 
ère , et sous le règne du nommé Krek , le Bouddhisme fut importé de Ceyian 
dans les pays siamois. De cette période jusqu'à nos jours , soixante princes ont 
gouverné cet empire , et, en 1187, le trente-troisième résidait à Lakontai, 
ville située sur les frontières du Laos. Depuis lors, la capitale fut transférée 
à Sio-Thya, sur les rives du Meinan, par le trente-septième monarque qui régnait 
vers 1350. En 1502, la version locale fait place à la version européenne. Dès 
cette date, Siam se mêle aux débats indiens : un des rois hasarde une démonstra- 
tion avortée contre la principauté de Malacca, et, en 1511 , des relations s'orga- 
nisent entre ce comptoir portugais et les possessions siamoises de la presqu'île. 
Un siècle et demi se passe ensuite en révolutions intérieures ou en invasions 
étrangères, et ce n'est guère que vers la fin du xvii* siècle que ces annales 
reprennent quelque vie et quelque intérêt. 

C'était alors l'époque où la propagande religieuse entretenait au loin d'intré- 
pides et fervents évangélistes. La société des Missions françaises se trouvait à peine 
fondée que déjà trois ecclésiastiques, hommes de talent et de naissance, partaient 
pour Siam avec la pensée d'y achever l'oeuvre commencée par des moines fran- 
ciscains et dominicains de Goa. Ces trois apôtres étaient Lamothe- Lambert, 
évêque de Beryle ; Fallu, évèque d'Héliopolis ; Cotolendi, évéque de Metellopolis. 
Ils s'embarquèrent tour à tour à Marseille, prirent pied en Syrie et se vouèrent 
aux périls d'un pèlerinage par terre au travers du continent asiatique. Leur 
voyage dura deux ans ; ils traversèrent les déserts arabiques , la Perse , l'Hin- 
doustan, la presqu'île de Malacca, et arrivèrent à Siam, le premier en 1662, les 
autres un peu plus tard. À cette époque régnait dans ce pays le cinquante- 
deuxième roi, Tchaou-Naraïa, esprit novateur et intelligent, plus avancé que ses 
sujets, et décidé à faire l'expérience de notre civilisation européenne. Son 
accueil fut bienveillant pour les évéques missionnaires ; il leur donna un terrain 
on camp 9 dans lequel ils fondèrent le séminaire de Saint-Joseph. Des chrétiens, 
émigrés de la Cochinchine à la suite d'une persécution religieuse, vinrent se ran- 
ger sous leur autorité épiscopale et formèrent un noyau de communion. Mais ce 
premier succès ne fut rien auprès de ceux que leur réservait le hasard. 

f. 29 



226 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Ce fat le hasard en effet qui conduisit à la conr de Tchaou-Naraîa un aven- 
turier, Constantin Phalcon» Grec de Céphalonie, venu jeune à Londres» puis 
amené dans les Indes par son protecteur ; tour à tour con^mis marchand , soldat 
dans la milice anglaise , armateur et subrécargue. Après une série de voyages 
aventureux , la tempête le jeta sur une côte en même temps que Tambassadeur 
de Siam à la cour de Perse. Quelques services rendus à ce dignitaire furent 
Toccasion de sa fortune. 

Revenu avec lui à Sio-Thya , Phalcon y vécut d'abord pauvre et nourri dans 
le séminaire aux frais de Tévéque de Rery te. Mais « dans une audience que lui 
donna le roi , il fit preuve de tant de sagacité , il développa des vues si neuves 
et si justes sur la politique siamoise , que Tchaou-Naraîa se rattacha comme 
ambassadeur , ensuite comme confident intime et premier ministre. Poussé an 
pouvoir par les évèques français, Phalcon ne les oublia pas quand il y fut assis. 
Chrétien grec en naissant, il s'était fait protestant à Londres ; il devint catholique 
à Siam par calcul plutôt que par conviction : ambitieux et rusé » il protégea les 
travaux des missionnaires, obtint pour eux de Tchaou-Naraîa des privilèges et des 
secours, leur fit bâtir des maisons et des églises. Mais sa pensée dominante était 
plus politique que religieuse ; il voulait arriver des évèques français au roi de 
France, et se créer un titre auprès de Louis XIV par des antécédents capables de 
toucher ce monarque. 

En effet, il fut bientôt question à Paris d'une ambassade que le roi de Siam 
envoyait à Sa Majesté française sans que personne eût sollicité pareille démarche. 
On prit d'abprd le fait pour une mystification ; mais les pères Vachet et Pascal , 
missionnaires , levèrent facilement les scrupules. Ils présentèrent les lettres des 
évèques français qui témoignaient du sérieui de l'ambassade, et du caractère des 
deux mandarins siamois, dépéchés comme plénipotentiaires à Louis XIY. Alors 
ce fut une affaire d'État pour régler le cérémonial et l'étiquette de l'audience. On 
conseilla au roi d'en imposer par l'éclat extérieur à des hommes inaccessibles à 
toute autre influence ; et Louis XIV se laissa affubler d'un habit tellement sur- 
chargé d'or et de pierreries, qu'il succombait sous le faii. On reçut les ambassa- 
deurs à Versailles , au milieu d'une cour tout étincelante de brocart ; on les vit 
saluer le roi à la siamoise, en balayant la terre avec leurs bonnets pointus entourés 
de cercles d'or ; puis on les fit assister à un dîner de Sa Majesté, au jeu des grandes 
eaux, à une fête que Monsieur donna à Saint-Cloud , enfin à une magnifique par- 
tie de chasse organisée à Chantilly parle prince de Condé. Pendant les deux mois 
d'une vie agitée, que ces pauvres mandarins passèrent en France, on les mit de 
tous les plaisirs, de toutes les cérémonies, de toutes les solennités. Ils repartirent 
émerveillés, mais à demi morts. 

Louis XIV ne voulait pas être longtemps en reste avec le roi de Siam. Le 26 
septembre 1687 , une ambassade française parut dans le fleuve du Meinan. Elle 
se composait du chevalier de Chaumont , de Cerberet et de La Loubère, chefs de 
la députation, de cinq missionnaires et de quatorze jésuites. Dans le nombre était 



BÀNGKOGK. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 227 

le père Tachard qni, soas le titre de mathématicien, cachait des iDstractions 
secrètea , plus étendues que les pouvoirs de Fambassadeur. C'était Thomme de 
madame de Maintenon et du père La Chaise , chargé par eui d'amener le souve- 
rain siamois à une éclatante conversion. 

En effet, dès les premières audiences , les ambassadeurs de Louis XIV insistè- 
rent sur le désir que nourrissait ce monarque de voir le puissant roi de Siam gagné 
an christianisme. Plusieurs notes furent échangées à ce sujet : Tchaou-Naraïa y 
répondit ; fl ne dédaigna même pas de se faire controversiste , et dans une pièce 
officielle, rédigée sans doute par Phalcon , il disait : « Un changement subit peut 
entraîner une révolution ; et je n'abandonnerais pas impunément une religion 
reçue et suivie sans discontinuation dans mon royaume depuis 2229 ans. Au reste, 
je suis surpris de la vivacité avec laquelle votre monarque soutient la cause du 
ciel ; il semble que Dieu lui-même n*y prend aucun intérêt et qu'il a laissé à notre 
discrétion le culte qu'on lui doit ; car enfin ce vrai Dieu qui a créé le ciel et la 
terre et tout ce qui respire et existe, qui a constitué l'essence des êtres et leur a 
inculqué des inclinations différentes , ne pouvait-il pas, en donnant aux hommes 
des armes et des corps semblables, leur inspirer les mêmes sentiments sur la 
religion qu'il fallait suivre, et leur indiquer sans obscurité le culte qui lui était le 
plus agréable ? Puisqu'il ne l'a pas fait, on doit en conclure qu'il ne Ta pas voulu, 
n est donc naturel de croire que le vrai Dieu prend autant de plaisir à se voir 
honoré par différents cultes qu'à être glorifié par une prodigieuse quantité de 
créatures qui , toutes , le louent à leur manière. » 

Les arguments ne manquèrent pas au père Tachard pour combattre la thèse 
royale , mais ces controverses théologiques n'aboutirent qu'à un cercle vicieux 
d'instances et de refus. Les négociations politiques furent plus fructueuses ; on 
obtint que des garnisons françaises occuperaient Banckock et Merguy, les deux 
boulevards des provinces siamoises. Dans tout ceci , Constantin Phalcon agissait 
en diplomate habile et conséquent. Son seul appui dans le royaume était le roi ; 
Tchaou-Naraïa défendait son favori contre les haines de ses courtisans et les 
murmures de son peuple. Or, une abjuration perdait à la fois et le monarque et 
le favori ; fl y fut contraire. Il conseilla le traité d'alliance, et l'admission d'auxi- 
liaires français , parce qu'en cas de disgrâce ou de révolte , il trouvait là une force 
pour s'appuyer et un abri pour sauver sa tête. 

Le commandant des troupes débarquées, de Farges, reçut donc parmi ses 
instructions secrètes , l'ordre de s'aboucher avec Phalcon dans les circonstances 
essentielles. Une garde de vingt-quatre Français fut affectée au premier ministre; 
d'autres officiers compatriotes furent enrégimentés dans les bataillons siamois ; 
enfin , le chef d'escadre Forbin , observateur clairvoyant et soupçonneux , se rési- 
gna à prendre le titre d'amiral et généralissime des armées du roi de Siam. Au 
travers du faste d'emprunt qu'on avait étalé devant l'ambassade, Forbin avait 
deviné la misère du pays. Aussi n'éprouva-t-il qu'un médiocre désappointement 
quand, peu de jours après , admise l'audience du roi, il le trouva assis sur une 



228 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

natte d'osier , obligé de tirer on morceau de bougie de sa poche pour éclairer la 
salle du conseil. On donna au généralissime trente-«ix esclaves et deux éléphants, 
une petite maison misérablement meublée , avec douze assiettes , deux coupes 
d'argent, quatre douzaines de serviettes et deux bougies de cire jaune par jour. 
« Ce n'était rien que ces mesquineries, ajoute le marin dans ses mémoires , mais 
ce qui était intolérable , c'était la manière dont Tchaou-Naraia traitait ses man- 
darins. A ceux qui ne parlaient pas assez il faisait fendre la bouche jusqu'aux 
oreilles ; il la faisait coudre à ceux qui parlaient trop ; pour un geste maladroit 
c'était un bras que Ton coupait , une jambe pour un faux pas. Sans Phalcon , je 
n'aurais pas duré vingt-quatre heures dans celte gueuse de cour, d Forbin resta 
donc y et le chevalier de Chaumont repartit vers la fin de 1668 avec trois ambas- 
sadeurs siamois , porteurs de présents pour le roi de France, lis étaient chargés 
de demander en retour quelques ingénieurs et un renfort de troupes. 

Phalcon régnait toujours; il venait de réprimer, avec bonheur et bravoure , 
une révolte d'émigrés macassars qui avait mis en danger la capitale siamoise ; il 
se croyait affermi plus que jamais dans son poste suprême , quand un orage fon- 
dit sur lui. Le ministre parvenu avait voulu marcher trop vite en réformes : il 
avait ouvertement protégé les prêtres catholiques contre les talapoins ; il avait 
livré la conversion du royaume au zèle des missionnaires jésuites ; il avait fondé 
des chaires, bâti des églises, créé des collèges chrétiens aux dépens des pagodes 
et des institutions bouddhiques. Tant de titres à la haine du sacerdoce indigène 
ne pouvaient pas s'accumuler impunément : le peuple, sourdement travaillé, cher- 
chait un drapeau de révolte; les courtisans ne s'inclinaient devant le favori 
actuel qu'avec la pensée de le trahir. Phalcon s'aveugla ; il se crut plus fort que 
toutes les intrigues. Le roi , malade alors , n'avait point de successeur , et les 
chances de l'héritage souverain se partageaient entre deux favoris , Monpit et 
Pitrarcha. Phalcon venait de se déclarer pour le premier, quand Pitrarcha fit 
assassiner son compétiteur , et arrêta de sa main le premier ministre au moment 
où il se rendait chez le roi moribond. Vainement de Farges voulut-il accourir de 
Banckock au secours de Phalcon ; effrayé par le rapport des missionnaires , il 
resta à mi-chemin de Sio-Thya , et la révolution se consomma. Une espèce de 
capitulation , signée avec le chef des forces françaises , stipula que le royaume de 
Siam serait évacué par les garnisons de Banckock et de Merguy. Les missionnaires 
furent insultés dans la. capitale du royaume, et les évéques eurent de la peine à 
sauver leurs têtes du mouvement réactionnaire. 

Quant à Phalcon , après d'incroyables tortures, il fut conduit dans une forêt et 
décapité sans appareil. Sa fenune , qui avait excité la passion du fils du nouveau 
roi, fut d'abord violentée pour ses refus; ensuite vendue comme esclave, elle fut 
plus tranquille sans être plus heureuse. La veuve de Phalcon servit dans les cui- 
sines du roi , et mourut femme de charge du palais. Dans les premières heures de 
représailles qui suivirent le départ des troupes françaises, le sort des chrétiens de 
Siam fut affreux. Le séminaire fut pillé, les jeunes filles furent livrées à la bruta- 



BANCKOGS:. — HISTOIRE ET GEOGRAPHIE. 229 

Ifté da soldat , plusieurs prêtres subirent rhorrible supplice de la cangue. M. de 
Lamothe-Lambert resta pendant un jour entier à la merci de la populace , qui lui 
arracha un à un les poils de la barbe, le traîna dans la ville et le livra demi-mort 
à des geôliers. Une religieuse» venue de Manille, fut promenée dans les rues 
avec un crucifix attaché sous les pieds pour qu*il fût dit qu'elle avait foulé son 
Dieu. Enfin ces persécutions s'amortirent; elles avaient cessé quand le père 
Tachard reparut à Banckock en 1690 avec les deux mandarins qu'il ramenait de 
France comme des messagers de paix. De nouveaux pourparlers eurent lieu , à la 
suite desquels l'évéque , tiré de prison , fut remis à la tête du séminaire restauré. 

L'usurpateur Pitrarcha régna jusqu'en 1700 , époque à laquelle son fils prit sa 
place. Sa dynastie , qui se contina jusqu'en 1767 , eut peu à démêler avec les 
puissances européennes ; mais en revanche ses voisins lui causaient de terribles 
alarmes. Une guerre civile déchirait le royaume quand , vers 1759 , l'aventurier 
Alompra , le vainqueur des Pegouans et le restaurateur de la couronne birmane , 
rêva la conquête des provinces siamoises. Il marcha d'abord sur Hartaban , occupa 
ensuite Merguy et Tanasserim, puis poussa vers Sio-Thya en 1760, ravageant, 
pillant, massacrant tout sur sa route* Il se trouvait à trois journées de la capitale, 
quand une maladie mortelle le surprit et limita cette première invasion à quel- 
ques assauts infructueux. 

Sous le successeur d' Alompra , les Birmans restèrent tranquilles ; mais son 
second fils, Shembuan, tourna de nouveau ses vues vers les pays siamois. Il reprit 
Merguy en 1765 , et , peu de temps après , Tanasserim , puis il marcha contre 
l'armée siamoise , la tailla en pièces , ravagea la contrée du Meinan , promena 
le fer et le feu dans la contrée , et vint enfin camper devant Sio-Thya au mois 
d'avril 1767. Cette ville fut enlevée d'assaut, pillée , brûlée , dévastée à tel point 
qu'il fut impossible depuis de voir dans ces ruines la capitale de la contrée. Ses 
temples étaient au ras du sol , ses talapoins massacrés , son roi fusillé , ses princes 
déportés , ses grands dignitaires chargés de fers , sa population anéantie. Quand 
les Birmans se retirèrent, ils ne prirent pas même la peine de constater leur droit 
de propriété sur ces décombres. 

Après leur départ , une réaction eut lieu , un prince chinois en profita pour 
s'emparer du trêne et se faire proclamer sous le nom de Phia-Tak. Banckock 
devint la capitale du nouvel État. Phia-Tak passe pour avoir été , dans ses débuts, 
un prince de sens et de courage; il reconstitua le royaume démembré, ramena à 
l'obéissance les provinces de Pi-sa-lack et de Ligor ; mais , dans les dernières 
années de son règne , ce souverain eut de tels accès de capricieuse tyrannie et de 
cruelle superstition, que le bruit courut qu'il était devenu fou. Cette donnée fut 
exploitée par un général, grand dignitaire du royaume, nommé Cha-kri , qui sou- 
leva Tarmée, attaqua le roi dans Banckock, le vainquit, le fit mettre à mort, et 
ceignit la couronne. Il la conserva jusqu'en 1809 , au milieu d'hostilités sans cesse 
renaissantes de la part de la Birmanie. Son successeur, qui régna jusqu'en iSâk , 
défendit aussi ses États avec succès contre les agressions d'ambitieux voisins. Un 



230 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

complot de talaponn motif a ren ce temps rarrestatioD de sept cents d'entre eax. 
Toutefois le prince borna le chAUment à cet acte d^aotorité ; les prindpaox coa- 
pables forent senb dépooillés de leurs habits sacerdotaox, et condamnés à coaper 
de llieite poor les éléphants blancs. Mort le 20 juillet 1821, ce roi a laissé le 
trône à son fils illégitime, dont l'ayénement n'a pas rencontré d'obstades sérieux, 
et qui gouyeme en paix , à Ilieure actueOe, les provinces siamoises. 

Au milieu de ces diverses révolutions politiques , le royaume de Siam n'a eo 
à aucune époque des délimitations bien 6ies et bien constatées. Les notions les 
plus récentes l'enclaveraient entre les provinces chinoises dTu-Nan et d'An-Nan 
au nord et à l'est , la mer de Chine et la péninsule indépendante au sud , en6n le 
détroit de Malacca et les nouvelles possessions anglaises dans la Birmanie à l'ouest. 
Ce royaume se compose de quatre parties distinctes : la contrée siamoise propre- 
ment dite, une portion du royaume de Laos, une portion du Kambodje et les 
États malais tributaires. La surface totale de ces diverses provinces est d'environ 
190,000 milles carrés. A part quelques riches terrains d'alluvion, le territoire 
siamois est montagneux et accidenté. De hautes chaînes, qui s'étendent vers le 
nord, projettent leurs rameaux secondaires dans la direction du sud. C'est au 
milieu d'encaissements pareils que coulent les ti'ois grands fleuves du pays , le 
Meinan , le Satuen et la rivière de Kambodje. 

Le Meinan , comme le Gange et le Nil , se révèle aux contrées qu'il traverse 
par des crues fécondes et périodiques ; mystérieux comme ces fleuves, fl cache 
encore ses sources, objet de versions fabuleuses parmi les naturels de ces 
contrées. Ce n'est guère qu'aux environs de Sio-Thya, Fancienne capitale, que 
le Meinan commence à devenir navigable; maïs de ce point jusqu'à l'Océan, il est 
sûr et profond même dans les plus basses eaux. L'inondation a lieu en septembre ; 
en décembre les eaux se retirent. Dans cet intervalle , la campagne est couverte 
de bateaux qui vont à la récolte du riz. Les maisons , élevées sur pilotis , sont à 
l'abri du débordement, qui monte jusqu'à une hauteur de dix-huit pieds. 

Les plaines du royaume de Siam proprement dit ont toutes une couche du 
limon que dépose le fleuve , limon qui donne à la végétation une activité et une 
sève prodigieuses; mais en revanche les montagnes sont arides et stériles. De 
Sio-Thya à Banckock, les rives du Meinan sont peuplées; au-dessous ce sont 
des déserts envahis par des légions de singes et infestés de moustiques. D'après 
La Loubère, l'hiver proprement dit ne dure que deux mois à Siam , décembre et 
janvier, qui sont les premiers de l'année siamoise ; les trois mois qui suivent 
sont leur petit été , et leur grand été comprend les sept autres. La saison la 
plus rigoureuse équivaut d'ailleurs à un été de France. 

Des bois précieux abondent dans les forêts de Siam ; l'arbre faang donne un 
bois de teinture rouge ; l'écorce du ionki sert à faire du papier. Le riz qui s'y 
cultive est de trois sortes comme à Sumatra, le riz des plaines, le riz de mon- 
tagne et le riz sauvage. Le froment vient à souhait dans les terres non inondées. 

Toutes les espèces animales de la presqu'île indo-chinoise se retrouvent dans le 



. BANGKOGK. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 231 

royaume de Siam. Les éléphants y sont célèbres par leur beauté et leur intelln 
gence. Les cheyaux y sont mauvais et le bétail en petit nombre. Les sangliers et 
les singes abondent. Le nocio , oiseau coureur qu'on y rencontre, est plus grand 
que rautmche. Des reptiles venimeux pullulent sur le sol , et, dans les temps de 
pluie et d'orages 9 ils envahissent les habitations. Des mouches phosphoriques cou- 
vrent les arbres qui bordent le Meinan , animaux singuliers qui ont la propriété 
de cadier ou de renvoyer leur lumière avec une intermittence remarquable. Les 
eaux du fleuve recèlent d*énormes crocodiles atteignant quelquefois jusqu'à qua- 
rante pieds de longueur. Tous les voyageurs qui ont visité la contrée parlent avec 
admiration de charmants oiseaux aux aigrettes rouges et blanches, sans que 
jusqu'id aucun d*eux ait pu en préciser le genre. On sait peu de chose également 
des richesses minérales de la contrée : Tétain, le cuivre, Tantimoine et le plomb 
sont les métaux les plus communs ; parmi les pierres , on a remarqué de beaux 
marbres, des aimants, des agates et des saphirs. 

La topographie de Siam n*est pas moins obscure que sa géographie. Le littoral 
exploré récemment par M. Crawfurd offre seul quelques points bien relevés. La 
contrée siamoise proprement dite, ou la vallée du Meinan , de Pe-Chai jusqu'à la 
mer, compte plusieurs villes importantes. En tête est Banckock {Fon des Siamois) 
située sur les deux rives du fleuve, mais principalement sur la gauche où réside 
le roi. Sa population, diflicile à préciser, s'élève, d'après les naturels, à 150>000 
âmes; M* Crawfurd l'estime à 50,000, et des géographes modernes l'ont portée 
à 90,000. Ensuite vient l'ancienne capitale Sio-Thya, cité splendide et populeuse 
du temps de Tchaou-Narafa , aujourd'hui réduite à un rôle secondaire et insigni- 
fiant. S'il faut en croire les anciens voyageurs, rien n'égalait la magniflcence de 
Sio-Thya aux jours de sa prospérité. Le père Gervaise et Kœmpfer, contredits 
pourtant par La Loubère, nous ont laissé la description de ses temples bouddhi- 
ques dont le nombre n'allait pas , suivant les premiers , à moins de deux cents. 
Ces monuments se distinguaient par leurs faces et leurs toits superposés , leurs 
frontispices et leurs idoles d'or, leurs pyramides aiguës doublées de câlin , étain 
blanc aux éblouissants reflets. Aujourd'hui toutes ces merveilles n'existent plus : 
l'invasion birmane a passé comme un ouragan sur le sol siamois ; elle en a déra- 
ciné ces vieux édiBces. Malgré cette décadence bien prouvée, des géographes 
ont persisté jusqu'au commencement de ce siècle à maintenir Sio-Thya dans sa 
splendeur ancienne et à copier La Croix qui, en 1780, lui donnait 600,000 
habitants. 

Après ces deux villes, la vallée du Meinan compte encore Pi-sa-lack, située sur 
le fleuve; Louvo , résidence royale des anciens rois de Siam, située à mi-chemin 
entre Sio-Thya et Banckock; puis plus loin, Pra-bat, qui est moins une ville 
qu'un lieu de pèlerinage , où se fait voir , comme sur le pic d'Adam à Ceylan , 
l'empreinte du pied de Bouddha ; Chantibon , excellent port assis sur le golfe et 
presque entièrement peuplé de marchands chinois ; Koupengbet , Tchaînat et 
Pak-nam, première station sur le Meinan quand on arrive du large. 



23Î VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Le pays de Laos, où Ton parle le siamois, parait être divisé entre le roi de 
Siam, l'empereur de la Chine et celui de la Birmanie. Il se compose d'une foule 
de petits États, tributaires de Tune des trois puissances. 

Dans le Kambodje, Siam ne possède que la belle province de Batabang ; le 
reste appartient à la Cochinchine qui y conserve un roi nominal sous la surveil- 
lance d'un mandarin et d'une garnison. Quant aux États Malais ressortissant de 
l'autorité siamoise , ce sont les royaumes de Ugor , de Quedah , de Patani , de 
Bondelon , de Kalantan et de Tringanou. A part celui de Quedah, ces disMcts 
sont plutôt des fiefs indépendants quoique tributaires, que des enclaves directes. 
L'Ile de Junk-Ceyion, située dans le golfe du Bengale, en est comme l'appendice. 
Autrefois florissante , elle a été ruinée par une descente des Birmans , et ce n'est 
plus qu'un point de minime importance. 

Différentes races d'hommes habitent ce territoire morcelé. On y compte des 
Siamois, des Kambodjiens , des Malais, des Laosiens, des Kariangs, des Lawas; 
ces deux derniers, peuples nomades qui émigrent tour à tour de la Birmanie dans 
les États siamois et des États siamois dans la Birmanie ; des Kas , tribus monta- 
gnardes et Bères, campées entre le Laos et le Rambodje ; des Changs, nation 
industrieuse qui occupe des plateaux élevés à l'est du golfe de Siam, et des Cha- 
màngs , race sauvage et brute à l'égal du Nègre , errante dans les hautes régions 
de la presqu'île malaise, sans compter une foule d'étrangers, tels que les Chinois, 
les Mahométans, les Hindous, les Pegouans et les Portugais. 

Le Siamois proprement dit a les caractères physiques de la race mongole. Sa 
figure est large et proéminente aux pommettes des joues ; elle approche plus du 
losange que de l'ovale. Ses yeux petits et ternes fuient en s' élevant vers les 
tempes ; leur pupille est noire, mais le reste est entièrement jaune au lieu d'être 
blanc. Les Siamois ont une bouche fort grande, enlaidie encore par des lèvres 
épaisses et pâles. Ils se noircissent les dents et les couvrent en partie de lames 
d'or. Leur teint est olivâtre mêlé de rouge. L'ensemble de leur physionomie est 
triste et sombre ; leur port est mou , nonchalant. Du reste, les idées des Siamois 
en matière de beauté ne ressemblent en rien aux nôtres. I^s plus jolies femmes 
d'Europe ne produisent aucune impression sur eux. Dans l'ambassade de 1687, 
La Loubère montra à la cour de Siam les portraits des dames les plus célèbres et 
les plus belles de la cour de Louis XIV, et il raconte que ces figures n'y excitèrent 
aucun sentiment d'admiration. 

Les mœurs des Siamois sont douces ; la femme n'y vit pas murée conune en 
d'autres contrées de l'Asie. Les épouses du roi lui-même se promènent sans voile 
dans de larges bateaux qui descendent ou remontent le Meinan. La polygamie 
n'est guère pratiquée que par les riches, et toujours en proportion de leur for- 
tune. Le roi actuel a trois cents femmes, et son Prah-klang quarante. Le 
mariage est à Siam un lien purement civil : les talapoins n'y interviennent que 
pour offrir et vendre leurs prières. Une fiancée est mise à prix comme ui^ 
marchandise ; elle appartient à l'honune qui l'achète. Le divorce , très-conuuun 



BANGKOGK. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 233 

parmi les naturels, s'obtient sans difflculté ; il suffit pour cela du consentement 
des parties , qui rentrent chacune dans la jouissance des biens qu'elles ont afférés 
à la communauté. 

Le code pénal de Siam offre beaucoup d'analogie avec celui de l'empire chinois, 
surtout dans sa large et indistincte application de la bastonnade à tous les délits. 
Ainsi les petits larcins sont punis de trente coups; les vols plus graves de soixante, 
quatre-vingts, cent coups, et d'un emprisonnement proportionnel, le tout suivant 
l'importance du cas. L'incendie est expié par la perte du poignet, le meurtre par 
la décapitation; on livre aux éléphants ou aux tigres le criminel de haute trahison. 
Le sacrilège, s*il faut en croire des auteurs anciens, était jadis l'objet d*un sup- 
plice horrible. On fixait la tète du patient à peu de distance d'un amas de char- 
bon, puis, à un signal donné , deux soufflets de forge allumaient ce combustible , 
qui rongeait à petit feu la tête de la victime. La peine affreuse du pal semble 
aussi avoir été en usage dans le royaume. Elle est tombée en désuétude. 

Ce qui domine tout dans les pays siamois, ce qui est au-dessus de tout examen 
et de tout contrôle, c'est la royauté. On cite des pays sur ce globe où, dans une 
intention de respect envers la Divinité, il est défendu d'articuler son nom; 
cet usage existe h Siam pour le chef de l'État. Son nom reste ignoré de la foule ; 
quelques intimes le savent seuls et gardent un religieux secret. La nation ne 
connaît son maître que par ses désignations attributives : le seigneur de nos 
têtes; le propriétaire de tout; le grandit infini^ F infaillible seigneur. Tout est 
sacré en lui. Ce respect n'est pas seulement le résultat de l'autorité terrestre du 
monarque; il prend sa source dans le préjugé religieux. Le corps du roi, suivant 
la croyance populaire, loge l'Ame la plus avancée vers l'état de béatitude, et 
prouve les mérites d'une vie antérieure. Aussi une ligne de démarcation inunense 
sépare-t-elle le souverain des plus hauts officiers de sa cour. 

A peu d'exceptions près , il n'existe pas de rang héréditaire à Siam : le royal 
absolutisme y promène le niveau sur toutes les petites inégalités politiques. Le 
peuple est à la merci du gouvernement ; il lui doit ses services , soit comme 
ouvrier, soit comme soldat, quand celui-ci les réclame. La conscription militaire 
n'admet d'exceptions que pour les talapoins , les étrangers et les fonctionnaires. 
Tous les autres Siamois sont assujettis à l'enrôlement, ils doivent rester sous les 
drapeaux pendant quatre mois de l'année, à moins qu'ils ne se rachètent de cette 
conscription par une somme d'argent ou par une taxe en nature. La population 
ainsi enrôlée est divisée en deux parts : l'une dite de la main droite , l'autre de 
la main gauche ; les fractionnements de ces deux grands corps sont par portions 
décimales de 1,000, de 100 et de 10, avec des chefs pour chacune de ces 
subdivisions. 

De temps immémorial, les deux principaux officiers d'État à Siam étaient le 
Kala-hom et le Chak-ri. Le Kala-hom, chef militaire et civil de la main droite, 
présidait aussi à la justice ; le Chak-ri, chef civil et militaire de la main gauche, 
cumulait ces fonctions avec celles de ministre des finances, du commerce et des 

I. 30 



234 VOYAGE ADTOUR DU MONDE. 

relations extérienres : il était inTesti, en outre, de la surintendance générale des 
provinces du S. E. Sons le Kala-hom figuraient deux grands officiers, le Yoma- 
rat , premier magistrat, et le Tar-ma , gouverneur de la capitale et grand maré- 
chal du palais. Sous le Chak-ri, on comptait le Phoulat-4iesse« administrateur 
fiscal, et le Prah-klang, chargé des négociations diplomatiques. C*est à ce dernier 
que s'adressaient les ambassadeurs ; c'est lui dont les voyageurs des siècles pré- 
cédents ont défiguré le nom en celui de Barealon. Telle était l'ancienne constitu- 
tion du royaume de Siam ; mais le roi actuel a, d*après M. Crawfurd, reconstitué 
la hiérarchie de sa cour. Quatre nouveaux grands officiers, nommés surintendants 
d)i palais, et dotés du haut titre de Krotn , dominent maintenant cette série de 
fonctionnaires et résument en eux les attributs exécutifs de la royauté. 

Les revenus du gouvernement siamois consistent en des taxes sur les spiri- 
tueux, sur le jeu, sur la pèche; des droits de douane , le monopole de certaines 
denrées, une capitation sur les Chinois, des tributs imposés aux étrangers, des 
corvées et des contributions foncières complètent cette organisation fiscale. Le 
roi de Siam est souvent monopoleur, d'autres fois il est simple commerçant ; sans 
garder le privilège exclusif d*un article, il se réserve une portion des bénéfices 
réalisés par la vente. L'étain, Tivoire, le cardamome, le bois d'aigle, les nids d'hi- 
rondelles salanganes , les œufs de tortue , ressortissent du monopole royal , tandis 
que le sucre et le poivre sont livrés au conunerce, moyennant quelques servitudes 
douanières. Le gouvernement envoie en outre à Java, en Chine, au Bengale 
même, des jonques chargées de denrées siamoises qui lui appartiennent. Ces arme- 
ments entrent et sortent francs de toute redevance ; mais les transports du com- 
merce et les navires étrangers venant, soit du littoral de l'Asie, soit de l'archipel 
malais, sont passibles d'un droit de tonnage exorbitant, et d'un tarif sur les mar- 
chandises exportées. Quant aux importations, les Européens seuls sont ^sujettis 
à une taxe ad valorem sur le montant des factures d'entrée. 

A Taide de ces diverses ressources, le gouvernement siamois parvient à se faire 
un revenu annuel de 16 à 17 millions ; ses dépenses s'élèvent à peu près à la même 
somme, et il est rare que le trésor royal contienne des épargnes. Une armée de 
30,000 soldats à tenir constamment sur pied n'est pas la moindre charge du 
royaume. C'est pourtant quelque chose de bien misérable et de bien impuissant 
que ces troupes mal armées, mal équipées, et n'ayant pas, pour suppléer à la 
discipline et à la tactique, ce courage instinctif qui caractérise les races birmanes. 
Les cadres siamois se composent presque tous d'infanterie ; le royaume de Laos 
fournit seul un nombre insignifiant de cavaliers. Le drapeau de ces corps est aux 
armes de Siam, qui sont un éléphant blanc sur un champ rouge. On cite dans la 
contrée vingt places fortes, si l'on peut appeler de ce nom des villes entourées d'un 
mur sans fossé. Banckock elle-même n'a que des remparts dégarnis, les canons 
restant sous des hangars abrités, afin , disent les ingénieurs du pays , qu'ils ne se 
gâtent pas ; aussi, pour rassurer le roi contre toute surprise, les navires européens 
sont-ils obligés de déposer leur artillerie à terre avant de remonter le Meinan. 



COGHINGHINE. — POULO-GONDOR. — 8AIG0NG. 235 

Le royaume de Siam trafique avec la Malaisie, THindoiistan et la presqu'île ; 
mais ses principaux échanges ont lieu avec la Chine » et surtout a?ec Canton . 
Emuy, Limpo, Siang-Hai, et avec les insulaires de Hai-Nam. Ce commerce se fait 
au moyen de jonques montées par des Chinois qui apportent à Banckock de la 
poterie , de la porcelaine, du vif-argent , du thé , des vermicelles , des fruits secs , 
des soies écrues, des satins et d'autres étoffes manufacturées, des nankins, des 
souliers, des éventails, des ombrelles, du papier à écrire, du papier pour les sacri- 
fices, des baguettes d'encens, et autres articles de moindre importance. Les 
cargaisons de retour consistent en poivre blanc , sucre , étain , cardamome , bois 
d'aigle et de sapan, quinquina, coton, ivoire, noix d*arek, poisson salé, cuirs 
de bœuf, d'éléphant, de rhinocéros, de tigre, de léopard, etc., peaux de ser- 
pent, cornes de bu£Qe, nids de salanganes, bois de sandal, peaux de raie appré- 
teeSj etc., etc. 

Le commerce de Siam paraît avoir pris un grand développement sous le prince 
actuel. Du temps de La Lojubère , c'est à peine si deux ou trois jonques chinoises 
venaient annuellement mouiller dans le Meinan ; aujourd'hui il faut compter au 
moins deux cents transports servant à ce cabotage. La population chinoise, qu'on 
estimait à 4,000 âmes vers la fin du xvii* siècle, doit aller aujourd'hui à 
200,000 individus , c'est-à-dire au douzième à peu près de la population siamoise. 
D'après les calculs de M. Crawfurd^ le plus exact et le plus récent explorateur 
de la contrée, le commerce de Siam avec la Chine peut être évalué à 24,562 ton- 
neaux qui, à raison de vingt bras pour chaque cent, donnent un chiffre de 
4,912 marins. Le cabotage avec la Cochinchine , à raison de seize hommes par 
cent tonneaux, détermine un personnel de 4,500 marins ; en tout 9,412. Si à ce 
nombre on ajoute celui des matelots qui naviguent sur des bâtiments chinois, on 
obtient un total de llt518 marins qui forment le pivot du mouvement conmiercial 
du royaume. 



CHAPITRE XXVI. 

QOGHIMGHIMI. — POVLO-GOMDOR. — SAiaOMa. 

L'heure du départ était venue ; le capitaine Tsin-Foug, prêt à déraper, ne nous 
avait laissé que peu d'heures pour nos adieux. Nous en profitâmes pour visiter une 
fois encore le digne évéque de Siam, et pour remercier don Silveira. M. de Sozo- 
polis nous embrassa les larmes aux yeux, a Je ne reverrai jamais notre France, 
me dit-il ; mais le dernier regard que je jetterai sur ce monde sera pour elle. » Il 
me donna le nom de quelques parents, me supplia de les aller voir quand j'abor- 
derais dans la patrie, me remit des lettres pour les missions de l'Asie orientale , 
puis à ces marques d'affectueux intérêt il joignit ses pieuses bénédictions. 

Notre visite à don Silveira s'était prolongée , et, quand nous arrivâmes sur le 



236 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

pont de la jonqne , Tancre était haute et le courant nous emportait. Des officiers 
de la douane yisitaient tous les recoins du bord pour s'assurer qu'aucun sujet de 
Sa Majesté siamoise ne s*esqulvait de ses États. Le soir du môme jour, 5 août, nous 
mouillâmes devant le village de Kiong-Foe que pressait une verte ceinture de 
jardins et de bosquets. Une petite course à terre nous initia aux procédés de cul- 
ture usités dans le pays et à Taménagement des terrains. Les paysans qui peu- 
plaient ces environs nous parurent d'un naturel bon et paisible ; seuls dans la 
campagne, nous nous y trouvâmes en sûreté comme dans les contrées les plus 
civilisées de FEurope. Le lendemain , nous passâmes devant les forts que Ton 
nomme fonts Pegouans, à cause de la colonie qui habite leur voisinage. Il est aisé 
de distinguer ces émigrés du reste des Siamois, aux cheveux longs et nattés des 
femmes » et aux membres tatoués des hommes. Chez les Pegouans ce tatouage 
est poussé jusqu'à l'extravagance ; ainsi une personne de qualité a non-seule- 
ment les jambes et les cuisses bariolées de lignes bizarres, mais porte encore 
sur la poitrine , en caractères pegouans ou mons , une inscription dont chaque 
lettre a pour le moins un pouce de longueur. 

Quelques heures de jusant rapide nous conduisirent de là à Pak-Nam et aux 
bouches du fleuve. De ce point, la vue la plus animée se déroula devant nous. La 
mer qui mourait en angle aigu dans le fond du golfe , les hautes montagnes de 
l'est , les landes marécageuses de l'ouest, tout cela mêlé de barques qui remon* 
taient ou descendaient, de caravanes qui se croisaient sur la rive , d'arbres verts 
et élancés , d*oiseaux de terre et de mer bruissant au milieu d'un paysage silen- 
cieux , tout cet ensemble de rumeurs et de calme, d'eau et de verdure^ ravissait le 
regard blasé parle monotone aspect des contrées intérieures. Le seul inconvénient 
de cette station était dans les légions de dévorants moustiques qui ne nous lais- 
saient reposer ni jour ni nuit. 

L'air du large chassa ces myriades d'insectes : nous vînmes mouiller devant les 
Iles Si-Chang que les anciens navigateurs ont nommées les ties hollandaises. Elles 
sont au nombre de huit, dont la plus étendue peut avoir un mille dans sa plus 
grande largeur. Les vents périodiques de ces mers étant plutôt contraires que 
favorables à notre route, nous nous tînmes en vue des côtes qui lious envoyaient 
leur brise. Nous doublâmes ainsi le cap Lyant au delà duquel TO. S. 0. devenu 
traversier nous permit de faire bonne roule. Le lendemain parut devant nous un 
singulier archipel composé d'une tie principale, autour de laquelle s'échelonnent 
une vingtaine d'tlots. C'est le groupe appelé sur les cartes Hon-co-Throu , ou plus 
correctement Hon-co-Tre. Enfin, le 11 août, le patron chinois signala Poulo-Ubi 
et le cap de Kambodje, pointe sablonneuse et basse, angle avancé, dont l'un des 
côtés regarde la mer de Chine , l'autre le golfe de Siam. Poulo-Ubi est une Ile 
escarpée et verdoyante, où deux ou trois familles de Cochinchinois cultivent des 
champs de maïs, et vendent quelques cochons aux bâtiments de relâche dans ce 
havre. 

La pointe de Kambodje une fois doublée , nous donnâmes dans la mer de 



COCHINCHINE. — POULO-CONDOR. - SAIGONG. 237 

Chine. La jonqae passa presque en vue des tlots ou plutôt des écueils qu*on 
nonune les Frères, et laissa tomber Fancre le lendemain dans la baie de Poulo- 
Condor, dont Taspect est triste, mais imposant. Un amphithéâtre de rochers à pic 
la termine au sud et à Touest : mais le nord et l'est offrent des abris nombreux 
derrière six îlots de grandeurs différentes. Là, sur une rive sablonneuse, se voient 
encore les ruines d*une factorerie anglaise. Ce sont des fondations de fort , des 
débris de poteries et des douelles à demi pourries. Déjà pourtant cent trente 
années ont passé sur le désastreux événement. Ce même noyau de colons , que la 
révolte d'une garnison de Makassars chassa de Poulo-Condor , alla fonder sur le 
littoral de Bornéo le comptoir de Banjermassin , et y fut massacré en grande 
partie par les naturels des Célëbes , à la solde des Anglais. Un essai de colonisa- 
tion, tenté par les Français, n'eut pas un résultat meilleur. Aujourd'hui Tile n'est 
peuplée que de Cochinchinois. 

Le groupe connu sous le nom de Poulo-Condor se compose de douze ties de 
diverses grandeurs. Onze d'entre elles sont plutôt des écueils ; une seule mérite 
d'être remarquée , longue de douze milles et large de quatre. Le nom de Condor 
signifie en malais calebasse , et il est singulier de trouver aux portes du Kambodje 
et de la Cochinchine une île d'appellation malaise. Sans doute , en des temps 
anciens , c'était là un repaire de pirates , une station d'où les pros du grand archi- 
pel rançonnaient le littoral indo-chinois. L'aspect général du groupe a quelque 
chose de rude et de sauvage. Le terrain , coupé presque partout en précipice, 
s'élève brusquement à une hauteur de quinze cents pieds ; il est nu dans tous les 
endroits contre lesquels sévit Tune ou l'autre mousson ; mais partout ailleurs il se 
pare d'une végétation riche et vigoureuse. 

Notre station dans la baie de Poulo-Condor dura quelques heures à peine, au 
bout desquelles la jonque s'*ébranla de nouveau pour doubler le cap Saint -Jacques. 
A sa pointe une barque nous accosta , portant un mandarin , petit vieillard aux 
manières gracieuses et polies. Il venait reconnaître le navire et lui signer un 
passe-port pour qu'il fût admis dans la rade de Kandyu. Kandyu est le port de mer 
de Saigong, capitale du Kambodje cochinchinois ou Cochinchine méridionale. Sa 
position seule donne quelque importance à ce village, où réside un mandarin 
supérieur. Malgré la misère du lieu, il nous fut possible de distinguer, au premier 
aspect, un pays plus civilisé que le royaume de Siam. Les employés du gouverne 
ment étaient tous vêtus de longues robes de soie, unies ou mouchetées, avec des 
coiffures qui affectaient déjà la forme chinoise. Ils étaient gais, causeurs, honnêtes, 
spirituels. Quand nous descendîmes à terre, on n'eut pas l'air, conuneà Banckock, 
de nous regarder comme des animaux curieux. Ce fut au contraire, de la part des 
naturels, un assaut de prévenances à notre égard. Ils se disputaient à qui nous 
servirait de guide. 

Kandyu est un point si insignifiant qu'un coup d'œil suflBt pour le voir tout 
entier. Il est bâti sur une anse au confluent de la rivière de Saigong. Deux mille 
habitants, pécheurs pour la plupart, habitent cette bourgade. Je n*am'ais eu qu'à 



1 



238 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

glaner dans ce petit village du Kambodje, sans les souvenirs qa*f avait laissés 
l'infractuense-mais piquante ambassade de H. Crawfiird. Le plénipotentiaire du 
gouverneur général du Bengale, le représentant de la puissance britannique, 
fut éconduit avec tant de grâce, refusé après tant de cérémonies et de fêtes, qa'fl 
fut impossible de s'en formaliser. 

A Saigong, par exemple, où l'ambassadeur avait cru devoir relécher pour y 
voir le gouverneur de la Gochinchine méridionale, Tun des plus intluaits digni- 
taires de l'empire ; à Saigong, tout fut mis en œuvre pour amuser les loisirs des 
envoyés anglais. A peine le gouverneur eut-il reçu l'avis de leur arrivée à Kandyu« 
qu'il leur envoya deux barques de quarante rameurs^ vêtus d'uniformes rouges à 
manches jaunes, et la tête couverte de casques ornés de plumes. Aux approches 
de Saigong, ils trouvèrent sur la route cinq éléphants qui devaient les conduire au 
palais. Là le gouverneur les reçut en audience. C'était un eunuque, cassé, impo- 
tent, mais vieilli dans la pratique des affaires. Après bien des pourparlers prélimi- 
naires à l'aide de mandarins, il en vint à accorder que la lettre dont l'envoyé était 
porteur venait du gouverneur général de l'Inde. Quand cette concession fut faite, 
il commenta la démarche diplomatique sous tous ses aspects, et résuma ce long 
travail par une apostrophe à M. Crawfurd. a Comment, dit-il, le gouverneur 
général a-t-il pu adresser une lettre à l'empereur de Cochinchine? Les rois 
seuls écrivent aux rois, d II ne sortit plus de là ; il persista à trouver que c'était 
une hardiesse inouTe. Cependant, à force d'instances, il se relAcha de ses rigueurs 
et se prêta à ce qu'une copie de la lettre du gouverneur général , bien et dament 
légalisée, fût envoyée ouverte à Hué, capitale de l'empire. Gomme il apprit en 
même temps que l'objet principal de la négociation était d'une nature commer- 
ciale, il insinua que ce n'était pas la peine de venir de si loin pour si peu, que 
l'empereur protégeait tous les commerces, et que les navires de toutes les nations 
pouvaient aborder librement dans les ports de la Cochinchine. Au milieu de ces 
entraves cérémonieuses et de ces désespérantes formalités, les mandarins et le 
gouverneur accablaient l'ambassade d'égards et de politesses, inventaient des 
fêtes pour elle, et en initiaient eux-mêmes les membres aux mœurs, aux usages, 
aux lois de la contrée. Le gouverneur reçut M. Crawfurd en audience solennelle ; 
puis il voulut, bon gré mal gré, le faire assister au combat d'un tigre contre un 
éléphant. 

Saigong, capitale du Kambodje cochinchinois , se compose de deux villes bien 
distinctes, situées à trois milles l'une de l'autre sur la Dounaï. La ville nouvelle, 
Pingeh , qui comprend la forteresse et le palais du gouverneur, gtt sur le bras 
occidental du fleuve, et l'ancienne Saigong sur le bras oriental moins large et 
moins profond. C'est dans ce dernier endroit que logent les négociants chinois» 
quoique les plus fortes jonques soient obligées d'aller mouiller devant Pingeh. La 
citadelle de Pingeh a la forme d'un parallélogramme dont le plus grand côté peut 
avoir trois quarts de mille de longueur. Commencé sous la direction d'ingénieurs 
européens, cet immense ouvrage a un glacis, une esplanade, un fossé d'une 



COCHINCHINE. - TOURANNE. ^ HUÉ. 239 

énorme dimeDsion» des remparts et des bastions réguliers. Il est pourtant dégarni 
de canons, quoique les arsenaux en contiennent plusieurs centaines. 

La population de ces deux villes, qui semblent se balancer Vune Tautre, est 
enccM^e hypothétique. M. White la porte à 180,000 habitants ; d'autres réduisent 
ce nombre à 100,000; M. Crawfurd, le dernier visiteur, s'abstient de Tapprécier. 
Au milieu de la ville est un palais bâti pour le roi, qui en fit sa résidence à l'épo- 
que des dernières révolutions cochinchinoises. Le principal bazar est une rue 
spacieuse et vaste où les marchandises étrangères et les denrées du pays sont 
exposées pour la vente ; les principaux articles consistent en soies manufacturées, 
en thé de qualité inférieure, en volaille, cochons, etc. L'absence des produits 
européens indique assez combien sont rares et bornées les relations du Bengale 
et de l'Angleterre avec les pays cochinchinois. Quelques bouteilles, un petit 
nombre de pièces de drap, sont tout ce qu'on y voit en ce genre. 

Les maisons de Saigong, pour la plupart construites en bois, sont revêtues 
d'un chaume de feuilles de palmier et de paille de riz : quelques-unes ^ont bâties 
en briques et recouvertes en tuiles ; elles n'ont qu'un étage. Les logements des 
Chinois se distinguent des autres par leur propreté, par l'élégance et le bon ordre 
jui y régnent. On compte à Saigong 4,000 individus d'origine chinoise, mais 
établis dans cette ville depuis plusieurs siècles ; hospitaliers , prévenants , doués 
d'intelligence et d'activité, ces émigrés ont été les instruments les plus actifs de 
la civilisation cochinchinoise. 



CHAPITRE XXVll. 



QOOH»GB»I. — TOURAHI. — HUÉ. 



Nous avions fait à Kandyu une ample provision de fruits délicieux qui abon- 
dent dans le pays. En échange de quelques piastres Norberg venait d'obtenir 
plusieurs corbeilles d'oranges, de bananes, de pommes, et d'énormes paniers 
remplis de poissons de toutes les espèces. Pourvus et rafraîchis nous remîmes à 
la voile le jour même : la brise était vigoureuse et bonne ; elle nous emporta. 
Nous longeâmes à quelque distance la c6te montagneuse qui courait du N. E. au 
S. 0. ; nous franchîmes le chenal entre l'Ile de Cow et l'écueil de Brito, qui porte 
le nom du navigateur portugais qui s'y perdit ; et nous doublâmes enfin le cap 
Pandaran, tourmenté, comme le cap de Bonne-Espérance, par le flot qui tourne 
et gronde autour de lui. Ce cap forme en effet comme un coude dans la mer de 
Chine : une fois dépassé, notre route changea brusquement; nous laissâmes 
porter au nord plein. A mesure que nous avancions dans le canal qui se prolonge 
entre la côte cochinchinoise et les Ilots connus sous le nom de Paracel , la brise 
de S. 0. amortie par les hauts sommets du continent ne nous arrivait plus que 
par risées inégales : tantôt engouffrée dans ces gorges, elle en sortait en se halant 



240 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

jusqu'au N. 0. ; tantôt arrondissant le rivage, elle devenait presque S. E. après 
avoir fait le tour du compas. Nous pâmes, au milieu de ces variations incessantes, 
reconnaître à loisir cette terre qui s*étendait parallèlement au navire, terre 
haute et dentelée, laissant deviner des havres nombreux dans ses profondes 
découpures ; terre bien observée par ToiTicier de marine Dayot, Français de nais- 
sance et mort mandarin du dernier roi de Cochinchine. La jonque passa ainsi 
tour à tour devant la baie de Ya-trang, place que fortifia Tingénieur français 
Ollivier; elle reconnut Kon-Koë que Dayot donne pour un havre excellent, Tlle 
de Poulo-Canton ; enfin , servie par le temps , elle entra à toutes voiles dans la 
baie de Touranne, tranquille et spacieux bassin , encaissé comme un lac au pied 
de hautes montagnes qui semblent Tisoler de la mer. Notre capitaine chinois y 
jeta l'ancre à un demi-mille de terre. De ce mouillage les deux tiers du circuit de 
la rade s'offraient à nous comme un mur basaltique de 15 à 1800 pieds de hau- 
teur, tapissé çà et là d'arbres vigoureux et vieux comme le monde. Dans tout ce 
rayon la nature avait un aspect sauvage, un air de végétation primitive et vierge : 
mais vers le S. E. les terrains s'abaissaient, les bois plus clair-semés étaient entre- 
coupés de plateaux verdoyants. Les rizières, les champs de maïs, et les toits 
montrant leurs crêtes au-dessus du feuillage, indiquaient la présence et les tra- 
vaux de l'homme. C'était de ce côté que gisait Fai-fo, ville beaucoup plus impor- 
tante que Touranne et séparée d'elle par un petit goulet navigable. 

A peine avions-nous mouillé que dix bateaux accostèrent la jonque et se dispu- 
tèrent la faveur de conduire les passagers sur le rivage. Je m'embarquai avec 
Norberg dans celui qui me paraissait le mieux équipé. C'était une gracieuse et 
svelte embarcation, armée sur les côtés de longs bouts-dehors qui tenaient ses 
voiles ouvertes en éventail. En moins d'une demi-heure elle nous eut conduits 
devant la barre, que nous traversâmes dans un canot à rames, et sans mâture. 
Alors parut devant nous la bouche étroite d'un ruisseau qui vient se jeter dans la 
baie de Touranne : c'est là que nous primes terre, auprès d'un grêle pont de bois 
appuyé sur quatre pilotis. 

Le hasard voulut que le jour de notre débarquement fût celui d'une fête solen- 
nelle en Cochinchine. A mesure que nous avancions dans le village, des groupes 
bruyants se croisaient devant nous. Ici une douzaine d'adolescents jouaient au 
ballon avec une vessie gonflée ; là d'autres sautaient par-dessus un bâton placé 
horizontalement ; à notre droite, des hommes organisaient un combat de coqs ; à 
notre gauche, des enfants excitaient Tune contre l'autre des cailles vertes, et 
jusqu'à des sauterelles ; ailleurs on jouait aux cartes ou aux dés ; ou bien encore 
on maintenait en l'air une espèce de balle, en la recevant sur la plante des pieds. 
En voyant ces Cochinchinois faire dans ce jeu la preuve d'une prestesse incroyable, 
Norberg me rappela l'anecdote que Barrow raconte à ce sujet : a Un des matelots 
du Iton, vaisseau de l'ambassade de Macartney, s'étant pris de dispute avec on 
naturel, pensa qu'il fallait vider cette afiaire d'après la méthode anglaise. Il se 
posa en boxeur, ramassa ses deux poings à la hauteur de Fœil , et , après avoir 



COCHINCHINE. — TOURANNE. — HUE. 241 

calculé sa botte, il s'apprêtait à frapper, quand son adversaire pirouetta sur lui- 
même , et , le dos tourné , lui décocha gravement un tel coup de talon sur la 
mâchoire, que FAnglais faillit tomber à la renverse. » 

Tonranne n'étant qu'une bourgade assez mesquine, en quelques minutes nous 
arrivâmes sur la grande place qui était en même temps le lieu du marché. Là se 
pressait une multitude d'hommes et de femmes, d'acheteurs et de vendeurs 
demandant ou offrant des denrées. Dans cet endroit, c'était un pêcheur portant 
sa nasse pleine au bout d'un rotin ; ailleurs deux femmes affublées de longues 
robes, les pieds nus et la tête coiffée d'un chapeau de paille en forme de champi- 
gnon, surveillaient étalés avec symétrie sur une natte, des fruits, des gâteaux de 
sucre et des confitures chinoises. Plus loin des marchands mesuraient leur riz 
dans des sacs ; à droite on vendait des toiles de coton et des étoffes de soie ; à 
gauche des porcelaines et du bétel. De tous côtés enfin, cette scène se produisait 
pleine de vie et d'étrangeté. 

Les naturels que nous trouvâmes dans l'enceinte de ce bazar, n'avaient rien 
d'uniforme dans leurs costumes. La coiffure, la robe, le pantalon, variaient sui- 
vant les classes, et parfois encore suivant la fantaisie de l'individu. La mise la 
plus générale des femmes consistait en une chemise de coton brune ou bleue, 
descendant jusqu'au milieu des cuisses, et un large caleçon de nankin noir. Quel- 
quefois elles laissent pendre leurs cheveux en longues tresses qui touchent presque 
la terre, ou bien elles les massent dans un énorme chignon fixé par un peigne au 
sommet de la tête. Les cheveux courts sont la marque d'un état infime. Quant 
aux hommes, leur coiffure est tantôt un mouchoir en forme de turban, tantôt un 
chapeau ou un bonnet dont la forme varie, mais qui est combinée toujours de 
manière à mettre le visage à l'abri du soleil. C'est dans ce but encore qu'ils se 
servent de larges plumes, ou d'ombrelles en papier fort, ou d'éventails de palmier 
et de latanier. Dans les classes laborieuses, les costumes sont calculés de manière 
à ne pas gêner la liberté des mouvements. Ainsi, les femmes du peuple, qui vont 
à la pêche ou qui travaillent dans les rizières, n'ont pour se couvrir qu'un cale- 
çon finissant au genou et une toile qui leur tombe en serviette sur le sein. 
D'autres fois elles endossent une espèce de tunique à collet, chaussent des san- 
dales plates et relevées au-dessus du sol, comme on en porte dans l'archipel 
malais : enfin la chemise courte, le pantalon à mi-jambe et le mouchoir en turban 
complètent les variétés des divers accoutrements populaires. 

Ce qui constituait le trait le plus caractéristique des naturels qui passaient sous 
nos yeux, c'était une malpropreté au-dessus de toute description. Leurs vête- 
ments en lambeaux semblaient vivants d'insectes vermineux , que les Cochinchi- 
nois, hommes ou femmes, regardent comme une friandise. Un goût aussi révol- 
tant suffirait pour éloigner tout Européen d'une passion cochinchinoise , si de 
grosses lèvres, d'où suinte une salive rougie par le bétel, et des dents noircies à 
l'aide d'acides, étaient des préservatifs impuissants. La figure de ces femmes a 
cependant quelque expression de douceur, et les formes de leur corps ne man- 

I. 34 



242 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

quent pas de souplesse et de grâce. Quant aux hommes, petits et grêles, avec le 
nez épaté, rœil bridé comme le Chinois, le teint cuivré et les pommettes sail- 
lantes , ils ont pourtant sur le visage une expression de bienveillance, sortoat 
dans les classes inférieures. 

Môles à cette foule tumultueuse et bizarre, nous poursuivions l'étude de leon 
mœurs , quand la plus étrange apostrophe nous arracha à ce curieux examen, 
a Bonjour, Messieurs I > dit une voix à Taccent évidemment gascon. Norberg fit 
un bond malgré lui : a II pousse donc des Gascons partout 1 s*écria-t-il. ^ Oui, 
Monsieur, répliqua Tinterlocuteur, et à votre service. > C'était un petit homme, 
vêtu à la cochinchinoise, et brun comme un Maure ; il fixait sur nous un^ œil 
intelligent et rusé. Nous sûmes bientôt que, né à Bordeaux , il était venu fort 
jeune dans Tlnde, et qu'il habitait Touranne depuis quinze ans. A Theufe actuelle, 
il était une autorité dans toute la contrée ; il m'offrit ses services de si bon cœar 
que je les acceptai pour moi et pour Norberg. « Vous arrivez bien à propos, 
nous dit-il, c'est aujourd'hui grande fête dans le pays; nos mandarins ont an 
gala, TOUS en serez ! a Nous voulûmes en vain nous excuser ; il nous entraîna. Le 
logement de ces dignitaires de Touranne était à une petite distance du village. 
Le chemin qui y conduisait le long de la baie était semé de cases de naturels, 
consistant presque toutes en quatre murailles de terre , recouvertes en feuilles 
de pahnier ou en chaume. Bientôt nous parvînmes à un hameau d'où Ton décou- 
vrait les maisons de Touranne groupées sur leur petite presqu'île, et plus loin les 
mAts des jonques qui semblaient sortir de la rade. 

Dans cet endroit , la route, tournant sur la droite, donna dans une avenue 
plantée de beaux arbres, qui aboutissaient à deux logements plus vastes et mieux 
ordonnés qu'aucun de ceux que nous avions aperçus jusqu'alors. C'était la rési- 
dence des deuz mandarins, l'un civil, l'autre militaire. Nous les vimes bientôt 
arriver vers nous. Le premier portait sur la tête le bonnet de grand mandarin , 
espèce de calotte noire, ornée par devant d'une plaque d'or, longue de plusieurs 
pouces. Sur cette plaque figurait le nom de l'empereur en caractères chinois. La 
calotte se trouvait garnie de chaque côté d'une aile de neuf pouces environ de 
hauteur, beaucoup plus large à son extrémité qu'à sa base et faite de gaze noire, 
tendue sur un fil de laiton. Une robe de soie verle brochée et à dessins, un pan- 
talon de soie rouge et des babouches formaient le reste de son costume. Chez le 
mandarin militaire, la coupe du vêtement différait peu : seulement la robe était 
de soie unie, et la calotte, au lieu d'ailes de moulin, portait un ornement latéral 
en fil de laiton qui affectait les formes d'un bois de cerf, tandis qu'une espèce 
d'appendice fourchu s'élevait au sommet de la tête. Ces deux dignitaires n'avaient 
la physionomie ni bien noble ni bien régulière ; on pouvait y lire une expression 
de ruse méflante chez l'un, cruelle chez l'autre. 

Quand notre interlocuteur nous eut annoncés , nous vimes pourtant ces deux 
figures prendre une teinte de bienveillance cérémonieuse. Autant que nous 
pûmes le deviner, car la conversation avait lieu en cochinchinois, nous obtînmes 



2 y 




GOCHINCHINE. — TOURANNE. — HUÉ. 243 

la faveur d'assister au festin que donnaient ce jour-là Leurs Excellences. Avant 
rheare où il commença « notre cicérone voulut nous faire visiter les attenances 
du palais ; il nous conduisit d'abord à une espèce de corps de garde où se tenait 
OD piquet de troupes indigènes pour rtionnéur et :1a sûreté dQS aundariiis. Ces 
nifliciens.âaiè9t armés de fusils à baïonnette^ à chien, exécutés surrétalqu des 
nôtres ; ils i>ortaiept copmie les Siamois le ohapeau conique de cuir die rhinecéFos^ 
surmonté d^un plumet rouge et jaune : leur uniforme, «spëcé de blouse bleue sur 
4es braies, bouffantes^ était traversé pai*>una buflBeterie qui SQutenidt ta giberne 
et la poire à 'pbiidre; Lé costume Jés artilleurss s-'écattait %te celui des simples 
miliciens en ce sens.^e le chapeau coîiique était sans plumet, la robe plus lottgue 
et plus flottant^, et qu'au lieu du mousquet ils avaient lalongue pique, ^jottirée 
de quelques soies jaunes et rouges. 

A peu de distance de là , blanchissait, à travers le feuillage, Fécurie des élé* 
phailts ; cette écurie était un vaste hangar entouré de gros murs de terre et cou- 
vert avec des TeùiHes de bananier. Dix compartiments intérieurs, séparés par de 
fortes poutres, indiquaient le nombre des pensionnaires du lieu. Notre guide nous 
raconta les nieryeilleuses choses des éléphants de la Cochinchine, les plus beaux 
peut-éti^, les (dus intelligents' qui soient au monde. « Dans fétat sauvage, nous 
disait-il, ces animaux sont un grand fléau pour ces contrées : ils vaguent dans les 
caiiq>agnes, rasent les moissons, saccagent les vergers, et détruisent en une nuit 
les travaux de toute ime année; mais, dan& l'état. domestique, intà sont nos plus 
utiles auxiliaires , propre» à tout usage, pour le transi)ort des Sommes et des 
marchandises , pour la parade et pour li guef^re. Ceux-«i , . ajoutait*il , sont de'la 
mince espèce; c'est à Sué-Fou qu'il faut aller' adosirei^ les éléphants de gnei^re, 
véritables tours mouvantes qui rappellent les guerres d'Alexandre et les luttes 
poétiques de. l'ancien Orient: ' 

« Outre les diverses méthodes usitées dans l'Inde et à Ceylan pour ta* chasse 
des éléphants, les Codiinchinois en emploient d'autres avec succès. Tantdt, 
reconnaissant à certaines traces l'arbre contre lequel l'animal s'appuie pendant 
la nuit, Us le scient presque entièrement vers le pied, ^^ quand le soir l'éléphant 
vient reprendre son poste, il perd l'équilibre sousce tronc qui cède, tombe et se 
voit surpris par le chasseur) alors, lié entre deux femelles -qui le domptent à 
coups de trompe, il chemine bongré mal gré vers l'écurie qui dcfit lui Servir de 
prison. Tantôt, tombé dans une fosse recouverte de branchages et de feuilles, 
l'éléphant est dompté par le jeûne et obéit par épuiisement. Alors commence 
pour le captif une éducation domestique : un cornac ou mahout le soigne, le 
panse, lui porte à manger, monte sur son large cou, le guide, le Oatte ou le cor- 
rige, ne le quitte pas d'une minute , fait si bien enfin que désormais il s'établit 
entre le maître et l'élève une communauté de vie et de volontés. Chez Téléphant 
ce n'est pas toujours la crainte qui domine : il ne se borne pas, envers son 
mahout, aune obéissance négative; il lui donne souvent, dans l'occasion, des 
preuves de sympathie intelligente et d'actif attachement. Le soleil est- il trop 



244 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

fort ? il coupe avec sa trompe de jeunes branches touOues, et les présente à son 
conducteur pour quil s*en fasse un abri : fatigué par la chaleur, celui-ci vient-il à 
s*endonnir? il ralentît son mouvement pour ne pas le réveiller, retient presque 
son souffle afin que nul bruit ne dérange le repos de son ami. 11 est cependant 
des époques où ces animaux, devenus tout à coup mutins et indomptables, entrent 
dans de longs accès de fureur » renversent tout sur leur passage , et écrasent jus- 
qu*à leur cornac. Celui-ci cherche à deviner et à prévoir ces effrayants paroxysmes; 
aux premiers symptômes , il a recours aux femelles qui battent le mâle récalci- 
trant ; puis quand ce moyen ne suffit pas , il tue sa monture en lui enfonçant dans 
le crâne Faiguillon dont il se sert d'habitude pour la diriger. » 

Quoique ces détails sur l'éléphant ne fussent pas chose nouveUe pour nous, nous 
laissâmes causer notre gm'de qui nous ramena de la sorte vers la salle du festin. 
Sous un vaste hangar, construit en bambou et abrité par un mur de nattes, trente 
à quarante petites tables carrées se présentaient tellement chargées de plats ou 
plutôt de bols, qu'elles en étaient littéralement couvertes. Ces bols contenaient 
des ragoûts de bœuf, de porc, de poule et de poisson. Coupés par petits mor- 
ceaux avec des légumes , ces ragoûts formaient une espèce A'oUa podrida, dressée 
en soupes et en jus, assaisonnée de difi'érentes manières et mêlée de divers 
ingrédients. 

Quand cent cinquante à deux cents notables cochinchinois se furent assis, nous 
nous installâmes avec notre protecteur dans l'un des angles reculés de la salle. 
Chacun était à son poste, et personne n'attaquait pourtant les mets qui chai^ 
geaient les tables, a Qu'attend-on? dis-je à notre compatriote. — Les manda- 
rins, » répondit-il. Une seconde après ils entrèrent, non pas, comme j'aurais pu 
le croire, pour partager le repas, mais pour l'honorer de leur présence. Les deux 
fonctionnaires se couchèrent sur une natte, cherchant un point d'appui dans de 
moelleux coussins, fumant leurs pipes ou mâchant leur bétel, pendant que quatre 
esclaves agitaient l'air autour d'eux avec de grands éventails de plumes de paon. 
L'installation de ces nobles seigneurs servit de signal d'ouverture au festin. 
A l'instant tous les convives se jetèrent sur les ragoûts, et se remplirent l'estomac 
de tasses de riz qu'on donnait en guise de pain. Le riz est dans ce pays, comme 
dans presque tout l'Orient, la base de la nourriture. Au lieu de fourchettes et de 
couteaux, nous ne trouvâmes devant nous qu'une cuiller de terre cuite et deux 
espèces de tuyaux ou petits bâtons de bambou, de bois rose ou de sandal, sem- 
blables à ceux des Chinois. Comme nous n'avions guère foi en ces ragoûts et ces 
macédoines asiatiques , nous attendions toujours , Norberg et moi , qu'on servit 
quelque plat de rôti et de bouilli ; mais ce fut en vain : on les avait oubliés dans 
le menu du repas. Nous cherchions à faire contenance tant bien que mal en 
avalant des boulettes de riz, quand un cri de joie parti de toutes les tables 
signala l'apparition de quelque merveille culinaire, a C'est de l'éléphant rôti, 
nous dit le Bordelais , un mets réputé saint parmi les Cochinchinois, un aliment 
réservé pour les occasions solennelles, d Par curiosité je voulus goûter de 



i 




L: 



GOGHINGHINE; — TOUBANNB. — HUÉ. 246 

réléphant, mais c'est à peine si je pas en avaler un morceau, tant cette chair 
était coriace et nauséabonde. 

Après le repas, une nouvelle fête était réservée à Tassistance : une représentation 
scénique l'attendait dans un hangar plu3 vaste encore que la salle à manger. Quand 
nous entrâmes, la congédie, allait son train : eUe consistait en un dialogue assour- 
dissant qui se mêlait au fracas de&gongs, d€^.timbales,4les tambours ^ des flûtes 
et des trompettes. La plus a^nusante partie de cette action théâtrale fut une 
espèce d'intermède, exécuté par trois jeunes femmes, les premières delà troupe, 
qui parurent dans le cp^ume d'anciennes reines, pendant qu'un vieil eunuque* 
affublé d'un habit grotesque,* jouait le rôle d'une espèce d'arlequin ou de scara- 
mouche. Dans cette partie de la scène, le dialogue, au lieu d'affecter le ton 
monotone et traînant du récitatif chinois, devint tout à coup vif et saccadé, entre- 
mêlé de gaies lîtournelles , et terminé par un chorus général.- D'autres fois la 
mélodie prenait un rhythme mélancolique et doux comme une ballade écossaise, 
et alors la voit, de ces femmes s'élevait à un fausset tremblotant qui n'était pas 
dépourvu de grâce. Comme la musique en Orient ne marche jamais sans la danse, 
à chaque reprise des chœurs les trois^ actrices cocfainchinoises formaient des 
passes avec leurs mains et leurs pieds, se posaient.de manière à faire ressortir 
leurs tailles sveltes, combinaient des groupes, se quittaient, se reprenaient, sans 
que leurs mouviaments jurassi^t-qui^ seule fois avec la mesure musicale. 

En Côchinchine comme en Chine , on ne perçoit aucun prii à l'entrée des 
fhé&tres; l'industrie des actieurs s'exploite de ^eux manières : ou par une espèce 
de forfkit pour une représentation dans les domiciles particuliers, ou par un spec; 
tacle public $ous des hangai*s dont :l.'enti^ée §st gratuite : dans ce dernier cas, le 
salaire des comédiens, est lais^ à la généro^tédés spectateurs, qui jettent sur la 
scène des pièces de menue monnaie. Comme cette méthode reçut ce jour-là même 
son application, Norberg, enchanté des trois héroïnes de l'opéra cochinchinois^ 
voulut la pratiquer en grand seigneur : il lança quelques piastres au milieu des 
comparses , et faillit provoquer une émeute de coulisses. 

C'était assez de fêtes en un jour. Nous regagnâmes la jonque, décidés à traver- 
ser le lendemain risthoie étroit qui se prolonge entre Touranne et Fai-Fo. En 
effet , l'aube pointait & peine que déjè nous posons le pied sur un terrain sablon- 
neux et bien cultivé; I;.es villages qui bordent la; route avaient un aspect de pro; 
. prêté et d'aisance qui .préven^t sçins doute plutôt de la nature du sol que de l'ac- 
tivité des habitants. Des rjzièri^s, des plants de pistachiers et de mûriers alter- 
naient avec des champs plu^ yastes.de niafs. L'éducation des vers à soie nous parut 
être Tune des industries de la^sontr^e; des paniers remplis de cocons se voyaient 
de temps à autre au seml de qudques portes. Notre course au milieu de chemins 
fatigants dura près de cinq heures, au bout desquelles Fai-Fo se montra sur 
notre droite , au fond d'une anse peu profonde. Fai-Fo est un comptoir chinois 
qui n*a qu'une seule rue , longue à peu près d'un quart de lieue ; sa population 
permanente ne s'élève guère qu'à 5,000 habitants; mais, dans la saison des 



246 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

jonques, ce chiffre se éoMe par TaiBiience des équipages étrangers. Le sucre et 
le cinnamome y àont les deux articles courants de Texportatiou cochincfainoise. 

Les maisons chinoises de Fai-Fo, bfties en chaux et en briques , et revêtues en 
tofles, semblent faire honte aux niisénd>les cabanes de Tooranne. Fai-Fo a plu- 
sieurs temples que nous visitâmes : le phis beau d*entre eux est dédié à la déesse 
chinoise qui préside au commerce et à la navigation, il a été bâti , il y a un siècle 
à peu près , aux frais d'un négociant qui fit venir de Canton des matériaux et 
des ouvriers. Dans l'intérieur du sanctuaire, un vase immense en fer, haut de 
huit pieds, est placé devant un autel, tandis qu'au sein d'une fontaine placée sur 
le derrière vivent et jouent une trentaine de tortues de terre. Ce fut aussi à 
Fai-Fo que nous trouvâmes l'un des plus beaux temples bouddhistes qui soient dans 
la Cochinchine : on y voit une statue de Bouddha , qui par la figure et le costome 
diffère du Bouddha chingulais , birman et siamois. Les traits tartares ont fait 
place , dans cette image, aux traits hindous. Fai-Fo n*est pas la capitale de la 
province dans laquelle elle est située. Le gouverneur réside dans une place 
fortifiée , Fu-Chiam, qui se trouve à quelques milles de distance. Le nom de la 
province est Cham ; elle s'étend jusqu'à la ligne des montagnes qui bordent le 
S. B. de la baie de Touranne. Sa population est évahiée à 50,000 Ames. 

Au retour de cette excursion à Fai-Fo, le guide chinois qui nous accompagnait 
offrit de nous conduire à l'ane des merveilles de la contrée, aux Montagnes de 
Marbre f nom sonore et ambitieux donné à quelques blocs de rochers situés sur 
le point d'attache de l'isthme au continent. Nous acceptâmes, et, vers le milieu 
du jour , surgirent à nos yeux , du sein d'une grève sablonneuse , cinq masses 
de marbre , qui ressemblaient à des aiguilles de pyramides englouties. Pour 
arriver au plus grand de ces rochers, il fallait fouler un terrain aride, couveK 
en plusieurs endroits d'une poussière blanche, brillante et dure, qui ne pro- 
venait pas toutefois de la porphyrisation de ces montagnes noires et volcanisées. 
Tues de leur base , ces montagnes se présentaient comme une masse oblongue, 
haute de plusieurs centaines de pieds : grâce à une rampe taillée dans une cavilé 
circulaire , nous gravîmes le roc jusqu'à ce que des bancs pratiqués dans une large 
anfractuosité nous invitassent au repos. De là ces rochers, cette eau qui fuyak 
dans le lointain, ces quatre blocs qui dressaient leurs aiguilles noires et dentelées, 
ce sable étincelant de blancheur, ces fabriques, ces arbres dont la racine fendait 
le marbre, ces arbrisseaux, ces plantes qui festonnaient l'intérieur de la grotte, 
ces guenons qui se balançaient aux lianes comme sur des escarpolettes, tout^ en- 
semble et détails, reproduisait un spectacle de féerie, une décoration d'opéra. 

Après une halte assez longue, nous entrâmes dans une gorge émaillée de jar* 
dins suspendus dans le roc. De petits édifices pieux et quelques habitations em- 
bellissaient ce paysage qui frappait l'œil par l'imprévu et par le contraste. De 
l'un de ces logements sortit un homme qui proposa de nous accompagner dans 
une pagode souterraine, complément des miracles éa lien. Il nous fit entrer en 
effet dans une galerie étroite, longue à peu près de deux cents pieds, bordée à. 



COCHINCHINE. — TOURANNE. — HUÉ. • 247 

droite et à gauche de cdlules inhabitées. Ge passage, qui aboatit à lâ partie n«rd 
da rocher, se trouve continué par un sentier couvert d'un impénétrable feuillage, 
puis après diverses issues sinueuses, un couloir dans le roc vif, et un escalier de 
trente-sept marches, conduisent en face de la mystérieuse pagode. L'entrée fiar* 
mait une espèce de portail , flanqué de piédestaux garnis d'animaux fabuleux, et 
surmonté d*un fronton aux symboliques cornes de vache. Au delà de cette porte, 
une nouvelle série de degrés aboutissait à l'intérieur du temple souterrain. 

C'était une excavation immense, de dnquaote pieds de long sur quarante de 
large, et d'environ quarante-cinq de hauteur. Le jour y pénètre par un soupirail 
naturel ouvert au sommet de la voûte : les rayons du soleil et Tair extérieur cha- 
toient et jouent sur les guirlandes de lianes qui pendent ici verticales, là arron* 
dies on enlacées en arabesques. Au moment où nous entrâmes, le soleil frappait 
presque à plomb sur ce roc au grain brillant, à la cristallisation diamantée; ses 
rayons en jaillissaient avec tant de paillettes d'or et d'argent , que les cavernes 
fantastiques des contes orientaux nous semblèrent retrouvées. A c6té de la porte 
par laquelle nous venions d'entrer , deux Bgures colossales étaient assises , 
ayant à leurs pieds des animaux monstrueux; pm's plus loin, et dans un 
enfoncement exhaussé par un talus de briques , s'élevait le grand autel avec ses 
chandeliers et ses derges rouges. Sur l'autel est une statue de Bouddha , de trois 
pieds de haut. L'idole est assise et entourée de quelques attributs emblématiques. 
Sa tunique, son casque pointu, ses pieds joints et posés à plat, ses mains étendues 
sur ses cuisses, rappellent le Goutama des Birmans et des Siamois. D'autres sta- 
tuettes représentaient ici des disciples de Bouddha , là une femme assise, sans 
doute la divinité du rocher. Ces figures , ces ornements votifs , ces autels placés 
sous une nef aux portiques de granit, semblaient se relever encore par l'ombre 
et par la solitude du lieu. Notre guide nous raconta que l'empereur de la Cochin- 
chine avait naguère honoré de sa présence la pagode sainte, et, comme preuve de 
cette solennelle visite, il nous fit remarquer sur la voûte, au milieu d'un cercle 
noir, un point jaune qui luisait dans le roc : c'était , à l'en croire, un lingot d'or 
offert par S. M. dans le cours de ce pieux pèlerinage. Nous le crûmes sur parole. 

Un coup d'œil d'ensemble sur ces blocs gigantesques termina cette reconnais- 
sance détaillée ; ils étaient presque nus ; mais une végétation de plantes arbores- 
centes tapissait tous les endroits où la moindre couche de terrain avait pu se 
maintenir. La pierre nous parut une cristallisation calcaire, ou du marbre qui 
n'avait aucune apparence régulière de stratification. Ces masses montaient en 
colonnes perpendiculaire», et une mesure exacte de leur élévation nous donna 
pour la {dus haute 375 pieds, et pour la plus basse 195. Quoique la plaine qui 
s'étend au pied des montagnes de marbre n'offre qu'une lande stérile et sablon- 
neuse, plusieurs villages se groupent dans ses environs. Leurs habitants, pres- 
que tous pécheurs , fabriquent dans la mauvaise saison des ustensiles de cuisine 
avec la pierre extraite de ces blocs. Une petite habitation ornée d'arbustes et de 
fleurs, que non» vîmes près de là, avait, disait notre guide, servi longtemps d'asile à 



248 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

ODe sœur du souverain, laquelle y menait une vie de solitude et de recueillement. 

Pour retourner à bord de la jonque, nous prîmes une pirogue qui stationnait 
dans l*un des canaux formés par la rivière de Touranue. Assis sur des nattes , 
nous voyions se dérouler à nos yeux une campagne riche et bien cultivée : 
ici fuyait un champ de cannes à sucre , là une plantation de maïs, ailleurs un 
verger de pistachiers , plus loin une verte et ondoyante rizière. Autour d'habita- 
tions qui respiraient raisance, des bananiers, des citronniers et des orangers 
mariaient leurs fleurs et leurs fruits : Fananas croissait près de l'arbre qui porte 
le lombou^ fruit rare réservé presque toujours pour les tables royales. Le lombou, 
qui a la grosseur d'une noix, pend par grappes et ne se mange que frais : sa peau 
dure et jaunâtre renferme une substance blanche, d*un goût délicieux, compa- 
rable a celui du mangoustan. On dit que, pour veiller à ce que ce fruit exquis ne 
manque jamais aux desserts du souverain , des mandarins sont chargés d'aller à 
la tête de quelques soldats marquer les arbres qui le portent. Dès que l'estam- 
pille impériale a été apposée, le propriétaire n'a non*seulement aucun droit à une 
indemnité, mais encore il est déclaré responsable jusqu'à la récolte. 

Les arbres qui bordaient les canaux que nous parcourions laissaient voir par- 
fois à leur sommet quelques oiseaux-mouches aux ailes de feu , pendant que des 
Jégions de singes s'échappaient bruyamment des taillis pour aller se percher plus 
loin sur une aiguille de roc. Toute cette côte semble être le pays des singes , tant 
ils y pullulent. 

A quelque distance de là , nous rentrâmes dans la rivière , et , quelques heures 
après, la pirogue franchissait la barre et faisait route vers notre transport chinois. 

Quand nous arrivâmes à bord de la jonque, il était presque nuit; mais en deux 
jours nous avions vu à peu près tout ce qu'offraient de curieux le petit poste 
cochinchinois et la contrée environnante. 



CHAPITRE XXVIII. 

oooHiaoHiaa. ^ ■istoir^ ^t oiooRAPHia. 

L'origine des Cochinchinois, souvent débattue, reste encore un fait à constater: 
suivant Barrow, c'est une colonie de Chinois obligés de s'expatrier à Tépoque de 
l'invasion des Tartares. A l'appui de ce dire, il n'invoque pas l'étymologie vicieuse 
de Cochinchine, Koichin-djinna (Chine de l'ouest), appellation de racine japo* 
naise, et passée dans la langue européenne ; mais il cite les coutumes, les mœurs, 
l'écriture, les opinions religieuses et les cérémonies des Cochinchinois, indique en 
quels points elles touchent et pourquoi en d'autres points elles s'éloignent des 
pratiques analogues de la Chine. Barrow explique encore comment ces peuplades 
fugitives ont pu , dans leur vie nomade, perdre quelques-uns de leurs traits ori- 
ginaires, soit par suite d*une dégénération de leur part, soit par le fait d'un 



COCHINCHINE. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE, 249 

progrès réalisé dans leur patrie primitive. Ainsi, soit que les traits du visage 
n'aient plus le même type, la langue le même vocabulaire chez les deux peuples, 
soit que les habitudes de propreté chinoise jurent avec la hideuse et systéma- 
tique saleté du Cochinchinois , ou bien encore qu'il y ait des distances profondes 
dans les mœurs domestiques, dans les lois, dans les préjugés, dans les traditions, 
il ne faut y voir d'après lui que le résultat inévitable d*une migration forcée, d'un 
mélange avec les races malaises , d*une existence sauvage et militante, d*un éta- 
blissement pénible sur un territoire disputé. 

Ce ne fut pas sans combat que les fuyards purent s'installer dans leur patrie 
actuelle, lis y trouvèrent une peuplade noire, nombreuse, guerrière comme 
celle que les Maures ont vaincue dans les Philippines. Ces indigènes^ qu'on 
appelait Moyes, défendirent leur sol avec l'énergie du désespoir; ils luttèrent 
pendant de longues années; et quand, épuisés par la guerre, écrasés en détail , ils 
furent obligés d'abandonner le littoral aux nouveaux venus, réfugiés sur des 
chaînes inaccessibles, devenus féroces à l'égal des bêtes qui les peuplent, ils se 
perpétuèrent comme un épouvantail et un danger chaque jour renaissants. Naguère 
encore, ces tribus alarmaient la contrée cochinchinoise ; descendues par bandes 
de leurs montagnes, elles ravageaient les campagnes, incendiaient les villages et 
massacraient les habitants. Aujourd'hui , grâce à d'imposantes forces militaires , 
le littoral a peu d'attaques de ce genre à redouter, et les Moyes, traqués jusque 
dans leurs fourrés épais , fournissent aux maîtres définitifs du pays des esclaves 
pour les travaux les plus rudes. Ces noirs sont une race d'hommes forts et bien 
proportionnés. Ils paraissent appartenir par quelques analogies à ce peuple méla- 
nésien, qui se retrouve à Luçon, dans le grand continent de la Nouvelle-Hollande 
et dans plusieurs autres tles voisines, peuple qui semble plus africain qu'asiatique 
par son type et ses caractères. Du reste, les Moyes de la Cochinchine sont une 
population misérable au delà de toute idée, vivant de la récolte de quelques bois 
précieux que recèlent leurs forêts. 

Quand la colonie d'émigrants eut conquis ce terrain sur les noirs , elle y forma 
le royaume d'Ân-Nam , nom indigène de la Cochinchine. Pour savoir quelque 
chose des siècles qui suivirent la conquête, il faut consulter les annales chinoises. 
Ce fut, à ce qu'il paraît, une époque d'anarchie et de confusion. Les nouveaux 
colons , fatigués du joug de leurs voisins , le secouèrent à diverses reprises , et 
finirent par réaliser une indépendance complète vers l'an 263 de J.-C. En 1280, 
quand les Mandchoux se furent rendus maîtres de la Chine, ils poussèrent une 
pointe vers le royaume d'Ân-Nam, dont ils voulaient faire une annexe de leur 
empire. Cet essai ayant avorté, une seconde tentative eut lieu vers U06 contre le 
Tonquin qui fut soumis, puis évacué contre le paiement d'un tribut. En 1471, le 
Tonquin à son tour déborda sur la Cochinchine, et la réunit à son territoire. Il en 
fut ainsi jusqu'en 1540, où une nouvelle invasion chinoise ayant fait du Tonquin 
nne province vassale de Y empire céleste, la Cochinchine se déclara indépendante. 
Vers ce môme temps et à la suite d'usurpations successives, un ministre ou gêné- 

1. 32 



2S0 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

rai fonda parmi les Tonquinoifl une organisation militaire, qui avait de l'analogie 
avec rétat japonais on la confédération maratte ; organisation qui reconnaissait 
deux souverains , Tun nominal , Tautre réel , le premier sous le nom de Boua 
occupant sans autorité un trône héréditaire, le second succédant sous le nom de 
Choua à tous les pouvoirs de fait que s'était attribués le premier usurpateur. 
Cette forme de gouvernement dura deux siècles, et ne finit qu'en 1748, époque 
où le Boua, monarque titulaire, fit justice des empiétements consacrés par une 
longue possession. A la suite de cet acte d'autorité, une nouvelle période d'anar- 
chie tourmenta le Tonquin et la Cochinchine, jusqu'en 1774 où une révolution 
vint changer l'aspect de la contrée. Les chefs de ce mouvement furent trois frères 
de la province montueuse de Quinhone, connus sous le nom collectif de Taysons. 
Les choses en restèrent là pendant quelques années, et, en 1781, le pays, 
exténué par la guerre civile, se trouvait réduit à un état de misère et de dépéris- 
sement profonds. Dans plusieurs villes littorales , le peuple ne se nourrissait plus 
que d'algues marines, et l'on vit de la chair humaine exposée en vente au marché 
de Hué-Fon. Ce fut alors que le roi légitime voulut jouer sa couronne dans un 
combat décisif. 

Quelques navires portugais mouillés à Saigong , s'étant offerts à lui comme 
auxiliaires , il les engagea à son service , les fit armer et mit à la voile par une 
mousson favorable, dans le dessein d'aller surprendre la flotte de l'usurpateur dans 
le port de Quinhone. Cette entreprise, heureuse au début, eut le plus fatal 
dénouement. Battu et mis en fuite , Gya-Long eut à peine le temps de regagner 
Saigong , d'où il repartit en toute hftte avec sa famille et l'évéque d'Adran , pour 
chercher un asile à l'étranger. L*lle de Phu-Kok ou Quadrol fut le lieu d'exil où 
aborda la majesté fugitive. De ce point situé dans le golfe de Siam, il se rendit à 
Banckock , et assista dans ses guerres le souverain de la contrée , espérant par là 
se créer un titre à son alliance. Mais bientôt des causes de rupture éclatèrent 
entre le prince exilé et son hôte ; les uns disent à l'occasion d'une nièce de Gya- 
Long que le monarque siamois voulait pour sa concubine , et que le premier lui 
refusa ; ou , d*après d'autres versions , par suite de jalousies de courtisans contre 
l'actif et brave Cochinchinois. Que ce soit par l'une ou par l'autre de ces causes , 
toujours est-il que Gya-Long fut averti d'un orage près de fondre sur lui. Pour 
sauver sa vie du péril , il fut obligé de se faire jour, à la tête de mille partisans , 
au travers de toute la garnison de Banckock ; il descendit le Meinan, s'empara de 
quelques bateaux caboteurs, et regagna son lie de Phu-Kok où des fortifications 
improvisées le mirent à l'abri de toute espèce de coup de main. 

Ce fut alors que l'évéque d'Adran , désespérant d'effectuer cette restauration à 
l'aide d'auxiliaires asiatiques , se tourna vers une intervention française comme 
vers la seule ressource qui restât à son protégé. L'évéque d'Adran demanda donc 
à Gya-Long son fils aîné pour le mener en France ; il partit de Phu-Kok avec 
lui, relâcha à Pondichéry, et repartit presque sur-le-champ; il arriva à Paris 
avec son pupille vers 1787. Son projet d'alliance lointaine séduisit les comtes de 



GOGHINGHINR— HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 251 

Vergennes et de Montmorin : un traité fut signé entre Louis XVI et le roi de 
Cocbinchlne 9 représenté par son fils et réyéque d'Adran. La France s'engageait 
par cet acte à fournir à la Cocbinchine vingt vaisseaux de guerre, sept régiments* 
dont cinq d'Européens, et deux de troupes coloniales , et en outre un million de 
piastres , moitié en numéraire , moitié en salpêtre , canons , mousquets et autres 
armements militaires. De son côté, le roi de Cochinchine déclarait céder à la 
France le territoire de Han, la baie de Touranne et les lies adjacentes de Fai-Fo 
au midi et de Hai-Wen au nord, territoire stérile et étroit, de quarante milles de 
long à peu près , et de huit à dix de large. En cas d'agression étrangère sur les 
points concédés, 60,000 Cocbinchinois devaient y prendre fait et cause pour les 
Français, pendant que 40,000 autres se mettraient à leur solde pour conduire à 
bonne fin leurs autres guerres dans l'Inde. A côté de ces stipulations politiques et 
militaires se trouvaient quelques articles favorables au commerce et à la naviga- 
tion de la France. 

Pendant que l'évéque d'Adran et l'héritier de Gya-Long préparaient ainsi au 
loin les éléments d'une restauration conquérante, des faits graves se passaient en 
Cocbinchine et semblaient consolider plus que jamais le règne de la dynastie usur- 
patrice. Le dernier frère des Taysons, Long-Nhung, couronné sous le nom de 
Quang-Trung, le plus hardi et le plus capable des trois, s'était non-seulement 
rendu maître de toute la région du centre et du nord, mais, profitant d'une 
guerre civile éclatée dans le Tonquin , il avait subjugué ce royaume et s'y était 
maintenu malgré tous les efforts de l'empereur de la Chine. Une armée envoyée 
contre lui venait en 1789 d'être taillée en pièces sur la frontière. 

Mais du succès même sortit une occasion de revers. La rivalité et la jalousie se 
mirent entre les frères , et une guerre intestine fit la partie plus belle au monar- 
que proscrit. Sans attendre Tarrivée de son plénipotentiaire, Gya-Long voulut 
hasarder une tentative, il débarqua dans sa fidèle province de Tsiampa. Accueilli 
avec enthousiasme, il remonta le Don-Nai et fut porté presque en triomphe jus- 
qu'à Baigong. Il y débarquait à peine que son fils et Tévêque d'Adran le rejoi- 
gnirent. Leur mission, merveilleusement servie en Europe , était venue échouer 
en Asie. Le gouverneur de Pondichéry, Conway, influencé, dit-on, par une femme 
ennemie de l'évéque , refusa de mettre à la voile avant d'avoir reçu de nouvelles 
instructions de la cour de Versailles. Ces instructions ne devaient jamais venir, 
car la révolution française fit oublier ces intérêts lointains. La seule chose qui 
résulta de ce traité signé entre les deux rois , ce fut qu'une vingtaine d'officiers, 
an nombre desquels se trouvaient MM. Chaigneau, Bayot, Olivier, Vannier et 
Barisy, venus à la suite de l'évéque, persistèrent à l'accompagner comme volon- 
taires. Quelques Anglais , des Irlandais , des Danois même , demandèrent éga- 
lement à courir les chances de cette entreprise hasardeuse. Ainsi trente Euro- 
péens environ, tous militaires distingués et intrépides, ingénieurs, artilleurs, 
marins, s'offrirent à Gya-Long pour instruire et discipliner ses armées. Ce noyau 
d*hommes suffit pour changer la face des affaires. Leurs premiers travaux 



252 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

eurent lieu à Saigong qui devait pendant quelques années encore servir de for- 
teresse et de boulevard à la royauté légitime. Les ingénieurs entourèrent eette 
ville d*ouvrages , la garnirent de canons , y improvisèrent des arsenaux et des 
magasins. Plus fort par la tactique que par le nombre , Gya-Long ne regagna la 
totalité de son ancien royaume que peu à peu et à laide du temps. Douze années 
lui sufflrent à peine pour cette grande tâche. En voyant avec quelle patience et 
quel esprit de suite il y procéda, il faut admirer le tact et la sagacité de ce prince ; 
mais on doit en conclure aussi que le gouvernement des Taysons usurpateurs 
avait jeté quelques racines dans le pays puisqu'il fut si long à extirper. 

Un des premiers incidents qui servirent la cause du monarque de Saigong, fut 
la mort du troisième Tayson , Quang-Trung « qui mourut à Hué-Fou et que son 
Qls remplaça. Alors Gya-Long se ha^rda à prendre Toffensive , et il attaqua , 
en 1792, la flotte de Nhac, mouillée dans le havre de Quinhone, la brûla presque 
tout entière et rentra triomphant dans la rivière de Saigong : en 1796 , la ville de 
Quinhone fut elle-même cernée. Le roi prit part au siège en personne ; il monta à 
Tassant , et se trouvait mêlé à ses soldats et aux officiers français , quand elle fut 
conquise. SO^OOO hommes avaient été impuissants à la défendre. A cinq ans de là , 
Hué attaquée à son tour tomba sous les coups du belliqueux monarque, et en 1802, 
une campagne heureuse dans le Tonquin complétait la soumission du royaume. 
Sept ans plus tard , les États du nouvel empereur s'accrurent encore d'une por- 
tion du Kambodje, réduite moitié par les armes, moitié par Tintrigue. Voilà ce 
que fit Gya-Long, l'allié de Louis XYI, l'ami de l'évêque d'Adran. Ces qualités 
actives et fortes doivent le faire mettre au rang des organisateurs militaires les 
plus célèbres. L'organisation politique créée par lui, diffère peu de celle qui régis- 
sait antérieurement la contrée, organisation évidemment importée de la Chine. 
Deux classes de fonctionnaires sont admises à se partager l'action executive ; les 
mandarins de guerre et les mandarins lettrés , mandarins militaires ou civils. 

Ces mesures d'organisation militaire et politique occupèrent les premiers mo- 
ments de Gya-Long quand il se fut rétabli sur son trône ; il reconstitua l'empire 
anamytique dans sa force unitaire, et le rendit si respectable aux yeux de la Chine, 
que la Chine n'a pas osé l'attaquer depuis. Aidé en cela par les officiers français , 
l'empereur ne se montra pas ingrat envers eux. MM. Dayot , Chaigneau et Van- 
nier furent faits mandarins de première classe ; quant à l'évêque d'Adran, il resta 
pendant longues années l'âme et le conseil de cette cour. 

Hué-Fou, devenue la capitale de l'empire, fut le point de mire principal du sou- 
verain. A la favorite nouvelle il sacrifia son ancienne résidence de Saigong , si 
bien dotée jusqu'alors. Une grande partie du matériel amassé dans la Cochin- 
chine méridionale fut embarquée pour la province du nord. Déjà forte par sa 
position fluviale , Hué fut entourée de fortifications immenses , sur lesquelles on 
. mit en batterie douze cents pièces de tout calibre. Un château gigantesque fut 
bâti pour le roi, avec fossés et murailles, vaste enceinte qui formait une seconde 
ville coupée de jardins, de châteaux de plaisance, de parcs, d'étangs , de casernes 



COGHINGHINE. — HISTOIRE ET GEOGRAPHIE. 253 

et d*arsenau2. Un port creusé dans la ririère de Hué se trouva bientdt en état de 
contenir cinq cents galères. Des chantiers, des ateliers, des fonderies, animèrent 
la cité restaurée, et une rue tout entière* construite par Gya-Long, espèce d'hôtel 
des invalides, servit à loger les mandarins et les officiers qui avaient bien mérité 
pendant la dernière guerre. Quoique la capitale , placée sous les yeux du roi, fût 
privilégiée dans ces embellissements, le pays en reçut bientôt le contre-coup; des 
canaui furent ouverts, des routes furent percées. La culture du sucre, jusqu'alors 
bornée à des essais, prit quelque développement et attira les acheteurs chinois et 
européens. 

Cette période de progression dura jusqu'à la mort de Févéque d'Adran. Tant 
que se maintint son influence, ce prélat chercha de toutes les manières à en faire 
profiter sa patrie , mais c'était dans un temps où la France , absorbée par ses 
guerres continentales , n'avait ni la volonté ni le pouvoir de songer à des établis- 
sements lointains. A la paix seulement, un capitaine de commerce fut chargé par 
Louis XYIII d'une lettre et de quelques pauvres présents pour l'empereur de 
Cochinchine. Ni les dons ni l'envoyé n'étaient faits pour imposer beaucoup à une 
cour qui voulait du faste et de la représentation. Plus tard, au mois de décembre 
1817, mouilla pourtant dans la baie de Touranne la frégate la Cybèle de 40 canons. 
Son conunandant, M. Achille de Kergariou, était cette fois chargé d*une mission 
plus régulière et plus large. 11 ne s'agissait de rien moins que d'un retour aux 
bases posées par le traité de 1787 , c'est^-dire de la cession de Touranne et d'un 
fragment de son littoral. C'était offrir à un roi vainqueur les mêmes conditions 
qu'à un prétendant. Aussi Gya-Long ne vit-il dans cette démarche qu'une puérile 
jactance, et l'on en resta avec la France dans des termes d'autant plus froids que 
l'évéque d'Adran venait de mourir. Gya-Long prouva par sa douleur qu'il était 
digne d'un pareil ami. Un magnifique mausolée fut élevé au prélat dans la ville 
de Hué-Fou , et ce témoignage de deuil public ne fut qu'une expression bien 
affaiblie de ses regrets particuliers. Deux ans après, en 1819, l'empereur de 
Cochinchine suivit au tombeau le vénérable évoque. Avant d'expirer , il avait réglé 
la succession au trône. Son fils légitime, l'élève d'Adran, celui qui avait visité 
avec lui la France , et qui , par ses soins, avait été instruit dans la foi catholique, 
avait succombé en 1799 èi une cruelle maladie. Toute descendance au premier 
degré se trouvant éteinte par cette mort, Gya-Long voulut de son vivant faire 
reconnaître son fils illégitime Migues-Man, à l'exclusion de ses petits-fils , et U 
réalisa ce projet malgré la prévoyante opposition de quelques mandarins. 

Migues-Man monta donc sur le trône à la mort de son père. Il était alors âgé 
de trente ans environ , petit de taille , presque sans barbe, et légèrement marqué 
de petite vérole. Son avènement eut lieu sans efiusion de sang : le Tonquin , le 
Tsiampa et les provinces centrales reconnurent tour à tour son autorité , et le 
Kambodje cochinchinois crut même devoir, en cette circonstance, témoigner 
de ses bonnes dispositions par l'envoi d'un député spécial. Migues-Man n'était 
pas comme son père un caractère âpre et belliqueux ; on l'estimait parmi les 



254 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

lettrés pour son érudition et pour sa science. Il possédait à fond la langue litté- 
raire des Chinois, il avait écrit plusieurs livres dans cet idiome, et ses goûts, ses 
préjugés, son instinct pacifique, le portaient à faire prédominer à sa cour Fin- 
fluence chinoise à Texclusion de Finfluence européenne. Le premier indice de 
ce système résulta d*une excursion qu'il fit en personne à Tonquin yers 1821, 
pour se soumettre à une cérémonie d*investiture qui réduisait son titre de souve- 
rain à celui de simple vice -roi de l'empereur de Chine. Dans cette démarche 
tout devmt humiliation pour lui, jusqu'aux formalités du cérémonial, qui attri- 
buèrent aux députés chinois un rang et un grade égaux aux siens. 

La conséquence de cette direction nouvelle fut une espèce de défaveur pour les 
mandarins français , sourde d*abord et résultant moins des faits que des inten- 
tions, puis plus ouverte, plus avouée, plus pesante. Les chrétiens, protégés par 
Gya-Long, avaient fondé, i Faide de ses largesses, de nombreux établissements; 
non-seulement , Higues- Han retira d'eux son patronage, mais il les poursuivit 
encore d'avanies tracassières» Du reste cette répugnance du nouveau prince M 
portait pas seulement sur les Français; l'ambassade anglaise que le gouverneur 
général du Bengale envoya vers cette époque, et qui parut à Hué dans les derniers 
mois de 1821, ne rencontra ni des obstacles moins sérieux ni des antipathies 
moins vives. M. Crawfurd, chef de cette mission, remonta le fleuve dans le bateau 
du mandarin des éléphants, a La contrée, coupée de canaux et de rivières, offrait 
un coup d'oeil admirable, dit la relation ; nulle part au monde nous n'avions vu 
un fleuve qui eût des bords aussi pittoresques. Les villages groupés çà et là, les 
maisons élégantes et propres ; les jardins embaumés de fleurs, les vergers char- 
gés de fruits, l'aspect des naturels vigoureux et robustes, formaient un tableau 
délicieux. D 

H. Crawfurd fut reçu sur la rive par une garde d'honneur ; et les mandarins 
français, MM. Vannier et Chaigneau (ce dernier devenu alors consul de France), 
se rendirent le jour même en costume cochinchinois chez l'ambassadeur britan- 
nique. On posa les termes des négociations qui allaient s'ouvrir, on chercha à en 
préciser la nature , mais il était facile de voir que la cour de Hué ne se prétait à 
cela que de fort mauvaise gr&ce, et que la forme emporterait le fond. Trois 
obstacles, en effet, dominèrent les pourparlers : le premier provenait de la spé- 
cialité commerciale de l'ambassade; le second de l'infériorité des pouvoirs de 
M. Crawfurd, qui n'émanaient pas directement du roi d'Angleterre; le troisième 
d'une maladresse commise à Saigong, où la lettre du gouverneur général avait été 
ouverte ; toutes choses qui empêchaient de parler de cette affaire à Higues-lfan , 
attendu que Fempereur de la Cochinchine ne s'occupait pas lui-même des choses 
commerciales, ne recevait des lettres que de la part des rois, et n'en acceptait 
jamais d'ouvertes. M. Crawfurd se vit obligé de se rembarquer, lui et ses oflBciers, 
et de remporter ses cadeaux européens, sans avoir vu la figure du souverain 
cochinchinois , et sans avoir obtenu un mot de lui. On aurait pu soupçonner les 
mandarins français d'avoir conseillé ces fins de non-recevoir aux ouverturel 



GOGHINGHINE. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 255 

hritaiiDiqaes, si den commandaDts de la mariDe Francaifle n'avaient été éconduiU 
par la cour de Hué, comme venait de Tétre M. Crawfiird, et si déjà, vers cette 
époque, le crédit de MM. Chaigneau et Vannier ne se fût trouvé en visible 
décadence. 

En effet, deux ans ne s'étaient pas écoulés que leur position à Hué était devenue 
intolérable. Ils s'embarquèrent en 1823 et revinrent en France. Depuis lors, 
toutes les tentatives de notre gouvernement pour regagner une influence perdue 
ont été infructueuses. L'expédition du Saint-Michel, navire parti de Bordeaux en 
1830 avec M. Chaigneau flls, nommé consul en Cochinchine, n'aboutit qu'à un 
naufrage sur les écueils de Paracel ; et son équipage végétait à Touranne, tour- 
menté autant par la misère que par les insolentes déOances des autorités du pays 
quand la corvette de guerre la Favorite , commandée par M. Laplace , vint mettre 
ces infortunés à l'abri de notre pavillon. Dans sa station à Touranne, H. Laplace 
ne fut pas plus heureux auprès de la cour de Hué que ne l'avaient été avant lui 
H. de Kergariou, et ensuite M. de Courson, commandant de la Cléopdtre. Un fait 
résulte seul de tant d'avances repoussées , c'est que le monarque actuel ne cher- 
chait pas ses règles de conduite dans les précédents de l'autre règne, et qu'à 
l'exemple de la cour de Pékin , il voulait murer sa capitale à la diplomatie 
européenne. 

Le nouveau système de Migues-Man, tout d'exclusion et de défiance, n'est pas 
resté sans réaction funeste sur les richesses du pays. Les entraves mises au com- 
merce étranger ont éloigné les navires des ports cochinchinois, et privée d'expor- 
tation, réduite à la consommation locale , l'agriculture a dépéri. Au milieu des 
souffrances toujours croissantes de son peuple, l'empereur redoute et semble 
prévoir une catastrophe. Assez intelligent pour comprendre sa situation, Migues- 
Han s'en épouvante , il se défie de ses mandarins, de sa garde de 12,000 soldats 
élite des miliciens ; il tremble au fond de son palais, forteresse bastionnée et munie 
de vivres pour deux ans ; il a , dit-on , des éléphants toujours prêts à partir en cas 
d'agression. 

Mauvais politique et pitoyable souverain , Migues-Man est, en revanche , un 
homme de vertus privées. On n'impute à son règne aucune de ces cruautés habi- 
tuelles aux majestés asiatiques. On cite même de lui des traits de courage indivi- 
duel qui lui font honneur. Tenant à ses titres de lettré , il cultive encore, quoique 
roi , la littérature et les sciences : plusieurs ouvrages français ont été traduits 
pour son usage , et notanunent nos meilleurs traités de géographie. 

Comme Gya-Long, il n'a pas cette soif active du progrès militaire ; mais quand 
une heureuse innovation se présente, il ne la repousse pas. Sous le règne précé- 
dent, la marine cochinchinoise ne se composait que de grandes galères armées, 
et aucun bâtiment de guerre du modèle européen ne portait en poupe le pavillon 
cochinchinois. Ce qui manquait, ce n'étaient ni les matériaux, ni les ouvriei*s ; on 
savait où trouver du bois, du fer, des bras, des cordages; mais on n'avait pas 
d'étalon, pas de gabarit sous les yeux. Le hasard voulut qu'un navire bordelais 



256 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

▼tnt couler bas dans la baie de Touranne , et cet incident safBt pour donner on 
élan aai constnictions navales des Cocbinchinois. La coque fut démontée et en- 
voyée morceau par morceau dans la capitale, o Bientôt sous les yeux da roi , 
ajoute M. Laplace , et par les soins d'un maître charpentier , les ouvriers cochin- 
chinois construisirent un beau trois-mftts qui ne peut sans doute être comparé à 
son modèle pour la grâce, ni pour les installations intérieures , mais qui est aussi 
solide et possède à peu près les mêmes qualités. Les mines de la Cocbinchine et 
du Tonquin avaient fourni le fer et le cuivre ; les forêts donnèrent de beaux bois 
de construction , et le Tsiampa offrit des mdtures dont les jonques chinoises con - 
naissaient depuis longtemps le prix; enfin, une plante indigène des provinces du 
sud servit à faire des cordages qui sont aussi forts que les nôtres ; mais comme 
ils ne prennent pas le goudron , Thumidité les détruit promptement. Un essai 
aussi heureux ne pouvait être le dernier ; aussi compte-t-on maintenant dans le 
port de Hué-Fou douze trois-mftts et vingt bricks , armés de canons de fer oa de 
bronze. » 

Voilà où en est la Cocbinchine sous le point de vue politique. Il est possible 
qu'un empire dont la destinée a été si oscillante, ne conserve pas longtemps cette 
unité qui est un fait contemporain « et l'avenir peut-être réserve encore un 
démembrement imprévu aux trois portions si distinctes du grand État d'An-Nam, 
le Kambodje, le Tonquin et la Cocbinchine proprement dite, t 

Quoi qu'il en soit, dans son organisation actuelle, cet empire confine an nord 
les provinces chinoises de Canton ; deQuang-Si et de Yunan à Toucst; le royaume 
de Siam , le Kambodje et le Laos, et la mer partout ailleurs. Les deux extrémiiès 
de cet État, le Tonquin et le Kambodje, se composent de terrains d*alIuvion 
presque au niveau de la mer; la Cochinchine , au contraire, est une région mon- 
tueuse , dont le versant oriental offre une étroite et longue bande de fertiles ter- 
rains. 

Les fleuves qui baignent le Tonquin et le Kambodje ont seuls quelque impor- 
tance. La Cocbinchine proprement dite n'a que des rivières courtes comme celle 
de Hué. 

La Cochinchine proprement dite contient sept provinces , qui sont , en partant 
du sud , Bin-Thuon qui touche au Kambodje , pays montagneux et remarquable 
par ses bois d'aloès ; Nha-Trang, dont la capitale du même nom a été fortifiée par 
l'ingénieur français OUivier ; Phu-Yen , l'une des plus fertiles de la Cochinchine, 
abondante en riz , en maïs et en légumes ; Quinhone» longtemps le siège du gou- 
vernement des Taysons, région riche et peuplée, dont le chef-lieu est encore une 
bonne place d'armes; Quang-Ai, district montueux, productif en sucres, maïs 
exposé aux excursions des Moyes indépendants; Quang-Nan ou Han, province 
dans laquelle se trouve la baie de Touranne ; enfin , Hué, qui a dans son rayon 
la capitale de l'empire. Hué, que les naturels nomment aussi Puchnau, et les Chi- 
nois Sun-Wha, est située dans la rivière qui porte son nom et à six milles environ 
de la mer. C'est une ville qui forme comme une traînée de quatre milles de Ion- 



COCHINCHINE- — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 257 

gaeur sur une très-petite largeur. La rivière la flanque et la défend de toutes 
parts. De temps à autre paraissent dans son enceinte quelques habitations en 
briques , couvertes de tuiles , mais le plus grand nombre des logements sont de 
pauvres huttes en chaume et en bambou. Sa population , y compris les troupes , 
s*élève à 60,000 Ames. Hué est par-dessus tout une capitale militaire. Ses greniers, 
868 magasins, ses arsenaux, ses casernes construites sur le bord d'un canal navi- 
gable , sont des édifices qui feraient honneur à Tart européen. Suivant M. White, 
100,000 hommes y ont travaillé pendant quinze ans. Le fossé qui environne la 
place a deux lieues de circuit et quatre-vingts pieds de large , les murs ont cin- 
quante pieds de haut. 

La vice-royauté du Tonquin forme la portion la plus populeuse et la plus impor- 
tante du royaume. Sa capitale Retcho est située sur la rivière du Song-Koi. On 
n*est d*accord ni sur Timportance , ni sur retendue de cette ville. Richard la dit 
égale à Paris pour l'étendue, et M. de la Bissachère ne lui accorde que 40,000 
habitants ; double assertion qui pourrait se concilier toutefois par Fisolement et 
la diffusion des logements entrecoupés de vastes jardins. Craivfurd de son côté 
assure que des marchands chinois, qui avaient fait plusieurs fois le voyage de Ket- 
cho, estimaient sa population à un chiffre triple de la population de Hué, ce qui 
porterait la première à 150,000 Ames. 

Le Kambodje , contrée peu connue des Européens , n*est pas un pays nul dans 
rhistoire asiatique. Puissant dans le i' siècle « il conquit la Cochincbine ; puis , 
attaqué par le roi de Siam et sauvé par Talliance cochinchinoise , il devint vassal 
à son tour, essuya des chances diverses, fut une annexe de Siam de 1786 à 1809 , 
époque à laquelle Ta-Koun, le bras droit de Gya-Long, la rallia définitivement à 
la couronne de Hué-Fou. 

Le territoire duTsiampa, qui avoisine le Kambodje, occupe l'espace qui s*étend 
depuis le cap Saint-Jacques jusques et au delà de la province de Phu-Yen. Les 
naturels y semblent distincts des Cochinchinois et par la religion et par les habi- 
tudes ; ils ont plusieurs analogies avec les Malais de T Archipel , et la chronique 
javanaise cite au nombre de ses reines une princesse originaire du Tsiampa. La 
réunion de cette contrée à la couronne cochinchinoise ne parait pas remonter 
plus loin que de 1730 h 1740. 

Ainsi quatre races bien distinctes habitent Tempire anamitique : le Cochinchi- 
nois proprement dit, le Tonquinois, le Kambodjien et le Loye ou naturel de 
Tsiampa , sans compter les colonistes chinois , malais , portugais , et les tribus 
sauvages des Moyes. Chacune de ces races principales a ses traits et son caractère. 

Le Cochinchinois, on Ta vu, quoique intrépide à la guerre, a des mœurs 
sociables et douces; il vit sobrement et ignore les maladies, fruit de l'intem- 
pérance; du poisson, du riz, des ignames et quelques pistaches, telle est sa 
nourriture ordinaire. Son vice capital, celui qui domine tous les autres, c'est 
la malpropreté. Couverts de haillons et de vermine , les gens du peuple ne se 
montrent pas plus délicats sur le choix de leurs mets , mangeant la chair de 

I. 33 



258 VOIAGE AUTOUR DU MONDE. 

ralligator, se faisant une sauce friande avec le jus de poissons pourris , avalant 
avec délices un œuf près d'éclore, portant à la bouche les insectes vermineux 
dont ils se délivrent; sales enfin à provoquer le dégoût. Moins négligés dans leur 
personne , les grands ont d'autres défauts : ils sont fourbes , avares « rapaces et 
fripons. Vains comme les Siamois, ils le cachent davantage et remplacent envers 
rétranger la morgue par l'astuce. Les mœurs des Cochinchinois sont assez relâ- 
chées. La polygamie est permise chez eux conune à Siam , mais elle est rarement 
pratiquée. On paie une ou plusieurs femmes, qui deviennent une propriété 
dont on dispose comme bon semble. Les travaux les plus pénibles retombent sur 
réponse, qui nourrit ainsi l'indolence de son maître. Le mari a même le droit de 
punition corporelle, et il n*est pas rare de voir, dans les rues, de pauvres mal- 
heureuses couchées sur le dos et déchirées par le bambou du chef du ménage. 
Quant aux jeunes filles, elles sont libres, et peuvent au besoin abuser de leur 
liberté. Une faute n'est pas un obstacle à leur mariage. 

Les naturels de Tsiampa ressemblent peu aux Cochinchinois. 11 y a chez eux 
mélange de mœurs malaises et asiatiques. Moins indolents et plus industrieux , ils 
ont aussi plus de tenue et de propreté. Leur voisin , le Kambodjien , est vigoureux 
et de haute taille; voué à la culture d'un pays riche et fertile, habitant des plaines 
ouvertes à l'invasion étrangère, il est pacifique de sa nature, doux et bienveillant. 
Les mêmes qualités se retrouvent chez le Tonquinois, qui constitue un type mixte 
entre la Chine et la Cochinchine. Le Tonquinois a le visage plat, ovale, moins 
brun que les autres Indiens ; ses cheveux sont longs, noirs et fort épais : une robe 
qui lui descend jusqu'au talon, est presque son seul vêtement. 

Le gouvernement de l'empire anamitique a les formes les plus absolues et les 
plus despotiques, quoiqu'il affecte, comme celui de la Chine, des dehors pater- 
nels et bienveillants. On peut dire qu'en ce pays c'est le b&ton qui gouverne l'État 
et la famille. Le bftton est mis en jeu pour les petits délits comme pour les grands 
crimes , pour les derniers sujets comme pour les mandarins. Nul Européen n'a 
visité un port cochinchinois sans avoir pris sur le fait ce grand argument. M. Craw- 
furd le vit appliquer à de pauvres acteurs ambulants qui avaient déplu à Son Excel- 
lence le mandarin des éléphants, dans une représentation donnée dans la cour de 
son palais. M. Laplace fut plus heureux encore : il trouva le moyen de faire bftton- 
ner un mandarin qui s'était permis d'accompagner le commandant français aux 
montagnes de Marbre et de lui laisser visiter la pagode souterraine , sans avoir 
obtenu pour ces deux faits l'autorisation préalable de la cour de Hué. D'autres 
peines 9 comme la décapitation, la cangue et la prison , sont bien plus rarement 
appliquées , et seulement dans les cas de vol , d'adultère , de meurtre, de trahison 
et de malversation. 

La population de l'empire anamitique a été diversement estimée par des obser- 
vateurs européens. En 1818, le chiffre, d'après M. de La Bissachère, était de 
32,000,000. Du reste, ces évaluations ne peuvent être qu'approximatives, 
car le recensement exact des provinces est regardé comme un secret d'État à la 



COCHINGHINE. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE. 259 

cour de Hué-Fon. On sait seulement avec quelque exactitude que la population 
chrétienne dépasse U)0,000 Ames , dont 300,000 dans le Tonquin» et le reste dans 
la Gochinchine et le Kambodje. 

La religion dominante dans l'empire anamitique est le bouddhisme ou le culte 
de Fo. Déjà pourtant quelques hauts dignitaires , quelques lettrés pratiquent les 
dogmes de Confucius ; mais le peuple va dans les pagodes adorer Rouddha. Ces 
pagodes sont loin d'égaler en magnificence celles de l'Asie occidentale ; les prê- 
tres sont moins respectés et beaucoup plus rares. On voit que le culte s'éloigne de 
son foyer. Il y a même parmi les classes inférieures des pratiques stupides et 
indéfinissables; elles adorent de bons et de mauvais génies, comme en Chine, et 
brûlent en leur honneur des papiers dorés. La seule croyance populaire qui élève 
l'âme est le culte rendu aux mânes des parents. 

L'empire anamitique comprenant près de quinze degrés de latitude, le climat y 
yarie suivant les zones et leurs accidents. Les produits du sol se modifient sui- 
vant les latitudes « mais les plus abondants et les plus productifs sont le riz , le 
mais , l'igname et la noix de coco. L'arek , le bétel et le tabac , dont l'usage est 
général dans la contrée , donnent de belles récoltes. Les fruits les plus estimés 
sont l'orange et le lichi. La canne à sucre, dont la culture a fait des progrès 
rapides, fournit 40,000 pikouls pour l'exportation. L'indigo vert ou dina-^xaag, 
qui ferait à lui seul la richesse d'un pays , le coton , la cannelle , le thé , 1^^ poivre 
noir , le cardamome , le cinnamome, réussissent à souhait. Les plantations de 
mûriers blancs ont développé l'éducation des vers à soie. Les montagnes, outre 
quelques mines de fer, d'or et d'argent , ont encore leurs belles et profondes 
forêts, principale richesse du pays. C'est là qu'on trouve les bois de rose, de 
fer, d'ébène, de sapan, de sandal, les bois d'aigle et de calambac, ce dernier sur- 
tout , le plus précieux et le plus cher de tous. 

La zoologie de la Cochinchine compte peu d'espèces qui ne lui soient com- 
munes avec les pays indiens. Les animaux sauvages y sont remarquables par leur 
force et par leur beauté. L'éléphant y atteint une taille colossale ; le tigre y est si 
dangereux et si redouté que le roi a afiecté une prime de quinze piastres pour un 
tigre mort; le rhinocéros , le léopard tacheté , le cerf, peuplent les forêts. Ces 
animaux sont en général l'objet d'une vénération profonde parmi les naturels , 
qui vont même jusqu'à attribuer une foule de vertus à leurs substances. Ainsi les 
os de tigre, mis en poudre, donnent du courage ; la cervelle d'éléphant de l'in- 
telligence, et la cendre des cornes de cerf de l'agilité. 

Quelques lignes sur le commerce extérieur de la Cochinchine compléteront cet 
ensemble de faits et d'aperçus. Si Gya-Long eût vécu plus longtemps , nul doute 
qu'il ne se fût établi des échanges nombreux et utiles entre les ports de son 
royaume et nos villes maritimes; mais la politique étroite de son successeur, ses 
défiances puériles, son système de fiscalité ruineuse , ont fermé le marché cochin- 
ehinois aux armateurs de France , d'Angleterre et du Bengale. Quelques navires 
à peine , presque tous de relâche , viennent jeter l'ancre à Touranne sur leur 



\ 



260 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

route vers Macao. Des jonques de Chinois poursuivent seules et sans concurrence 
un commerce de petite navigation de Fai-Fo à Sincapour. D*autres bâtiments du 
môme pavillon ont accaparé le cabotage qui se fait entre les marchés cochinchi- 
nois, les Philippines , les ports de Tempire Céleste « ou les diverses échelles sia- 
moises. 



CHAPITRE XXIX. 



»BILI»riaB8. — MAVILLB. 



Le 15 août 9 nous avions levé l'ancre de la baie de Touranne. Le lendemain, 
grAce à une bonne brise de terre , la jonque avait doublé les écueils de Paracel , et 
gouvernait dans les mers de Chine de manière à passer au sud du banc de Uacles- 
field, La mousson du S. 0., alors dans tonte sa force , poussait notre lourd trans- 
port avec une vigueur qui effrayait le vieux Tsin-Fong« Il regardait non sans 
inquiétude les mâts , les vergues , les voiles , et se serait fort bien accommodé 
sans doute d'une impulsion moins énergique. Le 23 août» on signala aussi à 
Test les hautes montagnes de Luçon. 

Les Philippines , et Luçon surtout , n*ont rien au monde qui les égale pour le 
climat y la beauté du paysage et la fécondité du sol. Luçon est le plus beau dia- 
mant qu'aient trouvé les aventuriers espagnols. Il est resté brut dans leurs mains; 
mais livrez Luçon à l'activité et à la tolérance anglaises, ou bien enc<»*e à la téna- 
cité laborieuse des créoles hollandais» et vous verrez ce qui sortira de ce merveil- 
leux joyau. 

La baie de Manille , dans laquelle nous entrions alors , offre une vaste et impo- 
sante scène. La petite tie du Corrégidor, armée de batteries et peuplée d'une forte 
garnison, coupe son entrée en deux parts à peu près égales, et semble placée là 
comme la vedette , comme le phare militaire de la colonie. A droite et à gauche 
de ce poste avancé , se déploie la gracieuse courbe de la baie dans son circuit de 
quarante-cinq lieues sur quinze de diamètre. Quand nous fûmes par le travers du 
Corrégidor, un signal nous avertit de mettre en panne pour que la police espa- 
goole pût nous reconnaître. Un alcade vint à bord , reçut la déclaration du capi* 
taine Tsin-Fong, et nous laissa un pilote. Quelques heures après, nous nous 
engagions dans les bouches du Passig, rivière de Manille, et à la nuit close nous 
jetions l'ancre devant l'entrepôt de la douane. Le lendemain seulement , nous 
obtînmes la permission de débarquer. 

Au premier coup d'œil, Manille nous parut assez bien bâtie; ses rues étaient 
larges et tirées au cordeau ; ses maisons régulières, quoique d'un style pitoyable. 
Nous visitâmes d'abord l'enceinte des remparts. Elle formait un système de dé- 
fense sufQsant, et au delà, pour contenir la population indigène, mais incapable 
de résister au canon européen. Ce n'est pas que depuis la prise de la ville en 1762* 



PHILIPPINES. — MANILLE. 26i 

par une escadre anglaise , les Espagnols niaient essayé de se garantir désormais 
d'an semblable coup de main ; plusieurs ouvrages nouveaux ont été dans ce but 
ajoutés aux redoutes anciennes ; on a creusé un fossé autour de la citadelle ; on a 
agrandi Tarsenal, et décuplé la garnison espagnole. 

Non loin des casernes de la ville fortiOée s'élève le palais du capitaine général. 
C*est un édifice étendu , mais lourd « massif et bas. Admis à visiter Tintérieur , 
nous y vîmes des pièces immenses presque démeublées ; des appartements décorés 
sans goût, garnis de friperies, indignes enfin du plus haut dignitaire de l'Ile. Vu 
du dehors y ce palais se liait à une vaste place , dont il formait le quatrième côté. 
A l'opposite figurait l'hôtel de ville^ b&timent de belle apparence, et sur chacune 
des autres lignes du parallélogramme s'étendait une rangée d'habitations. Tout 
cet ensemble était grave, triste , vieilli et désert : on eût dit une personnification 
de l'antique noblesse espagnole , raide et compassée. Les maisons que nous vîmes 
n'avaient qu'un étage : leur partie inférieure est en pierres y qui forment un mas- 
sif de vingt pieds de hauteur ; mais au-dessus commence un système de char- 
pente , à jeu libre et élastique , seule ressource du pays contre d'horribles trem- 
blements de terre. 

De la place du palais, notre conducteur nous mena aux églises. C'était l'heure 
du service divin , et nous entr&mes dans l'une des plus grandes , celles de San- 
Francisco. Comme architecture, cet édifice est une pauvre construction. Dans l'in- 
térieur du temple , la foule (c'était un dimanche] se groupait autour d'une chaire. 
Un moine y prêchait en espagnol. Les femmes blanches s'y distinguaient facile- 
ment des autres à leurs mantilles et à leurs robes noires ; les métisses , à leurs 
cambayes de couleur et à leurs jambes nues; les Tagales indigènes , à l'élégant 
tapis qui leur colle la jupe sur le corps et dessine leurs formes. Après les églises , 
ce qui domine, à Manille , ce sont les couvents. Vastes et sombres massifs, ces 
couvents ne sont d'aucun style ni d'aucune architecture. On dirait que l'ouvrier 
a élevé carrément , sans plan et sans ordonnance préparatoire, des murs épais et 
hauts, et qu'ensuite des meurtrières ont été percées au hasard pour donner du 
jour et de l'air aux habitants de ces retraites. Ainsi écrasée de monuments publics, 
avec ses églises , ses couvents , ses collèges , ses hôpitaux , la ville européenne de 
Manille ne laisse dans l'âme qu'une impression monotone et triste. 

Mon compagnon de voyage, Norberg, avait des lettres poi^* plusieurs des 
principaux habitants , entre autres un certain Yago Arellano. a Allons le trouver, 
me dit-il , nous jugerons par lui de l'autorité espagnole. » 

Je me décidai à l'accompagner. Ma voiture nous conduisit dans une maison 
d'assez belle apparence, isolée comme presque toutes celles de la ville et entourée 
de jardins. On ouvrit la porte et Ton nous introduisit par une espèce de vestibule 
fort sale. Quand Norberg eut décliné le but de sa venue, un mouvement d'hési- 
tation et d'embarras se répandit parmi tous les gens de cette maison : il était 
visible que la présence de deux Européens y produisait l'eiïet d'une chose inac- 
coutumée. Un tremblement de terre n'aurait pas bouleversé davantage ces figures. 



/ 



262 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Enfin une espèce d'intendant, vieux créole métis « se hasarda h nous annoncer. 

Avec un peu plus d'eipérience du pays, nous aurions su qu*il était alors une 
heure indue pour notre visite. Déranger un Espagnol dans sa sieste, c*est une 
impardonnable violation des convenances et des usages. Aussi ne fûmes-nous ad- 
mis d'abord qu*auprès de la daHa du logis, qui fumait son cigare dans la galerie. 
Je ne saurais rendre quelle impression j'éprouvai quand je vis cette harmonieuse 
et noble figure , ces yeux noirs et fiers , ces contours purs , se révéler à nous ao 
milieu d'un tourbillon de fumée. Un cigare à ces lèvres rouges et bien décoiq)ée8» 
c'était un sacrilège I Et pourtant dans cette atmosphère nuageuse, dans ce cadre 
vaporeux, avec sa pose nonchalante et sa mise coquette, cette femme était plus 
belle peut-être, plus originale, plus séduisante. Elle nous parut telle, du moins. 
Nous avions à peine eu le temps de dire quelques mots, que Yago Arellano parut. 
Il nous salua sans articuler un seul mot, prit la lettre que lui présenta Norberg, la 
lut avec impassibilité, puis, avec le même flegme : « Que puis-je faire pour vous, 
honorés cavaliers? Je suis le serviteur de MM. James Moore et compagnie aussi 
bien que le vôtre. Faut-il envoyer cJiez vous un sac de piastres? x> Dofia prenant la 
parole : a Ces messieurs ne sont pas des négociants, dit-elle ; ils voudraient con- 
naître notre ville ; menez-les à Bidondo. i> Après nous être excusés d'avoir dérangé 
de sa sieste le méthodique Espagnol , nous saluâmes sa femme et nous partîmes. 
« Elle voulait qu'on nous menât à Bidondo, dis-je au baron. Bidondo est selon 
son goût, elle nous l'a désigné : ce doit être la perle du lieu. Allons-y demain. » 
Bidondo, en effet, est la seconde ville de Manille, la ville du commerce et du bruit, 
comme celle que nous habitions est la ville de la guerre et du silence. 

Le lendemain, après notre chocolat pris, nous nous dirigeâmes vers la ville 
roturière. Il nous semblait, à mesure que nous en approchions, que l'air y circu- 
lait plus libre et plus vif, que la verdure était plus fraîche, le soleil plus lumi- 
neux. Pour arriver à Bidondo, il fallut traverser les sombres ponts-levis de la ville 
militaire , au delà desquels s'étendait un pont de pierre , dégradé vers le milieu , 
mais construit à l'européenne, avec des arches cintrées, des parapets et une voie 
pavée pour les voitures. A notre passage, ce pont était encombré de monde : des 
Espagnols , des métis armés de larges parasols , se croisaient sur ce point d'activé 
communication. A mesure que nous nous éloignions, nous voyions les hauts clo- 
chers de Manille , les remparts à pic , les longues lignes de couvents et de hauts 
édifices se grouper comme un seul bloc qui aurait sailli de la rivière. 

Adieu à la ville sombre , où tout respire l'austérité claustrale ; adieu à cette 
enceinte privilégiée qui compte 8,000 Ames à peine en maîtres nonchalants et en 
serviteurs empressés ,- voici que le faubourg se déroule, voici Bidondo avec ses 
\ 140,000 habitants. Quel contraste! Des files de maisons élégantes et propres, une 
fourmilière d'habitants affairés, un quai à perte de vue, qu'encombrent des colis 
venus des quatre coins du monde I A Bidondo, point de catégories, point d'exclu- 
sions puériles : auprès des magasins et de la coquette habitation du négociant 
américain, on voit le logement de l'ouvrier indigène, du Tagal industrieux. 



PHILIPPINES. — MANILLE. 863 

Ces Tagak , dont la raee domine dans le faubourg de Bidondo ou nous étions 
alors , sont les indigènes que les Espagnols trouvèrent dans cette province à 
l'époque de la conquête. Ce qu'ils furent dans l'origine , s'ils furent d* abord 
Malais, Arabes ou Hindous* s'ils provinrent d'un croisement de ces peuples, c'est 
ce qu'on n'expliquera jamais d'une manière isolée , c'est ce qu'on saura peut-être 
lorsqu'on tiendra la clef des grandes divisions des types océaniens. Ces Tagals 
régnaient dans cette partie de l'Ile , quand Juan de Salcedo parut dans la rivière 
de Passig en 1571. Depuis cette date reculée , les mœurs de ces indigènes se sont 
profondément empreintes du contact de leurs nouveaux maîtres. Les obstacles 
qu'une fusion complète a rencontrés sur le continent asiatique n'existaient pas 
dans les Philippines : les Tagals n'avaient pas comme les Hindous un culte inflexible 
qui formât barrière entre eux et les envahisseurs. Le christianisme s'y naturalisa 
comme le mahométisme l'avait fait, sans persécution, sans martyre. De ce 
système il résulta que les populations tagales, comme presque toutes celles qui 
habitent Luçon , devinrent espagnoles à demi , car l'action religieuse est un fait 
qui n'agit pas à la surface , mais qui creuse lentement et ne s'efface plus. Les 
indigènes prirent de leurs vainqueurs la gravité , le sang-froid , l'apathie , l'intel- 
ligence, la sobriété, comme ils en avaient pris le culte, les croyances et les rites. 
Le physique même se ressentit de la conquête , soit par suite d'un mélange de 
sing , soit même par de simples modifications hygiéniques. 

Quoique le Tagal ait quelques caractères du type malais , qu'il soit , comme les 
insulaires de Java et de Sumatra, de taille rabougrie et nerveuse, avec le front 
bas, le nez épaté, les pommettes saillantes, la bouche large, les cheveux noirs, 

4 

le teint cuivré, qui distinguent cette race océanienne, il y a dans son port quelque 
chose de noble et de hardi , dans sa physionomie un je ne sais quoi d'avenant qui 
le tient en dehors de toute assimilation. La plupart des Tagals que nous rencon- 
Ir&mes portaient le chapeau de feutre : mais sur la tête d'un petit nombre 
d'autres, nous remarquâmes le salaeot^ coiffure à larges bords faite de paille 
tressée en cône , et finissant par une pointe conique en cuivre, ou en acier. Le 
salacot sert aussi pour la guerre : garni intérieurement de petites bandes de fer 
et assujetti sous le menton par de fortes courroies, il neutralise l'effet des armes 
tranchantes. 

Cette population de natifs, disséminée dans Bidondo , semblait être pour quel- 
que chose dans son activité et dans sa richesse. Ici, le long des canaux navigables, 
des bateaux étaient remorqués par des hommes de peine , et bientôt leurs cargai- 
sons extraites de la cale s'empilaient dans de vastes et riches entrepôts; ailleurs, 
le charpentier tagal maniait la hache au milieu d'un chantier , et des squelettes de 
navire, avec leurs membres à jour, témoignaient d'une certaine habileté locale 
pour les constructions maritimes ; plus loin« un forgeron indigène assouplissait le 
fer, un vannier tordait le rotin , un corroyeur tannait le cuir, un tisserand 
fabriquait des pièces de toile avec des écorces filamenteuses. Partout ms mé- 
tiers d'Europe avaient des copistes intelligents et exacts. 



2M VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

Dans tontes les cases où nous entrâmes , raocneil le plus cordial nons fut fait. 
La svelte et me Tagale aux yeux noirs, aux cheveux coquettement massés , à la 
figure gracieuse, se levait promptement pour recevoir de son mieux des hôtes 
européens : elle laissait là le riz qu'elle battait, oubliait les soins du ménage pour 
nous offrir à boire et à manger. Quand la famille était à table , on nous forçait 
presque à nous asseoir et à partager le repas commun. Du riz au piment, du pois- 
son, des légumes y tel était Tordinaire de ces ménages. L*eau nous parut être 
leur seule boisson, quoiqu'ils fussent passionnés pour les liqueurs fortes. Ce qui 
nous frappa le plus dans ces visites , ce fut d'énormes carottes de tabac, à l'usage 
de toute la famille et que chacun des membres fumait à son tour. Dans le nombre 
il en était d'une grosseur si prodigieuse, qu'elles devaient durer pendant ploh 
sieurs semaines. Ces carottes de tabac sont des meubles de maison , destinés à 
occuper les loisirs des femmes tagales. 

Doué de qualités plutôt inertes qu'actives, le Tagal a un défaut qui les absorbe 
et les domine toutes , celui du jeu. Comme la civilisation européenne ne lui a pas 
encore appris ses raffinements en ce genre, sa passion de joueur se concentre 
dans les combats de coqs, qui donnent lieu à des paris effrénés. 

Cette passion pour les combats de coqs est telle chez les Hanillais, que le gou- 
vernement espagnol en tire aujourd'hui une taxe assez considérable. Ces jeux sont 
devenus une exploitation en grand, une ferme théâtrale. Le premier acte d'inter* 
vention de la part du fisc a été d'afiecter certains endroits aux combats des coqs , 
et d'ouvrir ainsi à ces champions un champ clos spécial et privilégié Là, quand la 
lice est ouverte , un préposé perçoit un droit à la porte , non par tète d'homme , 
mais par tête de coq : un réal s'ils ne se battent pas, trois réaux s'ils se battent. Il 
faut voir quelle foule se presse dans ces cirques, quel silence y règne, quelles éner- 
giques passions s'y révèlent sur les figures. Le toréador de Séville ou de Madrid ne 
provoque pas dans la population espagnole de plus palpitantes émotions, des joies 
plus vives , que ne le fait un combat de coqs sur une assemblée tagale. 

Nous fûmes témoins d'un de ces combats , dont je vais essayer de donner une 
idée. Les deux champions étaient deux héros de l'espèce : non pas de ces races abâ- 
tardies de nos basses-cours , pachas amollis dans le harem , mais de rudes et forts 
athlètes, élevés dès l'enfance pour la guerre , voués à une vie courte et militante* 
Avant de lancer l'un contre l'antre ces adversaires qui déjà se mesurent de l'œil , 
des arbitres choisis dans la foule les examinent avec la plus scrupuleuse impartia- 
lité, pèsent leurs forces , comparent leurs moyens d'action , décident si la lutte est 
égale et licite, ou si elle offre trop de disparité. Quand les champions sont à peu 
près assortis , chaque propriétaire arme les pattes du sien de petites lames d'acier 
longues, étroites, affilées. Pendant ce préliminaire, quelques dernières caresses 
sont distribuées avec à-propos pour réveiller le sens martial des gladiateurs : les 
enjeux se font, s'étalent sur l'arène : on règle les paris. 

Enfin le signal est donné , les champions s'élancent, les plumes hérissées , les 
crêtes pourpres de colère. La victoire est parfois au plus fort , d'autres fois au 



PHILIPPINES.-MANILLE. 265 

plus habile. Le bec est une arme que dédaignent les athlètes roués ; en frappant 
ainsi , on se livre sans porter de coups décisifs : la plus grande ressource est dans 
Tacier des éperons, arme d'emprunt, mais dont ces animaux comprennent Téner- 
gie. Aussi s*éiancent-ils en portant leurs pattes en avant , jusqu'à ce qu1ls aient 
fi^appé leur antagoniste, ou qu'ils tombent frappés eux-mêmes. Les blessures 
qu'ouvrent ces ergots postiches sont larges et souvent mortelles. Si la lutte dure 
quelque temps sans résultat marqué , on fait une pause pour laisser reprendre 
haleine aux combattants ; on nettoie leurs égratignures , on leur verse dans le 
gosier du vin chaud aromatisé; puis on les relance dans Tarène, où ils se rejoignent 
avec un achai*nement redoublé. Lorsque enfin Tuu des deux succombe, le maître 
du vainqueur ramasse les enjeux et le corps de la victime. 11 arrive aussi parfois, 
après le premier choc, que Tun des deux athlètes , reconnaissant dans son antago- 
niste une force par trop supérieure, se rebute et fuit la bataille. Alors on le 
ramène, on l'encourage, on l'excite ; mais si ces moyens n'y peuvent rien , après 
deux essais successifs , la lice est close et les paris sont perdus du côté du coq qui 
renonce. Assez ordinairement il expie sa couardise sous le couteau du maître. 

Cette passion pour les combats de coqs est la plus vive nuance du caractère 
tagal. Hors de là tout est demi-teinte, il en est de même des métis , race croisée 
d'Espagnols et d'indigènes, d'une nature plus neutre encore et plus indécise. Les 
métis s'occupent en général d'agriculture et de commerce. Plus actifs, plus rusés 
que les créoles , ils les priment dans tous les échanges et dans toutes les exploita- 
tions. Eux seuls sont parvenus à organiser des sucreries qui rivalisent avec celles 
du Bengale ; ils ont accaparé le trafic des denrées de l'intérieur , et ils partagent 
le commerce maritime avec les Chinois et quelques maisons européennes. Les 
métis sont en général bien faits, d*une taille au-dessus de la moyenne ; ils ont des 
traits réguliers et expressifs. Quant aux femmes de cette race , il en est qui pour- 
raient soutenir la comparaison avec les plus séduisantes Andalouses. 

Les métis , les Espagnols commerçants , quelques Anglais , Français , Portugais, 
Américains ou Hollandais , voilà les variétés d'habitants que renferme Bidondo , 
sans y comprendre les Chinois , qui sont les agents les plus actifs de son industrie 
et l'une des bases de sa population. Les Chinois à Manille , comme dans toutes les 
villes étrangères qu'ils habitent, ont leur quartier spécial, quartier aux rues 
larges et aérées, alignées sur les bords du Passig. Leurs maisons , construites 
moitié en pierres , moitié en bambous , ont un toit aigu surmonté d'un ornement 
en bois qui figure un fer de hallebarde. Au rez-de-chaussée des logements chi- 
nois se trouve ordinairement le magasin , où toutes les marchandises d'Asie et 
d'Europe sont distribuée» avec un art qui ne le cède guère à nos étalages pari- 
siens. Nulle part les denrées ne sont offertes avec une propreté plus raflBnée ; 
nulle part on ne trouve plus de coquetterie dans la disposition des montres, plus 
de tenue chez le marchand , plus d'attrait dans l'aspect de sa boutique. 

Parmi ces Chinois , on compte des hommes de tous les rangs et de toutes les 
fortunes , depuis le riche armateur qui reçoit et expédie cinq à six jonques ou 
I. 34 



266 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

champans par année , qui a des magasins gorgés de richesses, une table somp- 
tueuse et une élégante maison , jusqu*au pauvre porteur d'eau qui vit d'un misé- 
rable salaire, passe sa journée avec une poignée de riz, et couche le soir dans un 
bateau échoué. Le Chinois a tout envahi à Manille comme ailleurs. Autrefois, par 
le plus impolitique des calculs , on lui avait interdit de se vouer à la culture des 
terres, mais à part cela , il faisait tout ou à peu prés tout. Aujourd'hui il est agri- 
culteur aussi bien que marchand, courtier, détaillant, artisan, manufacturier. 
Comme toutes les castes nomades et dépaysées , les Chinois sont fidèles à la soli- 
darité nationale , ils aident les leurs et en sont aidés. Presque toujours céliba- 
taires, car les fenunes n*émigrent point du sol chinois, ils s'allient parfois à des 
Tagales de classe inférieure qui surmontent leur répugnance pour ces païens. 
Quand l'influence ecclésiastique était plus souveraine , on ne tolérait le séjour 
permanent d'un Chinois à Manille que lorsqu'il s'était fait baptiser. C*est même 
tout récemment qu'on a renoncé à un système qui faisait plus d'hypocrites que de 
catéchumènes. 

Du reste , cette oppression de conscience parait, à toutes époques , avoir moins 
froissé les Chinois que les exigences fiscales des autorités espagnoles. Un système 
a été adopté contre ce peuple industrieux et patient , système de rigueurs admi- 
nistratives qui ressemble assez aux exactions arbitraires prélevées violemment 
sur les Juifs au moyen âge. La défiance , la haine , la cupidité , ont ensemble et 
tour à tour exploité les malheureux colons venus du littoral asiatique. De nos jours 
encore , quand le gouverneur général voit que la population chinoise s*est accrue 
et a prospéré à rombi*e d'une tolérance passagère , sur-le-champ il décrète un 
impôt énorme, une capitation personnelle , ou une taxation générale que tous et 
chacun doivent contribuer à solder. Les plus riches vident leurs coffres ; les {dus 
pauvres sont mis à la chaîne et employés à des corvées publiques. Ces mal- 
heureux ne résistent pas toujours à de pareilles épreuves^ ils meurent, ou cher- 
chent à 8*évader. 

Bidondo , la ville marchande , compte peu de monuments publics. Les églises , 
les couvents, y sont bien plus rares que dans la ville espagnole. Saint-Sébastien, 
d'où les Anglais canonnèrent Manille en 1762 , est la cathédrale du faubourg. De 
ce point, nous allâmes à la manufacture royale des cigares. Les cigares de 
Manille ont dans Tlnde et môme en Europe une réputation grande et méritée. 
Après la Havane, si populaire parmi les fumeurs, Manille est en première ligne 
pour cette fabrication. Aussi les demandes deviennent-elles plus considérables 
d'année en année , et les ateliers de Bidondo ne peuvent suffire à les remplir. 

Dans les vastes salles de la manufacture, quinze cents hommes et trois mille 
femmes coupaient, triaient des feuilles de tabac. Ces femmes, presque toutes de 
jeunes Tagales, souvent jolies, étaient accroupies et alignées sous ces hangars. 
Ce qui nous surprit le plus dans ces ateliers mi- partis d'ouvriers des deux sexes, 
c'est l'ordre et la décence qui y régnaient. Les filles et les fenunes se trouvant 
groupées par familles , il en résultait une surveillance de tous les jours et de tous 



PHILIPPINES. — MANILLE. 267 

les instants des plus âgées envers les plus jeunes. Ces ouvrières ne sont pas de la 
dernière dasse du peuple : ce sont quelquefois des Tagales et des métisses nées 
dans une certaine aisance. 

Ce long examen à travers ce populeux faubourg, nous avait détournés si bien , 
que le soir arriva sans que nous y eussions songé. A Theure du repas, éloignés 
que nous étions de notre logement , nous ne voulions pas aller demander à des 
Européens une hospitalité cavalière et une place à leur table : mon ami s'adressa, 
à prix d'argent, à une espèce de traiteur chinois qui nous empoisonna de son 
mieux. Jamais je n*ai de ma vie vu autant de ragoûts et de sauces. L'art culinaire 
des Chinois consiste à déguiser si bien les aliments , qu'il sôit presque impossible 
d'en reconnaître la nature. Ainsi , il nous fallait revenir à plusieurs reprises sur 
un mets pour savoir si ce que nous mangions était chair ou poisson. Sans une 
énorme pyramide de riz, nous serions restés à jeun. 

Quand ce repas fut expédié , la soirée était déjà avancée , la brise animait l'air , 
la poussière abattue par la fraîcheur ne se promenait plus en brouillard cuisant ; « 
on voyait à peu de distance la campagne se déployer comme un tapis de couleurs, 
variées ; le vert des rizières se détachait en teinte claire sur la sombre verdure des 
palmiers, des manguiers et des orangers. Mon compagnon semblait s'épanouir à 
ce spectacle d'une nature féconde et luxuriante : « £h bien, lui dis-je , allons voir 
cela de près, b Pendant une heure , nous roulâmes au milieu de sentiers assom- 
bris par une épaisse voûte de feuillage , nous traversâmes des hameaux tagals , 
peuplés de gais paysans ; nous vîmes la maison de plaisance du capitaine général , 
résidence mesquine et triste comme Manille. Ce qui nous frappa le plus dans notre 
délicieuse promenade, ce fut de n'y pas rencontrer un seul citadin. Nous étions 
pourtant presque aux portes de la ville ; et le paysage était enchanteur , l'atmo- 
sphère tiède et embaumée, la route admirable. Étonné, j'interrogeai notre guide. 
« Ah ! monsieur , me dit cet homme ; on voit bien que vous êtes d'aujourd'hui à 
Manille. Sans cela , vous ne m'auriez pas laissé vous conduire du côté de ce pays 
perdu. — Et pourquoi cela? — Les équipages ne se promènent pas ici, Monsieur, 
mais sur le glacis. — Eh bien , mène-nous sur le glacis. i> Une demi-heure après 
nous voyions se dérouler une longue file de voitures sur une esplanade aride et 
nue ; terrain découvert qui longe la baie et que fouette une pluie saline dans les 
jours d'ouragan. Là tous les hidalgos de la ville de guerre, les dignitaires venus 
d'outre-mer , les alcades, les créoles , les négociants européens , les métis et jus- 
qu'aux riches Tagals et Chinois, viennent chaque soir étaler le luxe de leurs équi- 
pages. C'est le Corso de Manille, ie seul lieu de rendez-vous public : les hommes 
y fument leurs cig